SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? _Quasi veró mensuram vllius rei possit agere, qui sui nesciat._ Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.

Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter, dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux.

I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable.

Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de ce que dit le prouerbe Thoscan, Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les auantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs: c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles: encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement.

Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: _qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt étiam, quæ non probant, cogantur defendere_: et que nous receuons les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit, que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme, la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale, cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante.

Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly, l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable: _Vt Hymettia sole Cera remollescit, tractatáque pollice multas Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu._ Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte à vne irresolution infinie. _Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi, quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi._ Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se debattre de nostre anatomie, _Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo:_ quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses forces? Il n'est pas à l'aduanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous; mais c'est par hazard.

Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoiuent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les Academiciens receuoyent quelque inclination de iugement; et trouuoyent trop crud, de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche, que noire; et que nous ne fussions non plus asseurez du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre main, que de celuy de la huictiesme sphere. Et pour euiter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination, que malaisément; quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement capables de sçauoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes, où la veuë humaine ne peut penetrer: si aduouoyent ils, les vnes choses plus vray-semblables que les autres; et receuoyent en leur iugement cette faculté, de se pouuoir incliner plustost à vne apparence, qu'à vne autre. Ils luy permettoyent cette propension, luy deffendant toute resolution. L'aduis des Pyrrhoniens est plus hardy, et quant et quant plus vray-semblable.

Car cette inclination Academique, et cette propension à vne proposition plustost qu'à vne autre, qu'est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité, en cette-cy qu'en celle-là? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port, et du visage, de la verité, il la verroit entiere, aussi bien que demie, naissante, et imperfaicte. Cette apparence de verisimilitude, qui les fait prendre plustost à gauche qu'à droite, augmentez la; cette once de verisimilitude, qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces; il en aduiendra en fin, que la balance prendra party tout à faict, et arrestera vn chois et vne verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la semblance de ce, dequoy ils ne cognoissent pas l'essence? Ou nous pouuons iuger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouuons pas.

Si noz facultez intellectuelles et sensibles, sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que flotter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre iugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu'elle semble nous presenter. Et la plus seure assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle-là, où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. _Inter visa vera, aut falsa, ad animi assensum, nihil interest._ Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s'il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuasses aux doigts, ou qui les a gourdz, trouueroit vne pareille durté au bois ou au fer, qu'il manie, que fait vn autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez nous, comme il nous plaist. Or si de nostre part nous receuions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes, pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se reiecteroit de main en main de l'vn à l'autre. Et au moins se trouueroit-il vne chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce, qu'il ne se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersée entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l'ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes.

Laissons à part cette infinie confusion d'opinions, qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et vniuersel en la cognoissance des choses. Car cela est presupposé tres-veritablement, que d'aucune chose les hommes, ie dy les sçauans, les mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord: non pas que le ciel soit sur nostre teste: car ceux qui doubtent de tout, doubtent aussi de cela: et ceux qui nient que nous puissions comprendre aucune chose, disent que nous n'auons pas compris que le ciel soit sur nostre teste: et ces deux opinions sont, en nombre, sans comparaison les plus fortes. Outre cette diuersité et diuision infinie, par le trouble que nostre iugement nous donne à nous mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a son assiette bien mal asseurée. Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance: tous mes vtils et tous mes ressorts empoignent cette opinion, et m'en respondent, sur tout ce qu'ils peuuent: ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d'asseurance, que ie fay cette-cy. I'y suis tout entier; i'y suis voyrement: mais ne m'est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d'auoir embrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis i'ay iugée fauce? Au moins faut-il deuenir sage à ses propres despens. Si ie me suis trouué souuent trahy soubs cette couleur, si ma touche se trouue ordinairement faulce, et ma balance inegale et iniuste, quelle asseurance en puis-ie prendre à cette fois, plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise, de me laisser tant de fois pipper à vn guide? Toutesfois, que la Fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans vn vaisseau, dans nostre croyance, autres et autres opinions, tousiours la presente et la derniere c'est la certaine, et l'infaillible. Pour cette-cy, il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout, _Posterior res illa reperta, Perdit, et immutat sensus ad pristina quæque._ Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit tousiours se souuenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme qui reçoit; c'est vne mortelle main qui nous le presente; c'est vne mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la receuons par nos moyens: cette saincte et grande image ne pourroit pas en vn si chetif domicile, si Dieu pour cet vsage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faueur particuliere et supernaturelle. Aumoins deuroit nostre condition fautiue, nous faire porter plus moderément et retenuement en nos changemens. Il nous deuroit souuenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous receuons souuent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes vtils qui se dementent et qui se trompent souuent. Or n'est-il pas merueille, s'ils se dementent, estans si aysez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'auons nous pas l'esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu'en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d'vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? Pensez vous que les vers de Catulle ou de Sappho, rient à vn vieillard auaricieux et rechigné, comme à vn ieune homme vigoureux et ardent? Cleomenes fils d'Anaxandridas estant malade, ses amis luy reprochoyent qu'il auoit des humeurs et fantasies nouuelles, et non accoustumées: le croy bien, fit-il, aussi ne suis-ie pas celuy que ie suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais, ce mot est en vsage, qui se dit des criminels qui rencontrent les iuges en quelque bonne trampe, douce et debonnaire, _gaudeat de bona fortuna_. Car il est certain que les iugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condemnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez, et enclins à l'excuse.

Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abbreuuée de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s'en altere vers cette part là. Ce venerable Senat d'Areopage, iugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuiuans corrompist sa iustice. L'air mesme et la serenité du ciel, nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero, _Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Iuppiter, auctifera lustrauit lampade terras._ Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Et ne faut pas doubter, encores que nous ne le sentions pas, que si la fieure continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque alteration selon la mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à faict la veuë de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouisse. Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, nostre corps estant subiect à tant de continuelles mutations, et estoffé de tant de sortes de ressorts, que i'en croy les medecins, combien il est malaisé, qu'il n'y en ayt tousiours quelq'vn qui tire de trauers. Au demeurant, cette maladie ne se descouure pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable: d'autant que la raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement. I'appelle tousiours raison, cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d'vn mesme subject: c'est vn instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait vn iuge, s'il ne s'escoute de pres, à quoy peu de gens s'amusent; l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu'vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d'vne cause, et donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'a pas fort affaire ailleurs, _Quis sub Arcto Rex gelidæ metuatur oræ, Quid Tyridatem terreat, vnicè Securus,_ à peine oseroy-ie dire la vanité et la foiblesse que ie trouue chez moy. I'ay le pied si instable et si mal assis, ie le trouue si aysé à crouler, et si prest au branle, et ma veue si desreglée, qu'à iun ie me sens autre, qu'apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d'vn beau iour, me voyla honneste homme: si i'ay vn cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.

Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable.

Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett'heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l'allegresse. Quand ie prens des liures, i'auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu'vn'autre fois i'y retombe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le plier et le manier, c'est vne masse incognue et informe pour moy.

En mes escris mesmes, ie ne retrouue pas tousiours l'air de ma premiere imagination: ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et m'eschaude souuent à corriger, et y mettre vn nouueau sens, pour auoir perdu le premier qui valloit mieux. Ie ne fay qu'aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague, _Velut minuta magno Deprensa nauis in mari, vesaniente vento._ Maintes-fois, comme il m'aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour esbat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-là, m'y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m'en despars. Ie m'entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et m'emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçauent, que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance: et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffence de nostre proposition, l'imprimons en nous, et l'embrassons auec plus de vehemence et d'approbation, que nous ne faisons estans en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement vne cause à l'aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'vn ou l'autre party: l'auez vous bien payé pour y mordre, et pour s'en formaliser, commence-il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté?

sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire ie ne sçay si l'ardeur qui naist du despit, et de l'obstination, à l'encontre de l'impression et violence du magistrat, et du danger: ou l'interest de la reputation, n'ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l'opinion pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu'il est à l'aduanture soustenable, qu'elle n'a aucune autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, et que sans leur agitation elle resteroit sans action, comme vn nauire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela, suiuant le party des Peripateticiens, ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est cognu, que la pluspart des plus belles actions de l'ame, procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l'assistance de la cholere.

_Semper Aiax fortis, fortissimus tamen in furore._ Ny ne court on sus aux meschants, et aux ennemis, assez vigoureusement, si on n'est courroucé. Et veulent que l'aduocat inspire le courroux aux iuges, pour en tirer iustice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes: et ont poussé les philosophes aux trauaux, veillées, et peregrinations: nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins vtiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie, sert à nourrir en la conscience, la penitence et la repentance: et à sentir les fleaux de Dieu, pour nostre chastiment, et les fleaux de la correction politique.

La compassion sert d'aiguillon à la clemence; et la prudence de nous conseruer et gouuerner, est esueillée par nostre crainte: et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption?

Aucune eminente et gaillarde vertu en fin, n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'vne des raisons qui auroit meu les Epicuriens, à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires: d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouuoient exercer enuers nous, sans esbranler son repos, par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminans l'ame aux actions vertueuses? ou bien ont ils creu autrement, et les ont prinses, comme tempestes, qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? _Vt maris tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctus commouente: sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est, qua moueri queat._ Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous doncq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'vn pas forcé et emprunté?

Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c'est de la folie et de la temerité, qu'il est tenu de receuoir l'impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? N'y a il point de hardiesse à la philosophie, d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands effects, et plus approchans de la diuinité, quand ils sont hors d'eux, et furieux et insensez? Nous nous amendons par la priuation de nostre raison, et son assoupissement. Les deux voies naturelles, pour entrer au cabinet des Dieux, et y preueoir le cours des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre raison, nous deuenons vertueux: par son extirpation, que la fureur ou l'image de la mort apporte, nous deuenons prophetes et deuins. Iamais plus volontiers ie ne l'en creu. C'est vn pur enthousiasme, que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy arrache contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain, que la philosophie luy puisse acquerir, n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir: nostre sagesse moins sage que la folie: noz songes vallent mieux, que noz discours: la pire place, que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas, que nous ayons l'aduisement de remarquer, que la voix, qui fait l'esprit, quand il est deprins de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict, et pendant qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est vne voix partant de l'esprit qui est en l'homme terrestre, ignorant et tenebreux: et à cette cause voix infiable et incroyable? Ie n'ay point grande experience de ces agitations vehementes, estant d'vne complexion molle et poisante; desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu'on dit estre produite par l'oisiueté, au cœur des ieunes hommes, quoy qu'elle s'achemine auec loisir et d'vn progrés mesuré, elle represente bien euidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son effort, la force de cette conuersion et alteration, que nostre iugement souffre. I'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soutenir et rabattre: car il s'en faut tant que ie sois de ceux, qui conuient les vices, que ie ne les suis pas seulement, s'ils ne m'entrainent: ie la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en despit de ma resistance: et en fin tout voyant et viuant, me saisir et posseder, de façon que, comme d'vne yuresse, l'image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume: ie voyois euidemment grossir et croistre les aduantages du subject que i'allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon imagination: les difficultez de mon entreprise, s'aiser et se planir; mon discours et ma conscience, se tirer arriere: mais ce feu estant euaporé, tout à vn instant, comme de la clarté d'un esclair, mon ame reprendre vne autre sorte de veuë, autre estat, et autre iugement: les difficultez de la retraite, me sembler grandes et inuincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage, que la chaleur du desir ne me les auoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes iamais sans maladie. Les fieures ont leur chaud et leur froid: des effects d'une passion ardente, nous retombons aux effects d'vne passion frilleuse. Autant que ie m'estois ietté en auant, ie me relance d'autant en arriere.

_Qualis vbi alterno procurrens gurgite pontus, Nunc ruit ad terras, scopulosque superiacit vndam, Spumeus, extremámque sinu perfùndit arenam; Nunc rapidus retro atque æstu reuoluta resorbens Saxa, fugit, littúsque vado labente relinquit._ Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, i'ay par accident engendré en moy quelque constance d'opinions: et n'ay guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque apparence qu'il y ayt en la nouuelleté, ie ne change pas aisément, de peur que i'ay de perdre au change. Et puis que ie ne suis pas capable de choisir, ie prens le choix d'autruy, et me tiens en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement ie ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-ie, par la grace de Dieu, conserué entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au trauers de tant de sectes et de diuisions, que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens, ie dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent, et remuent quasi où ils veulent: celuy que i'oy, me semble tousiours le plus roide: ie les trouue auoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable; et qu'il n'est rien si estrange, à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper vne simplicité pareille à la mienne, cela montre euidemment la foiblesse de leur preuue. Le ciel et les estoilles ont branslé trois mille ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iusques à ce que Cleanthes le Samien, ou, selon Theophraste, Nicetas Syracusien s'aduisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouuoit, par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu.

Et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il s'en sert tres-reglément à toutes les consequences astrologiennes.

Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir lequel ce soit des deux? Et qui sçait qu'vne tierce opinion d'icy à mille ans, ne renuerse les deux precedentes?

_Sic voluenda ætas commutat tempora rerum: Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore; Porro aliud succedit, et è contemptibus exit, Inque dies magis appetitur, florétque repertum Laudibus, et miro est mortales inter honore._ Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde.

Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences,