que j'étais en pleine santé, de ce baume miraculeux. Je commandai donc, chez moi, qu'on élevât un bouc selon la recette donnée: il faut que ce soit pendant les mois les plus chauds de l'été qu'on le mette au régime; on ne lui donne plus alors à manger que des herbes purgatives et on ne lui fait plus boire que du vin blanc. Par hasard, j'étais chez moi le jour où on devait le tuer; on vint me dire que le cuisinier sentait dans sa panse deux ou trois grosses boules mobiles se heurtant l'une l'autre au milieu des aliments qui la garnissaient.
La curiosité me fit dire qu'on m'apportât ses entrailles, et je fis ouvrir devant moi cette grosse et large peau. Il en sortit trois corps assez volumineux, légers comme des éponges au point qu'ils paraissaient creux, durs à la surface, fermes, teintés de diverses couleurs mortes: l'un était absolument rond et de la grosseur d'une petite boule; les deux autres, un peu moins gros, étaient imparfaitement arrondis, mais devaient tendre également à former boule. Ayant fait prendre des renseignements auprès de ceux qui ont l'habitude de dépecer ces animaux, j'appris que c'était là un accident inusité, se produisant rarement. Il est vraisemblable que ces corps sont des pierres proches parentes des nôtres; s'il en est ainsi, c'est une espérance bien vaine que celle que l'on donne aux graveleux de pouvoir guérir en buvant le sang d'une bête en passe de mourir d'un mal semblable, car on ne saurait dire qu'il n'y a là aucune chance de contagion et que la nature du sang de cet animal ne s'en trouve pas altérée. Il y a plutôt lieu de croire que rien ne s'engendre dans un corps, sans que toutes ses parties, solidaires les unes des autres, n'y coopèrent; à la vérité, certaines plus que d'autres, suivant la nature de l'opération, mais toutes y participent; et il y a apparence que dans toutes celles de ce bouc il y avait quelque disposition à la production de ces concrétions calcaires. Ce n'était pas tant la crainte de ce qui pouvait en advenir pour moi-même qui m'avait rendu si curieux de cette expérience, que parce que je craignais qu'il n'arrivât chez moi ce qui a lieu dans bien des maisons où les femmes, en vue de secourir les pauvres gens, amassent force drogues insignifiantes qu'elles font servir pour cinquante maladies diverses, auxquelles elles ne s'appliquent nullement et qui pourtant réussissent dans quelques heureuses circonstances.
=Ce n'est que leur science que Montaigne attaque chez les médecins et non leur personnalité; limite dans laquelle il se confie à eux; combien peu, au surplus, font usage pour eux-mêmes des drogues qu'ils prescrivent à autrui.=--Quoi qu'il en soit, j'honore les médecins, non suivant le précepte parce qu'ils sont nécessaires (à ce passage de l'Ecclésiaste, on en oppose un autre du prophète qui blâme le roi Asa d'avoir eu recours aux médecins), mais par affection pour leur personne, en ayant vu beaucoup qui sont d'honnêtes gens et dignes d'être aimés. Ce n'est pas à eux que j'en veux, mais à leur art; et je ne leur fais pas grand reproche de tirer profit de notre sottise, parce que la plupart du monde est ainsi faite; combien, en effet, de professions moins honorables ou qui le sont plus que la leur, ne subsistent et ne prospèrent qu'en abusant le public. Je les mande près de moi, quand je suis malade; s'ils se trouvent là à point pour répondre à mon appel, je leur demande qu'ils s'occupent de moi, et je les paie comme font les autres. Je leur permets de m'ordonner de me tenir chaudement, lorsque je préfère qu'il en soit ainsi qu'autrement; je leur donne toute latitude pour me faire faire le bouillon que je dois prendre, à leur choix avec des poireaux ou avec des laitues, et me prescrire, suivant ce qui leur plaît, du vin blanc ou du vin clairet, et ainsi de toutes choses pour lesquelles je n'ai pas une préférence marquée et dont l'usage m'est indifférent. En cela, j'entends bien ne leur faire aucune concession, d'autant qu'il est de l'essence même de la médecine, que tout ce dont elle fait emploi se distingue par son mauvais goût et son étrangeté. Pourquoi Lycurgue ordonnait-il le vin aux Spartiates quand ils étaient malades, si ce n'est parce qu'ils ne pouvaient le souffrir quand ils étaient bien portants? C'est pour cette même raison qu'un gentilhomme, qui est mon voisin, s'en sert contre ses fièvres, comme d'une drogue d'un excellent effet, parce que, dans son état normal, il en a le goût en horreur.--Combien ne voyons-nous pas de médecins être dans mes idées, dédaigner la médecine pour eux-mêmes et vivre comme ils l'entendent, et d'une façon absolument contraire à celle qu'ils ordonnent aux autres? Qu'est-ce que cela, sinon abuser ouvertement de notre simplicité? Car enfin, leur vie et leur santé ne leur sont pas moins chères que les nôtres à nous-mêmes, et ils accommoderaient certainement leurs actes à leur doctrine, si de celle-ci, ils ne reconnaissaient eux aussi la fausseté.
=C'est la crainte de la douleur, de la mort, qui fait qu'on se livre si communément aux médecins.=--C'est la crainte de la douleur, de la mort, l'impatience du mal, une soif ardente et sans mesure de guérison, qui nous aveuglent à ce degré; c'est pure lâcheté de notre part, si nous avons une confiance si facile à capter et si élastique. Pourtant, la plupart d'entre nous ne s'abusent pas autant qu'ils ne tolèrent et laissent faire; je les entends, en effet, se plaindre et parler comme nous faisons nous-mêmes, pour finir par dire: «Alors, que faire?» comme si l'impatience par elle-même était un meilleur remède que la patience!
Parmi tous ceux qui se sont laissés aller à subir cette misérable sujétion, y en a-t-il un seul qui ne soit également prêt à accepter les impostures de toutes sortes et ne se mette à la merci de quiconque a l'impudence de lui donner l'assurance qu'il guérira?--Les Babyloniens exposaient leurs malades sur les places publiques; le médecin c'était tout le monde: chacun qui passait s'informait par humanité et par civilité de leur état et, suivant son expérience, donnait un avis plus ou moins salutaire. Nous ne faisons guère autrement: il n'est pas simple femmelette dont nous n'employions les marmottages destinés à conjurer le mal et les amulettes; si mon humeur se prêtait à en accepter, j'accepterais plus volontiers celles provenant de cette source que de toute autre, au moins ne craindrais-je pas d'en éprouver de dommages. Homère et Platon disaient des Égyptiens qu'ils étaient tous médecins; ne pourrait-on en dire autant de tous les peuples?
Il n'est, de fait, personne qui ne se vante de posséder une recette quelconque, et ne se hasarde à l'essayer sur son voisin si celui-ci s'y prête. J'étais, l'autre jour, en compagnie, lorsque je ne sais qui, atteint de la même affection que moi, annonça l'apparition d'une sorte de pilule nouvelle dans la composition de laquelle, tout compte fait, entraient cent et tant d'ingrédients; cette information produisit une émotion et un soulagement singuliers; quel rocher, se disait-on, résistera aux efforts d'une pareille concentration de moyens d'action?
Il m'est revenu depuis, par ceux qui en ont essayé, que pas la moindre parcelle de gravier n'a daigné s'en émouvoir.
=Sur quoi, du reste, la connaissance que les médecins prétendent avoir de l'efficacité de leurs remèdes, est-elle fondée?=--Je ne puis quitter mon papier, sans dire encore un mot sur ce que les médecins nous donnent comme garantie de l'efficacité de leurs drogues, savoir l'expérience qu'ils en ont faite. La plupart, peut-être plus des deux tiers des vertus médicinales des médicaments, proviennent de la quintessence des simples, sur les propriétés cachées desquelles l'usage seul nous renseigne; or, la quintessence d'une chose n'est autre que la qualité maîtresse qui lui est propre et qui échappe à notre raison, laquelle n'arrive pas à en découvrir la cause. Parmi ces preuves d'efficacité, il en est, disent-ils, qui leur ont été révélées par quelque démon; quand ils parlent ainsi, je me contente de les écouter, car, pour ce qui est des miracles, je ne les discute jamais. D'autres ressortent de l'usage même que, pour d'autres considérations, nous faisons des choses; comme dans le cas où la laine, par exemple, dont nous usons d'habitude pour nous vêtir, aurait été, par accident, reconnue posséder quelque propriété cachée dessiccative, qui guérisse les mules qui auraient mal au talon; ou dans celui où on aurait constaté une action purgative au raifort qui compte parmi nos aliments.--Galien raconte qu'un lépreux a été guéri pour avoir bu du vin d'un vase dans lequel s'était, par hasard, glissée une vipère; c'est là un fait susceptible d'effet et qui permet d'admettre l'expérience comme vraisemblablement acquise; de même de toutes celles que les médecins nous donnent comme résultant d'exemples fournis par certains animaux; mais, dans la plupart des expériences autres, auxquelles ils ont été conduits, disent-ils, par leur bonne fortune, sans autre guide que le hasard, je trouve que les déductions qu'ils en tirent ne s'imposent pas. Imaginons l'homme embrassant du regard le nombre infini des choses, plantes, animaux, métaux qui sont autour de lui, je me demande par où, en pareil cas, commenceront ses essais?
