SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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actes, qui ne peuvent se traduire qu'improprement en notre langage, dont il use cependant pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui gisons à terre. Comment la prudence, qui est l'intermédiaire entre le bien et le mal, pourrait-elle être son fait à lui, qu'aucun mal ne peut atteindre? Qu'a-t-il à faire de la raison et de l'intelligence qui, de choses qui nous échappent en partie, nous permettent de déduire des choses nettement définies, lui pour qui il n'y a rien d'obscur? La justice, qui a pour but d'attribuer à chacun ce qui lui appartient, est une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout est pêle-mêle; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu.

La tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance de nos voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la divinité? Le courage que nous apportons à supporter la douleur, le travail, les dangers n'est pas davantage son fait, parce que ces trois choses lui sont absolument étrangères. Ce sont ces mêmes considérations qui font qu'Aristote tient Dieu pour exempt de vices et de vertus: «_Il n'est susceptible ni d'amour, ni de haine, parce que tout ce qui est tel, est le propre d'êtres faibles_ (_Cicéron_).»

=Ce que nous possédons de la vérité, ce n'est pas avec nos propres forces que nous y sommes arrivés.=--Ce que nous pouvons concevoir de la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions, ce n'est pas par nous-mêmes que nous y sommes arrivés; cela, Dieu nous l'a bien montré en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et ignorants pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n'est pas nous qui l'avons acquise; c'est un présent que nous devons uniquement à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement, par notre intelligence, que nous avons été amenés à notre religion; c'est par le fait d'une autorité en dehors de nous, qui l'a ainsi voulu. La faiblesse de notre jugement a fait en cela plus que sa force, notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C'est grâce à notre ignorance plus qu'à notre savoir, que nous sommes arrivés à la connaissance des vérités divines. Il n'est pas étonnant du reste que nos moyens, qui sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne s'appliquent qu'aux choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de choses surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est écrit: «Je détruirai la sagesse des sages, j'abattrai la prudence des prudents.» Où est le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou discuté sur ces questions? Dieu a bien réellement abêti la sagesse humaine, puisque par elle le monde n'ayant pu arriver à la connaissance de Dieu, il lui a plu pour sauver les croyants de recourir à la prédication de gens simples et ignorants.

=A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu'ils n'avaient rien appris.=--Examinons donc si, finalement, il est au pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette recherche à laquelle il s'est livré pendant tant de siècles l'a enrichi de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide; je crois qu'on reconnaîtra, si l'on parle en conscience, que tout ce qu'il a retiré d'une si longue poursuite, est d'avoir appris à constater son impuissance. Par cette longue étude, l'ignorance qui de par notre nature est en nous, s'est confirmée et a été démontrée. Il est advenu aux vrais savants ce qui advient aux épis de blé, lesquels vont s'élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu'ils sont vides, et qui, lorsqu'ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent à maturité, s'inclinent et baissent la tête par humilité; de même, ces hommes après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de science, dans cette masse si considérable de choses si diverses, n'avoir rien trouvé de solide et de ferme, rien si ce n'est la vanité, ont renoncé à leurs présomptions et reconnu le peu qu'ils sont en réalité. C'est ce que Velleius impute à Cotta et à Cicéron, «d'avoir appris de Philon qu'ils n'ont rien appris».--Phérécide, l'un des sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès: «J'ai prescrit à mon entourage, après qu'il m'aura enterré, de te porter mes écrits. S'ils te contentent, toi et les autres sages, publie-les; sinon, anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse moi-même; aussi je ne prétends point connaître la vérité, ni même y atteindre, j'entrevois les choses plus que je ne les pénètre.»--Socrate, l'homme le plus sage qui fut jamais, répondit, quand on lui demanda ce qu'il savait, qu«'il était une chose qu'il savait bien, c'est qu'il ne savait rien». Sa réponse confirme ce qui se dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons, c'est peu de chose à côté de ce que nous ignorons; autrement dit, que cela même que nous estimons savoir n'est qu'une parcelle bien faible de notre ignorance.

Nous connaissons les choses, dit Platon, telles qu'elles nous apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité.

«_Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître, rien comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornés, notre intelligence trop faible et la vie trop courte_ (_Cicéron_).» Cicéron lui-même, qui cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait sur sa vieillesse, au dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en petite estime. Dans le temps qu'il s'y adonnait, c'était sans parti pris pour aucune opinion, inclinant tantôt vers une secte, tantôt vers une autre, suivant ce qui lui semblait le plus probable, ne se départissant jamais du doute qui est le fonds de la doctrine de l'Académie: «_Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même_ (_Cicéron_).»

=Examinons jusqu'à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies.=--J'aurais trop beau jeu à considérer l'homme dans son ensemble et dans ce qu'il est le plus ordinairement; et cependant si j'en agissais ainsi, je ne ferais que l'imiter, lui qui juge de la vérité, non d'après la valeur des témoignages, mais d'après leur nombre. Laissons là le peuple, «_qui dort lorsqu'il veille, qui est presque mort quoiqu'il vive et ait les yeux ouverts_ (_Lucrèce_)», qui ne se sent pas, ne se juge pas, et laisse oisives la plupart de ses facultés naturelles; prenons ce que l'humanité offre de mieux.--Étudions-le dans ce petit nombre d'hommes excellents, triés avec soin, qui, naturellement doués d'une force d'âme particulièrement belle, l'ont de plus trempée, affinée soigneusement par l'étude, par l'art, s'élevant aussi haut que la sagesse humaine s'y prête.

Ces gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses faces, la préparant à tout; puisant à toutes les sources étrangères susceptibles de lui venir en aide, tout ce qu'elle pouvait s'assimiler; l'enrichissant, l'ornant de tout ce qui peut s'emprunter et concourir à sa commodité, tant vis-à-vis d'elle-même que vis-à-vis d'autrui. En eux, la nature humaine atteint son plus haut degré de perfection: ils ont doté le monde de lois et d'institutions, y ont développé les arts et les sciences, et lui ont donné pour se conduire l'exemple de mœurs admirables; ce sont ceux-là seuls dont j'invoquerai le témoignage et l'expérience. Voyons jusqu'où ils sont allés, et ce à quoi ils s'en sont tenus; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.

=Il y a trois manières en général de philosopher.=--Quiconque cherche quelque chose, en vient à déclarer: ou qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne peut se découvrir, ou qu'il continue ses recherches.

Toute la philosophie tend à l'une de ces trois conclusions; son but est de rechercher la vérité, de la pénétrer et de s'en convaincre.

Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les Stoïciens et autres, estiment l'avoir trouvée; ils ont établi quelles connaissances nous possédons et les tiennent comme des données offrant toute garantie de certitude.--Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général, désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont livrés, et jugent que l'imperfection de nos moyens d'investigation ne le permettent pas; d'où ils concluent à la faiblesse et à l'ignorance de l'homme. Leur doctrine a été très répandue, elle compte parmi ses adeptes, les plus nobles esprits.--Pyrrhon et les autres Sceptiques ou Épéchistes, dont les dogmes, disent quelques auteurs anciens, sont tirés d'Homère, des sept sapes, d'Archiloque, d'Euripide, école à laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane, envisagent que la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui croient la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui affirment que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre, sont, bien qu'à un degré moindre, encore trop hardis dans leur assertion, parce qu'établir dans quelle mesure nous pouvons connaître et juger de la difficulté des choses, est une science si élevée, dépassant tellement toute autre, qu'ils doutent que l'homme soit à même de la posséder: «_Quiconque pense qu'on ne peut rien savoir, ne sait même pas si l'on sait quelque chose qui permette d'affirmer qu'on ne L'ignorance qui se connaît, se juge et se condamne, n'est pas l'ignorance absolue, il faudrait pour cela qu'elle s'ignorât; ce n'est donc pas d'ignorance, mais d'hésitation que les Pyrrhoniens font profession; ils doutent, s'enquièrent, n'assurent rien et ne répondent de rien. L'âme conçoit, désire et admet; de ces trois impressions, ils éprouvent les deux premières et cherchent à échapper à la dernière, demeurant dans l'ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce soit, dans un sens ou dans un autre. Ces trois facultés de l'âme, Zénon les traduisait par gestes: la main étendue et ouverte figurait l'apparence sous laquelle les choses se présentent; ouverte à moitié, les doigts un peu repliés, signifiait le consentement, le désir que nous avons de les approfondir; le poing fermé, la compréhension que nous en acquérons; la main gauche saisissant le poing ainsi fermé et l'étreignant, c'était la science qui les met en notre pouvoir.

=État d'esprit et doctrine des Pyrrhoniens.=--Avec une semblable disposition d'esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme inapplicable et inadmissible, les philosophes de cette école en arrivent à leur ataraxie: à cette impassibilité qui les caractérise et est la condition d'une vie paisible, calme, exempte des agitations que nous causent le sentiment et la connaissance que nous pouvons avoir des choses et donnent naissance à la crainte, à l'avarice, à l'envie, aux désirs immodérés, à l'ambition, à l'orgueil, à la superstition, à l'amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à l'opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.

Ce procédé les dispense même d'être intransigeants sur ce qui est la base de leur doctrine, qu'ils ne défendent que mollement; ils ne redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté; s'ils soutiennent que la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils seraient bien au regret qu'on les crût sur parole; ils ne demandent qu'à être contredits pour faire naître le doute et surseoir au jugement qu'on peut porter, ce qui est le but qu'ils se proposent.

Ils n'émettent de proposition que pour les opposer à celles qu'ils supposent être dans l'idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur manière de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse contraire; pour eux, c'est tout un, ils n'ont pas de préférence. Posez que la neige est noire, ils s'attacheront à prouver que non, qu'elle est blanche; dites qu'elle n'est ni l'une ni l'autre, ils se mettront à démontrer qu'elle est l'une et l'autre; si vous arrivez à conclure que vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils s'évertueront à établir que vous le savez fort bien; et, lors même que, par le raisonnement, vous établiriez d'une manière évidente que vous doutez de ce qui peut en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n'existe pas en vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste réellement.

=Toutes les opinions, d'après eux, étant contestables, il n'y a pas de raison pour adopter plutôt l'une que l'autre.=--En concluant ainsi au doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se donnent la possibilité d'être de plusieurs opinions et de se diviser sur les questions qu'ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà établi de plusieurs façons qu'il y a doute et ignorance. Pourquoi ne leur serait-il pas permis de douter, disent-ils, alors qu'il est admis chez les philosophes dogmatistes que l'un peut dire vert et l'autre jaune? Y a-t-il quelque chose qu'on puisse vous proposer de reconnaître ou de réprouver et qu'il ne soit pas loisible de considérer comme présentant de l'ambiguïté? Et tandis que, soit par suite des coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de famille, soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête, sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant d'avoir l'âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion, vers la secte des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès lors inféodés, asservis pour ainsi dire, comme dans un étau d'où ils ne peuvent se dégager: «_attachés à n'importe quelle doctrine, comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés_ (_Cicéron_)», pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de conserver leur liberté d'appréciation et la possibilité de considérer toutes choses sans qu'il leur soit imposé d'obligation qui les entrave dans le jugement qu'ils en portent: «_d'autant plus libres et indépendants qu'ils ont une pleine puissance de juger_ (_Cicéron_)»? N'y a-t-il pas avantage à être dégagé des nécessités qui contiennent les autres? Ne vaut-il pas mieux demeurer en suspens, que de s'embarrasser en tant d'erreurs, produit de l'imagination humaine! N'est-il pas préférable de réserver sa conviction, que de se mêler à ces discussions séditieuses et querelleuses! Qu'irai-je choisir? «Ce qu'il vous plaira, pourvu que vous fassiez un choix.» C'est là une bien sotte réponse, c'est pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons.--Adoptez le parti incontestablement le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu'il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires; ne vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée? Il vous est permis d'épouser la croyance d'Aristote sur l'éternité de l'âme, de la faire vôtre au même degré que votre honneur et votre vie; vous pouvez discuter Platon et le contredire sur ce point, et il leur serait interdit d'en douter! Il est loisible à Panétius de suspendre son jugement en ce qui touche la connaissance de l'avenir tirée de l'examen de victimes immolées par le sacrificateur, de l'interprétation des songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables auxquelles croient les Stoïciens; pourquoi un sage ne pourrait-il en toutes choses oser ce que Panétius ose sur ces points admis par ses maîtres, qui ont reçu l'assentiment général de l'école à laquelle il appartient et où il enseigne? Quand c'est un enfant qui porte un jugement, il parle de ce qu'il ne sait pas; quand c'est un savant, il obéit à ses préoccupations.

Ces philosophes qui doutent de tout se sont ménagé un merveilleux avantage pour les luttes dans lesquelles ils peuvent se trouver engagés, en renonçant à parer les coups que leur portent leurs adversaires; peu leur importent ceux qu'ils reçoivent, pourvu qu'ils frappent. Tout leur est bon: s'ils ont le dessus, vos arguments sont sans valeur; si c'est vous qui l'emportez, ce sont les leurs qui sont en défaut;--s'ils font erreur, cela démontre que l'ignorance existe; si c'est vous qui vous trompez, c'est vous qui fournissez la preuve de son existence;--s'ils arrivent à prouver que rien n'est sûr: c'est bien, ils satisfont à la thèse qu'ils défendent; s'ils n'y parviennent pas: c'est encore bien, de ce fait même, elle n'en reçoit pas moins confirmation; «_de la sorte, trouvant sur un même sujet des raisons égales pour et contre, il leur est facile dans un sens ou dans l'autre de suspendre leur jugement_ (_Cicéron_)». Ils estiment qu'il est beaucoup plus aisé d'établir les raisons qui font qu'une chose est fausse, que celles prouvant qu'elle est vraie; ce qui n'est pas, que ce qui est; ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croient. Leurs tours de phrase habituels sont: «Je ne prétends pas avoir établi que»;--«Il n'y a pas de raison pour qu'il en soit plutôt ainsi qu'autrement», ou «pour éliminer l'un plutôt que l'autre»;--«Je ne saisis pas»;--«Les apparences sont égales de part et d'autre»;--«Il n'y a pas lieu de parler plutôt pour que contre»;--«Rien ne semble vrai, qui ne puisse paraître faux». Leur mot sacramentel est: «J'hésite», c'est-à-dire «J'argumente, mais m'en tiens là et ne me prononce pas»; ces phrases de parti pris et autres analogues, sont leur continuel refrain. Cela a pour effet qu'éludant nettement et de la façon la plus absolue, l'obligation de se prononcer, de propos délibéré, ils ajournent tout jugement; ils ne font usage de leur raison que pour rechercher des points de discussion et discuter, jamais pour opter et prendre une décision. Qu'on se figure un continuel aveu d'ignorance, un jugement toujours indécis et sans idées propres sur quelque sujet que ce soit, telle est l'école de Pyrrhon. Si je cherche à peindre de mon mieux cet état d'esprit, c'est que beaucoup ne s'en rendent que difficilement compte, et que ceux mêmes qui ont écrit sur ce sujet, l'ont exposé un peu obscurément et de façons diverses.

=Dans la vie ordinaire ils agissent comme tout le monde, se soumettant aux lois et aux usages établis.=--Dans le courant ordinaire de la vie, ces philosophes agissent comme tout le monde; ils se prêtent à la satisfaction des penchants naturels, à l'impulsion et à la contrainte qu'exercent les passions, aux obligations imposées par les lois et les coutumes, aux traditions d'après lesquelles les arts s'exercent: «_car Dieu n'a pas voulu que nous pénétrions le sens des choses; il nous en permet seulement l'usage_ (_Cicéron_)». Ils y subordonnent leurs actions dans la vie commune, sans marquer à cet égard leurs préférences, ni émettre de jugement, ce qui ne cadre guère avec ce qu'on dit de Pyrrhon, quand on le représente stupide et ne tenant compte de rien, immobile, farouche et insociable dans ses relations, allant droit devant lui au risque de se heurter aux charrettes ou de donner dans les précipices, refusant de se soumettre aux lois établies.

Le dépeindre tel, c'est exagérer sa règle de conduite: il n'a voulu être ni une pierre, ni une souche; il a voulu être un homme vivant, discourant, raisonnant, jouissant de tous les plaisirs et commodités que la nature met à notre disposition, usant de toutes ses facultés physiques et intellectuelles, honnêtement et dans la mesure où cela est licite. Ce à quoi il a de bonne foi renoncé et qu'il a abandonné, c'est le droit fantastique, imaginaire et faux que l'homme s'est arrogé d'établir, d'ordonner et de régenter * la vérité.--Du reste, il n'y a pas de secte qui ne soit contrainte de permettre au sage, afin de pouvoir vivre, de subir nombre de choses qu'il ne comprend pas, qu'il ne saisit pas, qui échappent à sa volonté. Si, par exemple, il entreprend un voyage par mer, il mettra son dessein à exécution, sans être certain de l'utilité qu'il en retirera; il s'efforcera de faire que le vaisseau soit bon, le pilote expérimenté, la saison favorable, mais ce ne sont là que des garanties de probabilité, et il devra s'y abandonner, se confiant à des apparences, à moins qu'elles ne soient absolument contraires. Il a un corps, il a une âme, les sens le poussent, l'esprit l'agite. Bien qu'il ne se sente pas cette compétence spéciale qui permet de porter un jugement, et qu'il reconnaisse qu'il ne saurait se prononcer en toute assurance, parce qu'en chaque chose il peut y avoir du faux autant qu'il lui semble y avoir du vrai, il ne laisse pas néanmoins de conduire sa vie dans les conditions les plus larges et les plus commodes.--Combien d'arts reposent sur des conjectures plus que sur la science; combien où la question du vrai et du faux importe peu et où ce qui semble être est la seule règle! Le vrai et le faux existent, disent-ils, et nous avons en nous les moyens de nous livrer à leur recherche, mais ne sommes pas à même de vérifier la valeur de ce que nous trouvons. Il vaut beaucoup mieux pour nous, ne pas nous livrer à de vaines recherches et nous en remettre simplement à l'ordre établi en ce monde. Une âme exempte de préjugés est un avantage précieux pour notre tranquillité. Les gens qui jugent et contrôlent leurs juges, ne se soumettent jamais avec une entière conviction.

=Les esprits simples et peu curieux sont plus faciles à gouverner que tous autres.=--Combien plus dociles aux lois de la religion comme à celles de la politique et plus faciles à conduire sont les esprits simples et qui ne sont pas curieux, comparés à ceux qui scrutent et dogmatisent les choses divines et humaines! Rien de ce qui touche l'homme ne présente une plus incontestable utilité, que cette simplicité. En cette disposition, il apparaît nu et vide, conscient de sa faiblesse naturelle, mais susceptible cependant de recevoir d'en haut, dans une certaine mesure, la force qui lui fait défaut; étranger à toutes connaissances humaines, il est par là d'autant plus préparé à ce que la science divine élise domicile en lui; il fait abstraction de son propre jugement, pour faire plus large place à la foi; il croit et n'introduit aucun dogme contraire aux lois et à ce qui est d'observance générale; humble, obéissant, discipliné, studieux, ennemi juré de l'hérésie, il est par suite exempt de ces vaines opinions contraires à la religion, introduites par les sectes dissidentes; c'est une page blanche, prête à recevoir tout ce qu'il plaira à Dieu d'y tracer. Nous valons d'autant plus que nous nous reportons davantage vers Dieu et que, renonçant à nous-mêmes, nous nous remettons plus complètement à lui: «Accepte de bonne grâce, dit l'Ecclésiaste, les choses avec la forme et le goût sous lesquels, au jour le jour, elles se présentent à toi; le reste est en dehors de ce que tu peux arriver à connaître: _Dieu sait que les pensées des hommes ne sont que vanité._» =Les dogmatistes prétendent avoir trouvé la vérité; leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance.=--Donc, sur trois catégories embrassant la généralité des sectes philosophiques, deux font profession expresse de doute et d'ignorance; quant à la troisième, celle des dogmatistes, il est aisé de reconnaître que la plupart ne semblent affirmer que pour se donner meilleure contenance; ils n'ont pas tant en vue de nous amener à quelque certitude, qu'à nous montrer à quel degré ils en sont arrivés, dans cette chasse à la poursuite de la vérité que «_les savants supposent, plutôt qu'ils ne la connaissent_».--Pour initier Socrate à ce qu'il sait des dieux, du monde et des hommes, Timée lui propose de s'en entretenir d'homme à homme, et de tenir comme suffisantes les raisons qu'il donnera, si elles ont ce même caractère de probabilité qu'on admet pour des questions autres; car pour ce qui est de raisons indiscutables dans toute la force du terme, il n'en peut produire, ni lui, ni tout autre mortel quel qu'il soit. C'est ce qu'un philosophe de cette école exprime ainsi dans un discours de compréhension facile et fort connu sur le mépris de la mort: «_Je m'expliquerai comme je pourrai; mais n'allez pas prendre mes paroles pour des oracles, comme si elles sortaient de la bouche d'Apollon pythien; faible mortel, je ne poursuis que le probable_ (_Cicéron_).» Ailleurs, ce même philosophe traduit le texte même de Platon: «_Si, discourant sur la nature des dieux et l'origine du monde, je m'explique imparfaitement, n'en soyez pas étonnés; rappelez-vous que moi qui vous parle et vous qui m'écoutez, nous sommes des hommes et que vous n'avez rien à me demander de plus que des probabilités_ (_Cicéron_).»--Aristote, lui, nous présente d'ordinaire une foule d'opinions et de croyances qu'il met en parallèle avec les siennes, pour nous montrer combien celles-ci outrepassent les autres et combien il approche de plus près de la vraisemblance; mais ce n'est pas sur l'autorité et le témoignage d'autrui que la vérité s'établit. Quant à Épicure, il est à observer que, dans ses écrits, il évite religieusement d'en citer aucun.

=Souvent les philosophes affectent d'être obscurs pour ne pas révéler l'inanité de leur science.=--Aristote est le prince des dogmatistes et cependant nous apprenons de lui que beaucoup de savoir nous porte à douter plus encore. Souvent on le voit s'entourer de parti pris d'une obscurité épaisse et inextricable, au point qu'on ne peut démêler son avis; c'est là, en fait, du pyrrhonisme sous une forme qui le dissimule. Écoutez la déclaration de Cicéron nous exposant l'idée essentielle de cette école, en nous la donnant comme sienne: «_Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons de chaque chose, sont trop curieux...Ce principe, en philosophe, de disputer de tout sans décider sur rien, établi par Socrate, repris par Arcésilas, affirmé par Carnéade, a fleuri jusqu'à nos jours...Nous sommes de l'école qui dit que le faux est partout mêlé au vrai et lui ressemble si fort qu'il est impossible de les discerner d'une manière certaine._»--Pourquoi non seulement Aristote, mais la plupart des philosophes ont-ils affecté de présenter toutes les questions sous une forme obscure, si ce n'est pour faire ressortir combien elles sont oiseuses, et amuser la curiosité de notre esprit en les lui donnant en pâture, os creux et décharné qu'on lui livre à ronger. Clitomaque affirmait n'être jamais parvenu à savoir, par les écrits de Carnéade, de quelle opinion il était. C'est pour ce motif qu'Épicure a évité dans les siens d'être clair, et que ceux d'Héraclite lui ont valu d'être surnommé «_le Ténébreux_». Être difficile à comprendre est une monnaie dont usent les savants, comme les prestidigitateurs qui font des tours de passe-passe pour empêcher qu'on aperçoive l'inanité de leur art, ce dont la bêtise humaine se paie aisément: «_C'est par l'obscurité de son langage qu'Héraclite s'est attiré la vénération des ignorants; les sots en effet n'estiment et n'admirent que ce qui leur est présenté en termes énigmatiques_ (_Lucrèce_).»

=Certains ont dédaigné les arts libéraux, même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs de la vie.=--Cicéron reproche à certains de ses amis de consacrer à l'astronomie, au droit, à la dialectique et à la géométrie, plus de temps que ces sciences ne méritent, et, que cela les détourne des devoirs de la vie qui sont et plus honnêtes et plus utiles. Les philosophes cyrénaïques méprisent au même degré la physique et la dialectique. Zénon, au début de ses écrits sur la République, déclare inutiles toutes les branches d'éducation libérale. Chrysippe dit que ce que Platon et Aristote ont écrit sur la logique, ne l'a été de leur part qu'à titre d'exercice et pour se jouer, ne pouvant croire qu'ils se soient appliqués à parler sérieusement d'un sujet aussi creux. Plutarque en dit autant de la métaphysique. Épicure y eût ajouté la rhétorique, la grammaire, la poésie, les mathématiques et toutes les autres sciences en général, la physique excepté, Socrate * lui aussi, les dédaignait toutes, hors celles traitant des mœurs et de la conduite dans la vie. On pouvait s'enquérir de quoi que ce fût auprès de lui, il arrivait toujours à amener son interlocuteur à un retour sur sa vie présente et sa vie passée qu'il examinait et jugeait, estimant tout autre enseignement subordonné à celui-ci et ne venant qu'en surnombre: «_J'aime peu les lettres qui n'ont pas servi à rendre vertueux ceux qui les pratiquent_ (_Salluste_).» La plupart des sciences ont donc été tenues en peu de considération par ces grands penseurs qui, toutefois, n'ont pas jugé hors de propos d'y exercer leur esprit, alors même qu'ils n'avaient pas à en retirer un profit sérieux.

=On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions ont donné naissance à dix sectes différentes.=--Au surplus, les uns tiennent Platon pour un dogmatiste; les autres comme ayant le doute comme principe; il en est qui le qualifient d'une façon dans certains cas, de l'autre dans d'autres. Le personnage qui toujours a la haute main dans ses dialogues, Socrate, pose constamment des questions, pousse à la discussion, mais jamais n'y met fin et ne conclut; sa science, de son propre aveu, est uniquement de présenter des objections. Homère, leur précurseur, a été le point de départ de toutes les sectes philosophiques sans distinction, montrant ainsi combien la manière de voir de chacun lui importait peu. On dit que Platon a donné naissance à dix écoles différentes; à dire vrai, comparée à la sienne, il n'est pas, à mon sens, de doctrine plus indécise et moins affirmative.

Socrate disait que les sages-femmes, en prenant le métier d'aider les autres à engendrer, renoncent pour elles-mêmes à procréer, et qu'il en était de même de lui. Les dieux lui ayant déféré la qualité de sage-homme, il s'était lui aussi, par amour pour l'humanité et la pensée, défait de la faculté d'engendrer, se contentant d'assister ceux qui satisfont à cette loi de nature, et de leur prêter son secours, aidant aux évolutions de l'accouchement, lubrifiant les organes, facilitant la sortie de l'enfant, jugeant de sa conformation, le baptisant, l'élevant, le fortifiant, l'emmaillotant, le circoncisant; mettant ses propres moyens à la disposition d'autrui, en usant pour le préserver du mal et aider à son bien.

=On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de quelque renom.=--Il en est ainsi de la plupart des auteurs de cette troisième catégorie, et les anciens en avaient déjà fait la remarque en ce qui touche les écrits d'Anaxagore, Démocrite, Parménide, Xénophane et autres qui, enquérant plus qu'ils ne se prononcent, donnent de parti pris à leur style la forme dubitative, alors même qu'ils l'entremêlent de formes affirmatives. Cela ne se voit-il pas également dans Sénèque et Plutarque qui, en y regardant de près, parlent d'une même chose, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre? ceux qui se donnent la tâche de mettre les jurisconsultes en concordance, doivent tout d'abord mettre chacun d'eux d'accord avec lui-même. La préférence que, dans ses ouvrages philosophiques, Platon donne, à bon escient, à la forme dialoguée, me paraît provenir de ce que par le dialogue, mettant ses idées dans la bouche de plusieurs, il peut plus commodément les exposer dans toute leur diversité et avec toutes les variantes qu'elles comportent. Traiter les questions en envisageant leurs divers aspects est une manière de les traiter tout aussi bien et même mieux qu'en les présentant sous le jour qui leur est favorable; on peut de la sorte en disserter plus longuement et avec plus d'utilité. Prenons-nous nous-mêmes comme exemple: les arrêts de la justice revêtent au plus haut degré un langage affirmatif et décisif; ceux notamment que nos parlements rendent en public, sont éminemment de nature à entretenir chez le peuple le respect qu'il doit à cette magistrature en raison de la capacité de ceux qui la composent. Or, la beauté de ces actes ne résulte pas tant de la décision qu'ils renferment (des décisions, il s'en prend chaque jour, c'est le propre de tout juge), que des débats et de l'examen des arguments contradictoires que la science du droit permet de faire valoir. De même le plus large champ est ouvert aux critiques que portent les philosophes sur leurs opinions réciproques, opinions les plus diverses et les plus contradictoires, dans lesquelles chacun s'empêtre, soit à dessein, pour démontrer combien, sur tout sujet, l'esprit humain est vacillant, soit parce qu'il y est contraint par ignorance lorsque, par sa subtilité, la question échappe à son entendement, ce qu'exprime cette phrase qui revient si souvent: «Sur tout sujet glissant et scabreux, réservons notre jugement.» Euripide dit de même: «La compréhension des œuvres de Dieu, en leurs façons diverses, nous est une cause de nombreux tracas.» C'est la même idée qu'Empédocle, comme en proie à une fureur inspirée par les dieux et forcé de se rendre à la vérité, reproduit souvent dans ses ouvrages: «Non, non; nous ne sentons rien, nous ne voyons rien; tout nous est caché; il n'est pas une chose dont nous puissions établir ce qu'elle est»; ce qui se retrouve aussi dans ce passage de nos textes sacrés: «_Les pensées des mortels sont timides, leur prévoyance et leurs inventions sont incertaines_ (_Livre de la Sagesse_).»

=Le charme que cause la recherche de la vérité explique que tant de gens s'y adonnent.=--Il ne faut pas trouver étrange si ces gens, tout en désespérant d'atteindre au but, n'ont pas renoncé au plaisir de poursuivre: l'étude est par elle-même chose agréable; si agréable que, parmi les voluptés qu'interdisent les Stoïciens, figure celle provenant des exercices de l'esprit; ils la veulent modérée, et trop savoir est à leurs yeux de l'intempérance.--Démocrite ayant mangé à sa table des figues qui sentaient le miel, se mit aussitôt à chercher en son esprit d'où leur venait cette douceur inusitée. Afin de s'en rendre compte, il se levait pour aller voir la place où ces fruits avaient été cueillis, lorsque sa servante, qui avait saisi le motif de ce dérangement, lui dit en riant de ne pas s'en mettre davantage en peine, que c'était elle qui les avait placés dans un récipient où il y avait eu du miel. Il s'irrita de ce qu'elle lui enlevait ainsi l'occasion de cette recherche et ôtait matière à sa curiosité: «C'est un déplaisir que tu me causes, lui dit-il; mais, va, je n'en rechercherai pas moins comment cela a eu lieu, comme si c'était un effet de la nature.» Et certainement il n'eût pas manqué de découvrir une raison présentant les apparences de la vérité, pour expliquer une chose qui n'était pas et n'existait que dans son esprit. Cette aventure survenue à un fameux et grand philosophe, nous peint bien le goût de l'étude arrivé à l'état de passion, au point que nous sommes désespérés d'arriver à connaître les choses dont nous nous amusons à poursuivre la connaissance.--Plutarque cite un pareil exemple de quelqu'un qui se refusait à être renseigné sur ce qui le laissait indécis, afin de n'être pas privé de la satisfaction de chercher par lui-même; comme cet autre qui ne voulait pas que son médecin lui fit passer l'altération que lui causait la fièvre, pour ne pas perdre le plaisir de boire pour assouvir sa soif. «_Mieux vaut apprendre des choses inutiles, que de ne rien apprendre_ (_Sénèque_).»