homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque et conference auecques nous, sans son grand interest. A cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois, escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur, et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc, en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres, comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit, pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté, le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.
Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos, qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.
CHAPITRE X.
_Du parler prompt ou tardif._ ONC _ne furent à tous toutes graces données._ Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent iamais rien qu'elabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble, et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa carriere se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau party. Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste, le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur: et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée.
Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d'estrangeté. On recite de Seuerus Cassius, qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part.
Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée et picquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et sa grace. Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition: le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre, que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque subtilité en escriuant. I'entens bien, mornée pour vn autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.
CHAPITRE XI.
QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de leur defaillance. Et ces mots sont à luy: _Cur isto modo iam oracula Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil possit esse contemptius?_ Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, _Aues quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus_, des fouldres, du tournoyement des riuieres, _Multa cernunt aruspices: multa augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus: multa somniis: multa portentis_, et autres sur lesquels l'ancienneté appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que priuées; nostre Religion les a abolies. Et encore qu'il reste entre nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes: _cur hanc tibi rector Olympi Sollicitis visum mortalibus addere curam, Noscant venturas vt dira per omina clades?
Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri Mens hominum fati, liceat sperare timenti:_ _Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil proficientem angi_: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere: au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré, aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage (mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.
_Prudens futuri temporis exitum Caliginosa nocte premit Deus, Ridétque si mortalis vltra Fas trepidat.
Ille potens sui Lætúsque deget, cui licet in diem Dixisse, vixi; cras vel atra Nube polum pater occupato, Vel sole puro._ _Lætus in præsens animus, quod vltra est, Oderit curare._ Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. _Ista sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit diuinatio._ Beaucoup plus sagement Pacuuius, _Nam istis qui linguam auium intelligunt, Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo, Magis audiendum quàm auscultandum censeo._ Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence.
Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.
Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons.
Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son adolescence. I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. _Quis est enim, qui totum diem iaculans, non aliquando conlineet?_ Ie ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au Temple force vœuz et tableaux de ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi, respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit, que le seul Xenophanes Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux, qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune, se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.
CHAPITRE XII.
_De la constance._ LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous deuions couurir, autant qu'il est en nostre puissance, des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent d'auoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à porter de pied ferme, les inconueniens où il n'y a point de remede.
De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouuement aux armes de main, que nous trouuions mauuais, s'il sert à nous garantir du coup qu'on nous rue. Plusieurs nations tresbelliqueuses se seruoyent en leurs faits d'armes, de la fuite, pour aduantage principal, et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon se mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, se tenir ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere, qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se r'aduisant, aduouë cet vsage aux Scythes, et en fin generallement à tous gens de cheual: il luy allegue encore l'exemple des gens de pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied ferme) qui en la iournee de Platees, ne pouuant ouurir la phalange Persienne, s'aduiserent de s'escarter et sier arriere: pour, par l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en les poursuiuant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les Scythes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les subiuger, qu'il manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousiours reculant deuant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez, car ainsi se nommoit-il, fit responce, que ce n'estoit pour auoir peur de luy, ny d'homme viuant: mais que c'estoit la façon de marcher de sa nation: n'ayant ny terre cultiuee, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il auoit si grand faim d'en manger, qu'il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouueroit à qui parler tout son saoul. Toutes-fois aux canonnades, depuis qu'on leur est planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souuent, il est messeant de s'esbranler pour la menace du coup: d'autant que par sa violence et vitesse nous le tenons ineuitable: et en y a meint vn qui pour auoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Prouence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville d'Arle, et s'estant ietté hors du couuert d'vn moulin à vent, à la faueur duquel il s'estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneual et Seneschal d'Agenois, qui se promenoyent sus le theatre aux arenes: lesquels l'ayant montré au Seigneur de Villiers Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos vne couleurine, que sans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu se lança à quartier, il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de mesmes quelques annees auparavant, Laurent de Medicis, Duc d'Vrbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à vne piece qui le regardoit, bien luy seruit de faire la cane: car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, ie ne croy pas que ces mouuements se fissent auecques discours: car quel iugement pouuez-vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine? et est bien plus aisé à croire, que la fortune fauorisa leur frayeur: et que ce seroit moyen vne autre fois aussi bien pour se ietter dans le coup, que pour l'euiter. Ie ne me puis deffendre si le bruit esclatant d'vne harquebusade vient à me fraper les oreilles à l'improuueu, en lieu où ie ne le deusse pas attendre, que ie n'en tressaille: ce que i'ay veu encores aduenir à d'autres qui valent mieux que moy. Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'vne ruine, pour exemple, iusques à la palleur et contraction: ainsin aux autres passions, pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l'assiette de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De celuy, qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des passions ne demeure pas en luy superficielle: ains va penetrant iusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il iuge selon icelles, et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement l'estat du sage Stoique: _Mens immota manet, lacrymæ voluuntur inanes._ Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modere.