Supposons que sa fantaisie fasse que, tout d'abord, ce soit par la corne d'un élan; ce choix, ainsi né de son caprice, ne peut être admis que par une confiance bien souple et bien accommodante, et le même embarras se reproduira quand il s'agira d'en tirer parti. Il se trouve, en effet, en présence de tant de maladies et de tant de circonstances qui interviennent, que l'esprit humain s'y perd avant d'arriver à être certain du point auquel, pour être concluants, doivent s'arrêter les résultats de l'expérience qu'il a entreprise: ne lui faut-il pas déterminer au préalable que, de cette infinité de choses sur lesquelles peuvent porter ses recherches, c'est précisément cette corne d'élan qui convient; que parmi cette multitude de maladies, c'est à l'épilepsie qu'il y a lieu d'en faire application; que parmi tant de tempéraments divers, c'est à celui qui est porté à la mélancolie; que sur tant des saisons, c'est en hiver qu'il faut opérer; que parmi tant de nations, c'est sur le Français que cela aura action; parmi tant de gens d'âges différents, sur le vieillard; que de tant de moments marqués par le mouvement des corps célestes, la conjonction de Vénus et de Saturne est celui qui présente le plus de chances de réussite; qu'enfin parmi tant de parties du corps sur lesquelles on peut agir, c'est au doigt qu'il faut s'adresser. Si on considère que, dans tout cela, il n'a, pour le guider, ni argument, ni conjecture, ni faits antérieurs, ni inspiration divine; que c'est la fortune seule qui le conduit, il faudrait vraiment, pour qu'il arrivât juste, que ce soit une fortune issue d'un art qui ait atteint la perfection, qui ait des règles et une méthode précises. Et puis, admettons la guérison: comment avoir l'assurance que le mal n'était pas à son terme? qu'elle n'est pas due au hasard, ou l'effet d'autre chose que le malade aurait mangée, bue ou touchée ce jour-là? ou encore, qu'elle n'a pas été accordée au mérite des prières d'une grand'mère? Bien plus, alors même que le fait serait prouvé, combien de fois s'est-il renouvelé? Y a-t-il là une longue série de résultats prévus, de constatations avérées, se tenant les uns les autres, nécessaires pour en tirer une conclusion? Et cette conclusion, à qui incombe-t-il de la prendre? De tant de millions d'hommes se livrant à ces expériences, il n'y en a que trois qui se soient donné la tâche d'enregistrer celles qu'eux-mêmes ont tentées; le hasard aura-t-il fait que ce soit l'un des trois qui, à point nommé, ait relevé celle-ci? Et puis un autre, cent autres n'ont-ils pu faire des expériences qui aient abouti à des résultats contraires? Peut-être serions-nous plus éclairés, si les jugements et les raisonnements de tous nous étaient connus; mais admettre que trois témoignages apportés par trois docteurs suffisent pour régenter le genre humain, n'est pas raisonnable; il faudrait, pour qu'ils aient une telle autorité, qu'ils eussent été choisis et délégués par lui, et que, par procuration expresse, nous les ayons constitués nos mandataires.
_A Madame de Duras_, =Elle lui a entendu exposer ses idées sur la médecine; elle les retrouvera dans son ouvrage, où il se peint tel qu'il est.=--«Madame, lorsque, dernièrement, vous êtes venue me voir, vous m'avez trouvé occupé à écrire les lignes qui précèdent. Il se peut que ces inepties vous tombent quelquefois sous la main; je veux que, dans ce cas, elles témoignent aussi combien je suis honoré de la faveur que vous leur ferez en les lisant. Vous y reconnaîtrez les mêmes idées et la même manière de les exprimer que lorsque nous en causions ensemble.
Alors même qu'il m'eût été possible d'y employer un autre langage que celui dont j'use d'ordinaire et une forme plus honorable et meilleure, je ne l'eusse pas fait, parce que je ne veux pas que ces lignes me rappellent à votre mémoire autrement que je ne suis. Ces observations et les considérations dont elles découlent, que vous avez entendues et admises, Madame, avec plus de courtoisie et en leur faisant plus d'honneur qu'elles n'en méritent, je veux, sans toutefois les altérer ni les modifier, les consigner dans un ouvrage qui me survive quelques années ou quelques jours, où vous les retrouverez, quand il vous plaira de vous les remémorer, sans prendre autrement la peine de les conserver dans votre souvenir; du reste, elles n'en valent pas la peine. Je désire que vous veuillez bien me continuer la faveur de votre amitié, en raison de ces mêmes qualités que vous avez cru reconnaître en moi et qui me l'ont value.
«Je ne me propose nullement qu'on m'aime et qu'on m'estime davantage mort que vivant; la manière de faire de Tibère, qui avait plus souci de la renommée qu'il laisserait après lui que de se rendre agréable à ses contemporains et d'acquérir leur estime, est ridicule, quoique se rencontrant communément. Si j'étais de ceux auxquels le monde puisse devoir des louanges, je l'en tiendrais quitte de moitié, s'il voulait me payer d'avance; je voudrais ces louanges immédiates, m'enveloppant comme une sorte d'atmosphère plutôt dense qu'étendue, bien fournie plutôt que de longue durée, sauf à ce qu'elle se dissipe subitement en même temps que je cesserai d'être et que ce son si doux ne pourra plus arriver à mes oreilles. Ce serait une sotte idée que d'aller, à cette heure où mes rapports avec les hommes sont sur le point de se rompre, me montrer à eux sous un jour plus favorable que celui sous lequel ils m'ont connu. Je tiens comme non avenus les biens dont je n'ai pu user de mon vivant. N'importe comme je suis, tel je veux être en tout et pour tout et non pas seulement sur le papier; j'ai employé tout mon art et toute mon industrie à m'améliorer; mes études ont eu pour objet de m'apprendre non à écrire mais à devenir ce que je suis; tous mes efforts ont tendu à faire ma vie, cela a été mon métier et mon œuvre; je me suis moins occupé à faire des livres, qu'à toute autre besogne. J'ai désiré être un homme capable, en vue des avantages essentiels que j'en retire pour le présent, et non pour mettre mes capacités en magasin et en faire bénéficier mes héritiers. Celui qui a du mérite, c'est pour qu'il se manifeste dans ses mœurs, dans les propos qu'il tient d'ordinaire, quand il fait l'amour, qu'il a des querelles, au jeu, au lit, à table, dans la conduite de ses affaires et la * gestion de sa maison; ceux auxquels je vois faire de beaux livres et qui ont des vêtements en mauvais état, eussent d'abord, s'ils m'avaient cru, commencé par remettre de l'ordre dans leur tenue.
Demandez à un Spartiate s'il préfère être un bon rhétoricien plutôt qu'un bon soldat, mais ne me le demandez pas à moi qui aimerais mieux être un bon cuisinier si je n'en avais pas un à mon service. Dieu! que je haïrais, Madame, d'acquérir par mes écrits la réputation d'être un habile homme et de n'être, en dehors d'eux, qu'un homme sans valeur et un sot; si cela était, j'aimerais mieux encore être tout à la fois un sot dans mes écrits et dans la vie ordinaire que d'avoir aussi mal choisi à quoi employer ce que je puis valoir. Aussi, il s'en faut tant que je m'attende à ce que ces sottises me soient de quelque honneur, que ce sera beaucoup si je n'y perds pas partie du peu que j'en ai acquis, parce que cette peinture morte et muette de moi-même, qui se retrouve dans mon ouvrage, n'est pas à mon avantage; elle a trait non à l'époque de mon existence où j'étais en mon meilleur état mais à celle où, bien déchu de ma vigueur primitive et de mon entrain, je commence à me flétrir et à sentir le rance; j'approche du fond du vase et suis sur le point d'en toucher la partie inférieure et la lie.
=Du reste, s'il a parlé si mal de la médecine, ce n'a été qu'à l'exemple de Pline et de Celse, les seuls médecins de Rome ancienne qui aient écrit sur leur art.=--«Au surplus, Madame, je n'eusse pas osé fouiller si hardiment les mystères de la médecine, vu le crédit dont cet art jouit auprès de vous et de tant d'autres, si je n'y eusse été incité par ceux-là mêmes qui l'ont exercé. Je crois que parmi les anciens latins, il n'y en a eu que deux, Pline et Celse, qui aient en outre écrit sur la matière; si quelque jour vous les lisez, vous verrez qu'ils en parlent bien plus rudement que moi; je ne fais que pincer, eux égorgent. Pline se moque, entre autres choses, de ce que les médecins, à bout d'expédients, aient inventé cette belle défaite de renvoyer les malades, qu'ils ont agités et tourmentés avec leurs drogues et les régimes auxquels ils les ont soumis et cela pour n'arriver à rien, les uns faire des vœux et implorer des miracles, les autres aller prendre les eaux thermales (ne vous courroucez pas, Madame, il ne parle pas de celles de ces sources qui sont de ce côté-ci de la Garonne, que vous et votre maison patronnez et qui sont dépendance des de Grammont). Ils ont encore une troisième corde à leur arc: pour nous éloigner d'eux et s'éviter les reproches que nous pourrions leur adresser du peu d'amélioration qu'ils ont apporté à nos maux, dont ils se sont si longtemps occupés qu'ils n'ont plus de quoi nous leurrer, ils nous envoient dans une autre contrée, chercher un air meilleur.
«En voilà assez, je pense, Madame, pour que vous me permettiez de reprendre le fil de mon sujet dont je me suis détourné pour causer avec vous.»
=Il se peut que lui-même en arrive à se remettre entre les mains des médecins; c'est qu'alors, comme tant d'autres, il sera gravement atteint et ne jouira plus de la plénitude de ses facultés.=--C'est Périclès, ce me semble, auquel on demandait comment il se portait, qui répondit en montrant les amulettes attachées à son cou et à son bras: «Vous pouvez en juger par cela!» Il voulait indiquer par là, qu'il était bien malade, pour en être arrivé à avoir recours à pareille inutilité et s'être laissé équiper de la sorte.--Je ne dis pas qu'il ne m'arrivera pas un jour de céder à cette idée commune, si ridicule, de remettre ma vie et ma santé à la merci et à la direction des médecins; peut-être tomberai-je en pareille faiblesse, je ne puis répondre de ma fermeté dans l'avenir; mais alors aussi, si quelqu'un vient à s'enquérir auprès de moi de ma santé, je pourrai lui dire comme Périclès, montrant ma main enveloppée et enduite d'un onguent quelconque: «Vous pouvez en juger par là.» Ce sera bien là le signe évident d'une maladie grave; si l'impatience et la frayeur m'ont gagné au point que mon jugement en soit aussi étonnamment désemparé, on pourra en conclure que j'ai l'âme en proie à une bien forte fièvre.
J'ai pris la peine de plaider cette cause que j'entends assez mal, pour justifier un peu et affermir en moi la répulsion que je tiens de mes ancêtres et que, d'instinct, j'éprouve contre les drogues et les pratiques de la médecine telle qu'elle s'exerce de nos jours; et cela, afin que ce ne soit pas de ma part le fait d'une idée préconçue et irraisonnée, qu'elle revête une forme tant soit peu précise, que ceux qui me voient si rebelle aux exhortations et aux menaces qu'on me fait quand la maladie m'oppresse, ne s'imaginent pas que c'est par pur entêtement, * ou encore qu'un de ces individus, qui prennent tout par le mauvais côté, ne juge pas que ce soit par gloriole; et vraiment, ce serait un désir bien singulier que de vouloir me faire honneur d'une action qui m'est commune avec mon jardinier et mon muletier! Certes, je n'ai pas le cœur si bouffi d'orgueil que j'aille échanger une satisfaction comme la santé, si sérieuse, de si grande importance, si douce à posséder, pour une autre imaginaire, immatérielle, éthérée comme la gloire. Fût-elle celle des quatre fils Aymon, elle serait achetée trop cher, par un homme dans mes idées, au prix de trois violents accès de colique: Par Dieu! la santé, la santé, avant tout.--Ceux qui aiment la médecine de notre époque, peuvent aussi avoir pour cela leurs raisons bonnes, grandes et fortes; je ne hais pas les idées en contradiction avec les miennes; il s'en faut même tant que je m'offusque de la divergence qui peut exister entre ma manière de voir et celle des autres, et cela m'empêche si peu de m'accommoder de la société de gens qui pensent et agissent autrement que moi, que je considère, au contraire, comme étant bien moins fréquent encore qu'il y ait en nous-mêmes accord entre nos humeurs et nos desseins; la variété, du reste, est une des propriétés les plus inhérentes à la nature et se retrouve plus encore dans les esprits que dans les corps, les premiers étant plus souples et plus susceptibles de transformations. Il n'y a jamais eu au monde deux opinions identiques, non plus que deux poils ou deux grains qui l'aient été. De toutes les qualités, la plus universelle c'est la diversité; on la retrouve en toutes choses.
FIN DU LIVRE SECOND. (TRADUCTION) LIVRE TROISIÈME. (TRADUCTION) CHAPITRE PREMIER.
_De ce qui est utile et de ce qui est honnête._ Personne n'est exempt de dire des niaiseries, le mal est d'y mettre de la prétention: «_Cet homme va probablement nous dire avec emphase quelques grosses sottises_ (_Térence_).» Ce second point ne me touche pas; je ne prends pas garde, plus que cela ne vaut, aux balivernes qui m'échappent; et c'est heureux pour elles, car je les désavouerais immédiatement, si elles devaient me coûter quoi que ce soit; je ne les achète, ni les vends au delà de leur valeur; j'écris comme je parle au premier venu que je rencontre; pourvu que je demeure dans la vérité, cela me suffit.
=La perfidie est si odieuse, que les hommes les plus pervers ont parfois refusé de l'employer, même quand ils avaient intérêt à le faire.=--Qui ne doit détester la perfidie, puisque Tibère lui-même refusa d'y avoir recours, alors qu'il avait grand intérêt à en user? On lui mandait d'Allemagne que s'il le trouvait bon, on le débarrasserait d'Arminius par le poison. C'était l'ennemi le plus puissant qu'eussent les Romains; il avait fort malmené leurs troupes commandées par Varus et, seul, il faisait obstacle à ce qu'ils étendissent leur domination sur ces contrées. Tibère répondit que le peuple romain avait coutume de se venger ouvertement de ses ennemis, les armes à la main, et non traîtreusement et à la dérobée; et il renonça à ce qui lui eût été utile pour faire ce qui était honnête. «C'était un effronté», me direz-vous. Je le crois, mais des faits semblables ne sont pas rares chez des gens en sa situation, et la reconnaissance de la vertu par la bouche de qui la hait, a son importance; d'autant que c'est la vérité qui le contraint à cet aveu et que s'il ne veut pas la pratiquer, au moins cherche-t-il à s'en couvrir pour s'en parer.
=L'imperfection de la nature humaine est si grande, que des vices et des passions très blâmables sont souvent nécessaires à l'existence des sociétés; c'est ainsi que la justice recourt souvent, et bien à tort, à de fausses promesses pour obtenir des aveux.=--Le monde que nous habitons, envisagé à quelque point de vue que ce soit ou pris dans son ensemble, est plein d'imperfections; cependant rien n'est inutile dans la nature, pas même les inutilités; rien n'existe dans cet univers qui n'y occupe la place à laquelle il convient. Notre être est une agglomération de qualités qui sont autant de maladies: l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir ont élu domicile en nous et cela si naturellement, que nous en retrouvons des traces même chez les animaux. La cruauté elle-même, ce vice si contre nature, y a place, car, en même temps que nous sommes pris de compassion, nous éprouvons en nous-mêmes je ne sais quel sentiment aigre-doux de volupté malsaine au spectacle des souffrances d'autrui; les enfants eux-mêmes le ressentent: «_Il est doux, pendant la tempête, de contempler du rivage les vaisseaux luttant contre la fureur des flots_ (_Lucrèce_).» Celui qui arracherait du cœur de l'homme le germe de ces mauvais sentiments, détruirait en lui les conditions essentielles de la vie.--Dans tout gouvernement il y a de même des charges nécessaires, qui non seulement sont abjectes mais encore vicieuses; le vice y tient son rang et s'emploie à souder les éléments divers dont se compose la société, comme le poison à la conservation de notre santé. S'il devient excusable, parce qu'il fait besoin et que son emploi, nécessaire à l'intérêt commun, en efface sa véritable qualification, il faut en laisser la pratique aux citoyens plus énergiques et mieux trempés que les autres, que n'arrête pas la crainte de sacrifier leur honneur et leur conscience pour le salut de leur pays, comme jadis ces héros de l'antiquité qui lui sacrifiaient leur vie; nous autres, qui sommes de caractère plus faible, n'abordons que des rôles plus faciles et présentant moins de risques. L'intérêt public veut qu'on trahisse, qu'on mente, qu'on tue, chargeons de ces missions des gens plus obéissants et plus souples que nous ne sommes.
J'ai vu souvent, avec dépit, des juges provoquer par fraude les aveux des criminels, en leur donnant de fausses espérances de faveur ou de pardon, y employant la tromperie et l'impudence. Il siérait mieux à la justice, et même à Platon qui prône ces errements, d'user de moyens se rapprochant davantage de ce que j'en pense. Une justice pareille est dans une mauvaise voie, et j'estime qu'elle se fait ainsi autant de tort par elle-même, que lui en font ceux qui la critiquent.
=Dans le peu d'affaires politiques auxquelles Montaigne a été mêlé, il a toujours cru de son devoir de se montrer franc et consciencieux.=--Il à trahir les intérêts du prince pour servir un particulier, et que je serais très désolé de trahir les intérêts d'un particulier pour la cause du prince; je ne déteste pas seulement tromper, je hais de même qu'on se trompe sur moi et ne veux en donner ni sujet, ni occasion; aussi, dans les quelques négociations entre nos princes auxquelles j'ai été employé au cours des divisions de nuances si diverses qui nous déchirent aujourd'hui, ai-je évité avec soin qu'on se méprît sur mon compte et qu'on ne se fourvoyât en me prenant pour ce que je ne suis pas. Les gens du métier se découvrent le moins qu'ils peuvent: ils se présentent feignant la neutralité la plus complète et être d'idées aussi rapprochées que possible de celles de ceux avec lesquels ils traitent; moi, je ne cache pas mes opinions, si tranchées qu'elles soient, et me montre tel que je suis: un négociateur naïf et inexpérimenté, qui préfère échouer dans ma mission, que de me manquer à moi-même. Pourtant, jusqu'ici, j'ai été si heureux dans ce rôle, où la fortune a assurément très large part, que peu d'hommes se sont entremis en éveillant moins les soupçons et ont été accueillis avec plus de faveur et de bienveillance. J'ai une façon ouverte de traiter avec les gens, qui fait que je m'insinue aisément auprès d'eux et, dès nos premières relations, me gagne leur confiance. La franchise et la vérité, en quelque siècle que ce soit, sont encore de mise et opportunes; et puis, on ne soupçonne pas et on ne se formalise pas de la liberté d'allure de ceux qui négocient sans intérêt personnel et peuvent répondre comme Hypéride aux Athéniens qui se plaignaient de la rudesse de son langage: «Ne prêtez pas attention, Messieurs, à ma liberté de parole; mais seulement si j'en use sans rien m'approprier, ou en tirer profit dans mon propre intérêt.»--Mon franc parler m'a épargné le soupçon de dissimulation, d'abord, parce que je m'exprimais avec énergie, n'hésitant jamais sur ce qui était à dire, si sévère et si dur que ce fût (eussé-je été loin des gens auxquels je m'adressais, que je n'aurais pas dit pis); et ensuite, en raison de la naïveté et de l'indifférence apparentes que j'y apportais. Dans ce que je fais, je ne prétends à aucun autre résultat que d'agir, et je le fais sans méditer longuement à l'avance sur les conséquences comme sans parti pris; chacun de mes actes vise un objet déterminé: il réussit ou ne réussit pas, j'ai fait pour le mieux.
Je n'ai ni sentiment de haine, ni de profonde affection pour les grands; ma volonté n'est influencée ni par les mauvais procédés dont j'aurais été victime, ni par les obligations personnelles que j'aurais pu contracter. J'ai pour nos rois l'attachement légitime que je leur dois comme citoyen; je ne suis ni porté vers eux, ni détourné d'eux par aucun intérêt personnel, ce dont je me félicite; je ne suis que modérément attaché à la cause à laquelle le plus grand nombre est rallié, bien que j'estime que le bon droit lui appartienne; elle ne me passionne pas. Je ne suis pas enclin à donner prise sur moi, en prenant des engagements personnels et absolus. La colère et la haine n'ont rien à voir avec la justice; ce sont des passions auxquelles peuvent seuls s'abandonner ceux chez lesquels le devoir ne prévaut pas, parce que «_seul, celui-là qui ne peut maîtriser sa raison, se laisse aller aux mouvements désordonnés de l'âme_ (_Cicéron_)». Toutes les intentions légitimes * et équitables sont par elles-mêmes acceptables * et modérées, sinon elles deviennent séditieuses et illégitimes; c'est ce qui fait que partout je marche la tête haute, le visage et le cœur à découvert. A la vérité, et je ne crains pas de l'avouer, s'il le fallait, je porterais facilement, comme fit la vieille, un cierge à saint Michel et un autre au dragon, prêt à suivre, jusqu'à la dernière extrémité, le parti qui a le bon droit, mais jusque-là exclusivement, si cela m'est possible. Que Montaigne sombre en même temps que la fortune publique, si besoin en est, je m'y résigne; mais si ce n'est pas indispensable, je saurai gré à la fortune de l'épargner et, autant que mon devoir m'en donne la possibilité, je m'efforce d'assurer sa conservation. N'est-ce pas Atticus qui, attaché au parti qui avait pour lui la justice et qui eut le dessous, fut sauvé par sa modération dans ce cataclysme universel qui s'abattit sur le monde, et occasionna tant de bouleversements et de changements de situations? Semblable attitude est plus aisée pour les hommes qui, comme lui, ne sont pas investis de fonctions publiques; je trouve, du reste, que dans de pareils tourmentes, on a raison de n'avoir pas l'ambition d'y être mêlé et de ne pas s'y engager de soi-même.
=Quelque danger qu'il y ait à prendre parti dans les troubles intérieurs, il n'est ni beau ni honnête de rester neutre.=--Demeurer hésitant et partagé entre les deux partis, ne marquer aucune sympathie ni propension, ni pour l'un ni pour l'autre, quand le trouble règne dans votre pays et le divise, je ne trouve cela ni beau ni honnête; «_ce n'est pas suivre un chemin intermédiaire, c'est n'en prendre aucun; c'est attendre l'événement pour passer du côté de la fortune_ (_Tite Live_)». Cela peut être permis quand il s'agit des affaires de ses voisins: Gélon, tyran de Syracuse, indécis sur le parti à embrasser lors de la guerre des Barbares contre les Grecs, avait à Delphes une ambassade munie de présents, qui se tenait en observation pour voir de quel côté inclinerait la fortune, afin de saisir l'occasion à point nommé et se concilier le vainqueur. Ce serait une sorte de félonie, que d'en agir ainsi dans ses propres affaires domestiques, où il faut nécessairement prendre parti * de propos délibéré; cependant, ne pas s'en mêler, quand on n'a ni charge ni commandement qui vous y obligent, je le trouve plus excusable, quoique ce ne soit pas mon fait, que dans le cas de guerres étrangères, auxquelles pourtant, d'après nos lois, qui le voudrait ne peut s'éviter de participer. Toutefois, ceux-là mêmes qui s'y donnent tout entiers peuvent le faire dans des conditions de modération telles que, lorsque grondera l'orage, il passera au-dessus de leurs têtes, sans les atteindre; n'en a-t-il pas été ainsi, comme nous l'espérions avec juste raison, de feu le sieur de Morvilliers évêque d'Orléans? J'en connais, parmi ceux qui, à cette heure, travaillent avec ardeur au triomphe de leur cause, qui sont de mœurs si pondérées ou si douces, qu'il faut espérer qu'ils demeureront debout, quels que soient les fâcheux changements et la chute que le ciel nous prépare. Je tiens que c'est aux rois à régler eux-mêmes leurs différends avec les rois, et je raille ces esprits qui, de gaîté de cœur, se mêlent à des querelles si disproportionnées pour eux; on n'est pas personnellement en querelle avec le prince, parce qu'on marche contre lui ouvertement et courageusement pour satisfaire honorablement à son devoir; en pareil cas, s'il ne vous aime pas, il fait mieux, il vous estime; et quand, en particulier, c'est pour le maintien des lois, pour la défense de l'ancien état de choses, il arrive toujours que ceux mêmes qui, dans un intérêt personnel, ont excité les troubles, excusent, lorsqu'ils ne les honorent pas, ceux qui défendent ce qu'eux-mêmes veulent renverser.
Mais il ne faut pas appeler devoir, comme nous le faisons tous les jours, cette âpreté, cette rudesse qu'engendrent en nous notre intérêt et nos passions personnelles; une conduite empreinte de trahison et de mauvais sentiments, n'est pas davantage du courage. Les gens chez lesquels il en est ainsi, qualifient zèle leur penchant à la méchanceté et à la violence; ce n'est pas la cause qui les excite, mais l'avantage qu'ils y trouvent; ils attisent la guerre, non parce qu'elle est juste, mais parce que c'est la guerre.
=Quel que soit le parti que l'on embrasse, la modération est à observer à l'égard des uns comme des autres.=--Rien n'empêche qu'on puisse se comporter convenablement et loyalement entre hommes qui sont devenus ennemis. Témoignez à chacun des adversaires une affection qui, si elle n'est pas la même pour tous (elle peut comporter des degrés divers), soit au moins tempérée et ne vous engage envers personne au point de donner à quelqu'un le droit de tout exiger de vous; contentez-vous d'avoir part dans une mesure moyenne aux bonnes grâces des uns et des autres, et de naviguer en eau trouble, sans vouloir y pêcher.
=Il est des gens qui servent les deux partis à la fois; ils sont à