mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint: si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.
_Non vultus instantis tyranni Mente quatit solida, neque Auster Dux inquieti turbidus Adriæ, Nec fulminantis magna Iouis manus._ Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.
_in manicis, et Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.
Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor, Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._ Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il, quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature, eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est vne piece de la vie du monde.
_inter se mortales mutua viuunt, Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._ Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.
_Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.
Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._ Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens.
Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort.
Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement. Si vous auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.
_Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_ Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?
_cur amplius addere quæris Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_ La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.
_Non alium videre patres: aliumve nepotes Aspicient._ Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.
_versamur ibidem, atque insumus vsque, Atque in se sua per vestigia voluitur annus._ Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.
_Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._ Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse: _licet, quod vis, viuendo vincere secla, Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._ Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.
_In vera nescis nullum fore morte alium te, Qui possit viuus tibi te lugere peremptum, Stánsque iacentem._ Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.
_Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit, Nec desiderium nostri nos afficit vllum._ La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose de moins, que rien.
_multo mortem minus ad nos esse putandum, Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._ Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre, que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus.
_Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas Temporis æterni fuerit._ Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu.
Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?
_omnia te vita perfuncta sequentur._ Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures meurent en ce mesme instant que vous mourez.
_Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est, Quæ non audierit mistos vagitibus ægris Ploratus mortis comites et funeris atri._ A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere?
Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre.
Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort?
Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en auoir priué. I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume, pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et l'aigreur. I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda, pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie, qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre mere Nature. Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars: et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage!
CHAPITRE XX.
_De la force de l'imagination._ FORTIS _imaginatio generat casum_, disent les clercs.
Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination.
Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement: et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur, qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre: et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a, qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations; et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle assouuit en songe ses amoureux desirs.
_Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu' profundant Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._ Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils de Crœsus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par vehement desir de luy et de sa mere, _Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis._ Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer, vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les vns attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre, à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs: soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions, des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils pensent voir ce qu'ils ne voyent pas. Ie suis encore en ce doubte, que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par experience, que tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir: ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit, sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse.
Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant, de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie die comment ce fut. Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis: et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test: et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons.
Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier.
I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher: que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur, il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement, comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance, qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict, ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l'effect. Nostre pensée ne se pouuant desmesler, que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reuerence. Somme il fut certain, que mes characteres se trouuerent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce fut vne humeur prompte et curieuse, qui me conuia à tel effect, esloigné de ma nature.
Ie suis ennemy des actions subtiles et feintes: et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreatiue, mais aussi profitable.
Si l'action n'est vicieuse, la routte l'est. Amasis Roy d'Ægypte, espousa Laodice tresbelle fille Grecque: et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouua court à iouïr d'elle: et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie.
Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le reietta à la deuotion: et ayant faict ses vœus et promesses à Venus, il se trouua diuinement remis, dés la premiere nuict, d'apres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras, disoit, que la femme qui se couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte. L'ame de l'assaillant troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisement. Et à qui l'imagination a faict vne fois souffrir cette honte (et elle ne la fait souffrir qu'aux premieres accointances, d'autant qu'elles sont plus ardantes et aspres; et aussi qu'en cette premiere cognoissance qu'on donne de soy, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fieure et despit de cet accident, qui luy dure aux occasions suiuantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s'estre estonné et desesperé du premier refus. Auant la possession prinse, le patient se doibt à saillies et diuers temps, legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer, à se conuaincre definitiuement soy-mesme. Ceux qui sçauent leurs membres de nature dociles, qu'ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie. On a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingerant si importunément lors que nous n'en auons que faire, et defaillant si importunément lors que nous en auons le plus affaire: et contestant de l'authorité, si imperieusement, auec nostre volonté, refusant auec tant de fierté et d'obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu'on gourmande sa rebellion, et qu'on en tire preuue de sa condemnation, il m'auoit payé pour plaider sa cause: à l'aduenture mettroy-ie en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle enuie, de l'importance et douceur de son vsage, cette querelle apostée, et auoir par complot, armé le monde à l'encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car ie vous donne à penser, s'il y a vne seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souuent son operation, et qui souuent ne s'exerce contre nostre volonté: elles ont chacune des passions propres, qui les esueillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouuements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le cœur, le poulmon, et le pouls: la veue d'vn obiect agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d'vne emotion fieureuse. N'y a-il que ces muscles et ces veines, qui s'eleuent et se couchent, sans l'adueu non seulement de nostre volonté, mais aussi de notre pensée? Nous ne commandons pas à noz cheueux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souuent où nous ne l'enuoyons pas.
La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n'ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l'appetit de manger et de boire ne laisse pas d'emouuoir les parties, qui luy sont subiettes, ny plus ny moins que cet autre appetit: et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble.
Les vtils qui seruent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre aduis, comme ceux-cy destinés à descharger les roignons. Et ce que pour autorizer la puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue auoir veu quelqu'vn, qui commandoit à son derriere autant de pets qu'il en vouloit: et que Viues encherit d'vn autre exemple de son temps, de pets organizez, suiuants le ton des voix qu'on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l'obeissance de ce membre. Car en est-il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire? Ioint que i'en cognoy vn, si turbulent et reuesche, qu'il y a quarante ans, qu'il tient son maistre à peter d'vne haleine et d'vne obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort. Et pleust à Dieu, que ie ne le sceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre par le refus d'vn seul pet, nous menne iusques aux portes d'vne mort tres-angoisseuse: et que l'Empereur qui nous donna liberté de peter par tout, nous en eust donné le pouuoir. Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en auant ce reproche, combien plus vray-semblablement la pouuons nous marquer de rebellion et sedition, par son des-reglement et desobeissance? Veut elle tousiours ce que nous voudrions qu'elle voulsist? Ne veut elle pas souuent ce que nous luy prohibons de vouloir; et à nostre euident dommage? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison? En fin, ie diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu'en ce fait sa cause estant inseparablement coniointe à vn consort, et indistinctement, on ne s'adresse pourtant qu'à luy, et par les arguments et charges qui ne peuuent appartenir à sondit consort. Car l'effect d'iceluy est bien de conuier inopportunement par fois, mais refuser, iamais: et de conuier encore tacitement et quietement. Partant se void l'animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant, que les Aduocats et Iuges ont beau quereller et sentencier: nature tirera cependant son train: qui n'auroit faict que raison, quand elle auroit doüé ce membre de quelque particulier priuilege. Autheur du seul ouurage immortel, des mortels. Ouurage diuin selon Socrates: et Amour desir d'immortalité, et Dæmon immortel luy mesmes. Tel à l'aduenture par cet effect de l'imagination, laisse icy les escrouëlles, que son compagnon reporte en Espaigne.
Voyla pourquoy en telles choses l'on a accoustumé de demander vne ame preparée. Pourquoy praticquent les Medecins auant main, la creance de leur patient, auec tant de fausses promesses de sa guerison: si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplee l'imposture de leur aposéme? Ils sçauent qu'vn des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu'il s'est trouué des hommes à qui la seule veuë de la medecine faisoit l'operation. Et tout ce caprice m'est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit vn domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere: d'auoir cogneu long temps vn marchand à Toulouse maladif et subiect à la pierre qui auoit, souuent besoing de clysteres, et se les faisoit diuersement ordonner aux Medecins, selon l'occurrence de son mal: apportez qu'ils estoyent, il n'y auoit rien obmis des formes accoustumées: souuent il tastoit s'ils estoyent trop chauds: le voyla couché, renuersé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aucune iniection.
L'apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s'il auoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le Medecin n'en trouuoit l'operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin iure, que pour espargner la despence, car il les payoit, comme s'il les eut receus, la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiede, l'effect en descouurit la fourbe; et pour auoir trouué ceux-la inutiles, qu'il faulsit reuenir à la premiere façon. Vne femme pensant auoir aualé vne espingle auec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant vne douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée: mais par ce qu'il n'y auoit ny enfleure ny alteration par le dehors, vn habil'homme ayant iugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l'auoit picquée en passant, la fit vomir, et ietta à la desrobée dans ce qu'elle rendit, vne espingle tortue. Cette femme cuidant l'auoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Ie sçay qu'vn Gentil'homme ayant traicté chez luy vne bonne compagnie, se vanta trois ou quatre iours apres par maniere de ieu, car il n'en estoit rien, de leur auoir faict manger vn chat en paste: dequoy vne damoyselle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tombée en vn grand déuoyement d'estomac et fieure, il fut impossible de la sauuer. Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l'imagination: tesmoings les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres: nous les voyons aussi iapper et tremousser en songe, hannir les cheuaux et se debatre. Mais tout cecy se peut rapporter à l'estroite cousture de l'esprit et du corps s'entre-communiquants leurs fortunes.
C'est autre chose; que l'imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout ainsi qu'vn corps reiette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l'vn à l'autre: _Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi: Multáque corporibus transitione nocent._ pareillement l'imagination esbranlée auecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l'obiect estrangier. L'ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu'animées et courroussées contre quelqu'vn, elles le tuoient du seul regard. Les tortues, et les autruches couuent leurs œufs de la seule veuë, signe qu'ils y ont quelque vertu eiaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit auoir des yeux offensifs et nuisans.
_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._ Ce sont pour moy mauuais respondans que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience, les femmes enuoyer aux corps des enfans, qu'elles portent au ventre, des marques de leurs fantasies: tesmoin celle qui engendra le More. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur, vne fille d'aupres de Pise toute velue et herissée, que sa mere disoit auoir esté ainsi conceuë, à cause d'vn' image de Sainct Iean Baptiste pendue en son lict.
Des animaux il en est de mesmes: tesmoing les brebis de Iacob, et les perdris et lieures, que la neige blanchit aux montaignes.
On vit dernierement chez moy vn chat guestant vn oyseau au hault d'vn arbre, et s'estans fichez la veuë ferme l'vn contre l'autre, quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou enyuré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractiue du chat. Ceux qui ayment la volerie ont ouy faire le conte du fauconnier, qui arrestant obstinément sa veuë contre vn milan en l'air, gageoit, de la seule force de sa veuë le ramener contrebas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les histoires que i'emprunte, ie les renuoye sur la conscience de ceux de qui ie les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuue de la raison, non de l'experience; chacun y peut ioindre ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il en est assez, veu le nombre et varieté des accidens. Si ie ne comme bien, qu'vn autre comme pour moy. Aussi en l'estude que ie traitte, de noz mœurs et mouuements, les tesmoignages fabuleux, pourueu qu'ils soient possibles, y seruent comme les vrais. Aduenu ou non aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'est tousiours vn tour de l'humaine capacité: duquel ie suis vtilement aduisé par ce recit. Ie le voy, et en fay mon profit, egalement en vmbre qu'en corps. Et aux diuerses leçons, qu'ont souuent les histoires, ie prens à me seruir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c'est dire les euenements. La mienne, si i'y scauoye aduenir, seroit dire sur ce qui peut aduenir. Il est justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand ilz n'en ont point. Ie n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux exemples que ie tire ceans, de ce que i'ay leu, ouï, faict, ou dict, ie me suis defendu d'oser alterer iusques aux plus legeres et inutiles circonstances, ma conscience ne falsifie pas vn iota, mon inscience ie ne sçay. Sur ce propos, i'entre par fois en pensée, qu'il puisse asses bien conuenir à vn Theologien, à vn Philosophe, et telles gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire.
Comment peuuent-ils engager leur foy sur vne foy populaire?
comment respondre des pensées de personnes incognues; et donner pour argent contant leurs coniectures? Des actions à diuers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par vn iuge. Et n'ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre.