difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.
Voulez vous voir cela? comparez nos mœurs à vn Mahometan, à vn Payen, vous demeurez tousiours au dessoubs. Là où au regard de l'auantage de nostre religion, nous deurions luire en excellence, d'vne extreme et incomparable distance: et deuroit on dire, sont ils si iustes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions: esperance, confiance, euenemens, ceremonies, penitence, martyres.
La merque peculiere de nostre verité deuroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile: et que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouuer en nos mœurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée façon de viure ne le dégoustast d'vne si saincte creance.
Combien que depuis il aduint tout diuersement, à cet autre, lequel estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en nostre religion, considerant combien elle deuoit auoir de force et de diuinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de corruption, et en mains si vicieuses. Si nous auions vne seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance.
_Breuis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas._ Les vns font accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c'est que croire. Nous trouuons estrange si aux guerres, qui pressent à cette heure nostre Estat, nous voyons flotter les euenements et diuersifier d'vne maniere commune et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que le nostre.
La iustice, qui est en l'vn des partis, elle n'y est que pour ornement et couuerture: elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny receuë, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de l'aduocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y seruent de la religion: ce deuroit estre tout le contraire. Sentez, si ce n'est par noz mains que nous la menons: à tirer comme de cire tant de figures contraires, d'vne regle si droitte et si ferme. Quand s'est il veu mieux qu'en France en noz iours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'vn progrez si conforme en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diuersité qu'ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus vnies, plus vnes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons diuines: et combien irreligieusement nous les auons et reiettées et reprinses selon que la Fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis au subiect de se rebeller et armer contre son Prince pour la defense de la religion: souuienne vous en quelles bouches cette année passée l'affirmatiue d'icelle estoit l'arc-boutant d'vn parti: la negatiue, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant. Et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l'vne et de l'autre: et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir à la verité le ioug de nostre besoing: et de combien faict la France pis que de le dire? Confessons la verité, qui trieroit de l'armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'vne affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n'en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride aualée?
et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? Ie voy cela euidemment, que nous ne prestons volontiers à la deuotion que les offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la Chrestienne. Nostre zele fait merueilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'auarice, la detraction, la rebellion. A contre-poil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict.
Si nous le croyions, ie ne dy pas par foy, mais d'vne simple croyance: voire, et ie le dis à nostre grande confusion, si nous le croyions et cognoissions comme vne autre histoire, comme l'vn de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'vn costé l'obiect d'vn de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion, l'estat d'vne gloire immortelle, entrast, en bigue de l'vn pour l'autre? Et si nous y renonçons souuent de pur mespris: car quelle enuie nous attire au blasphemer, sinon à l'aduenture l'enuie mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant, que ceux qui se voüoyent à cette religion, auoyent à receuoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy si tu le crois ne meurs tu donc toy mesmes? luy fit-il. Diogenes plus brusquement selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour paruenir aux biens de l'autre monde: Veux tu pas que ie croye qu'Agesilaüs et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui n'es qu'vn veau, et qui ne fais rien qui vaille; seras bien heureux, par ce que tu és prestre? Ces grandes promesses de la beatitude eternelle si nous les receuions de pareille authorité qu'vn discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous auons: _Non iam se moriens dissolui conquereretur, Sed magis ire foras, vestémque relinquere, vt anguis, Gauderet, prælonga senex aut cornua ceruus._ Ie veux estre dissoult, dirions nous, et estre aueques Iesus-Christ.
La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela c'est vn signe tres-euident que nous ne receuons nostre religion qu'à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des hommes qui l'ont maintenuë, ou craignons les menaces qu'elle attache aux mescreans, ou suyuons ses promesses. Ces considerations là doiuent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires: ce sont liaisons humaines. Vne autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer par mesme voye vne creance contraire. Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.
Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme, qu'vn danger pressant ne ramene à la recognoissance de la diuine puissance: ce rolle ne touche point vn vray Chrestien.
C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'estre receuës par vne humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? Plaisante foy, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'auoir le courage de le descroire. Vne vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée?
Ils establissent, dit-il, par la raison de leur iugement, que ce qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort: la terreur d'icelle les remplit d'vne nouuelle creance, par l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend en ses Loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour vn medecinal effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des atheïsmes de Theodorus, il auoit esté long temps se moquant des hommes religieux: mais la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions: comme si les Dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de Bion. Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L'atheïsme estant vne proposition, comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi, et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité et par fierté de conceuoir des opinions non vulgaires, et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance: qui, s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l'auoir plantée en leur conscience. Pourtant ils ne lairront de ioindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez vn bon coup d'espée en la poitrine: et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti cette licentieuse ferueur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se reuenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est, vn dogme serieusement digeré, autre chose ces impressions superficielles: lesquelles nées de la desbauche d'vn esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et esceruellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuuent! L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber cette grande ame: mais grande d'humaine grandeur seulement, encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouuent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui deuroit attacher nostre iugement et nostre volonté, qui deuroit estreindre nostre ame et ioindre à nostre Createur, ce deuroit estre vn neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons et passions, mais d'vne estreinte diuine et supernaturelle, n'ayant qu'vne forme, vn visage, et vn lustre, qui est l'authorité de Dieu et sa grace. Or nostre cœur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au seruice de son dessein toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable, que toute cette machine n'ait quelques merques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image és choses du monde raportant aucunement à l'ouurier, qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouurages le charactere de sa diuinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité, que nous ne le puissions descouurir. C'est ce qu'il nous dit luy-mesme, que ses operations inuisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde s'est trauaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n'est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté diuine, si l'vniuers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent: il n'est que de trouuer le moyen de s'en seruir: elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre. Car ce monde est vn temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict, pour y contempler des statues, non ouurées de mortelle main, mais celles que la diuine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles.
Les choses inuisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa diuinité par ses œuures.
_Atque adeo faciem cœli non inuidet orbi Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit Semper voluendo; séque ipsum inculcat et offert, Vt bene cognosci possit, doceátque videndo Qualis eat, doceátque suas attendere leges._ Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matiere lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme: c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'auoir eu leur fin, et n'auoir regardé l'amour et obeyssance du vray createur de toutes choses, et pour auoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos imaginations et discours: ils ont quelque corps, mais vne masse informe, sans façon et sans iour, si la foy et grace de Dieu n'y sont ioinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde, elle les rend fermes et solides: ils sont capables de seruir d'acheminement, et de premiere guyde à vn apprentif, pour le mettre à la voye de cette cognoissance: ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Ie sçay vn homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé auoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des argumens de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouuantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouueront encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes de dire à nos parties, _Si melius quid habes, accerse; vel imperium fer._ Qu'ils souffrent la force de nos preuues, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre subiect, de mieux tissuës, et mieux estoffées. Ie me suis sans y penser à demy desia engagé dans la seconde obiection, à laquelle i'auois proposé de respondre pour Sebonde. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouër ceux cy vn peu plus rudement: car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d'autruy à la faueur des opinions qu'on a preiugées en soy. A vn atheïste tous escrits tirent à l'atheïsme. Il infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de iugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne beau ieu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que ie prens pour rabatre cette frenesie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté: leur faire sentir l'inanité, la vanité, et deneantise de l'homme: leur arracher des poingts, les chetiues armes de leur raison: leur faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l'authorité et reuerence de la majesté diuine. C'est à elle seule qu'appartient la science et la sapience: elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que nous nous prisons.
Ου γαρ εα φρονεεν ὁ Θεος μεγα αλλον η ἑαυτον.
Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit. _Deus superbis resistit: humilibus autem dat gratiam._ L'intelligence est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien, de voir nos vtils mortels et caduques, si proprement assortis à nostre foy saincte et diuine: que lors qu'on les employe aux suiects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas appropriez plus vniement, ny auec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebonde: voire s'il est en luy d'arriuer à aucune certitude par argument et par discours. Car sainct Augustin plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur iniustice, en ce qu'ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir. Et pour montrer qu'assez de choses peuuent estre et auoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes: il leur met en auant certaines experiences cognuës et indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir. Et cela faict il, comme toutes autres choses, d'vne curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour conuaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples: et qu'elle est si manque et si aueugle, qu'il n'y a nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire: que l'aizé et le malaisé luy sont vn: que tous subiects egalement, et la nature en general desaduouë sa iurisdiction et entremise. Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie: quand elle nous inculque si souuent, que nostre sagesse n'est que folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme: que l'homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c'est que sçauoir: et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe?
Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si viuement ce que ie veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuue contre des gens qui se rendroient auec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure, l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourueu de la grace et cognoissance diuine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenuë en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands auantages, qu'il pense auoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouuemens espouuentables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles, pour sa commodité et pour son seruice? Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que cette miserable et chetiue creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'vniuers?
duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander. Et ce priuilege qu'il s'attribuë d'estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte, et tenir conte de la recepte et mise du monde: qui luy a seelé ce priuilege? qu'il nous montre lettres de cette belle et grande charge. Ont elles esté ottroyées en faueur des sages seulement?
Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont-ils dignes de faueur si extraordinaire? et estants la pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste? en croirons nous cestuy-là; _Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum scilicet animantium, quæ ratione vtuntur; hi sunt dij et homines, quibus profectò nihil est melius_. Nous n'aurons iamais assez bafoüé l'impudence de cet accouplage. Mais pauuret qu'a il en soy digne d'vn tel auantage? A considerer cette vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'vne si iuste regle: _Cùm suscipimus magni cœlestia mundi Templa super, stellisque micantibus Æthæra fixum, Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum:_ à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune, _Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris:_ mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez: qu'ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l'apprend et le trouue: _Speculatáque longè Deprendit tacitis dominantia legibus astra, Et totum alterna mundum ratione moueri, Fatorúmque vices certis discernere signis:_ à voir que non vn homme seul, non vn Roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouuements celestes: _Quantàque quàm parui faciant discrimina motus: Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis!_ si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison d'eux à nous, elle vient, comme iuge nostre raison, par leur moyen et de leur faueur: _Furit alter amore, Et pontum tranare potest et vertere Troiam, Alterius sors est scribendis legibus apta; Ecce patrem nati perimunt, natósque parentes, Mutuáque armati coeunt in vulnera fratres; Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta mouere, Inque suas ferri pœnas, lacerandáque membra, Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum._ nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous auons, comment nous pourra elle esgaler à luy? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne; _quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt?_ pourquoy les priuons nous et d'ame, et de vie, et de discours?
y auons nous reconnu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n'auons aucun commerce auec eux que d'obeïssance? Dirons nous, que nous n'auons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'vsage d'vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'auons rien veu de semblable? et ses mouuements d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils? Si ce que nous n'auons pas veu, n'est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie. _Quæ sunt tantæ animi angustiæ?_ Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la lune vne terre celeste? y deuiner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire vn astre esclairant et lumineux? _Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium: nec tantùm necessitas errandi, sed errorum amor.
Corruptibile corpus aggrauat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem._ La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse.
Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l'vniuers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, auec les animaux de la pire condition des trois: et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions diuines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue?
Quand ie me iouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que ie ne fay d'elle? Nous nous entretenons de singerie reciproques. Si i'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux aduantages de l'homme de lors, la communication qu'il auoit auec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant, il sçauoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d'icelles: par où il acqueroit vne tres parfaicte intelligence et prudence; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuue à iuger l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que Nature leur a donné, elle a regardé seulement l'vsage des prognostications, qu'on en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deuiner à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison elles nous peuuent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n'est pas grand merueille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Appollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyuent vn chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouuements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous. Nous auons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, enuiron à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent: et nous elles. Au demeurant nous decouurons bien euidemment, qu'entre elles il y a vne pleine et entiere communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diuerses: _Et mutæ pecudes, et denique secla ferarum Dissimiles suerunt voces variásque ciuere Cùm metus aut dolor est, aut cùm iam gaudia gliscunt._ En certain abboyer du chien le cheual cognoist qu'il y a de la colere: de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouuemens discourent et traictent.
_Non alia longè ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ._ Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes? I'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçauoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.
_E'l silentio ancor suole Hauer prieghi e parole._ Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, iurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absoluons, iniurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resiouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons: et quoy non? d'vne variation et multiplication à l'enuy de la langue. De la teste nous conuions, renuoyons, aduoüons, desaduoüons, desmentons, bienueignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, brauons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouuement, qui ne parle, et vn langage intelligible sans discipline, et vn langage publique. Qui fait, voyant la varieté et vsage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost est iugé le propre de l'humaine nature. Ie laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing: et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes: et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux: et les nations que Pline dit n'auoir point d'autre langue.
Vn ambassadeur de la ville d'Abdere, apres auoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que ie rapporte à nos citoyens? que ie t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans iamais dire mot: voila pas vn taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux? est-il police reglée auec plus d'ordre, diuersifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouuons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?
_His quidam signis atque hæc exempla sequuti, Esse apibus partem diuinæ mentis, et haustus Æthereos dixere._ Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans iugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne figure quarrée, que de la ronde, d'vn angle obtus, que d'vn angle droit, sans en sçauoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans iuger que la dureté s'amollit en l'humectant?
Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duuet, sans preuoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couurent-ils du vent pluuieux, et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l'vn leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en vn endroit, et relasche en vn autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion?
Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouurages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces: pourquoy n'en estimons nous autant d'eux? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent tout ce que nous pouuons par nature et par art? En quoy sans y penser nous leur donnons vn tres-grand auantage sur nous, de faire que Nature par vne douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conseruation; et nous refuse quant et quant les moyens de pouuoir arriuer par aucune institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre diuine intelligence. Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller vne tres-iniuste marastre. Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé vniuersellement toutes ses creatures: et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conseruation de son estre. Car ces plaintes vulgaires que i'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleue tantost au dessus des nuës, et puis les rauale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couurir que de la despouïlle d'autruy: là où toutes les autres creatures, Nature les a reuestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre: les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter: là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.
_Tum porro puer, vt sæuis proiectus ab vndis Nauita, nudus humi iacet infans, indigus omni Vitali auxilio, cùm primùm in luminis oras Nexibus ex aluo matris natura profudit, Vagitúque locum lugubri complet, vt æquum est Cui tantùm in vita restet transire malorum.