SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

Page 38 of 53

par la vertu et la raison, et il ne saurait en être autrement, sans cela cet accord ne se maintiendrait pas, et vous reconnaîtrez que la réponse de Blosius a été telle qu'elle devait être. Si leurs actions avaient différé, ils n'eussent pas été amis l'un de l'autre comme je le comprends, ni amis d'eux-mêmes. Au surplus, cette réponse ne signifie pas plus que si, à quelqu'un qui me poserait cette question: «S'il vous venait la volonté de tuer votre fille, le feriez-vous?» je venais à répondre affirmativement. Cela ne donnerait pas à croire que pareil dessein est dans mes intentions; parce que je ne suppose pas un seul instant que je ne sois pas maître de ma volonté, pas plus que je n'ai en doute celle d'un ami tel que La Boétie. Tous les raisonnements du monde ne m'ôteront pas la certitude que j'ai de ses intentions et de sa manière de penser; aucune de ses actions ne saurait m'être présentée, de quelque façon que ce soit, sans qu'immédiatement je n'en saisisse le mobile. Nos âmes ont cheminé si complètement unies, elles étaient éprises l'une pour l'autre d'une si ardente affection, de cette affection qui pénètre et lit jusqu'au plus profond de nous-mêmes, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais que j'aurais eu certainement, dans les questions m'intéressant personnellement, plus confiance en lui qu'en moi-même.

=Dans les amitiés communes, il faut user de prudence et de circonspection.=--Qu'on n'aille pas mettre sur ce même rang les amitiés qui se forment communément; je les connais autant que qui que ce soit, j'en connais même des plus parfaites en leur genre. Mais ce serait se tromper que de confondre les règles de conduite applicables en l'un et l'autre cas. Dans ces amitiés autres, il faut toujours avoir la bride en main et marcher avec prudence et précaution; le nœud d'assemblage n'est pas d'une solidité telle qu'on ne doive s'en défier. «Aimez-le, disait Chilon, comme si vous deviez un jour le haïr; haïssez-le, comme si vous deviez un jour en arriver à l'aimer.» Ce principe si abominable dans le cas d'une amitié exclusive et nous possédant tout entier, est salutaire quand il s'agit de ces amitiés qui se contractent dans le courant habituel de la vie et auxquelles s'applique ce mot qui était familier à Aristote: «O mes amis! un ami est une chose qui n'existe pas!»

=Entre amis véritables, tout est commun; et si l'un est assez heureux, pour pouvoir donner à son ami, c'est celui qui donne qui est l'obligé.=--Entre amis, unis par ce noble sentiment, les services et les bienfaits, éléments essentiels qui entretiennent les amitiés autres, n'entrent même pas en ligne de compte; et cela, parce que leurs volontés intimement confondues sont une. De même, en effet, que l'affection que je me porte ne s'accroît pas d'un service qu'au besoin je me rends, bien que les Stoïciens prétendent le contraire; de même que je ne me sais aucun gré de ce service rendu à moi-même par moi-même; de même aussi l'union de tels amis atteint une si réelle perfection, qu'elle leur fait perdre le sentiment qu'ils puissent, en pareil cas, se devoir quelque chose, et les amène à haïr et repousser tous ces mots de bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciements et autres semblables qui tendent à marquer une division ou une différence entre eux. Et de fait, tout leur étant commun: volonté, pensée, manière de voir, biens, femmes, enfants, honneur et jusqu'à la vie, ce qu'ils recherchent étant de n'être qu'une âme en deux corps, suivant l'expression très juste d'Aristote, ils ne peuvent ni rien se prêter, ni rien se donner. Voilà pourquoi les législateurs, dans le but d'honorer le mariage par un vague air de ressemblance avec cette liaison d'essence divine, interdisent les donations entre mari et femme, voulant par là qu'on soit amené à comprendre que tout ce qui est à chacun doit être aux deux; qu'ils n'ont rien leur appartenant qui se puisse diviser, ni attribuer en propre à l'un plutôt qu'à l'autre.

Si, dans cette amitié dont je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait le bienfaiteur qui serait l'obligé; tous deux plaçant au-dessus de tout le bonheur d'obliger l'autre, celui qui en procure sujet et occasion à son ami est celui qui se montre le plus généreux, par cela qu'il lui donne la satisfaction de faire ce qui lui tient le plus au cœur.--Quand Diogène le philosophe avait besoin d'argent, il disait qu'il allait en réclamer à ses amis, et non pas qu'il allait leur en demander.--Pour traduire par un fait cet état d'âme, je vais en tirer un singulier exemple, tiré des anciens: Le corinthien Eudamidas avait deux amis, Charixène de Sicyone et Aréthée de Corinthe; il était pauvre, ses amis étaient riches. Près de mourir, il rédigea ainsi son testament: «Je lègue à Aréthée de recueillir ma mère et de l'entretenir sa vieillesse durant, à Charixène de marier ma fille et de lui constituer une dot aussi élevée qu'il le pourra; dans le cas où l'un des deux viendrait à manquer, j'attribue sa part à celui qui survivra.» Les premiers qui virent ce testament, s'en moquèrent; mais les héritiers, prévenus, l'acceptèrent avec une satisfaction qui étonna. L'un d'eux, Charixène, étant mort cinq jours après, Aréthée, substitué à lui dans la part qui lui était échue, pourvut soigneusement à l'entretien de la mère; son patrimoine s'élevait à cinq talents: il en donna deux et demi à sa propre fille qui était fille unique, et deux et demi en dot à la fille d'Eudamidas, et les maria toutes deux le même jour.

=Aussi, dans l'amitié véritable, les deux amis ne s'appartenant plus, ce sentiment est exclusif et ils ne sauraient l'étendre à une tierce personne.=--Cet exemple est on ne peut mieux approprié; si une objection peut être faite, c'est le nombre des amis, parce qu'un sentiment, arrivé au degré de perfection que j'indique, ne se peut diviser. Chacun se donne si entièrement à son ami, qu'il ne reste rien en lui dont il puisse disposer pour d'autres; au contraire, il est au regret de n'être pas double, triple, quadruple de lui-même, de n'avoir pas plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour les mettre pareillement à son entière disposition. Les amitiés ordinaires se peuvent partager; on peut aimer chez celui-ci sa beauté, chez cet autre son heureux caractère; chez l'un sa libéralité, chez un autre la manière dont il s'acquitte de ses devoirs de père, chez celui-là son affection fraternelle, etc.; mais cette amitié qui emplit notre âme et y règne en maître, il est impossible qu'elle se subdivise. Si nous avons deux amis, que tous deux réclament immédiatement notre secours, auquel courir? S'ils nous demandent des services allant à l'encontre l'un de l'autre, lequel primera l'autre? Si l'un nous recommande de garder le silence sur quelque chose qu'il importe à l'autre de connaître, quel parti prendre? Avec un ami unique, qui occupe dans notre vie une place prépondérante, vous êtes délié de toutes autres obligations; le secret que j'ai juré de ne communiquer à * nul autre, je puis sans parjure le communiquer à qui n'est pas un autre, qui est moi-même. C'est déjà un assez grand miracle de se doubler ainsi; ceux qui parlent de se tripler, n'en connaissent pas la grandeur. Rien de ce qui a son pareil, n'est extrême; celui qui suppose qu'ayant deux amis, j'aime autant l'un que l'autre, qu'ils s'aiment entre eux et m'aiment autant que je les aime, ne croit à rien moins qu'à la possibilité de multiplier, pour en constituer des confréries, cette chose une et unie dont il est déjà si rare de trouver des exemples en ce monde. L'histoire d'Eudamidas confirme bien ce que j'en dis: il emploie ses amis suivant le besoin qu'il en a, et en cela il leur octroie une faveur qui témoigne de ses bonnes grâces à leur égard; il leur lègue généreusement les moyens de lui faire du bien, et l'affection qu'il leur témoigne ainsi est bien plus grande encore que celle dont fit preuve Aréthée.--En somme, ce sont là des sensations incompréhensibles pour qui ne les a pas ressenties et qui font que j'estime si fort cette réponse de ce jeune soldat à Cyrus, lui demandant quel prix il voudrait d'un cheval avec lequel il venait de gagner une course et s'il consentirait à l'échanger pour un royaume: «Assurément non, Sire! pourtant je le laisserais volontiers, si cela pouvait me procurer l'amitié d'un homme que je reconnaîtrais digne d'être mon ami.» Cette forme dubitative est bien celle qui convient; car si on trouve aisément des hommes qui se prêtent facilement à des relations superficielles, il n'en est pas de même quand l'intimité que l'on recherche doit être sans réserve et nous pénétrer au plus profond de nous-mêmes; il faut alors que tout ce qui s'y rattache soit clair et nous offre une sécurité absolue.

=Dans les autres relations que l'on peut avoir, peu importent d'ordinaire le caractère, la religion, les mœurs des personnes avec lesquelles on est en rapport; il n'en est pas de même en amitié.=--Aux associations qui ne se tiennent que par un point, il suffit de pourvoir à ce qui est susceptible de compromettre particulièrement la solidité de ce point. Que m'importe la religion à laquelle appartiennent mon médecin et mon avocat? cela n'a rien de commun avec les services que j'attends d'eux. J'en use de même dans mes rapports avec mon personnel domestique: s'agit-il d'un laquais, je ne m'enquiers pas de sa chasteté, je m'informe surtout s'il est diligent; s'il me faut un muletier, je ne redoute pas tant de tomber sur un joueur que sur un imbécile; que mon cuisinier jure, peu m'importe, pourvu qu'il sache son métier. Du reste, je ne me mêle pas d'enseigner au monde ce qu'il faut faire, assez d'autres s'en chargent; j'expose simplement ce que je fais: «_C'est ainsi que j'en use; quant à vous, faites comme vous A table, pour m'égayer, je convie plus volontiers quelqu'un qui fait et dit des plaisanteries, que quelqu'un qui se distingue par son discernement; au lit, je recherche la beauté plus que la bonté; chez ceux avec lesquels je cause de choses sérieuses, je préfère qu'ils possèdent leur sujet, lors même que la noblesse de sentiments ferait défaut, et ainsi du reste. A l'exemple de celui qui, rencontré à califourchon sur un bâton jouant avec ses enfants, priait l'homme, qui l'avait ainsi surpris de n'en rien dire avant que lui-même fût père, dans la pensée que les sentiments que cette qualité ferait naître en lui le rendraient plus apte à apprécier comme il convenait semblable enfantillage, je voudrais ne m'adresser ici qu'à des gens ayant ce dont je parle; mais n'ignorant pas qu'une telle amitié est bien loin d'être d'usage commun, sachant combien elle est rare, je ne m'attends pas à rencontrer quelqu'un qui soit bon juge. Les ouvrages que l'antiquité elle-même nous a laissés sur ce sujet, me semblent bien pâles, comparés au sentiment que j'en éprouve et dont les effets outrepassent même les préceptes des philosophes: «_Tant que j'aurai ma raison, je ne trouverai rien de comparable à un tendre ami_ (_Horace_).»

=Regrets profonds qu'a laissés à Montaigne jusqu'à la fin de ses jours la perte de son ami.=--Dans les temps anciens, Ménandre disait que celui-là pouvait s'estimer heureux, auquel avait seulement été donné de rencontrer l'ombre d'un ami; et il était dans le vrai, même s'il avait goûté ce bonheur. Si, en effet, je compare le reste de ma vie qui, grâce à Dieu, m'a été douce, facile, exempte d'afflictions trop pénibles si j'en excepte la perte de mon ami, pleine de tranquillité d'esprit, m'étant contenté des avantages que je devais à la nature et à ma naissance sans en rechercher d'autres; si je compare, dis-je, ma vie entière aux quatre années durant lesquelles il m'a été donné de jouir de la compagnie si douce de La Boétie et de sa société, elle n'est que fumée; c'est une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour où je l'ai perdu, «_Jour malheureux, mais que j'honorerai toujours, puisque telle a été la volonté des dieux_ (_Virgile_)», je ne fais que me traîner languissant; les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, redoublent le regret que j'ai de sa perte, car nous étions de moitié en tout, et il semble aujourd'hui que je lui dérobe sa part: «_Aussi, ai-je décidé de ne plus participer à aucun plaisir, maintenant que je n'ai plus celui avec lequel je partageais tout_ (_Térence_).»

J'étais déjà si fait, si accoutumé à nous trouver deux partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi: «_Puisqu'une mort prématurée m'a ravi cette meilleure partie de mon âme, qu'ai-je à faire de l'autre? Un même jour a causé notre perte commune_ (_Horace_).» Je ne fais rien, je n'ai pas une seule pensée, que je ne trouve qu'il m'y fait défaut, comme certainement il eût, en pareil cas, trouvé lui-même que je lui eusse manqué; car, s'il me surpassait à l'infini en mérites de tous genres et en vertu, il me distançait de même, quand il était question des devoirs de l'amitié: «_Pourquoi avoir honte? Pourquoi cesser de pleurer une tête si chère_ (_Horace_)»?--«_O mon frère, que je suis malheureux de t'avoir perdu! Avec toi, ont péri d'un coup toutes nos joies et ce charme que ta douce amitié répandait sur ma vie. En mourant, frère, tu as brisé tout mon bonheur; mon âme est descendue au tombeau avec la tienne. Depuis que tu n'es plus, j'ai dit adieu à l'étude et à toutes les choses de l'intelligence_ (_Catulle_).»--«_Ne pourrai-je donc plus ni te parler, ni t'entendre? Jamais je ne te verrai donc plus, ô frère, qui m'étais plus cher que la vie! Ah! du moins je t'aimerai toujours_ (_Catulle_)!»

Mais écoutons parler ce garçon de seize ans.

=Pourquoi Montaigne substitue au «Discours sur la servitude volontaire» de La Boétie qu'il avait dessein de transcrire ici, la pièce de vers du même auteur qu'il donne dans le chapitre suivant.=--J'avais projeté de placer ici son «Discours sur la servitude volontaire»; mais depuis, cet écrit a déjà vu le jour. Ceux qui l'ont publié, gens qui cherchent à troubler notre état politique actuel et à le modifier sans se demander s'ils l'amélioreront, l'ont fait dans une mauvaise intention, l'intercalant parmi d'autres émanant d'eux et conçus dans un mauvais esprit; cela m'a amené à revenir sur mon intention première.

Ne voulant pas toutefois laisser peser sur la mémoire de l'auteur une fâcheuse appréciation de la part de ceux qui n'ont pu juger de près ses opinions et ses actes, je les avertis que ce discours, qui a été composé par lui dans son enfance et simplement à titre d'exercice, porte sur un sujet fréquemment traité et que l'on retrouve répété en mille endroits dans les livres. Je ne mets pas en doute que La Boétie pensait ce qu'il écrivait, car il était trop consciencieux pour mentir, même en se jouant; et je sais pertinemment qu'il eût préféré, ce que je comprends, être né à Venise qu'à Sarlat; mais obéir et se soumettre très scrupuleusement aux lois sous lesquelles il vivait, était un autre principe qui, chez lui, primait tout. Il n'y eut jamais meilleur citoyen; personne n'a été plus désireux de la tranquillité de son pays, ni plus ennemi des troubles et des idées nouvelles qui se produisirent en son temps; il se fût bien plutôt appliqué de tout son pouvoir à les éteindre, qu'à fournir des aliments à leur extension; son esprit était taillé sur le modèle de siècles autres que le nôtre.--En place de cet ouvrage sérieux, je vais en donner un autre de tout autre caractère, plus libre et plus enjoué, que l'on trouvera dans le chapitre suivant; il a été fait à la même époque de sa vie.

CHAPITRE XXVIII.

_Vingt-neuf sonnets d'Étienne de La Boétie._ _A Madame de Grammont, comtesse de Guiche._ Madame, dans ce que je vous offre ici, rien n'est de moi; parce que tout ce qui est de moi est déjà vôtre; ou s'il ne l'est pas, n'est pas digne de vous; mais j'ai tenu à ce que votre nom figure en tête de ces vers, pour qu'en quelque lieu qu'ils soient lus, ils aient l'honneur de l'être sous le patronage de la grande Corisande d'Andoins.

Cet hommage vous est dû, parce qu'il est en France peu de dames qui soient meilleurs juges de la poésie et sachent en user mieux que vous, et parce qu'il n'en est pas qui soient plus capables de lui communiquer cette vivacité, cette animation qu'elle doit à la beauté et à la richesse de sentiments et d'expressions dont, entre mille et mille autres qualités, la nature vous a dotée.--Ces vers, Madame, méritent que vous leur fassiez bon accueil, car vous reconnaîtrez, avec moi, qu'il n'en est pas éclos en Gascogne qui se distinguent par plus d'imagination et de grâce et témoignent une plus grande fécondité d'esprit. Surtout, ne soyez pas jalouse de ce que, depuis longtemps déjà, certaines autres pièces de vers du même auteur ont été publiées, dédiées à votre bon parent M. de Foix. Ceux-ci ont je ne sais quoi de plus vif, de plus chaleureux, qui tient à ce que l'auteur les a faits aux plus beaux jours de sa jeunesse, sous l'influence d'une belle et noble ardeur dont un jour, Madame, je vous confierai le secret. Les autres sont postérieurs; il songeait alors au mariage; ils sont en l'honneur de sa femme et se ressentent déjà quelque peu de la froideur si commune entre époux; et je suis de ceux qui estiment que c'est, quand elle a trait à des sujets folâtres et tant soit peu en dehors des règles ordinaires de la vie, que la poésie a tout son charme.

SONNETS I Pardon, amour! Pardon! Je te voue, ô Seigneur, le reste de mes ans, ma voix, mes écrits, mes sanglots, mes soupirs, mes larmes et mes cris; je ne veux rien de personne et tout tenir de toi. Hélas! comme de moi la fortune se joue! Il n'y a pas longtemps, Amour, je me riais de toi; j'ai eu tort, je le vois; je me rends, je suis pris, j'ai trop défendu mon cœur et en suis aux regrets. Si, pour le garder, j'ai retardé ta victoire, ne l'en maltraite pas; ta gloire en est plus grande que si, du premier coup, tu m'avais abattu. Pense qu'un vainqueur généreux, né pour être grand, une fois l'ennemi vaincu, dès qu'il se rend, le doit estimer et l'aimer d'autant mieux qu'il a plus combattu.

II C'est Amour, Amour, c'est lui seul, je le sens! mais l'amour le plus vif, le plus violent poison que jamais pauvre cœur ait reçu en son sein. Ce n'est pas seulement un de ses traits puissants que le cruel m'a lancé; arc, flèches, carquois et lui-même ont pénétré en moi. Il n'y a pas encore un mois que mon indépendance est morte, que dans mes veines ce venin circule et déjà j'ai perdu mon esprit et mon cœur. Si tu vas croissant sans cesse, Amour, quel immense tourment en moi va se produire! Néanmoins, croîs si tu le peux encore; mais en croissant, adoucis tes rigueurs. Tu te nourris de pleurs; des pleurs, je t'en promets; et pour te rafraîchir, des soupirs à jamais; mais qu'au moins les souffrances que par toi j'endure, n'excèdent pas le mal si grand qu'en naissant tu me fis.

III C'en est fait, mon cœur; à la liberté il nous faut renoncer; à quoi servirait désormais de prolonger la défense, si ce n'est à accroître et la peine et l'offense; j'ai cessé d'être fort comme je l'ai été. Pendant un temps, de mon côté fut la raison, et la voilà en révolte; elle veut que je me livre et que, pour récompense, j'accepte ce joug que personne encore n'a subi. S'il faut se rendre, le moment est venu, alors qu'avec soi la raison n'est plus. Je vois qu'Amour, sans que je l'aie desservi, sans droit, se vient saisir de moi; je vois encore qu'à ce grand roi, même quand il a tort, il faut que cède la raison.

IV Les chaleurs étaient passées, on était en l'automne aux tons gris; des raisins aux grappes succulentes foulés dans les cuves, le jus allait coulant, quand mes douleurs ont commencé; aujourd'hui, le paysan bat ses gerbes amassées, roule dans ses caveaux ses muids bouillonnants, des produits de la saison emplit ses fruitiers et pour lors se venge de ses peines passées. Serait-ce là un présage que mon espoir est déjà moissonné? Non certes, non. Et si je m'entends à deviner, si l'avenir se peut pronostiquer, je tiens pour certain de recueillir quelque grand fruit de ma longue espérance.

V J'ai vu ses yeux brillants, j'ai vu son clair visage; mais nul, sans dommage, n'a jamais contemplé les dieux; et son œil victorieux m'a glacé, mon cœur s'est arrêté, instantanément de sa vive lumière j'ai été étourdi. Semblable à qui la nuit, aux champs, est par un orage surpris; étonné si la foudre le frôle avec fracas et vient à l'éblouir, il pâlit, tremble, et dans son effroi lui apparaît Jupiter en courroux. O ma Dame, dis-moi, dis-moi: n'est-il pas vrai que tes yeux d'émeraude sont de ceux où, dit-on, Amour se tient caché; ces yeux, tu les avais la fois où je t'ai vue. Du moins il me souvient qu'il m'apparut ainsi quand, tout à coup, le premier je te vis et qu'Amour, me décochant sa flèche, se révéla à moi.

VI Combien disent de moi: Pourquoi se plaint-il tant de perdre ses meilleurs ans en chose si légère? Qu'a-t-il tant à crier, si encore il espère; et s'il n'espère rien, qu'a-t-il à n'être pas content?

Quand j'étais libre et sain, j'en disais tout autant; mais certes, celui-là n'a pas toute sa raison et son cœur est gâté par quelque rigueur sévère, qui se plaint de ma plainte et mon mal ne comprend.

Amour, à l'improviste, de cent douleurs m'accable, et on voudrait que je ne crie pas! Je ne suis pas si fou, qu'à force de parler mon mal j'agrandisse. Si on le peut, qu'on m'en exempte, et dès lors je cesse mes sonnets et cesse de chanter. Qu'il me guérisse, celui qui m'interdit le deuil!

VII Si à chanter tes louanges parfois je me risque, je n'ose dans mes vers ton grand nom exprimer; sondant le moins profond de cette vaste mer, je tremble de m'y perdre et aux rives m'assure. En te louant mal, je crains de te faire injure tandis que, d'autre part, la foule qu'intriguent ces éloges répétés, brûlant de te connaître, essaie de deviner et va à l'aventure s'enquérant de ton nom vénéré; mais ébloui, si visible qu'il soit il ne le voit pas. Ce public grossier ne te découvre pas; il en a le moyen cependant, mais ne s'en avise pas: que ne compare-t-il du monde toutes les perfections, et, entre toutes, que ne distingue-t-il la plus parfaite; si alors il peut encore parler, qu'il crie hardiment: La voilà!

VIII Quand viendra-t-il ce jour où, par mes vers, la France s'emplira de ton nom? Combien mon cœur le souhaite, combien mes doigts brûlent de le tracer! de lui-même souvent, il prend place. Malgré moi je l'écris, malgré moi je l'efface. Que la justice, la foi, le droit reviennent en ce monde, partout il rayonnera; mais en ce temps présent, il nous le faut cacher, quelle honte en ces mauvais jours!

Jusque-là, ô ma Dame, tu seras ma Dordogne. Mais, de cette époque, aie pitié et laisse-moi, laisse-moi le lui révéler; si un jour je l'écris, si notre temps le connaît, si jamais cela est, par moi, je le promets, en lettres d'or il le verra gravé.

IX Que parmi tes diverses beautés, ta constance est belle! Ton cœur intrépide, ton courage constant sont d'entre tes vertus ce qu'on prise le plus; mais aussi qu'est-il de plus beau qu'une amitié fidèle! N'imite pas la Vezère ta sœur, sœur infidèle, qui, dans son cours inconstant, mal contenue dans ses rives flottantes, va vagabondant; aussi, vois comme les vents, à leur gré, vont se jouant d'elle! Ne te repens pas d'avoir, par droit d'aînesse, choisi la constance en partage. Ces deux bons frères jumeaux qui, dans leur amitié que rien ne surpasse, s'attribuèrent l'un à l'autre part égale du ciel et des enfers, et la trop belle Hélène aux mœurs dissolues, n'étaient-ils pas tous trois de même race de rois.

X Je te vois, ma Dordogne; tu coules encore modeste; de te montrer gasconne en France tu as honte. Du ruisseau de Sorgues, jadis aussi peu connu que toi, on fait maintenant grand bruit. Vois le petit Loir, comme il hâte le pas; parmi les plus grands déjà il figure; il marche hautain, accélérant son cours; ne prétend-il pas rivaliser avec le Mincio et ne pas lui être inférieur! Un seul olivier, transporté de l'Arno sur les bords de la Loire, la rend plus superbe et lui donne sa gloire. Laisse, laisse-moi faire, et un jour, ma Dordogne, si je suis bon devin, on te connaîtra mieux; la Garonne et le Rhône et ces autres grands dieux en auront quelque envie, peut-être en seront-ils confus.

XI Lecteur, qui entends mes soupirs, ne me pas sois rigoureux, si toutes mes larmes, je les répands à part; si, dans sa douleur différente de la sienne, mon cœur ne reproduit pas du Florentin tremblant les regrets langoureux; si, pas davantage, il n'imite Catulle, ce folâtre amoureux qui, tout en caressant le cœur de sa dame, va le lui déchirant; ni le savant amour de Properce, ce que moi à la leur. Qui peut, d'après autrui, mesurer ses douleurs?

Qui peut calquer ses plaintes sur les siennes? Chacun sent son tourment et sait ce qu'il endure. Chacun parle d'Amour comme il le ressent. Je dis ce que mon cœur et mon mal me dictent. Qu'il aime peu, celui qui aime dans des limites!

XII Quoi! qu'est-ce! vents, nuées, orages? A point nommé, quand d'elle je m'approche, franchissant bois, monts et vallées, sur moi, de parti pris, vous fondez avec rage! Mon cœur ne s'en embrase que davantage.

Allez, allez, intimidez le marchand qui, par les mers, va cherchant des trésors; ce n'est pas ainsi que s'abat mon courage. Quand j'entends les vents, leurs tempêtes et leurs cris, de leur fureur, en mon cœur, je me ris; pensent-ils pour si peu m'obliger à me rendre!

Que le ciel fasse pire, que l'air fasse de même, s'il faut mourir, je veux, je le déclare, comme Léandre je veux mourir.

XIII Vous qui ne savez encore aimer, maintenant ou jamais, en m'entendant parler de Léandre, vous le devez apprendre, à moins que dans le cœur rien de bon vous n'ayez. Mû par l'amour, n'osa-t-il pas, à force de bras, lutter contre la mer qui déjà, pour se venger de ce que frère et mouton lui avaient échappé, avait sur la fille jeté son dévolu. Un soir, vaincu par les flots rigoureux, s'en voyant déjà le jouet, ce vaillant amoureux leur adressa ces mots: «Épargnez-moi maintenant que vers elle je vais, et gardez-moi la mort pour quand je reviendrai.»

XIV O cœur léger, ô courage incertain, penses-tu que je puisse te souffrir plus longtemps? O bonté sans effet, malice déguisée, beauté traîtresse, venimeuse douceur! Tu es donc toujours la sœur de ta sœur? Et moi, simple que je suis, il a fallu que sur moi-même j'en fisse l'épreuve, pour en arriver à entendre ta parole ambiguë et tes chants de chasseur en quête de victimes. Tant que ton amour m'a captivé, j'aurais vaincu les vagues de la mer; de quoi maintenant suis-je capable? Quelle satisfaction ai-je de toi? Qui enseignera la constance à ton cœur, alors que le mien n'a pu la lui apprendre!

XV Ce n'est pas moi que l'on abuse ainsi; ces ruses, on les emploie avec quelque enfant, dont le goût n'est pas encore éveillé, qui ne comprend pas ce qu'il entend; mais moi je sais aimer; je sais haïr aussi. Contente-toi de m'avoir jusqu'ici clos les yeux; il est temps que j'y voie. Las et honteux je serai désormais d'avoir si mal placé mon temps et mes soucis; et toi, m'ayant ainsi traité, oseras-tu jamais me parler de constance? Tu prends plaisir à ma douleur extrême, tu me défends de sentir mon tourment et cependant tu veux bien que je meure en t'aimant; mais si je ne sens, comment veux-tu que j'aime?

XVI Oh! l'ai-je dit? Est-ce un songe, ou ai-je vraiment proféré un tel blasphème? Ma langue a-t-elle, à ce point, trahi la vérité? Il faut que son honneur, de moi, par moi, sur moi, soit vengé. Mon cœur chez toi est logé, ô ma dame; là où il est, inflige-lui quelque torture nouvelle; fais-lui souffrir quelque peine cruelle; fais, fais-lui tout, sauf lui donner congé. Je le sais, tu seras trop humaine; tu ne pourras longtemps demeurer témoin de ma peine; mais un tel forfait se peut-il pardonner? A tout le moins, hautement de mes sonnets je me veux dédire et me démentirai; pour ces deux strophes si entachées de fausseté, je t'en voue cinq cents autres et celles-là diront vrai.

XVII Si ma raison s'est pu remettre; si, à cette heure, je puis me rassaisir: si j'ai du sens, si je redeviens homme, c'est à toi que je le dois, ô bienheureuse lettre; et je t'en remercie! Qui m'eût, hélas! qui m'eût su reconnaître, quand en proie à la rage, vaincu par mes ennuis, de mes blasphèmes, je poursuivais ma dame. Mais lorsque de loin je te vis paraître, petit papier me venant d'elle et qui m'es si cher, honteux, je revins à moi et dévotement allai à toi. Pour consacrer ce fait j'élèverai un autel où seront exposés ces traits tracés par cette main divine; mais de les voir aucun homme n'est digne, et moi non plus que tous si, à cet honneur, par toi-même je n'eusse été convié.

XVIII J'étais sur le point d'encourir pour jamais quelque blâme; de colère échauffé, mon courage brûlait; ma voix, devenue folle, répondait au gré de ma fureur; j'invectivais les dieux et ma dame avec eux. Et voilà que, de loin, elle jette un billet dans ma flamme et soudain je sens comme il me réconforte; si bien qu'aussitôt, devant lui tombe ma fureur, tombe ma fureur, il l'emporte, et mon âme, par lui, redevient elle-même. Vous qui de moi entendez ces merveilles, que dites-vous d'elle! Jugez, je vous prie, si, comme je le fais, je la dois adorer! Quels miracles pensez-vous que puissent faire en moi son œil tout-puissant, les traits de son visage, alors qu'en firent tant les traces de ses doigts.

XIX Je tremblais devant elle, et, transi, conscient de la gravité de mon offense, en punition de mon forfait j'attendais une juste sentence, lorsqu'elle me dit: «Va, je te prends à merci; que désormais partout ma gloire soit proclamée, emploies-y tes années; ne pense plus maintenant qu'à enrichir, en mon nom, notre France, de tes vers; couvres-en ta faute et paie-moi de la sorte.»--Sus donc, ma plume! Pour jouir de ma peine, il faut, en son honneur, nous prodiguer davantage encore; mais, les yeux fixés sur elle, veille que son regard ne nous quitte pas. Sans lui, mon âme se mourait de langueur; seul il me donne et le cœur et l'esprit; pour que XX O vous, maudits sonnets, vous qui eûtes l'audace de toucher à ma dame; ô malins et pervers, reniés des Muses, vous êtes la honte de mes vers! Si je vous fais jamais ce tort, s'il me le faut faire à moi-même, de confesser que vous venez de moi, sachez-le: Vous n'êtes pas sortis des sources d'Apollon aux cheveux d'or, des Muses aux yeux verts; à votre naissance, Tisiphone présidait à leur place. Si jamais j'ai quelque parcelle de renommée, je veux que l'un et l'autre en soyez déshérités; et si, dès maintenant, je ne vous livre aux feux vengeurs, c'est pour vous diffamer. Vivez dans le malheur, vivez aux yeux de tous, de tout honneur privés; c'est pour vous punir, que je vous pardonne.

XXI N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ce désir que je cesse d'aimer.

Laissez-moi, obstiné que je suis, vivre et mourir tel, puisque ainsi il en est ordonné; mon amour, c'est le fil qui m'attache à la vie.

C'est ce que me dit la fée, comme jadis en Œagrie elle fit pour Méléagre à l'amour destiné: en allumant la souche à l'heure où il naquit: «Toi et ce feu, dit-elle, allez de compagnie.» Et la destinée s'accomplit comme elle l'avait fixé: la souche, à ce qu'on dit, par le feu se trouvant consumée, à ce même moment, ô prodigieux miracle, on vit subitement du malheureux amant la vie et le tison s'en aller en fumée.

XXII Quand, étonné, je contemple tes yeux conquérants, j'y vois tout mon espoir écrit; j'y vois Amour lui-même qui me sourit et, caressant, m'y montre le bonheur qu'il me tient en réserve. Mais, quand à te parler je me hasarde, ce qui n'a lieu que lorsque mon espoir desséché se tarit, tu n'as garde, cruelle, de jamais, par un mot, confirmer ton regard qui seul me soutient. Si tes yeux sont pour moi, vois donc ce que je dis; c'est à eux, à eux seuls que je me suis rendu. Mon Dieu! quelle discorde en toi, si ta bouche et tes yeux se veulent démentir! Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les départir, et que je prenne au mot la promesse de tes yeux.

XXIII Ce sont ces yeux perçants qui font tout mon courage; en eux se reflétent et la liberté pétillante de gaîtè et mon petit archer qui mène à ses côtés la belle gaillardise et le plaisir volage. Mais après, la rigueur de ton triste langage me montre en ton cœur la fière honnêteté; et y voyant aussi gravement assises la dure chasteté et la vertu sauvage, je me sens condamné. De la sorte mon temps passe par ces transes diverses: là, ton œil m'appelle; ici, ta bouche me repousse; hélas, ballotté de la sorte, combien ai-je souffert!

Pensant d'amour avoir quelque assurance, sans cesse nuit et jour à la servir je songe; de mon malheur je ne parviens pas encore à être persuadé.

XXIV Et cependant je me dis bien: Mon espérance est morte, c'en est fait de mon bonheur, de ma joie. Mon mal est évident, je vois bien maintenant que j'ai épousé la douleur que je porte. Tout m'accable, rien ne me réconforte; tout m'abandonne et d'elle je n'ai rien, sinon toujours quelque encouragement nouveau qui rend ma peine et ma douleur plus fortes. Ce que j'attends, c'est d'obtenir un jour quelques soupirs des gens de l'avenir. Pris de pitié, quelqu'un dira de moi: Sa dame et lui naquirent destinés à mourir tous deux aussi obstinés, l'une en sa rigueur, l'autre en son amitié.

XXV Ma langueur m'a fait bien misérable, depuis que j'ai vu contre l'écueil de sa fière rigueur mon espérance se briser, avant que mes yeux ne soient clos; et pourtant je suis encore en vie! Que m'ont servi de si longues années d'attente? De ma souffrance elle n'est pas assouvie, elle en rit; et tenir mon mal sans cesse en éveil, est son seul désir. Pourquoi, malheureux en amour, ai-je toujours un cœur qui toujours renouvelle mon tourment? Je suis hors d'haleine, je le sens, et prêt à laisser la vie sous le poids qui m'accable.

Qu'y faire? sinon ce que je fais: le mal s'est abattu sur moi, je m'obstine en la douleur qu'il me cause.

XXVI Puisque telles sont mes dures destinées, autant que je le puis, je veux de plus en plus m'enivrer de mon infortune. Si je souffre, c'est qu'elle le veut bien; les peines qu'elle m'ordonne, je les accomplirai. Nymphes des bois qui, étonnées de ma douleur, en avez, je crois, quelque pitié, qu'en pensez-vous? Si à mes maux il n'est fait trêve, puis-je durer ainsi? Si quelqu'une de vous pour