aussi, sont l'effet de déterminations prises avec calme et mûrement réfléchies.
Jacques du Châtel, évêque de Soissons, qui avait suivi saint Louis dans une de ses expéditions outre-mer, voyant que le retour en France du roi et de toute l'armée était chose décidée, alors que les intérêts religieux qui l'avaient fait entreprendre n'avaient pas reçu complète satisfaction, prit la résolution de hâter son entrée dans le Paradis.
Il dit adieu à ses amis, et, tout seul, à la vue de tous, se porta contre l'ennemi et y trouva la mort.--Dans un royaume de ce continent récemment découvert, en certains jours de processions solennelles, l'idole qui y est adorée, est promenée en public sur un char de proportion considérable. Au cours de ces processions, nombre de gens se coupent des lambeaux de chair vive pour les offrir à l'objet de leur culte, tandis que d'autres, se prosternant sur son parcours, se font écraser et broyer sous les roues de son char pour acquérir par là une réputation de sainteté qui les fasse vénérer après leur mort. Celle de notre évêque les armes à la main, comparée à ces sacrifices, a plus de grandeur, mais le sentiment religieux y prédomine moins, étant masqué en partie chez lui par son ardeur pour le combat.
=Plusieurs coutumes et institutions politiques ont autorisé le suicide.=--Il y a des gouvernements qui sont intervenus pour statuer sur les cas où une mort volontaire est justifiée et opportune. Dans notre pays même, à Marseille, on conservait jadis, aux frais du trésor public, du poison (de la ciguë) constamment tenu prêt pour ceux qui voudraient hâter leur fin. Il fallait qu'au préalable le conseil des six-cents, qui représentait leur sénat, en eût approuvé les raisons; il n'était pas permis de se tuer sans en avoir obtenu l'autorisation du magistrat, et seulement pour des motifs légitimes.--Cette même loi existait encore ailleurs.
=Mort courageuse, dans ces conditions, d'une femme de haut rang de l'île de Céa, qui s'empoisonne en public.=--Sextus Pompée, se rendant en Asie, passait par l'île de Céa de Négrepont. Pendant qu'il y était, nous apprend un de ceux qui l'accompagnaient, le hasard fit qu'une femme de haut rang, qui avait prévenu ses concitoyens qu'elle était résolue d'en finir avec la vie et leur en avait expliqué les motifs, pria Pompée d'assister à sa mort, pour lui faire honneur.
Il y consentit, et, après avoir longuement et en vain essayé de la détourner de ce dessein, mettant à cet effet en jeu toutes les ressources de l'éloquence dont il était si merveilleusement doué, il souffrit qu'elle agît suivant ce qu'elle souhaitait. Elle était âgée de quatre-vingt-dix ans passés et jouissait de toutes ses facultés intellectuelles et physiques. Étendue sur son lit magnifiquement paré pour la circonstance, appuyée sur un coude, elle lui dit: «O Sextus Pompée, que les dieux, ceux que je laisse sur cette terre plutôt que ceux que je vais trouver dans l'autre monde, te sachent gré de n'avoir pas dédaigné d'avoir été mon conseiller pendant ma vie et témoin de ma mort! Pour moi, j'ai toujours été favorisée de la fortune; mais, de peur que ma vie se prolongeant, elle ne me devienne contraire, je renonce dans d'heureuses conditions aux quelques jours que je pourrais encore avoir à vivre, et pars, laissant après moi deux filles et une légion de neveux.» Cela dit, elle donne quelques conseils aux siens, les exhortant à vivre unis et en paix, leur partage ses biens, recommande ses dieux domestiques à sa fille aînée, puis, prenant d'une main assurée la coupe contenant le poison, adresse ses vœux à Mercure, le priant de la conduire en quelque heureux séjour de l'autre monde, et avale d'un trait le breuvage qui doit lui donner la mort. A partir de ce moment, elle ne cesse d'entretenir ceux qui l'entourent des progrès du mal, indique les diverses parties du corps que le froid gagne les unes après les autres, jusqu'à ce que signalant qu'il envahit les entrailles et le cœur, elle appelle ses filles pour lui rendre les derniers devoirs et lui fermer les yeux.
Pline raconte d'une nation hyperboréenne que la douceur de la température dans cette contrée est telle, que la vie chez ses habitants ne se termine d'ordinaire que du fait de leur propre volonté. Ils en arrivent à être si las et si rassasiés de l'existence, qu'ils ont coutume, arrivés à un âge avancé, d'aller, après un bon repas, se précipiter dans la mer, du haut d'un rocher choisi à cet effet.
=Conclusion.=--Une douleur * insupportable, une mort misérable en perspective me semblent les mobiles les plus excusables qui peuvent nous porter à nous détruire.
CHAPITRE IV.
_A demain les affaires._ =En traduisant Plutarque, Amyot nous a rendu un réel service.=--Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot, sur tous nos écrivains français, non seulement pour la simplicité et la pureté de son style, ce en quoi il surpasse tous les autres; pour la persistance qu'il lui a fallu pour mener à bien un si long travail qu'a été sa traduction de Plutarque; pour ses connaissances étendues qui lui ont permis de rendre avec autant de bonheur un auteur aussi difficile et aussi concis, car, qu'on en dise ce que l'on voudra, bien que je n'entende rien au grec, je vois sa traduction présenter un sens tellement suivi et approprié, que je suis amené à conclure, ou qu'il a admirablement saisi les idées qu'a voulu exposer son auteur, ou que, par le fait de l'avoir longuement pratiqué, il s'en est, d'une façon générale, si fortement imprégné, qu'il ne lui prête rien qui le démente ou le contredise; mais encore, et c'est ce dont surtout je lui sais gré, pour le choix qu'il a su faire parmi tant d'autres, pour en doter son pays, d'un ouvrage si plein de mérite et d'à propos. Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût retirés du bourbier dans lequel nous étions enlizés; grâce à lui, nous osons à cette heure parler et écrire, les dames elles-mêmes en remontrent aux maîtres d'école; c'est notre bréviaire. Si cet excellent homme vit encore, je lui indiquerais Xénophon comme étant également à traduire, ce sera une tâche plus facile et par suite mieux en rapport avec son âge avancé; et puis, je ne sais, mais on dirait que, malgré la facilité et la netteté avec lesquelles il se tire des passages difficiles, son style est plus personnel et se déroule plus aisément, quand il n'est pas entravé par les difficultés de la traduction.
=Exemple remarquable de discrétion cité par Plutarque.=--J'en étais à ce passage où, parlant de lui-même, Plutarque dit que Rusticus assistant à Rome à une de ses conférences, y reçut un courrier venant de l'empereur, et remit à l'ouvrir que la conférence fût achevée; discrétion qui, dit-il, valut à ce personnage l'approbation chaleureuse de toute l'assistance. Cette anecdote est contée à propos de la curiosité, de cette passion avide et insatiable de nouvelles qui fait qu'avec tant d'indiscrétion et d'impatience nous abandonnons tout, pour nous entretenir avec un nouveau venu, et que, sans nous soucier de ce manque de respect et de tenue, nous décachetons immédiatement, où que nous soyons, les lettres que nous recevons. Plutarque a eu raison de louer la réserve de Rusticus; il aurait pu y ajouter l'éloge de sa politesse et de sa courtoisie, puisqu'il agissait de la sorte pour ne pas interrompre le cours de la conférence; je doute cependant qu'il eût été fondé à louer sa prudence, car lorsqu'on reçoit ainsi des lettres à l'improviste, surtout quand elles nous viennent d'un empereur, il peut arriver que différer de les lire, ait de graves inconvénients.
=Si trop de curiosité est répréhensible, trop de nonchalance ne l'est pas moins.=--Le défaut opposé à la curiosité est la nonchalance, vers lequel je penche incontestablement par tempérament, et dont j'ai vu certaines personnes affectées au point que, trois ou quatre jours après les avoir reçues, on retrouvait encore non décachetées, dans les poches de leurs vêtements, des lettres qui leur avaient été remises.--Je n'en ouvre jamais, non seulement de celles qu'on me confie, mais même de celles que le hasard fait tomber entre mes mains, et me fais un cas de conscience que je me reproche si, mes yeux se portant à la dérobée sur celles de quelque importance qu'un personnage peut lire auprès de moi, je viens à en surprendre quelque chose. Jamais homme ne s'est moins enquis des affaires d'autrui et n'a moins cherché à les pénétrer.
Du temps de nos pères, M. de Bouttières faillit perdre Turin parce qu'étant à souper en bonne compagnie, il remit à lire un avis qu'on lui adressait de la trahison qui se préparait contre cette ville où il commandait.--Plutarque m'a encore appris que Jules César eût été sauvé si, lorsqu'il se rendait au Sénat, le jour où il fut tué par les conjurés, il avait lu un mémoire qu'on lui présenta.--Ce même auteur rapporte aussi que le soir même où s'exécuta le complot formé par Pélopidas pour tuer Archias tyran de Thèbes et rendre la liberté à sa patrie, un Athénien, de ce même nom d'Archias, écrivit de point en point à son homonyme ce qui se tramait. Celui-ci reçut la missive pendant qu'il soupait et différa de l'ouvrir, disant ce mot passé depuis en proverbe chez les Grecs: «A demain les affaires.»
=Ligne de conduite qu'il semble possible de tracer à cet égard.=--Un homme sage, dans l'intérêt d'autrui, par exemple pour ne pas commettre, en la troublant, une impolitesse vis-à-vis de la société dans laquelle il se trouve comme fit Rusticus, ou ne pas interrompre une autre affaire d'importance dont il est occupé, peut, à mon sens, remettre à plus tard de prendre communication de nouvelles qu'on lui apporte. Mais si ce n'est que par intérêt ou plaisir personnel, il est inexcusable, surtout quand il est investi d'une charge publique, de ne pas le faire immédiatement, dût-il pour cela interrompre son repos et même son sommeil. Jadis, à Rome, il y avait à table la place dite consulaire qui, considérée comme la plus honorable, était celle dont il était le plus facile de se dégager et aussi la plus accessible à ceux qui pouvaient survenir pour entretenir celui qui l'occupait, ce qui indique bien que parce qu'on était à table, on ne se désintéressait pas pour cela des autres affaires et des événements qui pouvaient se produire.--Mais on peut avoir tout dit sur les actions humaines, il est difficile de tracer une règle, si juste soit-elle au point de vue de la raison, qui se trouve à l'abri des surprises que lui ménage le hasard.
CHAPITRE V.
_De la conscience._ =On dissimule en vain, l'âme se dévoile toujours par quelque côté.=--Nous trouvant un jour en voyage, mon frère le sieur de la Brousse et moi, pendant nos guerres civiles, nous rencontrâmes un gentilhomme qui marquait bien. Il était du parti opposé au nôtre, mais je n'en savais rien, car il feignait d'être des nôtres. C'est là une des pires choses de ces guerres, les cartes y sont tellement mêlées, que votre ennemi ne se distingue de vous d'une façon apparente, ni par le langage, ni par la tournure; il est fait aux mêmes lois, aux mêmes mœurs; il a même air, si bien qu'il est malaisé d'éviter la confusion et le désordre. Cela me faisait même redouter à moi-même de rencontrer nos troupes en un lieu où je ne serais pas connu, de peur d'avoir de la difficulté à me faire reconnaître et d'être exposé aux pires accidents, comme cela m'est advenu une autre fois, mésaventure dans laquelle je perdis des hommes et des chevaux, et où, entre autres, l'on me tua misérablement un page gentilhomme italien que j'élevais avec soin, très bel enfant qui donnait de grandes espérances. Notre compagnon de route était si éperdu de frayeur, je le voyais si décontenancé chaque fois que nous rencontrions quelques groupes d'hommes à cheval ou que nous traversions des villes qui tenaient pour le roi, que je finis par deviner que ses alarmes provenaient de ce qu'il n'avait pas la conscience tranquille. Il lui semblait que sur sa physionomie et au travers des croix qu'il portait sur sa casaque, on lisait jusque dans son cœur ses plus secrètes pensées, tant est merveilleux l'irrésistible effet de la conscience! Elle nous oblige à nous trahir, à nous accuser, à nous combattre nous-mêmes, et, à défaut d'autre témoin, nous produit contre nous-mêmes: «_Nous servant elle-même de bourreau et nous flagellant avec un fouet invisible_ (_Juvénal_).»
=Qui va contre sa conscience, l'a contre lui.=--Voici une anecdote qui est souvent dans la bouche des enfants: Un sieur Bessus, originaire de Péonie, auquel on reprochait d'avoir sans motif plausible abattu un nid de moineaux et de les avoir tués, vint à dire que ce n'était pas sans raison, parce que ces oisillons ne cessaient de l'accuser à tort du meurtre de son père. Ce parricide était resté jusque-là caché et ignoré, mais les furies vengeresses de la conscience firent qu'il fut dénoncé par celui-là même qui était le coupable et devait en porter le châtiment.--Platon dit que «la punition suit de bien près le péché»; Hésiode rectifie ainsi cet aphorisme: «Elle naît à l'instant même où naît le péché et en même temps que lui.» Quiconque a à redouter le châtiment, le subit déjà; et quiconque l'a mérité, l'appréhende. La méchanceté engendre des tourments contre elle-même: «_Le mal retombe sur celui qui l'a conseillé_ (_Gellius_)»; ainsi fait la guêpe qui, lorsqu'elle pique et offense autrui, se nuit encore plus à elle-même, car elle y perd son aiguillon et avec lui sa force pour jamais: «_Elle laisse la vie dans la blessure qu'elle a faite_ (_Virgile_).»_--Les cantharides ont une partie d'elles-mêmes qui, par une antithèse de la nature, est l'antidote des empoisonnements qu'elles causent.
C'est aussi ce qui se passe chez qui prend plaisir au vice: il en éprouve au fond de sa conscience un déplaisir qui, soit qu'il veille, soit qu'il dorme, tourmente péniblement et d'une façon continue son imagination: «_Beaucoup de coupables révèlent, dans le sommeil ou le délire de la fièvre, des crimes qu'ils ont longtemps tenus cachés_ (_Lucrèce_).»--Apollodore voyait en rêve que les Scythes l'écorchaient, puis le mettaient à bouillir dans une marmite, tandis que son âme lui murmurait: «C'est moi qui suis cause de tous ces maux.»--Le méchant, dit Épicure, n'a où se cacher, parce qu'il n'est sûr d'être caché nulle part, sa conscience le dénonçant à lui-même. «_La première punition du coupable est de ne pouvoir s'absoudre à ses propres yeux_ (_Juvénal_).»
=Par contre, une bonne conscience nous donne confiance.=--Si la conscience nous inspire de la crainte, elle nous donne aussi de l'assurance et de la confiance; et je puis dire m'être comporté en plusieurs circonstances difficiles avec beaucoup plus de fermeté, par la conviction intime où j'étais de la pureté de mes intentions et de ma volonté de ne pas m'en départir: «_Selon le témoignage qu'on se rend à soi-même, on a le cœur rempli de crainte ou d'espérance_ (_Ovide_).»--De cela, il y a mille exemples; il me suffira d'en citer trois d'un même personnage: Scipion était un jour sous le coup d'une grave accusation portée contre lui devant le peuple romain; au lieu de s'excuser et de chercher à attendrir ses juges: «Il vous sied bien, leur dit-il, de vouloir juger une accusation capitale contre celui auquel vous devez de pouvoir juger le monde entier!»--Une autre fois, au lieu de se défendre contre les imputations dont il était l'objet de la part d'un tribun du peuple: «Citoyens, dit-il pour toute réponse, allons rendre grâce aux dieux de la victoire, dont c'est aujourd'hui l'anniversaire, qu'ils m'ont donné de remporter sur les Carthaginois!»
marchant alors et se dirigeant vers le temple, le voilà suivi de toute l'assemblée et de son accusateur lui-même.--Pétilius ayant été suscité contre lui par Caton pour lui demander compte des fonds qu'il avait eus à administrer dans la province d'Antioche, Scipion, venu au Sénat à cet effet, présenta son livre de comptes qu'il tira de dessous sa robe et affirma que recettes et dépenses y étaient toutes fidèlement transcrites. Et, comme on lui demandait d'en faire le dépôt au greffe, il refusa disant ne pas vouloir s'imposer une pareille honte; en même temps, de ses mains, en plein sénat, il le déchirait, le mettant en pièces.--Je ne crois pas qu'une âme, qui aurait eu à se faire des reproches, eût pu faire montre d'une pareille assurance; Scipion avait naturellement le cœur trop haut placé et était trop habitué aux faveurs de la fortune, dit Tite-Live, pour être coupable et s'abaisser à défendre son innocence.
=Injustice et danger de la question pour obtenir l'aveu des accusés.=--La torture est une invention dangereuse, qui semble mettre à l'épreuve la force de résistance à la douleur plutôt que la sincérité.
Celui qui ne peut la supporter cache la vérité tout aussi bien que celui qui peut y résister, car pourquoi la douleur me ferait-elle confesser davantage ce qui est que ce qui n'est pas? Et inversement, si celui qui n'a pas commis ce qu'on lui reproche est assez résistant pour supporter ces tourments, pourquoi celui qui est coupable ne le serait-il pas autant, quand il y va pour lui d'un intérêt aussi grand que la conservation de sa vie? Je pense que l'emploi de ce procédé doit avoir pour origine l'action de la conscience: chez le coupable, il semble qu'en l'affaiblissant, elle doive venir en aide à la torture, pour lui faire confesser sa faute, et au contraire fortifier l'innocent contre les tourments. A dire vrai, c'est un moyen plein d'incertitude et de danger, car que ne dirait-on pas, que ne ferait-on pas, pour éviter de si intenses douleurs: «_La douleur force à mentir même ceux qui sont innocents_ (_Publius Syrus_)»; aussi il advient que celui que le juge fait torturer pour ne pas s'exposer à le faire mourir innocent, il le fait en réalité mourir innocent et torturé. Mille et mille accusés, sous les effets de la torture, se sont chargés d'aveux mensongers, et parmi eux je comprends Philotas, à en juger par les circonstances du procès que lui a intenté Alexandre et les résultats qu'ont donnés les tortures auxquelles il a été soumis. Quoi qu'il en soit et bien qu'on dise que c'est ce que l'homme, dans sa faiblesse, a trouvé de moins mauvais pour arriver à la connaissance de la vérité, j'estime, moi, que ce n'en est pas moins un procédé très inhumain et bien inutile.
=Ce procédé est réprouvé par certaines nations que nous qualifions de barbares.=--Plusieurs nations, moins barbares en cela que les Grecs et les Romains qui les appelaient de ce nom, estimaient qu'il est horrible et cruel de torturer et de rompre un homme de la culpabilité duquel nous ne sommes pas certains. Que peut-il à votre ignorance, en quoi en est-il responsable? N'êtes-vous pas injuste de lui faire endurer pire que la mort, pour ne pas le tuer sans raison? Et l'on ne peut nier qu'il n'en soit ainsi; voyez en effet combien préfèrent mourir innocents, plutôt que d'en passer par ce moyen d'information pire que le supplice et qui souvent, par sa violence, le devance et entraîne la mort.--Je ne sais d'où je tiens ce conte, mais il indique bien quel cas est à faire de ce procédé de justice: Devant * un général d'armée, très rigide en pareille matière, une femme de la campagne accusait un soldat d'avoir arraché à ses jeunes enfants le peu de bouillie qui lui restait pour les faire vivre, l'armée ayant tout ravagé. De preuve, il n'y en avait pas. Le général, après avoir sommé la femme de bien regarder à ce qu'elle disait, lui avoir fait observer qu'elle serait responsable des conséquences si elle mentait, et elle persistant dans son accusation, il fit ouvrir le ventre au soldat, pour être fixé sur la vérité du fait; la femme se trouva avoir raison! Quel enseignement que cette condamnation!
CHAPITRE VI.
_De l'exercice._ =Le raisonnement et la science ne suffisent pas contre les difficultés de la vie, il faut encore l'expérience.=--Il est difficile que le raisonnement et l'instruction, alors même que nous avons la conviction, soient assez puissants pour nous mettre en état d'agir si, en outre, nous ne nous exerçons et, par la pratique, ne formons notre âme à ce à quoi nous voulons arriver; sinon, quand elle sera au moment même de l'action, il y a grande probabilité qu'elle se trouvera embarrassée.
Voilà pourquoi ceux d'entre les philosophes qui se sont appliqués à viser à la perfection, ne se sont pas contentés d'attendre à l'abri et au repos les rigueurs de la Fortune; par crainte qu'elles ne les trouvât inexpérimentés et novices pour le combat, ils sont allés au-devant, affrontant ses épreuves de leur plein gré, les uns en renonçant à leurs richesses pour s'habituer à une pauvreté volontaire, les autres en se préparant par les plus durs labeurs et les austérités d'une vie de privations à s'endurcir au mal et au travail; d'autres se sont mutilés, se privant des organes les plus chers, tels que les yeux, les parties génitales, de peur que trouvant trop de satisfaction à leur usage, ils n'en fussent amollis et que leur âme n'en fut atteinte et ne perdît de sa fermeté.
=Contre la mort l'expérience n'est pas de ressource, parce qu'on ne la souffre qu'une fois.=--Mais il ne nous est pas possible de nous exercer à mourir, ce qui est pourtant la plus grande besogne par laquelle il nous faut passer. On peut, par l'usage et l'expérience, se fortifier contre la douleur, la honte, l'indigence et autres accidents; pour ce qui est de la mort, nous ne pouvons nous y essayer qu'une fois, et quand elle vient, nous n'y sommes tous que des apprentis.
Anciennement, il y a eu des hommes si soucieux de bien employer leur temps, qu'ils ont cherché, lorsqu'ils sont passés de vie à trépas, à fixer leurs impressions à ce moment et à les analyser, et ils ont appliqué leur esprit à se rendre compte de ce que peut être cette transition; mais aucun d'eux n'est revenu nous faire part de ce qu'il en a pu connaître: «_Nul ne se réveille qui, une fois, s'est endormi dans le froid repos de la mort_ (_Lucrèce_).»
=Exemple mémorable de Canius Julius qui, au moment de recevoir la mort, ne songe qu'à observer l'impression qu'il en ressentira.=--Un noble Romain, Canius Julius, doué d'un courage et d'une fermeté remarquables, entre autres preuves étonnantes de résolution, donna la suivante: Condamné à mort par ce monstre que fut Caligula, au moment de périr de la main du bourreau, un philosophe son ami lui dit: «Hé bien, Canius!
en quel état est votre âme en ce moment? que fait-elle? quelles pensées vous occupent?»--«Je pense, répondit Canius, à être prêt et appliqué de toutes mes forces à chercher, en cet instant de la mort si court et si bref, s'il me sera possible d'apercevoir quelle impression ressentira mon âme et si elle éprouvera quelque secousse en se séparant de mon corps, afin, si je parviens à saisir quelque chose, de revenir ensuite, si je le puis, en donner connaissance à mes amis.» Ce fut là un philosophe qui demeura tel non seulement jusqu'à la mort, mais pendant sa mort même. Que de courage, que de fermeté à vouloir de la sorte qu'elle servît de leçon, et conserver une telle liberté d'esprit qu'il pût penser à autre chose à un tel moment! «_Quel empire il avait sur son âme à l'heure même de sa mort_ (_Lucain_)!»
=Il y a pourtant possibilité de se familiariser avec la mort, presque de l'essayer.=--Il semble cependant qu'il y ait en quelque sorte possibilité de se familiariser avec la mort, de s'y essayer quelque peu. Nous en pouvons faire l'expérience, sinon entière et parfaite, au moins dans des conditions où elle soit profitable, affermisse notre courage et nous donne de l'assurance. Si nous ne pouvons la joindre, nous pouvons l'approcher, en faire la reconnaissance; si nous ne pouvons pénétrer jusqu'au corps du bâtiment, au moins en verrons-nous et en foulerons-nous les avenues. Ce n'est pas sans raison qu'on lui compare le sommeil, il a quelque ressemblance avec elle. Avec quelle facilité, étant éveillés, nous nous endormons; ne perdons-nous pas connaissance de la lumière et de nous-mêmes sans presque nous en apercevoir! Peut-être le sommeil, qui nous prive momentanément de tout mouvement et de tout sentiment, nous paraîtrait-il inutile et inexplicable, si nous n'y trouvions cet enseignement de la nature elle-même, que nous sommes destinés à mourir comme à vivre; dès lors, pour nous y accoutumer et faire que nous n'en ayons crainte, elle nous montre dans le cours de notre vie, l'état qu'elle nous réserve quand nous la quitterons.
Ceux qui, par suite de quelque violent accident, sont tombés en défaillance et ont perdu tout sentiment, ont été, j'imagine, bien près de voir la mort au naturel et sous son aspect véritable; car, pour ce qui est du moment et du point précis du passage de vie à trépas, il n'est pas à craindre qu'il soit marqué par aucune douleur et aucun effort. Nous ne pouvons, en effet, rien ressentir si le temps fait défaut, et le temps qui est nécessaire à la souffrance pour qu'elle se manifeste est si court, si précipité, à l'instant même où la mort se produit, que forcément elle ne peut se faire sentir; ce sont donc les approches de la mort qui seules sont à redouter, et elles se peuvent étudier.
=Comme nombre de choses, la mort produit plus d'effet de loin que de près.=--Nombre de choses semblent plus grandes quand on y pense que lorsqu'on est aux prises avec elles. J'ai passé une bonne partie de mon existence en parfaite et complète santé, non seulement ne connaissant pas la maladie mais encore plein de vie et d'activité. En cet état, où j'étais plein de fougue et uniquement occupé à m'amuser, rien que d'y penser, les maladies m'inspiraient une telle horreur que, lorsque je suis venu à en être éprouvé, j'ai trouvé leurs étreintes faibles et bénignes, auprès de ce que je redoutais. Voici du reste un fait qui se répète journellement chez moi: suis-je bien chaudement à couvert, dans une bonne chambre, pendant une nuit d'orage et de tempête, je tremble et m'effraie pour ceux qui, par ce temps, sont en pleine campagne; est-ce moi qui suis dehors dans les mêmes circonstances, je ne cherche même pas à trouver un abri.--Être constamment enfermé dans une chambre me semblait insupportable; une maladie qui m'émotionna beaucoup, qui me changea et m'affaiblit, m'obligea à la garder cinq semaines de suite: je trouvai alors que lorsque j'étais bien portant, les malades me semblaient beaucoup plus à plaindre que je ne me trouve l'être moi-même en pareil cas et que mon appréhension doublait presque ce qui était en réalité.--J'espère qu'il en sera de même de la mort et qu'elle ne vaut pas toute la peine que je prends à me préparer à la bien recevoir, ni tous les secours que je requiers et réunis pour soutenir son attaque; mais, à tout hasard, nous ne saurions nous ménager trop d'avantages.
=Accident survenu à Montaigne qui lui causa un long évanouissement.=--Pendant la troisième, peut-être la deuxième guerre de religion (je ne me souviens pas exactement), allant, un jour, me promener à une lieue de chez moi qui habite au centre du théâtre de nos guerres civiles, et me pensant absolument en sûreté étant si à proximité de ma demeure, je crus ne pas avoir besoin d'autre monture qu'un cheval très facile, mais peu solide. Comme je revenais, une circonstance inattendue fit que je me trouvai dans le cas de lui demander un effort ne rentrant pas précisément dans ses moyens.
Empressé à me venir en aide, un de mes gens, grand et fort, qui montait un puissant roussin, à la bouche démesurément dure, au reste frais et vigoureux, voulant montrer sa hardiesse à cheval et devancer ses compagnons, vint à pousser droit sur mon chemin et fondit, comme un colosse, sur le petit homme et le petit cheval que nous étions, moi et mon animal, et, nous foudroyant de sa force et de sa masse, nous envoya l'un et l'autre rouler les jambes en l'air: le cheval abattu et demeurant sur place tout étourdi; moi, à dix ou douze pas au delà, étendu sur le dos, le visage tout meurtri et écorché, ayant perdu mes sens et ne bougeant pas plus qu'une souche; mon épée, que je tenais à la main, à plus de dix pas de moi et ma ceinture en pièces. C'est jusqu'ici le seul évanouissement que j'aie eu. Ceux qui m'accompagnaient, après avoir essayé, par tous les moyens en leur pouvoir, de me faire revenir à moi, me crurent tué, et, me prenant dans leurs bras, m'emportèrent avec beaucoup de difficulté, gagnant ma maison qui était encore loin de là, à environ une demi-lieue de France.
En chemin, après plus de deux longues heures durant lesquelles je semblais mort, je commençai à faire quelques mouvements et à respirer; une si grande quantité de sang s'était épanché dans mon estomac que, pour l'en débarrasser, la nature eut besoin d'amener une réaction. On me remit debout et je rendis à gros bouillons un plein seau de sang pur; plusieurs fois dans le trajet, il en fut de même. Grâce à cela, je commençai à renaître; mais ce ne fut que peu à peu et il fallut tant de temps que, tout d'abord, ce que je ressentais touchait plus à la mort qu'à la vie: «_Car, encore incertaine de son retour, l'âme étonnée ne =Ce qu'il éprouva pendant cette défaillance et en reprenant ses sens.=--Ce souvenir, qui est demeuré fortement gravé en mon âme et où la mort m'est pour ainsi dire apparue avec l'aspect qu'elle doit réellement avoir, me causant l'impression que nous devons en éprouver, me réconcilie en quelque sorte avec elle. Lorsque je commençai à y voir, ma vue était si trouble, si faible, si éteinte, que je ne discernais tout d'abord rien autre que la lumière, «_comme quelqu'un qui, moitié éveillé, moitié endormi, tantôt ouvre les yeux et tantôt les ferme_ (_Le Tasse_)». Quant aux fonctions de l'âme, elles reprenaient à peu près dans la même mesure que le corps revenait à la vie. Je me vis tout sanglant, mon pourpoint ayant été complètement taché du sang que j'avais rendu. La première pensée qui me vint, fut que j'avais reçu un coup d'arquebuse dans la tête; et de fait, on en entendait retentir en ce moment, de ci, de là, autour de nous. Il me semblait que ma vie était suspendue au bord de mes lèvres et je fermais les yeux pour, à ce que je m'imaginais, aider à la détacher de moi, me complaisant dans cet état de langueur et aussi à me sentir m'en aller.
En mon âme, c'était comme une impression vague du retour de la faculté de penser, encore mal définie, que je soupçonnais plutôt que je ne ressentais, sensation tendre et douce comme tout ce que j'éprouvais, non seulement exempte de déplaisir, mais rappelant cette quiétude qui s'empare de nous quand, peu à peu, nous nous laissons gagner par le sommeil.
=Les affres de la mort sont les effets d'une désorganisation physique, l'âme n'y participe pas.=--Je crois que c'est en cet état que doivent se trouver ceux qui, à l'agonie, sont, de faiblesse, tombés en défaillance; et j'estime que nous les plaignons sans raison, parce qu'à tort nous pensons que leur agitation provient de douleurs extrêmes ou qu'ils sont en proie à de pénibles pensées. J'ai toujours été d'avis, contrairement à l'opinion de quelques-uns et même à celle d'Étienne de la Boëtie, que ceux ainsi bouleversés et assoupis à leurs derniers moments, soit à la suite d'une longue maladie, soit qu'ils aient été blessés à la tête, frappés d'apoplexie ou atteints d'épilepsie: «_Souvent un malheureux, frappé d'un mal subit, tombe tout à coup sous nos yeux, comme foudroyé: sa bouche écume, sa poitrine gémit, ses membres palpitent; hors de lui, il se raidit, se tord, haletant, s'épuisant en toutes sortes de mouvements convulsifs_ (_Lucrèce_)», que nous voyons grommeler, poussant parfois des soupirs à rendre l'âme sans que pour cela rien ne semble indiquer qu'ils aient encore leur connaissance bien qu'ils ne soient pas complètement privés de mouvement, j'ai toujours pensé, dis-je, que leur corps et leur âme étaient, déjà à ce moment, endormis et comme ensevelis: «_Il vit sans en être conscient_ (_Ovide_)», et ne puis croire qu'étant données une telle faiblesse des membres, une si grande défaillance des sens, l'âme au dedans de nous puisse conserver encore assez de force pour recevoir une impression quelconque; par suite, ces moribonds échappent à toutes pensées qui seraient pour eux une cause de tourments et les mettraient à même de juger de leur triste état et de sentir en quelles conditions critiques ils se trouvent; par conséquent, ils ne sont pas fort à plaindre.
Pour moi, je n'imagine rien de si insupportable et de si horrible que d'avoir l'âme profondément affligée et d'être dans l'impossibilité de le manifester, comme, par exemple, sont ceux qu'on envoie au supplice après leur avoir coupé la langue (si ce n'est toutefois qu'en ce genre de mort, une attitude muette et une physionomie empreinte de fermeté et de gravité sont ce qui sied le mieux); tels sont encore ces malheureux prisonniers tombés aux mains de soldats se transformant en bourreaux, ainsi que cela se produit de nos jours, qui les torturent en y employant les procédés les plus cruels, afin de les contraindre à leur payer une rançon excessive, hors de proportion avec ce qui leur est possible et qui, pendant tout ce temps, les confinent dans des conditions et dans des lieux où ils n'ont aucun moyen d'exprimer et de faire connaître leurs pensées et leur misère.
=L'agonie est un état analogue à celui d'un homme qui ne serait ni tout à fait éveillé ni complètement endormi.=--Les poètes ont admis des dieux favorables à la délivrance de ceux sous le coup d'une mort qui vient d'une manière insensible: «_J'exécute les ordres que j'ai reçus, dit Iris, et j'affranchis ton corps, en coupant le cheveu blond consacré au dieu des enfers_ (_Virgile_).» Les paroles, les réponses brèves et décousues qu'on leur arrache quelquefois à force de crier et de tempêter à leurs oreilles, les mouvements qu'ils font et qui semblent avoir quelque rapport avec ce qu'on leur demande, ne sont pas des preuves qu'ils vivent, du moins d'une vie entière. Il arrive ici ce qui se produit lorsque nous nous endormons et que le sommeil encore indécis ne s'est pas complètement emparé de nous: nous avons, comme en un songe, quelque conception de ce qui se fait autour de nous, nous suivons ce qui se dit, mais n'en recevons qu'une perception vague et imparfaite qui semble ne faire qu'effleurer l'âme, et les réponses que nous pouvons faire aux paroles qui nous sont dites en dernier lieu, tiennent plus du hasard qu'elles n'ont de sens.
=Au début de son accident Montaigne était anéanti; à ce moment où la mort était si proche, sa béatitude était complète.=--Maintenant que j'en ai fait l'expérience, je ne doute pas que ce que j'en ai jugé jusqu'ici, ne soit exact. D'abord, étant complètement évanoui, je travaillais à force avec mes ongles (car j'étais désarmé) à ouvrir mon pourpoint, et cependant je n'avais pas impression d'être blessé, mais nous avons souvent des mouvements dont nous sommes inconscients: «_Les doigts mourants se contractent et ressaisissent le fer qui leur échappe_ (_Virgile_)»; quand nous tombons, nous portons, dans notre chute, les bras en avant par une impulsion naturelle à nos membres qui se rendent mutuellement service et ont des mouvements indépendants de notre volonté: «_On dit que, dans les combats, les chars armés de faux