CHAPITRE XIII.
IL n'est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie.
A nos regles communes, ce seroit vne notable discourtoisie et à l'endroit d'vn pareil, et plus à l'endroit d'vn grand, de faillir à vous trouuer chez vous, quand il vous auroit aduerty d'y deuoir venir: Voire adioustoit la Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que c'estoit inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient trouuer, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et ciuil de l'attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa route: et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy i'oublie souuent l'vn et l'autre de ces vains offices: comme ie retranche en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn s'en offence: qu'y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l'offence pour vne fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle.
A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l'entraine iusques en sa taniere? C'est aussi vne regle commune en toutes assemblees, qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation, d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre.
Toutesfois à l'entreueuë qui se dressa du Pape Clement, et du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprests necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois iours pour son entree et refreschissement, auant qu'il le vinst trouuer. Et de mesmes à l'entree aussi du Pape et de l'Empereur à Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et y suruint apres luy. C'est, disent-ils, vne cerimonie ordinaire aux abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit auant les autres au lieu assigné, voire auant celuy chez qui se fait l'assemblee: et le prennent de ce biais, que c'est afin que cette apparence tesmoigne, que c'est le plus grand que les moindres vont trouuer, et le recherchent, non pas luy eux. Non seulement chasque païs, mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. I'y ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance, et ay vescu en assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre Françoise: et en tiendrois eschole. I'aime à les ensuiure, mais non pas si couardement, que ma vie en demeure contraincte. Elles ont quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu'on oublie par discretion, non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay veu souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de courtoisie. C'est au demeurant vne tres-vtile science que la science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité: et par consequent nous ouure la porte à nous instruire par les exemples d'autruy, et à exploitter et produire nostre exemple, s'il a quelque chose d'instruisant et communicable.
CHAPITRE XIIII.
_On est puny pour s'opiniastrer en vne place sans raison._ LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis, on se trouue dans le train du vice: en maniere que par chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n'en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs confins. De cette consideration est nee la coustume que nous auons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre vne place, qui par les regles militaires ne peut estre soustenue.
Autrement soubs l'esperance de l'impunité il n'y auroit poullier qui n'arrestast vne armee. Monsieur le Connestable de Mommorency au siege de Pauie, ayant esté commis pour passer le Tesin, et se loger aux fauxbourgs S. Antoine, estant empesché d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniastra iusques à se faire batre, feit pendre tout ce qui estoit dedans: et encore depuis accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant prins par force le Chasteau de Villane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, horsmis le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler pour cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay lors Gouuerneur de Turin, en cette mesme contree, le Capitaine de S. Bony: le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse de la place. Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse du lieu, se prend par l'estimation et contrepois des forces qui l'assaillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleurines, qui feroit l'enragé d'attendre trente canons) ou se met encore en conte la grandeur du Prince conquerant, sa reputation, le respect qu'on luy doit: il y a danger qu'on presse vn peu la balance de ce costé là. Et en aduient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moyens, que ne leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste, ilz passent le cousteau par tout où ils trouuent resistance, autant que fortune leur dure: comme il se voit par les formes de sommation et deffi, que les Princes d'Orient et leurs successeurs, qui sont encores, ont en vsage, fiere, hautaine et pleine d'vn commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugaiz escornerent les Indes, ils trouuerent des estats auec cette loy vniuerselle et inuiolable, que tout ennemy vaincu par le Roy en presence, ou par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de mercy.
Ainsi sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d'vn Iuge ennemy, victorieux et armé.
CHAPITRE XV.
_De la punition de la couardise._ I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que pour lascheté de cœur vn soldat ne pouuoit estre condamné à mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins, qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice.
Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance.
De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans: et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.
Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque, vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir, leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. _Suffundere malis hominis sanguinem quàm effundere._ Il semble aussi que les loix Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort, suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.
Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes: et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis.
Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.
CHAPITRE XVI.
_Vn traict de quelques ambassadeurs._ I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.
_Basti al nocchiero ragionar de' venti, Al bifolco dei tori, et le sue piaghe Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._ Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere.
Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent tous les iours, sans remerque et sans offense.
_Optat ephippia bos piger, optat arare caballus._ Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes, il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix, l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages: si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees, intelligences, et praticques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs, où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous; et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde.
Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en