At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque, Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est Almæ nutricis blanda atque infracta loquela; Nec varias quærunt vestes pro tempore cœli; Denique non armis opus est, non mœnibus altis Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum._ Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible, et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach, où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent.
Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.
_Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti._ Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice: _Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit; Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta; Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore, Conterimúsque boues et vires agricolarum;_ le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel.
Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs, les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.
_Cosi per entro loro schiera bruna Forse à spiar lor via, et lor fortuna._ Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant diuers des perdrix, selon la situation des lieux: _Variæque volucres Longè alias alio iaciunt in tempore voces, Et partim mutant cum tempestatibus vna Raucisonos cantus._ Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle.
En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines: et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.
_Indupedita suis fatalibus omnia vinclis._ Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est soubs le visage d'vne mesme nature: _Res quæque suo ritu procedit, et omnes Fœdere naturæ certo discrimina seruant._ Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà: il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne, sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust.
Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.
Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect?
Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance: et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis: par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours, qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.
Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses: Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps et l'ame à son seruice: _Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro Corpus, et intorto verbere terga seca._ C'estoit vne obligation veritable, et si il s'en trouuoit dix mille telle année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus fauorie de ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniuersaire ils tuoyent cinquante cheuaux montez de cinquante pages, qu'ils auoyent empalé par l'espine du dos iusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous seruent, le font à meilleur marché, et pour vn traictement moins curieux et moins fauorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux cheuaux, et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité? Il ne me semble point, que les plus abiects seruiteurs facent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en peine de le rachetter de seruitude: Ils sont fols, disoit-il, c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent les bestes, se doiuent dire plustost les seruir, qu'en estre seruis.
Et si elles ont cela de plus genereux, que iamais lyon ne s'asseruit à vn autre lyon, ny vn cheual à vn autre cheual par faute de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les tigres et les lyons à la chasse des hommes: et ont vn pareil exercice les vnes sur les autres: les chiens sur les lieures, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperuiers sur les merles et sur les allouettes: _Serpente ciconia pullos Nutrit, et inuenta per deuia rura lacerta, Et leporem aut capream famulæ Iouis et generosæ In saltu venantur aues._ Nous partons le fruict de nostre chasse auec noz chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauuages, partent iustement le butin par moitié: comme le long des palus Mæotides, si le pescheur ne laisse aux loups de bonne foy, vne part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous auons vne chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche iette de son col vn boyau long comme vne ligne, qu'elle estand au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut: à mesure qu'elle apperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire iusques à ce que ce petit poisson soit si prés d'elle, que d'vn sault elle puisse l'attraper. Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme: il ne nous faut point vne balaine, vn elephant, et vn crocodile, ny tels autres animaux, desquels vn seul est capable de deffaire vn grand nombre d'hommes: les poulx sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla: c'est le desieuner d'vn petit ver, que le cœur et la vie d'vn grand et triomphant Empereur. Pourquoy disons nous, que c'est à l'homme science et cognoissance bastie par art et par discours, de discerner les choses vtiles à son viure, et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre la force de la rubarbe et du polypode; et quand nous voyons les cheures de Candie, si elles ont receu vn coup de traict, aller entre vn million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux auecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maistres, tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit, les iauelots et les dardz qu'on leur a iettez au combat, et les arracher si dextrement, que nous ne le sçaurions faire auec si peu de douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de Nature, qu'elles le sçauent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'vne si certaine maistresse d'escole. Chrysippus, bien qu'en toutes autres choses autant desdaigneux iuge de la condition des animaux, que nul autre Philosophe, considerant les mouuements du chien, qui se rencontrant en vn carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit deuant luy, va essayant vn chemin apres l'autre, et apres s'estre asseuré des deux, et n'y auoir trouué la trace de ce qu'il cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint de confesser, qu'en ce chien là, vn tel discours se passe: I'ay suiuy iusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut necessairement qu'il passe par l'vn de ces trois chemins: ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il passe par cet autre: et que s'asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet vsage de propositions diuisées et conioinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de Trapezonce? Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler: et cette facilité, que nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont vn discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun est saoul, ce croy-ie, de voir tant de sortes de cingeries que les batteleurs apprennent à leurs chiens: les dances, où ils ne faillent vne seule cadence du son qu'ils oyent; plusieurs diuers mouuemens et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur parolle: mais ie remerque auec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se seruent les aueugles, et aux champs et aux villes: ie me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils euitent le choc des coches et des charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage: i'en ay veu le long d'vn fossé de ville, laisser vn sentier plain et vni, et en prendre vn pire, pour esloigner son maistre du fossé. Comment pouuoit-on auoir faict conceuoir à ce chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le seruir?
et comment auoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour vn aueugle? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination? Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit auoir veu à Rome d'vn chien, auec l'Empereur Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien seruoit à vn batteleur qui ioüoit vne fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y auoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu'il contrefist pour vn temps le mort, pour auoir mangé de certaine drogue: apres auoir auallé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il eust esté estourdy: finalement s'estendant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et trainer d'vn lieu à autre, ainsi que portoit le subject du ieu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fust reuenu d'vn profond sommeil, et leuant la teste regarda çà et là d'vne façon qui estonnoit tous les assistans. Les bœufs qui seruoyent aux iardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets attachez, comme il s'en voit plusieurs en Languedoc, on leur auoit ordonné d'en tirer par iour iusques à cent tours chacun, ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer vn tour dauantage, et ayans faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence auant que nous sçachions compter iusques à cent, et venons de descouurir des nations qui n'ont aucune cognoissance des nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus iugeoit et prouuoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises: comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation à faire la medecine: Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing: d'où il aduient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouuons iuger par là, qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et entre les libres mesme, il n'est pas vng et pareil; chacun en a pris selon sa capacité. Et sur la ialousie de leur apprentissage, ils se debattent à l'enuy, d'vne contention si courageuse, que par fois le vaincu y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus ieunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend compte auec grand soing: ils se taisent l'vn tantost, tantost l'autre: on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions du precepteur. I'ay veu, dit Arrius, autresfois vn elephant ayant à chacune cuisse vn cymbale pendu, et vn autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'esleuans et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit, et y auoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des elephans dressez à se mouuoir et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diuerses cadances tres-difficiles à apprendre.
Il s'en est veu, qui en leur priué rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle nous auons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle estoit en la boutique d'vn barbier à Rome, et faisoit merueilles de contrefaire auec la voix tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps deuant cette boutique: depuis cela et tout le lendemain, voyla cette pie pensiue, muette et melancholique; dequoy tout le monde estoit esmerueillé, et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie et estonnée; et qu'auec l'ouye, la voix se fust quant et quant esteinte. Mais on trouua en fin, que c'estoit vne estude profonde, et vne retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant sa voix, à representer le son de ces trompettes: de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises, leurs poses, et leurs nuances; ayant quicté par ce nouuel apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçauoit dire auparauant. Ie ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple d'vn chien, que ce mesme Plutarque dit auoir veu (car quant à l'ordre, ie sens bien que ie le trouble, mais ie n'en obserue non plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy estant dans vn nauire, ce chien estant en peine d'auoir l'huyle qui estoit dans le fond d'vne cruche, où il ne pouuoit arriuer de la langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des cailloux, et en mit dans cette cruche iusques à ce qu'il eust faict hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'vn esprit bien subtil? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des elephans, vn Roy de leur nation, Iuba; que quand par la finesse de ceux qui les chassent, l'vn d'entre eux se trouue pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouure lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si ie vouloy suiure par le menu ce que l'experience en a appris, ie gaignerois aisément ce que ie maintiens ordinairement, qu'il se trouue plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme.
Le gouuerneur d'vn elephant en vne maison priuée de Syrie, desroboit à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy auoit ordonnée: vn iour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans sa mangeoire la iuste mesure d'orge, qu'il luy auoit prescrite, pour sa nourriture: l'elephant regardant de mauuais œil ce gouuerneur, separa auec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et vn autre, ayant vn gouuerneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers: mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Leuant, l'vne des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en vne battaille ordonnée (cela est aisé à iuger à ceux qui cognoissent les histoires anciennes) _Si quidem Tyrio seruire solebant Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso, Horum maiores, et dorso ferre cohortes, Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrim._ Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'vne battaille; là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit aduenu, qu'ils se reiectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous reiectons les vns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d'vn mouuement simple, mais de plusieurs diuerses parties au combat: comme faisoient aux chiens les Espagnols à la nouuelle conqueste des Indes; ausquels ils payoient solde, et faisoient partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse et de iugement à poursuiure et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires: et sans cela ie ne me fusse pas amusé à ce long registre. Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui viuent parmy nous, il y a dequoy y trouuer des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. C'est vne mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment iugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l'aduenir et tout le passé. I'ay veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauuages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées; nostre port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous aduient ainsin au iugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions, qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison nous pouuons tirer quelque coniecture: mais de ce qu'elles ont particulier, que sçauons nous que c'est? Les cheuaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux, qui viuent auec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy quand il l'appelloit: et le font aussi les anguilles, qui se trouuent en la fontaine d'Arethuse: et i'ay veu des gardoirs assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traictent.
_Nomen habent, et ad magistri Vocem quisque sui venit citatus._ Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur trompe, comme des bras; et tenans les yeux fichez vers le soleil leuant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines heures du iour; de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouuons pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouuons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres: Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le corps d'vn fourmis mort, vers vne autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuant, comme pour parler à eux, et apres auoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en retournerent, pour consulter, pensez, auec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation.
En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers vn ver de leur taniere comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes y donna: tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'auoir pratique et communication mutuelle; de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans; et nous meslons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriuer par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouuons conceuoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille nauale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que les Latins nomment _remora_, à cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur Caligula vogant auec vne grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme poisson; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy vn si petit animal pouuoit forcer et la mer et les vents, et la violence de tous ses auirons, pour estre seulement attaché par le bec à sa galere, car c'est vn poisson à coquille, et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy estant apporté dans le batteau, il n'auoit plus cette force, qu'il auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquit iadis reputation de bon mathematicien, pour auoir appris la condition de l'herisson. Il a sa taniere ouuerte à diuers endroits et à diuers vents; et preuoyant le vent aduenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là; ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines predictions du vent, qui auoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu, où il est assis: mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint, et attrapper ce qu'il cherche. Au cameleon c'est changement de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous auons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage: mais c'est par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la iaunisse de nous faire iaunir, mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte; comme il est vraysemblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent iusques à nous.
De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux.
Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre, d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent,