foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous n'auons garde d'estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions estre selon nous. L'humaine sagesse, n'arriua iamais aux deuoirs qu'elle s'estoit elle mesme prescript. Et si elle y estoit arriuee, elle s'en prescriroit d'autres au delà, où elle aspirast tousiours et pretendist. Tant nostre estat est ennemy de consistance.
L'homme s'ordonne à soy mesme, d'estre necessairement en faute.
Il n'est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d'vn autre estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu'il s'attend que personne ne face? Luy est-il iniuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouuoir pas, nous condamnent de ce que nous ne pouuons pas. Au pis aller, cette difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions d'vne façon, les discours de l'autre; soit loisible à ceux, qui disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent eux mesmes, comme ie fais, Il faut que i'aille de la plume comme des pieds. La vie commune, doibt auoir conference aux autres vies.
La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au seruice commun; il se pourroit dire, que c'estoit vne iustice, sinon iniuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui ne desconuiennent de celles, qui courent, à peine de la largeur d'vn poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon aage, et inassociable. Ie ne sçay pas, si ie me trouue desgouté sans raison, du monde, que ie hante; mais ie sçay bien, que ce seroit sans raison, si ie me plaignoy, qu'il fust desgouté de moy, puis que ie le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est vne vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s'appliquer et ioindre à l'humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent iusques à cette heure à quelqu'vn de nos Roys, de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur.
Les affaires d'estat ont des preceptes plus hardis.
_Exeat aula, Qui vult esse pius._ I'ay autresfois essayé d'employer au seruice des maniemens publiques, les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu'il recule, ou qu'il auance, voire qu'il quitte le droict chemin, selon ce qu'il rencontre. Qu'il viue non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle, qu'il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son philosophe chef d'vne police, il n'entend pas le dire d'vne police corrompue, comme celle d'Athenes: et encore bien moins, comme la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin.
Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à soy. Ie sens que si i'auois à me dresser tout à fait à telles occupations, il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage.
Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie, auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie me suis essayé en cette vacation; ie m'en suis d'autant degousté. Ie me sens fumer en l'ame par fois, aucunes tentations vers l'ambition: mais ie me bande et obstine au contraire: _At tu, Catulle, obstinatus obdura._ On ne m'y appelle gueres, et ie m'y conuie aussi peu. La liberté et l'oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes, mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance d'vne vie particuliere, quelque suffisance à l'vsage public, c'est mal conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres: et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué, qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l'auanture, est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l'vn, de ne pouuoir point l'autre, qu'autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens matiere de rire à ses despens, pour n'auoir onques sçeu computer les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la veneration, en quoy i'ay les perfections de ce personnage, merite, que sa fortune fournisse à l'excuse de mes principales imperfections, vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à menues pieces. La mienne n'a point de latitude, et si est chetifue en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement: Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine, pour en faire vn mauvais general d'armee. Qui se vante, en vn temps malade, comme cestuy-cy, d'employer au seruice du monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'iniustice toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l'institution des Princes) ou s'il la cognoist, il se vante à tort: et quoy qu'il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l'accuse. Ie croirois volontiers Seneca de l'experience qu'il en fit en pareille occasion, pourueu qu'il m'en voulust parler à cœur ouuert. La plus honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c'est recognoistre librement sa faute, et celle d'autruy: appuyer et retarder de sa puissance, l'inclination vers le mal: suyure enuis cette pente, mieux esperer et mieux desirer. I'apperçois en ces desmembremens de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs, auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce encore le membre d'vn corps vermoulu et vereux. Mais d'vn tel corps, le membre moins malade s'appelle sain: et à bon droit, d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison. L'innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I'aymerois bien à voir en Xenophon, vne telle loüange d'Agesilaus. Estant prié par vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l'octroya: luy donnant passage à trauers le Peloponnese: et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy: mais l'accueillit courtoisement, suyuant l'obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se fera conte de la franchise, et magnanimité d'vne telle action. Ces babouyns capettes s'en fussent moquez. Si peu retire l'innocence Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d'auoir des hommes vertueux: mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement au dessus de son siecle: ou qu'il torde, et émousse ses regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous. Qu'y gaigneroit-il?
_Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ._ On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l'aduanture y a il plus de recommendation d'obeyr aux mauuais, qu'aux bons. Autant que l'image des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque coin, m'y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire, et empescher entr'elles, et produire deux parts, de chois doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d'eschapper, et me desrober à cette tempeste. Nature m'y pourra prester ce pendant la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius, ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs, qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le vent. Ce que i'estime loisible, quand la raison ne guide plus.
Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m'esgare: mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se suyuent: mais par fois c'est de loing: et se regardent, mais d'vne veuë oblique. I'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party d'vne fantastique bigarrure: le deuant à l'amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler.
Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousiours la matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque: comme ces autres l'Andrie, l'Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero, Torquatus. I'ayme l'alleure poëtique, à sauts et à gambades. C'est vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C'est l'indiligent lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s'en trouuera tousiours en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d'estre bastant, quoy qu'il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement: mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes.
Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise: disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche: comme la gargouïlle d'vne fontaine, sans le ruminer et poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire substance, et d'vn cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C'est l'originel langage des Dieux. I'entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend: sans l'entrelasser de parolles, de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme.
Qui est celuy, qui n'ayme mieux n'estre pas leu, que de l'estre en dormant ou en fuyant? _Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit._ Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les regarder: et les parcourir, les saisir, i'auroy tort de me faire du tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l'attention du lecteur par le poix: _manco male_, s'il aduient que ie l'arreste par mon embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s'y estre amusé. C'est mon: mais il s'y sera tousiours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdain: qui m'en estimeront mieux de ce qu'ils ne sçauront ce que ie dis: ils conclurront la profondeur de mon sens, par l'obscurité. Laquelle à parler en bon escient, ie hay bien fort: et l'euiterois, si ie me sçauois euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l'affecter. Vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy i'vsoy au commencement, m'a semblé rompre l'attention auant qu'elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s'y coucher pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs: qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu'autre chose faisant. Ioint, qu'à l'aduenture ay-ie quelque obligation particuliere, à ne dire qu'à demy, à dire confusement, à dire discordamment.
Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode.
Au rebours: ie m'employe à faire valoir la vanité mesme, et l'asnerie, si elle m'apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I'ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre: ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande, et si puissante, que ie ne l'admire et reuere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or i'ay esté nourry des mon enfance, auec ceux icy. I'ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps auant que ie l'ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la Seine. J'ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que ie n'ay d'aucuns hommes des nostres. Ils sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu'eux: et s'est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas d'embrasser et practiquer la memoire, l'amitié et societé, d'vne parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s'aydent plus, ils en requierent ce me semble d'autant plus mon ayde. La gratitude est là, iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné, où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement soubs le cheuet du lict, de l'argent qu'il luy donnoit. Et en le luy celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux qui ont merité de moy, de l'amitié et de la recognoissance, ne l'ont iamais perdue pour n'y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n'y a plus de moyen qu'ils le sçachent. Or i'ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie.
Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis si embabouyné, que l'estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et florissante, car ie n'en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m'interesse et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent, l'assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes iusques aux Antipodes, que ie ne m'y amuse. Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu'ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? _Tanta vis admonitionis inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus._ Il me plaist de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles. _Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo._ Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i'en admire les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser, promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels i'ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis cette mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne.
Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François, chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.
Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. _Vt palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ._ Quelqu'vn se blasmeroit, et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'vn si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes.
Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment vn homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée.
Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunée?
_Quanto quisque sibi plura negauerit, A Diis plura feret: nil cupientium Nudus castra peto: multa petentibus, Desunt multa._ Si elle continue, elle me r'enuoyera tres-content et satisfaict, _Nihil supra Deos lacesso._ Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n'y seray plus.
Les choses presentes m'embesongnent assez, Aussi n'ay-ie point cette forte liaison, qu'on dit attacher les hommes à l'aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur.
Et en doibs desirer à l'auanture d'autant moins, s'ils sont si desirables.
Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme.
Ie me contente d'estre en prise de la Fortune, par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa iurisdiction sur moy. Et n'ay iamais estimé qu'estre sans enfans, fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à cette heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons. _Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina._ Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i'y entray: sinon vn peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si la Fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle m'a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l'osois confesser, ne trouuerois l'auarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faueurs vaines, ie n'en ay point qui plaise tant à cette niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'vne bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en diuers stile, plus ou moins fauorable: et qu'auant que i'en eusse veu, i'eusse esté bien aise, qu'on m'en eust montré vn formulaire: ie veux, pour satisfaire à quelqu'vn, s'il s'en trouue malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme.
_Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit._ _CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij._ N'estant bourgeois d'aucune ville, ie suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay, pleins d'inanité et de fadaise. De m'en deffaire, ie ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte: encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C'est vn obiect plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité.
Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est vn mouuement penible: la mer se brouille et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'vn tel: au testament de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé, ou deuant, ou derriere vous. C'estoit vn commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C'est tousiours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses trauaux et desirs. Il n'en est vne seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.
CHAPITRE X.
_De mesnager sa volonté._ AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourueu qu'elles ne nous possedent. I'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce priuilege d'insensibilité, qui est naturellement bien auancé en moy. I'espouse, et me passionne par consequent, de peu de choses. I'ay la veuë clere: mais ie l'attache à peu d'obiects: le sens delicat et mol: mais l'apprehension et l'application, ie l'ay dure et sourde. Ie m'engage difficilement. Autant que ie puis ie m'employe tout à moy. Et en ce subiect mesme, ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est vn subiect, que ie possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la Fortune a plus de droict que ie n'ay. De maniere, que iusques à la santé, que i'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que i'en trouue les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles là certes m'oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se faut prester à autruy, et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté se trouuoit aysée à s'hypothequer et à s'appliquer, ie n'y durerois pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage, _Fugax rerum, securâque in otia natus._ Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage à mon aduersaire; l'issue qui rendroit honteuse ma chaulde poursuitte, me rongeroit à l'aduanture bien cruellement. Si ie mordois à mesme, comme font les autres; mon ame n'auroit iamais la force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé au maniement d'affaires estrangeres, i'ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m'en charger, non de les incorporer: de m'en soigner, ouy; de m'en passionner, nullement: i'y regarde, mais ie ne les couue point. I'ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique que i'ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d'vne presse estrangere. Et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier d'autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de combien d'offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t'esloigne pas. Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s'asseruissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas.
Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l'hypotequer qu'aux occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes; à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s'ingerent indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie, quand ils sont sans agitation tumultuaire. _In negotiis sunt, negotij causa._ Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n'est pas, qu'ils vueillent aller, tant, comme c'est, qu'ils ne se peuuent tenir. Ne plus ne moins, qu'vne pierre esbranlée en sa cheute, qui ne s'arreste iusqu'à tant qu'elle se couche. L'occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité.
Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau.
Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n'est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l'auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement ce que ie desire, et desire peu: m'occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l'enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.
_Incedis per ignes Subpositos cineri doloso._ Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France; et encore plus esloigné d'vn tel pensement. Ie m'en excusay. Mais on m'apprint que i'auois tort; le commandement du Roy s'y interposant aussi. C'est vne charge, qui doit sembler d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que l'honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le fut à moy; et ne l'auoit esté que deux fois auparauant: quelques années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de France. Glorieux de si noble assistance.
_Vterque bonus pacis bellique minister._ La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu'elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi, sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu'ils fussent informez et instruicts de ce qu'ils auoyent à attendre de mon seruice.
Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant d'impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il l'auoit en gouuernement, en ce lieu mesme auquel ils m'auoyent appellé. Il me souuenoit, de l'auoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l'auoit attaché long temps auant; et son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d'vne grande bonté de nature. Il ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie louë en autruy, ie n'ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans excuse. Il auoit ouy dire, qu'il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.
La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l'vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n'y tinsions que trop, et d'vne attache trop naturelle; et n'ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n'est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions.
Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender. _Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent._ Quand ils nous ordonnent, d'aymer auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils representent l'art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I'estime qu'au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au peuple; et d'autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable qu'en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l'amitié que chacun se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles choses, d'vne affection principalle et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole. Mais vne amitié salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur.
Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doit, trouue dans son rolle, qu'il doit appliquer à soy, l'vsage des autres hommes, et du monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. _Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse._ La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y