que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur: ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement.
Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon: car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple: _Tenez chaults les pieds et la teste, Au demeurant viuez en beste._ La generation est la principale des actions naturelles: nous auons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela: toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle: _More ferarum, Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt, Pectoribus positis, sublatis semina lumbis._ Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.
_Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat, Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet, Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Eijcit enim sulci recta regione viáque Vomerem, atque locis auertit seminis ictum._ Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes.
Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort: et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre.
Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité, fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons aux appetits amoureux: _Neque illa Magno prognatum deposcit consule cunnum._ Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre.
Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné: car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë, que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins.
Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté; mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire; _Nec habetur turpe iuuencæ Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux; Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius Semine concepta est, ex illo concipit ales._ De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice; car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers, si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas.
_Quando leoni Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam Expirauit aper maioris dentibus apri?_ Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires: _Sæpe duobus Regibus incessit magno discordia motu; Continuóque animos vulgi et trepidantia bello Corda licet longé præsciscere._ Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers, qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste de sons et de cris: _Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes Icti reiectant voces ad sidera mundi._ cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.
_Paridis propter narratur amorem Græcia Barbariæ diro collisa duello._ Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir, vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le seruice de ses entreprinses: _Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam Fuluia constituit, se quoque vti futuam.
Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret Pædicem, faciam? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita Charior est ipsa mentula? signa canant._ I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre: _Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus, Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis, Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ, Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis, Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:_ ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne formilliere esmeuë et eschaufée, _It nigrum campis agmen:_ vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux, le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe, vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes, qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus: _Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta Pulueris exigui iactu compressa quiescent._ Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune, qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule.
Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant.
Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë: s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.
Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable, attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues, qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre: c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans.
Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit: à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.
_Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora._ Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne: cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes, et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s'entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a aualé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne: et si d'auenture il y en a vn, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents: ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'vn de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant vne espine qu'ils ont dentelee comme vne scie, à tout laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices, que nous tirons l'vn de l'autre, pour le seruice de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant d'elle vn petit poisson semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide: la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la nauire: et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge: mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suyure sans cesse: et si de fortune elle l'escarte, elle va errant çà et là, et souuent se froissant contre les rochers, comme vn vaisseau qui n'a point de gouuernail. Ce que Plutarque tesmoigne auoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a vne pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal: et si l'ichneumon son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esueillant, et l'aduertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez: et s'il veut fermer la bouche, il l'aduertit premierement d'en sortir en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin auec le pinnothere, qui est vn petit animal de la sorte d'vn cancre, luy seruant d'huissier et de portier assis à l'ouuerture de cette coquille, qu'il tient continuellement entrebaaillee et ouuerte, iusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair viue, et la contraint de fermer sa coquille: lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort. En la maniere de viure des tuns, on y remarque vne singuliere science des trois parties de la mathematique.
au lieu où le solstice d'hyuer les surprend, et n'en bougent iusques à l'equinoxe ensuyuant: voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la geometrie et arithmetique, ils font tousiours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent vn corps de bataillon, solide, clos, et enuironné tout à l'entour, à six faces toutes esgalles: puis nagent en cette ordonnance carree, autant large derriere que deuant, de façon que qui en void et compte vn rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur. Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent, qu'en ce faict du grand chien, qui fut enuoyé des Indes au Roy Alexandre: on luy presenta premierement vn cerf pour le combattre, et puis vn sanglier, et puis vn ours, il n'en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place: mais quand il veid vn lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat auecques luy. Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'vn elephant, lequel ayant tué son gouuerneur par impetuosité de cholere, en print vn dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite d'vn tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé vn cheureau, il souffrit deux iours la faim auant que de le vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au cheureau, son familier et son hoste. Et quant aux droicts de la familiarité et conuenance, qui se dresse par la conuersation, il nous aduient ordinairement d'appriuoiser des chats, des chiens, et des lieures ensemble. Mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a iamais Nature tant honoré les couches, la naissance, et l'enfantement? car les poëtes disent bien qu'vne seule isle de Delos, estant au parauant vagante, fut affermie pour le seruice de l'enfantement de Latone: mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est iustement enuiron le solstice, le plus court iour de l'an: et par son priuilege nous auons sept iours et sept nuicts, au fin cœur de l'hyuer, que nous pouuons nauiguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre: l'assistent toute leur vie sans iamais l'abandonner: s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le seruent iusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores peu atteindre à la cognoissance de cette merueilleuse fabrique, dequoy l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deuiner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conioinct et lie ensemble, les entrelassant les vnes de long, les autres de trauers, et adioustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme vn vaisseau rond prest à voguer: puis quand elle a paracheué de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer: et au contraire ce qui est bien ioinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concauité du dedans: car elle est composée et proportionnée, de maniere qu'elle ne peut receuoir ny admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il ny peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla vne description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu: toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encore suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouuons imiter ny comprendre? Pour suyure encore vn peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le priuilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles, et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance, à desuestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle: de maniere que Rome et Paris, que i'ay en l'ame, Paris que i'imagine, ie l'imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois: ce mesme priuilege, dis-ie, semble estre bien euidemment aux bestes. Car vn cheual accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame vn son de tabourin sans bruict, vne armée sans armes et sans corps.
_Quippe videbis equos fortes, cùm membra iacebunt In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe, Et quasi de palma summas contendere vires._ Ce lieure qu'vn leurier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les iarrets, et representer parfaictement les mouuemens de sa course: c'est vn lieure sans poil et sans os.
_Venantúmque canes in molli sæpe quiete, Iactant crura tamen subitò, vocésque repente Mittunt, et crebras reducunt naribus auras, Vt vestigia si teneant inuenta ferarum: Experge factique, sequuntur inania sæpe Ceruorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant; Donec discussis redeant erroribus ad se._ Les chiens de garde, que nous voyons souuent gronder en songeant, et puis iapper tout à faict, et s'esueiller en sursaut, comme s'ils apperceuoient quelque estranger arriuer; cet estranger que leur ame void, c'est vn homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre: _Consueta domi catulorum blanda propago Degere, sæpe leuem ex oculis volucrémque soporem Discutere, et corpus de terra corripere instant, Proinde quasi ignotas facies atque ora tuantur._ Quant à la beauté du corps, auant passer outre, il me faudroit sçauoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray-semblable que nous ne sçauons guere, que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s'il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.
_Turpis Romano Belgicus ore color._ Les Indes la peignent noire et basannée, aux leures grosses et enflées, au nez plat et large: et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre iusques à la bouche, comme aussi la balieure, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents iusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuuent par artifice. Et vn homme d'auiourdhuy, dit auoir veu en vne nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants ioyaux, qu'à touts coups il passoit son bras vestu au trauers d'vn trou d'oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents auec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches: ailleurs ils les teignent de couleur rouge.
Non seulement en Basque les femmes se trouuent plus belles la teste rase: mais assez ailleurs: et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art: et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouuoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massiue: les Espagnols vuidée et estrillée: et entre nous, l'vn la fait blanche, l'autre brune: l'vn molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse: qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée: et ne peuuent aualer vn Dieu en forme de boule. Mais quoy qu'il en soit, Nature ne nous a non plus priuilegiez en cela qu'au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous iugeons bien, nous trouuerons que s'il est quelques animaux moins fauorisez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus. _A multis animalibus decore vincimur_: voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre: en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez: et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogatiue que les poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine, _Pronáque cùm spectent animalia cætera terram, Os homini sublime dedit, cœlúmque videre Iussit, et erectos ad sydera tollere vultus._ elle est vrayement poëtique: car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renuersée tout à faict vers le ciel: et l'encoleure des chameaux, et des austruches, ie la trouue encore plus releuée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont deuant, et ne regardent vis à vis, comme nous: et ne descouurent en leur iuste posture autant du ciel et de la terre que l'homme? Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuuent seruir à mille sortes de bestes?
Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abiectes de toute la bande: car pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots: _Simia quàm similis, turpissima bestia, nobis!_ pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand i'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble auoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subiection naturelle, et ses imperfections, ie trouue que nous auons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couurir. Nous auons esté excusables d'emprunter ceux que Nature auoit fauorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille,