acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.
Ie ne veux pas, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing: _Non ipse pro charis amicis Aut patria timidus perire._ Mais c'est par emprunt et accidentalement; l'esprit se tenant tousiours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement, luy couste si peu, qu'en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec discretion. Car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, iustement selon qu'elles sont: l'esprit les estend et les appesantit souuent à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble.
On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention de volonté. L'vn va bien sans l'autre. Car combien de gens se hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger, qu'il n'oseroit auoir regardé, est plus passionné de l'yssue de cette guerre, et en a l'ame plus trauaillée, que n'a le soldat qui y employe son sang et sa vie. I'ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'vne ongle, et me donner à autruy sans m'oster à moy. Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. Nous remplit d'impatience enuers les euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d'aigreur et de soupçon enuers ceux, auec qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts.
_Malè cuncta ministrat Impetus._ Celuy qui n'y employe que son iugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d'imprudence et d'iniustice. L'impetuosité de son desir l'emporte.
Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu'elle en soit d'autant mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation, _festinatio tarda est_. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s'entraue et s'arreste.
_Ipsa se velocitas implicat._ Pour exemple. Selon ce que i'en vois par vsage ordinaire, l'auarice n'a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'vn' image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne trop passionnée attention et affection aux affaires d'vn Prince, son maistre. Lequel maistre, s'est ainsi peinct soy-mesmes à moy: Qu'il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu'à ceux qui n'ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance: aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce qu'il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peut ensuiure. De vray, ie l'ay veu à mesme, maintenant vne grande nonchalance et liberté d'actions et de visage, au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu'en vne bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires, et son deuil que son triomphe. Considerez, qu'aux actions mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d'vn desir impetueux, iette incontinent l'esprit et les membres, à l'indiscretion, et au desordre. On s'esblouit, on s'embarasse soy mesme. Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d'autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons au demeurant, la prise et la serre de l'ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte, de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie.
Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l'ame, impossible.
_Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset, Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro, Diuitias vllas animum m'i explere potesse?_ Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour, Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons, en esté aux cloistres des Eglises. _Sufficit ad id natura, quod poscit._ Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s'il vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit exprimer mieux que par cette consideration: Que c'est si peu, qu'il eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature, l'vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque excuse. L'accoustumance est vne seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu'il me manque.
Et i'aymerois presque esgalement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit et retranchoit bien loing de l'estat auquel ie l'ay vescue si long temps. Ie ne suis plus en termes d'vn grand changement, ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme vers l'augmentation: il n'est plus temps de deuenir autre. Et comme ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette heure entre mains, qu'elle ne seroit venuë en temps que i'en peusse iouyr, _Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?_ Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien entendu à viure, lors qu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vay, resigneroy facilement à quelqu'vn, qui vinst, ce que i'apprends de prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie n'ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la science, à qui n'a plus de teste? C'est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d'vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne puis plus aller. De tant de membres, qu'a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d'vn excellent dessus, au chantre qui a les poulmons pourris! Et d'eloquence à l'eremite relegué aux deserts d'Arabie. Il ne faut point d'art, à la cheute. La fin se trouue de soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l'authorizer et d'y conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d'exemple. Que l'eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m'ont prins si bas, que ie ne m'en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d'estre vn peu heretique par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me retrouuer par boutades, c'est pour me donner regret plustost que possession de soy. Ie n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse.
Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d'estat de ces grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent qu'aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l'entrée on vise à l'issue. Somme: me voicy apres d'acheuer cet homme, non d'en refaire vn autre. Par long vsage, cette forme m'est passée en substance, et fortune en nature.
Ie dis donc, que chacun d'entre nous foiblets, est excusable d'estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi au delà de ces limites, ce n'est plus que confusion. C'est la plus large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez. La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite, des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous, par vn brief contour. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion, s'entend voisine reflexion et essentielle, comme sont celles des auaricieux, des ambitieux, et tant d'autres, qui courent de pointe, desquels la course les emporte tousiours deuant eux, ce sont actions erronées et maladiues. La plus part de noz vacations sont farcesques. _Mundus vniuersus exercet histrioniam._ Il faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d'vn personnage emprunté. Du masque et de l'apparence, il n'en faut pas faire vne essence réelle, ny de l'estranger le propre. Nous ne sçauons pas distinguer la peau de la chemise. C'est assés de s'enfariner le visage, sans s'enfariner la poictrine. I'en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouuelles figures, et de nouueaux estres, qu'ils entreprennent de charges: et qui se prelatent iusques au foye et aux intestins: et entrainent leur office iusques en leur garderobe. Ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades, qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur mule. _Tantum se fortunæ permittunt, etiam vt naturam dediscant._ Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne, ont tousiours esté deux, d'vne separation bien claire. Pour estre aduocat ou financier, il n'en faut pas mescognoistre la fourbe, qu'il y a en telles vacations. Vn honneste homme n'est pas comtable du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser l'exercice. C'est l'vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure du monde, et s'en preualoir, tel qu'on le trouue. Mais le iugement d'vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à soy-mesmes. Ie ne sçay pas m'engager si profondement, et si entier.
Quand ma volonté me donne à vn party, ce n'est pas d'vne si violente obligation, que mon entendement s'en infecte. Aux presens brouillis de cet estat, mon interest ne m'a faict mescognoistre, ny les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que i'ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy ie n'excuse pas seulement la plus part des choses, qui sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en equanimité, et pure indifference. _Neque extra necessitates belli, præcipuum odium gero._ Dequoy ie me gratifie, d'autant que ie voy communément faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu'elle leur part d'ailleurs, et de cause particuliere. Tout ainsi comme, à qui estant guary de son vlcere, la fiebure demeure encore, montre qu'elle auoit vn autre principe plus caché. C'est qu'ils n'en ont point à la cause, en commun: et entant qu'elle blesse l'interest de touts, et de l'estat. Mais luy en veulent, seulement en ce, qu'elle leur masche en priué. Voyla pourquoy, ils s'en picquent de passion particuliere, et au delà de la iustice, et de la raison publique.
_Non tam omnia vniuersi, quàm ea, quæ ad quemque pertinerent, singuli carpebant._ Ie veux que l'aduantage soit pour nous: mais ie ne forcene point, s'il ne l'est. Ie me prens fermement au plus sain des partis. Mais ie n'affecte pas qu'on me remarque specialement, ennemy des autres, et outre la raison generalle. I'accuse merueilleusement cette vitieuse forme d'opiner: Il est de la Ligue: car il admire la grace de Monsieur de Guyse. L'actiueté du Roy de Nauarre l'estonne: il est Huguenot. Il trouue cecy à dire aux mœurs du Roy: il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat mesme, qu'il eust raison, de condamner vn liure, pour auoir logé entre les meilleurs poëtes de ce siecle, vn heretique. N'oserions nous dire d'vn voleur, qu'il a belle greue? Faut-il, si elle est putain, qu'elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, reuoqua-on le superbe tiltre de Capitolinus, qu'on auoit auparauant donné à Marcus Manlius, comme conseruateur de la religion et liberté publique?
Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts d'armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu'il affecta depuis la Royauté, au preiudice des loix de son pays? S'ils ont prins en haine vn aduocat, l'endemain il leur deuient ineloquent.
I'ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables fautes. Pour moy, ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou euenements sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party soit aueugle ou hebeté: que nostre persuasion et iugement, serue non à la verité, mais au proiect de nostre desir. Ie faudroy plustost vers l'autre extremité: tant ie crains, que mon desir me suborne.
Ioint, que ie me deffie vn peu tendrement, des choses que ie souhaitte.
I'ay veu de mon temps, merueilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l'esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Ie ne m'estonne plus de ceux, que les singeries d'Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n'a plus d'autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause. I'auoy remarqué souuerainement cela, au premier de noz partis fiebureux. Cet autre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte.
Par où ie m'aduise, que c'est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s'entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n'est pas du corps, si on s'en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais certes on faict tort aux partis iustes, quand on les veut secourir de fourbes. I'y ay tousiours contredict. Ce moyen ne porte qu'enuers les testes malades. Enuers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser les accidents contraires. Le ciel n'a point veu vn si poisant desaccord, que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour l'aduenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames, vne grande moderation de l'vn enuers l'autre. C'estoit vne ialousie d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs plus aigres exploicts, ie descouure quelque demeurant de respect, et de bien-vueillance. Et iuge ainsi; que s'il leur eust esté possible, chacun d'eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son compagnon, plustost qu'auec sa ruyne. Combien autrement il en va de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter si esperduement apres nos affections, et interestz. Comme estant ieune, ie m'opposois au progrez de l'amour, que ie sentoy trop auancer sur moy; et m'estudiois qu'il ne me fust si aggreable, qu'il vinst à me forcer en fin, et captiuer du tout à sa mercy. I'en vse de mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend auec trop d'appetit. Ie me panche à l'opposite de son inclination, comme ie la voy se plonger, et enyurer de son vin. Ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l'en puisse plus r'auoir, sans perte sanglante.
Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy, iouissent de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C'est vne ladrerie spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n'est pas raison de la nommer sagesse: ce que nous faisons souuent. Et de cette maniere se moqua quelqu'vn anciennement de Diogenes, qui alloit embrassant en plein hyuer tout nud, vne image de neige pour l'essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette desmarche: As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond Diogenes. Or suiuit l'autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et d'exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement sçauoir la souffrance. Mais les ames qui auront à voir les euenemens contraires, et les iniures de la Fortune, en leur profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur aigreur naturelle, et leur charge, qu'elles emploient leur art, à se garder d'en enfiler les causes, et en destournent les aduenues. Que fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle qu'on lui auoit presentée: mais parce qu'elle estoit singulierement fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s'oster de bonne heure vne si aisée matiere de courroux contre ses seruiteurs. Pareillement, i'ay volontiers euité de n'auoir mes affaires confus: et n'ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et ceux à qui i'ay à me ioindre d'vne estroitte amitié: d'où naissent ordinairement matieres d'alienation et dissociation. I'aymois autresfois les ieux hazardeux des cartes et detz; ie m'en suis deffaict, il y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que ie fisse en ma perte, ie ne laissois pas d'en auoir au dedans de la picqueure. Vn homme d'honneur, qui doit sentir vn desmenti, et vne offence iusques au cœur, qui n'est pour prendre vne mauuaise excuse en payement et consolation, qu'il euite le progrez des altercations contentieuses. Ie fuis les complexions tristes, et les hommes hargneux, comme les empestez. Et aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m'y mesle, si le deuoir ne m'y force. _Melius non incipient, quàm desinent_. La plus seure façon est donc, se preparer auant les occasions. Ie sçay bien, qu'aucuns sages ont pris autre voye; et n'ont pas crainct de se harper et engager iusques au vif, à plusieurs obiects. Ces gens là s'asseurent de leur force, soubs laquelle ils se mettent à couuert en toute sorte de succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la patience: _Velut rupes vastum quæ prodit in æquor, Obuia ventorum furiis, expostâque ponto Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque, Ipsa immota manens._ N'attaquons pas ces exemples; nous n'y arriuerions point. Ils s'obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz ames communes, il y a trop d'effort, et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres petis, il faut fuyr l'orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment, non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions parer. Zenon voyant approcher Chremonidez ieune homme qu'il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leua soudain. Et Cleanthes, luy en demandant la raison: I'entendz, dit-il, que les medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l'emotion à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire.
Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme d'vne poison puissante qui s'eslance et frappe de loing. Et son bon disciple feignant ou recitant; mais, à mon aduis, recitant plustost que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant de ses forces à porter les attraicts de la diuine beauté de cette illustre Panthée sa captiue, et en commettant la visite et garde à vn autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de mesme, _ne nos inducas in tentationem_. Nous ne prions pas que nostre raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence, mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée: que nous ne soyons conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre Seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement deliurée du commerce du mal. Ceux qui disent auoir raison de leur passion vindicatiue, ou de quelqu'autre espece de passion penible: disent souuent vray: comme les choses sont, mais non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes de leur erreur sont nourries et auancées par eux mesmes. Mais reculez plus arriere, r'appelez ces causes à leur principe: là, vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour estre plus vieille: et que d'vn iniuste commencement la suitte soit iuste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s'en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse. Pauure vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires desseins!
_In tam diuersa, magister, Ventus et vnda trahunt._ Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l'inconstance de leur volonté. Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d'vne propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s'altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son merite. Vn quart d'once de patience, prouuoit à tels inconuenients.
Ie me trouue bien de cette recepte; me racheptant des commencemens, au meilleur compte que ie puis. Et me sens auoir eschappé par son moyen beaucoup de trauail et de difficultez. Auec bien peu d'effort, i'arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne le subject, qui me commence à poiser, et auant qu'il m'emporte.
Qui n'arreste le partir, n'a garde d'arrester la course. Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin.
Ny n'en soustiendra la cheute, qui n'en a peu soustenir l'esbranslement.
_Etenim ipsæ se impellunt, vbi semel à ratione discessum est: ipsáque sibi imbecillitas indulget, in altùmque prouehitur imprudens, nec reperit locum consistendi._ Ie sens à temps, les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, auant-coureurs de la tempeste: _Ceu flamina prima Cùm deprensa fremunt syluis, et cæca volutant Murmura, venturos nautis prodentia ventos._ A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice, pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn siecle d'ennuys, et d'ordes et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n'est la gehenne et le feu? _Conuenit à litibus quantum licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse: Est enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo iure decedere, sed interdum etiam fructuosum._ Si nous estions bien sages, nous nous deurions resiouir et venter, ainsi que i'ouy vn iour bien naïuement, vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou autre chose d'importune garde. Les faueurs mesmes, que la Fortune pouuoit m'auoir donné, parentez, et accointances, enuers ceux, qui ont souueraine authorité en ces choses là: i'ay beaucoup faict selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice d'autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes droicts. En fin i'ay tant fait par mes iournées, à la bonne heure le puisse-ie dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n'ont pas laissé de se conuier plusieurs fois à mon seruice, par bien iuste tiltre, s'il m'eust pleu d'y entendre. Et vierge de querelles. I'ay sans offence de poix, passiue ou actiue, escoulé tantost vne longue vie: et sans auoir ouy pis que mon nom. Rare grace du ciel. Noz plus grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle d'vne charretée de peaux de mouton! Et l'engraueure d'vn cachet, fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement, que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et Cæsar, ce ne sont que les reiectons et la suitte, des deux autres. Et i'ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce royaume, assemblées auec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en toute souueraineté, des deuis du cabinet des dames, et inclination de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont mis, pour vne pomme, la Grece et l'Asie à feu et à sang. Regardez pourquoy celuy-là s'en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignart; qu'il vous die d'où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l'occasion en est vaine, et friuole. A l'enfourner, il n'y va que d'vn peu d'auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent. Il y faict besoing de grandes prouisions, bien plus difficiles et importantes. De combien est il plus aisé, de n'y entrer pas que d'en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict vne longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme s'il s'estoit allanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des nœuds frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu'il n'a plus cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et auons à les suyure. Pourtant n'est-ce pas à dire, que ce conseil m'aye deschargé de toute difficulté; et que ie n'aye eu affaire souuent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se gouuernent pas tousiours selon la mesure des occasions: et ont leurs entrées mesmes, souuent aspres et violentes. Tant y a, qu'il s'en tire vne belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à dire. Car à la verité, vn tel effect, n'est en comte qu'à chacun en soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant reformé, auant que d'estre en danse, et que la matiere fust en veuë.
Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres deuoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l'honneur, est bien diuerse à celle que tiennent ceux qui se proposent l'ordre et la raison.
I'en trouue, qui se mettent inconsiderément et furieusement en lice, et s'alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder quoy qu'on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire. Pareillement qui entre legerement en querelle, est subiect d'en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui me garde de l'entamer, m'inciteroit d'y tenir ferme, quand ie serois esbranlé et eschauffé. C'est une mauuaise façon. Depuis qu'on y est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, disoit Bias, mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de cœur; qui est encore moins supportable. La plus part des accords de noz querelles du iourd'hui, sont honteux et menteurs.
Nous ne cherchons qu'à sauuer les apparences et trahissons cependant, et desaduouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le faict. Nous sçauons comment nous l'auons dict, et en quel sens, et les assistans le sçauent, et noz amis à qui nous auons voulu faire sentir nostre aduantage. C'est aux despens de nostre franchise, et de l'honneur de nostre courage, que nous desaduouons nostre pensée, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder.
Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauuer vn desmentir que nous auons donné à vn autre. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c'est vostre vraye et sincere interpretation, qu'il faut mes-huy maintenir; quoy qu'il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l'indiscretion, me semblent plus laides que l'indiscretion mesme. Il vaudroit mieux l'offencer encore vn coup, que de s'offencer soy mesme, en faisant telle amende à son aduersaire. Vous l'auez braué esmeu de cholere, et vous l'allez rappaiser et flatter en vostre froid et meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous estiez aduancé. Ie ne trouue aucun dire si vicieux à vn Gentil-homme, comme le desdire me semble luy estre honteux: quand c'est vn desdire, qu'on luy arrache par authorité. D'autant que l'opiniastreté, luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles à moderer. _Excinduntur facilius animo, quàm temperantur_. Qui ne peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu'il se sauue au giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent par vertu, ie me duits à le faire par complexion. La moyenne region loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur; _Felix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subiecit pedibus, strepitúmque Acherontis auari!
Fortunatus et ille, Deos qui nouit agrestes, Panáque, Syluanúmque senem, Nymphásque sorores!_ De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors en sa petitesse, on n'en descouure pas le danger, quand il est accreu, on n'en descouure plus le remede. I'eusse rencontré vn million de trauerses, tous les iours, plus mal aisées à digerer, au cours qui m'y portoit.
_Iure perhorrui Latè conspicuum tollere verticem._ Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent, de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d'en parler vn mot: non qu'elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes mœurs en telles choses) que ie m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement, et d'vne affection languissante: et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. I'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos. _Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus._ Et si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante, c'est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle, on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d'impuissance: car faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de mes-cognoissance et d'ingratitude enuers ce peuple, qui employa tous les plus extremes moyens qu'il eust en ses mains, à me gratifier: et auant m'auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premierement.
Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l'occasion y eust esté, il n'est rien que i'eusse espargné pour son seruice. Ie me suis esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C'est vn bon peuple, guerrier et genereux: capable pourtant d'obeyssance et discipline, et de seruir à quelque bon vsage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi, cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I'ay vn agir trepignant où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance.
Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne