SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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qui lui sied plus particulièrement à elle-même; car, entre elles, les âmes ne se concertent pas sur le style, la règle et les formes qu'elles affectent; chacune, en ce qui la touche, est reine dans son domaine.--N'arguons donc plus des qualités inhérentes aux choses, puisque nous conservons vis-à-vis d'elles notre libre arbitre. Notre bien, comme notre mal, ne dépend que de nous. C'est à nous-mêmes, et non à la fortune, qu'il faut adresser nos prières et l'expression de nos désirs; celle-ci ne peut rien sur nos mœurs dont, au contraire, elle est la conséquence; ce sont nos mœurs qui l'entraînent à leur suite et la font ce qu'elle est.--Pourquoi ne jugerais-je pas Alexandre à le voir à table, causant, tenant tête à ses convives le verre en main ou encore jouant aux échecs? Quelle fibre de son esprit n'est pas en effet atteinte et mise en mouvement par ce jeu niais et puéril, que je hais et fuis parce que c'est un jeu qui n'en est pas un; que c'est un passe-temps trop sérieux, qui réclame une attention que je regretterais de lui donner, ayant à en faire une bien meilleure application. La préparation de la conquête des Indes, si glorieuse pour le héros macédonien, ne lui demandait pas plus de travail; non plus qu'à cet autre la recherche de la solution d'une question, de laquelle dépendait le salut du genre humain. Voyez combien notre âme a part dans ce jeu ridicule: ne met-il pas en travail toutes nos facultés?

son action s'y manifeste certes suffisamment pour que chacun puisse d'après cela se connaître et se juger tel qu'il est. En pareille occurrence, je me vois et me sens plus complètement qu'en toute autre; toutes mes passions trouvent à s'y exercer: la colère, le dépit, la haine, l'impatience et aussi une ambition effrénée de vaincre à propos d'une chose où il serait préférable de souhaiter d'être vaincu, car ce n'est pas d'un homme d'honneur, de rechercher dans les choses qui ne sont pas sérieuses, telles qu'une partie d'échecs, une supériorité exceptionnelle qui vous mette au-dessus des autres. Ce que je dis là est un exemple qui s'applique à toutes les autres circonstances de la vie. Tout détail de l'existence de l'homme, toute occupation à laquelle il se livre, le révèlent et le montrent autant que n'importe quels autres.

=Démocrite riait, Héraclite pleurait de nos sottises; le premier était davantage dans le vrai.=--Démocrite et Héraclite étaient deux philosophes. Le premier, estimant l'espèce humaine pleine de vanité et de ridicule, se présentait toujours en public avec un visage riant et moqueur. Héraclite, pris de pitié et de compassion pour cette même humanité, ne cessait d'en être contristé et en avait toujours les larmes aux yeux: «_Dès qu'ils avaient le pied hors de leur demeure, premier, non parce qu'il est plus agréable de rire que de pleurer, mais parce qu'elle témoigne du dédain, qu'elle nous condamne plus que l'autre, et qu'il me semble que nous ne pouvons jamais être méprisés autant que nous le méritons. Plaindre et avoir pitié indiquent qu'on a de l'estime pour ce que l'on plaint; ce dont on se moque, on le considère comme n'ayant pas de valeur. Je crois que la vanité nous étreint plus que le malheur, que nous avons plus de sottise que de malice, que le vide est en nous plus que l'idée du mal, et que nous sommes plus vils que misérables.--Diogène qui, roulant son tonneau, s'amusant à part lui des vanités humaines et narguant Alexandre le Grand, tenant les hommes pour des mouches ou des vessies gonflées de vent, était un critique plus aigre et plus mordant et, par suite, d'idée plus conforme à la mienne, que Timon, qu'on surnommait le Misanthrope, parce qu'il haïssait les hommes; on est toujours plus ou moins attaché à ce que l'on hait. Timon nous souhaitait du mal, il était possédé du désir de notre ruine, fuyait notre conversation qu'il tenait pour dangereuse venant d'êtres méchants et de nature dépravée.

Diogène, lui, nous estimait si peu qu'il ne supposait pas que notre fréquentation pût le troubler ou altérer son humeur, et s'il ne voulait pas de notre société, c'était non par crainte de contagion, mais par dédain; il ne nous estimait pas plus capables de bien faire, que de mal faire.

La réponse que fit Statilius à Brutus, qui cherchait à l'affilier à la conspiration tramée contre César, est empreinte de la même idée: «Il trouvait l'entreprise juste, mais que les hommes pour lesquels on l'entreprenait n'étaient pas dignes qu'on se mît, si peu que ce fût, en peine pour eux.» C'est dans le même esprit qu'Hégésias posait en règle que «le sage ne doit rien faire que pour lui-même, parce que seul il mérite ce qu'on fait pour lui»; et que Théodore établissait qu'«il n'est pas juste que le sage se hasarde pour le bien de son pays et compromette sa sagesse pour des fous».--C'est qu'en vérité aussi, autant l'espèce humaine est ridicule, autant elle prête à rire.

CHAPITRE LI.

_Combien vaines sont les paroles._ =La rhétorique est l'art de tromper.=--Un rhétoricien des temps passés disait que son métier consistait à «faire paraître grandes et admettre comme telles des choses petites»; autant dire que c'est un cordonnier s'appliquant à faire de grands souliers pour de petits pieds. A Sparte, on l'eût fait fouetter pour exercer un art aussi mensonger et trompeur; et je pense que ce ne fut pas sans étonnement qu'Archidamus, l'un de ses rois, entendit cette réponse que lui fit Thucydide auquel il demandait quel était le plus fort à la lutte, de Périclès ou de lui: «C'est assez malaisé à constater, parce que, quand je lui fais toucher terre, il persuade à ceux qui l'ont vu qu'il n'est pas tombé, et il l'emporte.»--Ceux qui masquent et fardent les femmes agissent moins mal, parce que l'on ne perd pas grand'chose à ne pas les voir au naturel, que ceux qui font profession de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement, d'abâtardir et de corrompre les choses dans leur principe même.

=Les républiques bien ordonnées ne font pas cas des orateurs.=--Les républiques qui ont eu un gouvernement modéré et qui étaient bien administrées, telles que la Crète et Lacédémone, n'ont pas fait grand cas des orateurs.--Ariston dit avec sagesse de la rhétorique que c'est «la science de persuader le peuple». Socrate et Platon la définissent: «l'art de tromper et de flatter»; quant à ceux qui s'élèvent contre cette définition générale, ils la justifient de tous points par les préceptes qu'ils émettent ou appliquent. Les Mahométans en interdisent comme inutile l'enseignement à leurs enfants; et les Athéniens, chez lesquels elle avait été en si grande faveur, constatant combien elle leur avait été préjudiciable, ordonnèrent la suppression de ses parties les plus importantes, celles qui impressionnent le plus les sentiments, l'exorde et la conclusion. C'est un instrument très propre à conduire et à agiter la foule ou une populace dévoyée, et qui, comme la médecine, ne s'emploie que dans les états malades. Dans ceux où les gens du commun, les ignorants, où tous ont quelque peu part au pouvoir, comme à Athènes, à Rhodes, à Rome, où la chose publique était en continuelle agitation, les orateurs ont afflué. De fait, on ne voit pas beaucoup de personnages, dans ces républiques, acquérir une grande influence sans le secours de l'éloquence; pour Pompée, César, Crassus, Lucullus, Lentulus, Métellus, elle a été le principal facteur auquel ils ont dû la grandeur et la puissance qu'ils ont atteintes; elle les y a aidés plus que la fortune des armes, ce qui n'avait pas lieu en des temps meilleurs. L. Volumnius parlant en effet en public, en faveur de l'élection au consulat de A. Fabius et P. Décius, disait: «Ce sont gens qui se sont faits par la guerre, des gens d'action peu propres aux joutes oratoires, des caractères tels que nous devons les rechercher chez ceux que nous élevons au consulat; ceux à l'esprit retors, éloquents et savants, sont bons pour les charges qui s'exercent sans sortir de Rome; pour celles de préteurs, par exemple, qui ont à rendre la justice.»--C'est lorsque les affaires étaient en plus mauvais état, quand l'orage des guerres civiles l'agitait, que l'éloquence a le plus fleuri à Rome, telles les mauvaises herbes qui, dans un champ à l'abandon ou non encore défriché, ne croissent qu'avec plus de vigueur. De là, il semble résulter que les états monarchiques en ont moins besoin que les autres, parce que la bêtise et la crédulité qui disposent si aisément la populace à être circonvenue et menée par les douces et harmonieuses paroles qu'on lui fait entendre, et qui n'a pas souci de s'éclairer avec sa raison sur la valeur et la réalité de ce qu'on lui dit, ne se retrouvent pas au même degré chez un monarque qu'il est plus aisé de garantir, par l'éducation qui lui a été donnée et les conseils qui l'entourent, contre la pénétration de ce poison. Ni la Macédoine, ni la Perse n'ont jamais produit d'orateurs de renom.

=Abus qui est fait de l'art de la parole dans toutes les professions.=--Un mot au sujet d'un Italien, avec lequel je viens de m'entretenir, qui servait chez feu le cardinal Caraffa en qualité de maître d'hôtel, emploi qu'il a conservé jusqu'à la mort de ce prélat. Nous parlions de sa charge et il m'a fait sur cette science de gastronomie une véritable conférence, débitée avec une gravité et une attitude magistrales comme s'il développait un point important de théologie. Il m'a énuméré les diverses sortes d'appétit: celui qu'on a, quand on est à jeun; ceux après le second, le troisième service; les moyens, soit de leur donner simplement satisfaction, soit de les éveiller et les exciter; la confection de ses sauces, d'abord d'une façon générale, puis en entrant dans le détail des ingrédients employés et des effets qu'ils produisent; les variétés de salade selon la saison, celles qui doivent être servies cuites, celles qui veulent l'être froides, la manière de les décorer pour les rendre encore plus agréables à la vue. Puis, il est entré dans de belles et importantes considérations sur l'ordre du service: «_Car ce n'est pas chose indifférente que la manière dont on s'y prend pour découper un lièvre ou un poulet_ (_Juvénal_)»; et tout cela ornementé de riches et magnifiques paroles comme il s'en emploie quand il est question du gouvernement d'un empire, ce qui m'a remis en mémoire ce passage de Térence: «_Ceci est trop salé, cela est brûlé, ceci est fade; cela est bien, souvenez-vous de faire de même une autre fois. Je leur donne les meilleurs avis que je puis, selon mes faibles lumières; enfin, Damea, je les exhorte à se mirer dans leur vaisselle comme dans un miroir et les avertis de tout ce qu'ils ont à faire._»--Notons que les Grecs eux-mêmes ont donné de grands éloges à l'ordre et à la disposition du banquet que leur offrit Paul Émile, à son retour de Macédoine; mais ce n'est pas de faits dont je m'occupe ici, je ne parle que des termes dont il est fait usage pour les exprimer.

Je ne sais si les autres éprouvent ce que je ressens; mais, quand j'entends nos architectes lancer ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, ouvrages d'ordre corinthien ou d'ordre dorique et autres semblables du jargon à leur usage, je ne puis m'empêcher de songer aussitôt au palais d'Apollidon; et, par comparaison, ce qu'ils citent avec tant d'emphase, me fait l'effet du décor mesquin de l'entrée de ma cuisine.

Quand vous entendez parler de métonymie, métaphore, allégorie et telles autres expressions employées dans la grammaire, ne vous semble-t-il pas que ce sont des locutions d'une langue peu usitée et choisie? cela s'applique cependant tout simplement aux formes du langage que votre femme de chambre emploie lorsqu'elle bavarde.

=Abus semblables dans les titres pompeux que nous attribuons à certaines charges et dans les surnoms glorieux que nous décernons.=--C'est une erreur qui se rapproche de la précédente, que d'appliquer aux offices de notre état politique les titres pompeux dont usaient les Romains, bien qu'il n'y ait aucun rapport au point de vue de la fonction et encore moins sous celui de l'autorité et de la puissance.--C'en est une autre, qu'on reprochera un jour à notre siècle, d'attribuer à qui bon nous semble et n'en est pas digne, ces glorieux surnoms dont l'antiquité avait honoré un ou deux personnages seulement dans la longue suite des siècles. Platon a été surnommé divin, du consentement universel, sans que personne songeât jamais à lui contester ce surnom, et voilà que les Italiens, qui se piquent cependant, et avec quelque raison, d'avoir l'esprit plus vif et le jugement plus sain que les autres peuples de leur temps, viennent d'en gratifier l'Arétin qui, sauf une façon de parler ampoulée et émaillée de boutades spirituelles à la vérité mais dénotant trop de recherches et parfois amenées de trop loin, n'a rien, à mon sens, en dehors de ce en quoi consiste l'éloquence, qui le place au-dessus de la moyenne des auteurs de son siècle et qui le rapproche, tant s'en faut, de celui que les anciens ont divinisé.--Quant au surnom de grand, à combien de princes ne le décerne-t-on pas, qui n'ont rien fait de ce qui élève un homme au-dessus des autres!

CHAPITRE LII.

=Exemples de la parcimonie avec laquelle ont vécu certains hommes illustres de l'antiquité.=--Attilius Régulus, qui commandait l'armée romaine en Afrique, écrivit aux pouvoirs publics, alors qu'il était dans toute la gloire que lui valaient ses victoires sur les Carthaginois, que son valet de labour, qu'il avait laissé tout seul pour travailler sa terre, qui n'était que d'une contenance de sept arpents, s'était enfui emportant ses ustensiles de labourage; qu'en conséquence, il demandait un congé pour revenir chez lui, afin de pourvoir à cet accident, de crainte que sa femme et ses enfants n'eussent à en souffrir. Le Sénat commit un autre individu pour cultiver son bien, lui fit remplacer ce qui lui avait été volé et ordonna que sa femme et ses enfants seraient nourris aux frais du Trésor public.

Caton l'ancien, revenant d'Espagne à l'expiration de son consulat, vendit son cheval d'armes, pour économiser l'argent qu'eût coûté son transport par mer en Italie. Investi du gouvernement de la Sardaigne, il faisait ses inspections à pied, n'ayant d'autre suite qu'un appariteur qui lui portait sa toge et un vase destiné à la célébration des sacrifices; le plus souvent il portait sa malle lui-même. Il se vantait de ne jamais avoir possédé de toge ayant coûté plus de dix écus et de n'avoir jamais dépensé plus de dix sous par jour pour son marché, et de ce qu'aucune de ses fermes n'était crépie et n'avait d'enduit à l'extérieur.

Scipion Émilien, après deux triomphes et deux consulats, se rendit comme légat dans une province avec sept serviteurs seulement. On affirme qu'Homère n'en a jamais eu qu'un, Platon trois et que Zénon, le chef de la secte des Stoïciens, n'en avait pas. Il ne fut alloué que cinq sous et demi par jour à Tibérius Gracchus, envoyé en mission pour le service de la République, alors qu'il était le personnage le plus important de Rome.

CHAPITRE LIII.

_A propos d'une phrase de César._ =L'imperfection de l'homme est démontrée par l'inconstance de ses désirs.=--Si quelquefois nous nous amusions à nous considérer, et que le temps que nous employons à observer autrui et à nous enquérir de choses qui ne nous regardent pas, nous le consacrions à nous examiner à fond, nous comprendrions vite combien présentent peu de solidité et laissent à désirer les pièces et morceaux dont nous sommes faits.

N'est-ce pas une preuve caractéristique d'imperfection que rien ne puisse nous donner complète satisfaction, et que, par le fait même de nos désirs et de notre imagination, nous soyons hors d'état de choisir ce qui nous convient? C'est ce dont témoigne bien cette grave question, toujours pendante pour les philosophes, sur ce qui est pour l'homme le souverain bien; question qui dure encore et durera éternellement sans que jamais on en trouve la solution ni qu'on tombe d'accord. «_Le bien qu'on n'a pas, semble préférable à tout le reste; avons-nous la chose rêvée, nous en désirons une autre, et notre soif est toujours Quelles que soient les connaissances que nous ayons acquises, ou ce dont il nous est donné de jouir, nous sentons qu'il manque quelque chose à notre satisfaction, et nous allons soupirant après l'avenir et l'inconnu d'autant que le présent ne nous rassasie pas; non qu'à mon avis, il ne nous offre pas de quoi nous gorger, mais parce que nous n'acceptons ce qu'il nous présente qu'avec réticence et prévention: «_Voyant que les mortels ont tout ce qui leur est à peu près nécessaire et que cependant, avec des richesses, des honneurs, de la gloire, des enfants bien nés, ils n'échappent pas encore aux chagrins intérieurs et n'en sont pas moins en butte à mille agitations contraires, Épicure comprit que tout le mal vient du vase même qui, corrompu intérieurement, gâte tout ce qu'on y a versé de bon_ (_Lucrèce_).»

Notre appétit est irrésolu et incertain; il ne sait ni retenir, ni jouir de bonne façon de quoi que ce soit. Poursuivi par l'idée que ce qui est en sa possession est imparfait, l'homme se donne tout entier en imagination aux choses qu'il n'a pas et qu'il ne connaît pas, y concentre ses désirs et ses espérances et les tient en haute estime, ce que César exprime en disant: «_Par un vice de notre nature commun à tous les êtres, nous redoutons les choses qui nous sont cachées et inconnues, en même temps qu'elles nous inspirent confiance._» CHAPITRE LIV.

_Inanité de certaines subtilités._ =Certaines subtilités et les talents frivoles ne méritent pas d'être encouragés.=--Les hommes recourent parfois à certaines subtilités frivoles et vaines pour attirer l'attention; tel est le cas de ceux qui écrivent des poèmes entiers, dont chaque vers commence par une même lettre. Dans l'ancienne littérature grecque, nous trouvons des pièces de vers affectant la forme d'œuf, de boule, d'aile, de hache, obtenue en faisant varier la mesure des vers, les allongeant, les diminuant de manière à ce que leur ensemble représente telle ou telle figure.--La science de cet individu qui s'amusa à calculer de combien de façons on pouvait ranger les lettres de l'alphabet et trouva ce nombre incroyable mentionné dans Plutarque, rentre dans ce genre de singularité.--J'approuve la manière de faire de ce personnage auquel on présenta un homme qui en était arrivé à lancer à la main un grain de millet, avec une adresse telle, qu'il le faisait passer par le trou d'une aiguille et ne manquait jamais son coup. Cet homme, après avoir travaillé devant lui, lui demandant de lui donner quelque chose pour prix d'une habileté si peu commune, celui-ci, assez plaisamment et avec juste raison à mon avis, lui fit remettre deux ou trois mesures de millet, afin de lui permettre d'entretenir un si beau talent.--C'est une preuve irrécusable de la faiblesse de notre jugement, que de le voir s'éprendre des choses parce qu'elles sont rares et nouvelles, ou encore parce qu'elles offrent de la difficulté, alors même qu'elles ne sont en même temps ni bonnes, ni utiles.

=En bien des choses les extrêmes se touchent.=--Nous avons joué dernièrement chez moi à un jeu consistant à qui trouverait le plus de choses se tenant par leurs extrêmes, par exemple «_Sire_» est un titre qui se donne au personnage de l'état le plus haut placé, au roi; c'est aussi une appellation qui s'applique à des gens du commun, tels que les marchands, et qui ne s'emploie pas à l'égard des personnes de condition intermédiaire.--On appelle du nom de «_dame_» les femmes de qualité et de celui de «_demoiselle_» celles des classes moyennes, tandis que le nom de «_dame_» se donne encore aux femmes des classes inférieures.--L'usage des tapis qu'on étend sur les tables, n'est admis que dans les palais des princes et dans les tavernes.--Démocrite disait que les dieux et les bêtes avaient les sentiments plus délicats que les hommes qui sont entre les deux.--Les Romains avaient mêmes vêtements pour les jours de deuil et les jours de fête.

=La peur et un courage excessif produisent parfois sur nous les mêmes effets physiques.=--Il est certain que la peur poussée à l'extrême, comme le courage élevé à son paroxysme, ont action sur l'organisme et occasionnent tous deux des troubles intestinaux et des cours de ventre.--Le sobriquet de «_tremblant_» donné à Don Sanche, douzième roi de Navarre, montre que la hardiesse, comme la peur, communique du tremblement à notre corps. Ceux qui le revêtaient de son armure (lui ou quelque autre de nature impressionnable comme la sienne et éprouvant même frisson) essayaient de le rassurer, atténuant le danger auquel il allait s'exposer: «Vous me connaissez mal, leur dit-il; si ma chair savait jusqu'où, tout à l'heure, mon courage va la mener, elle en serait absolument transie.»--Dans nos rapports intimes avec la femme, la faiblesse que nous pouvons ressentir, le dégoût que nous pouvons éprouver, occasionnés par un refroidissement de notre passion, peuvent être également déterminés par un désir trop violent et une ardeur immodérée.--Un froid intense comme un chaud excessif cuisent et rôtissent. Aristote dit que les lingots de plomb fondent et coulent sous l'effet du froid, lorsque l'hiver est rigoureux, comme sous l'action d'une chaleur violente.--Le désir et la satiété endolorissent également nos organes, avant comme après le moment où nos appétits voluptueux reçoivent satisfaction.

=Aux prises avec la souffrance, la bêtise et la sagesse en arrivent aux mêmes fins.=--Sous l'effet de la souffrance déterminée par les accidents auxquels nous sommes exposés, la bêtise et la sagesse sentent et agissent de même. Les sages dominent le mal et le surmontent, les autres l'ignorent; ceux-ci, sans s'en apercevoir, demeurent en quelque sorte en deçà; tandis que les premiers vont au delà, pèsent et considèrent attentivement les conditions dans lesquelles il se présente, et, après les avoir reconnues et appréciées telles qu'elles sont, le franchissent par un vigoureux et courageux effort, ou le dédaignent et le foulent aux pieds grâce à ce qu'ils ont une âme forte et solide, contre laquelle les traits de la fortune qui viennent à les atteindre, rencontrant un corps qu'ils ne peuvent pénétrer, rebondissent et retombent émoussés. La plupart des hommes, en règle générale, prennent place entre ces deux extrêmes; ils aperçoivent le mal, le ressentent et ne peuvent le supporter.--L'enfance et le vieillard atteint par la décrépitude ont de commun que tous deux sont faibles d'esprit.--L'avarice et la prodigalité ont un égal désir =Les esprits simples sont propres à faire de bons chrétiens et les esprits éclairés des chrétiens accomplis; les esprits médiocres sont ignorance initiale qui précède la science et une ignorance doctorale qui la suit; la science fait et engendre cette dernière, tout comme elle défait et détruit la première. On fait de bons chrétiens avec des esprits simples, peu curieux et peu instruits qui, autant par respect que par obéissance, croient simplement et observent les lois. Chez des gens de capacité et d'esprit moyens, naissent les opinions erronées; ils adoptent, sur la simple apparence, la première interprétation venue des textes sacrés et se croient autorisés à considérer comme niaiserie et bêtise de notre part que nous nous en tenions à l'ancien ordre de choses, faisant observer que notre conviction n'est fondée sur aucune étude préalable. Les grands esprits, plus sérieux et plus clairvoyants, fournissent une autre catégorie de bons croyants; par de longues et consciencieuses investigations, ils sont arrivés à une connaissance approfondie des Écritures, en ont pénétré le sens caché et senti le secret mystérieux et divin qui règle le gouvernement des affaires ecclésiastiques. Nous en voyons cependant quelques-uns de la catégorie intermédiaire, qui en sont également arrivés là; ils possèdent cette connaissance merveilleuse de nos dogmes, et la conviction s'est faite en eux, ce qui est comme l'extrême limite à laquelle peut atteindre l'intelligence chrétienne. Cette victoire sur l'ignorance est pour eux un sujet constant de consolation, d'action de grâces; elle les a amenés à réformer leurs mœurs et ils en sont devenus on ne peut plus modestes. Mais loin de moi de placer sur ce même rang ceux qui, pour détourner d'eux le soupçon d'avoir embrassé l'erreur qu'ils renient aujourd'hui et donner des gages que l'on peut compter sur eux, se montrent extrêmes, manquent de retenue et sont injustes dans la défense de notre cause à laquelle ils attirent le reproche de violences commises en nombre infini.--Les paysans à l'esprit simple sont d'honnêtes gens; sont aussi d'honnêtes gens les philosophes ou, comme on les nomme aujourd'hui, les natures fortes et éclairées qui possèdent sur les sciences utiles des connaissances étendues. Les métis, qui tiennent des uns et des autres, ont, dans l'étude des lettres, franchi le premier pas et ont l'ignorance en dédain, mais ils n'ont pu atteindre au degré supérieur qui parfait notre instruction et, pour ainsi dire le derrière entre deux selles, ils sont dangereux, absurdes et gênants; ce sont ces gens, dont je suis moi et tant d'autres, qui troublent le monde. Pourtant, en ce qui me concerne, je m'efforce de me cramponner, autant que je le puis, à ce qui tout naturellement furent mes premières croyances dont, un instant, j'ai vainement essayé de me dégager.

=Souvent la poésie populaire est comparable à la plus parfaite.=--La poésie pareillement, telle que d'elle-même elle éclôt chez les gens du peuple, a des naïvetés et une grâce qui rivalisent avec ce qu'elle offre de plus beau quand, par l'effet de l'art, elle atteint la perfection; c'est ce que nous pouvons constater en nous reportant aux villanelles de Gascogne et aux chansons qui nous ont été conservées de nations auxquelles toute science était étrangère, qui ne connaissaient même pas l'écriture. Entre ces deux genres, nous avons la poésie médiocre, qui est dédaignée, peu honorée et sans valeur.

=Montaigne espère que ses Essais seront goûtés des intelligences moyennes.=--J'ai constaté que lorsque l'esprit a fait un premier pas, nous tenons, ainsi que cela a lieu d'habitude, pour difficile et rare ce qui souvent n'a nullement ce caractère, et qu'une fois dans cette voie, notre imagination découvre une infinité de choses au sujet desquelles il en est de même. Aux exemples qu'on en peut donner, je me bornerai à ajouter celui-ci: Parmi ceux qui pourront faire à ces Essais l'honneur de les lire, il peut arriver qu'ils ne plaisent guère aux esprits communs et vulgaires et pas davantage aux intelligences supérieures qui sont des exceptions, les premiers ne les trouvant pas suffisamment compréhensibles, ceux-ci les comprenant trop; mais peut-être seront-ils acceptés des bonnes gens à l'esprit de moyenne envergure.

CHAPITRE LV.

_Des odeurs._ =Mieux vaut ne rien sentir, que sentir bon.=--On dit que chez certains, tels qu'Alexandre le Grand, la sueur, par suite d'une complexion rare et tout à fait extraordinaire du corps, exhale une odeur agréable, et Plutarque et d'autres auteurs en recherchent la cause. Pour le commun des mortels, c'est le contraire qui se produit, et ce qui peut nous arriver de mieux, c'est de ne rien sentir. L'haleine la plus pure est elle-même d'autant plus suave qu'elle est sans odeur désagréable, ainsi que c'est le cas chez les enfants bien portants. Voilà pourquoi Plaute dit: «_La plus exquise senteur d'une femme, c'est de ne rien sentir._»--Quant aux bonnes odeurs qui proviennent de parfums étrangers, on a raison de se méfier de ceux qui les emploient; il est à craindre qu'elles ne servent qu'à masquer chez eux quelque défaut naturel de cette espèce, et c'est ce qui a donné lieu à ces aphorismes de poètes anciens: «C'est puer, que de sentir bon»;--«_Tu te moques de nous, Coracinus, parce que nous ne sommes pas parfumés; mais j'aime mieux ne rien sentir, que de sentir bon_ (_Martial_)»;--et encore: «_Qui sent toujours bon, Posthumus, sent mauvais_ (_Martial_).»

Pourtant j'aime bien un milieu exhalant de bonnes odeurs et ai horreur des mauvaises que je sens de plus loin que tout autre: «_Mon odorat distingue les mauvaises odeurs plus subtilement qu'un chien d'excellent nez ne reconnaît la bauge du sanglier_ (_Horace_)», et les parfums les plus simples et les plus naturels sont ceux qui me sont le plus agréables.

L'usage des parfums est surtout le fait des femmes. Les femmes Scythes, dans une contrée où la barbarie régnait d'une façon absolue, après s'être baignées, se saupoudraient tout le corps et le visage d'une couche formant croûte d'une certaine substance odoriférante que l'on trouve sur place; et quand elles devaient passer en la compagnie des hommes, elles se débarrassaient de ce fard et se trouvaient en avoir la peau plus lisse et toute parfumée.

=Les personnes très sensibles aux odeurs ne sont pas plus que d'autres sujettes aux épidémies.=--Il est étonnant combien facilement une odeur, quelle qu'elle soit, s'attache à moi et à quel degré ma peau s'en laisse pénétrer. Celui qui se plaint de ce que la nature n'a pas pourvu l'homme de moyen propre à porter les odeurs à son nez a tort, car elles s'y portent d'elles-mêmes. Chez moi en particulier, mes moustaches, que j'ai épaisses, y contribuent; si j'en approche mes gants ou mon mouchoir, leur odeur s'y communique et s'y maintient la journée entière; aussi dénoncent-elles d'où je viens. Autrefois, les étreintes passionnées de la jeunesse se traduisant en baisers voluptueux, prolongés, humides, y laissaient des traces qui s'y retrouvaient encore plusieurs heures après.--Et cependant je suis peu sujet à contracter les épidémies qui proviennent de ce que l'air est contaminé et qui peuvent se transmettre lorsqu'on échange de simples conversations; je suis demeuré indemne de toutes celles qui, soit dans nos villes, soit dans nos armées, se sont produites de mon temps et qui ont été de plusieurs sortes.--On lit sur Socrate qu'il n'a jamais quitté Athènes pendant la peste qui l'a ravagée à de si nombreuses reprises et que lui seul ne s'en ressentit jamais.

=Les médecins pourraient tirer plus de parti des odeurs.=--Les médecins pourraient, je crois, tirer parti des odeurs plus qu'ils ne font, car j'ai souvent constaté qu'elles ont action sur moi et que, suivant leur nature, elles impressionnent mon esprit de diverses manières: ce qui me porte à considérer comme exact ce que l'on dit de l'encens et des parfums dont on use dans les églises, que cet usage si ancien et si répandu chez toutes les nations et dans toutes les religions, a pour objet de réjouir, éveiller et purifier nos sens, pour nous mieux disposer à la contemplation.

=En Orient, on fait emploi des parfums dans l'apprêt des viandes.=--J'aurais souhaité, pour pouvoir en juger, avoir été à même de déguster l'œuvre de ces cuisiniers qui savent, dans les plats qu'ils confectionnent, rehausser la saveur des viandes par des parfums choisis, ce que l'on a eu occasion de voir et qui fut très remarqué dans le service que menait avec lui le roi de Tunis lorsque, de nos jours, débarquant à Naples, il vint s'aboucher avec l'empereur Charles-Quint. On farcissait ces viandes de plantes odoriférantes, et cela avec une telle somptuosité qu'un paon et deux faisans accommodés de la sorte se trouvaient revenir à cent ducats.

Quand on les découpait, il s'en dégageait un arome des plus délicieux, qui emplissait non seulement la salle où cela se passait, mais se répandait dans toutes les chambres du palais et jusque dans les rues avoisinantes, et persistait pendant un certain temps.

=La puanteur est une des incommodités des grandes villes.=--Mon principal soin, quand j'ai à me loger, c'est d'éviter les quartiers où l'air est lourd et empesté. Malgré leur beauté, Venise et Paris perdent beaucoup de leurs charmes à mes yeux, par la mauvaise odeur qui se dégage: dans l'une, des lagunes qui l'entourent; dans l'autre, des boues de ses rues.

CHAPITRE LVI.

_Des prières._ =Profession de foi de Montaigne.=--J'émets dans ce chapitre des idées fantaisistes, mal définies, aux solutions indécises, comme font dans les écoles ceux qui proposent à débattre des questions sujettes à controverse. J'en agis ainsi non pour prouver la vérité, je n'ai pas une telle prétention, mais pour me livrer à sa recherche. Et ces idées, je les soumets au jugement de ceux auxquels il appartient, non seulement de diriger mes actes et mes écrits, mais encore mes pensées.

Qu'ils me condamnent ou qu'ils m'approuvent, leur sentence me sera également utile, et je l'accepte d'avance, reconnaissant dès maintenant pour absurde et impie, tout ce qui, par ignorance ou inadvertance de ma part, peut se glisser dans cette compilation de contraire aux décisions et prescriptions de la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je mourrai de même que j'y suis né. Bien que fort témérairement, je me mêle, ainsi que je le fais ici, de discuter sur tout, je ne m'en remets pas moins entièrement à leur censure, devant laquelle je m'incline d'une façon absolue.

=L'Oraison dominicale est la prière par excellence.=--Je ne sais si je me trompe, mais puisque par un effet tout spécial de la bonté divine, il est une prière qui nous a été prescrite par Dieu qui nous l'a dictée mot à mot de sa propre bouche, il m'a toujours semblé que nous devrions y avoir recours beaucoup plus que nous ne le faisons; et, si l'on m'en croyait, cette prière, qui est «_Notre Père..._», autrement dit l'oraison dominicale, devrait toujours être dite par tous les chrétiens, soit seule, soit s'ajoutant à d'autres, au commencement et à la fin des repas, quand nous nous levons et que nous nous couchons, et dans tous les actes de notre vie auxquels il est dans les habitudes de mêler des prières. L'Église a certainement toujours qualité pour multiplier et diversifier les prières suivant ceux de nos besoins auxquels elle veut les appliquer, et je sais bien que l'esprit et le fond en sont toujours les mêmes; mais l'oraison dominicale est la prière par excellence, elle dit incontestablement tout ce qui est à dire, convient à toutes les circonstances dans lesquelles nous pouvons nous trouver et, par suite, justifierait le privilège que continuellement le peuple l'ait sur les lèvres. C'est la seule prière dont je fasse constamment usage; je ne la varie pas, je la répète; aussi n'en est-il pas qui soit aussi bien que celle-ci gravée en ma mémoire.

=Dieu ne devrait pas être invoqué indifféremment à propos de tout.=--Je songeais, à l'instant même, d'où vient cette erreur de recourir à Dieu au sujet de tous nos projets, de toutes nos entreprises; de l'appeler à propos de tout ce qui nous touche, quelle qu'en soit la nature, chaque fois que notre faiblesse a besoin d'aide, sans que nous considérions si c'est à bon droit ou non; et d'invoquer son nom et sa puissance, en quelque situation que nous soyons, quelque acte que nous