SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre seruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes, pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet: estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.

D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy, l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination, ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires.

Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?

CHAPITRE XVII.

_De la peur._ OBSTVPVI, _steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit._ Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray, i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de terribles esblouissemens. Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres.

Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge?

Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit. Tantost elle nous donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes, deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party de s'enfuyr: _adeò pauor etiam auxilia formidat_: iusques à ce que Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.

Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort, auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite, au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire. C'est ce dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron; iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion auoit suspendües.

_Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat._ Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez, d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme; et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.

CHAPITRE XVIII.

_Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort._ _Scilicet vltima semper Expectanda dies homini est, dicique beatus Ante obitum nemo supremáque funera debet._ Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome: des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples.

Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des esprits enuieux des grandeurs de ça bas.

_Vsque adeò res humanas vis abdita quædam Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._ Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous fait crier apres Laberius, _Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm viuendum fuit_. Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable, qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.

En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

_Nam veræ voces tum demum pectore ab imo Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._ Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur. I'ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption.

Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course.

Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.

CHAPITRE XIX.

CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort: ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture.

Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.

Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot, qui leur est si fort à contrecœur: et s'il signifie quelque supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence, non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement, ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent austere et inacessible. Là où beaucoup plus proprement qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance?

Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante.

L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde: car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle.

L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité, et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort, elle est ineuitable.

_Omnes eodem cogimur, omnium Versatur vrna, serius ocius Sors exitura, et nos in æter- Num exitium impositura cymbæ._ Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pays suspect: _quæ quasi saxum Tantalo semper impendet_. Nos parlemens renuoyent souuent executer les criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere, qu'il vous plaira, _non Siculæ dapes Dulcem elaborabunt saporem, Non auium, cytharæque cantus Somnum reducent._ Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?

_Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum Metitur vitam, torquetur peste futura._ Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la queuë, _Qui capite ipse suo instituit vestigia retro._ Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous le patissent. Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu.

Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce, que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie.

Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.

Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage, pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie?

Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant, qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise?

_Quid quisque vitet, nunquam homini satis Cautum est in horas._ Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air: l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe.

Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient, voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

_prætulerim delirus inérsque videri, Dum mea delectent mala me, vel denique fallant, Quàm sapere et ringi._ Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees.

Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter les armes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme, _Nempe et fugacem persequitur virum, Nec parcit imbellis iuuentæ Poplitibus, timidoque tergo._ et que nulle trampe de cuirasse vous couure, _Ille licet ferro cautus se condat in ære, Mors tamen inclusum protrahet inde caput._ aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté, pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain, Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.

_Omnem crede diem tibi diluxisse supremum, Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._ Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout.

La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste à soy mesme. A la verité en toutes choses si nature ne preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux: il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse de mon aage, _Iucundum cùm ætas florida ver ageret._ Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance, cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme _Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit._ Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.

Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree.

Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe.

Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons, combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et en repos elle nous est égallement pres. _Nemo altero fragilior est: nemo in crastinum sui certior._ Ce que i'ay affaire auant mourir, pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce d'vne heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là, pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à soy.

_Quid breui fortes iaculamur æuo Multa?_ Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines.

_miser ô miser (aiunt) omnia ademit Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_ et le bastisseur, Murorum ingentes_.

Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes nés pour agir: _Cùm moriar, medium soluar et inter opus._ Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment, dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main, sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.

_Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum Iam desiderium rerum super insidet vna._ Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse de nostre condition.

_Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde Mos olim, et miscere epulis spectacula dira Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum Pocula, respersis non parco sanguine mensis._ Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit: Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume, d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile fin. On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là: laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage: et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main, et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé, que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules.

I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?

_Heu senibus vitæ portio quanta manet!_ Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë, luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.

Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions capables de porter vn tel changement: mais conduicts par sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise.

Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure, que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la