SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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utiliser, mais en se gardant du mal qu'ils peuvent vous faire.=--Quant à cette autre manière qui consiste à s'offrir tout entier aux uns et aussi aux autres, c'est plus encore de l'imprudence qu'un manque de conscience. Celui auprès duquel vous en trahissez un autre, a beau vous accueillir parfaitement, ne sait-il pas que son tour viendra où vous en agirez de même contre lui? Il vous tient pour un méchant homme, tout en usant de vous pendant qu'il vous a, faisant servir votre déloyauté à avancer ses affaires; car les gens à double visage sont utiles par ce qu'ils vous apportent, seulement il faut veiller à ce qu'ils n'emportent que le moins qu'il se peut.

=Quant à Montaigne, il disait à tous les choses telles qu'il les pensait et ne cherchait à pénétrer les secrets de personne, ne voulant être l'homme lige de qui que ce fût.=--Je ne dis rien à l'un, que je ne puisse, à son heure, dire à l'autre, le ton changeant seul un peu; je ne leur rapporte que les choses qui sont ou indifférentes, ou connues, ou qui les servent tous deux à la fois. Il n'est rien qui soit si utile que, pour y atteindre, je me permette de leur mentir.

Ce sur quoi le silence m'est recommandé, je le cache religieusement: mais je n'accepte que le moins que je puis ce qu'il me faut cacher; les secrets des princes sont gênants à garder, pour qui n'en a que faire. Je leur mets volontiers ce marché en main: Qu'ils me confient peu de chose, mais qu'ils se fient complètement à moi sur ce que je leur apporte. J'en ai toujours su plus que je ne voulais. Un langage ouvert fait qu'on vous parle de même, sans réticences, produisant le même effet que le vin et l'amour. Philippide répondit sagement, suivant moi, au roi Lysimaque, qui lui demandait quelles indications il voulait qu'il lui communiquât sur sa situation: «Ce que tu voudras, pourvu que ce ne soit rien de tes secrets.» Je vois chacun se révolter, quand on lui cache le fond des affaires auxquelles on l'emploie, ou qu'on ne lui en a pas révélé quelque arrière-pensée; moi, je suis content qu'on ne m'en dise pas plus qu'on ne veut pour la mission que j'ai à remplir, et ne désire pas que ce que j'en puis connaître excède ce que j'ai à dire et m'oblige à m'observer quand je parle. Si je dois servir à tromper quelqu'un, qu'au moins ma conscience soit sauve; je ne veux pas qu'on me regarde comme un serviteur si affectionné, si loyal, que l'on me trouve bon à m'engager dans une trahison; qui n'est pas disposé à tout pour soi-même, est excusé de ne pas l'être davantage vis-à-vis de son maître.--Il y a des princes qui n'acceptent pas les hommes qui ne se donnent à eux qu'à moitié, et méprisent les serviteurs qui posent des bornes et des conditions à leurs services; à cela, il n'y a pas de remède; à eux comme aux autres, j'indique franchement dans quelles limites j'entends les servir, car je ne veux être esclave que de la raison et encore je n'y arrive que bien difficilement. Quant à eux, ils ont tort d'exiger une telle sujétion d'un homme qui est indépendant, et de lui imposer des obligations, comme ils feraient à quelqu'un qui est leur créature et qu'ils ont acheté, ou dont la fortune est attachée à la leur d'une façon particulière et absolue.--Les lois m'ont épargné de graves difficultés; elles ont décidé le parti que j'avais à suivre, ce sont elles qui m'ont donné mon maître; toute autre raison, d'ordre si élevé soit-elle et quelles que soient les obligations qui en sont résultées, s'efface devant celle-là et devient caduque; c'est pourquoi, lors même que mon affection me porterait vers le parti opposé, cela ne veut pas dire que je m'y joindrais immédiatement; notre volonté et nos désirs ne reçoivent de loi que d'eux-mêmes, tandis que nos actes ont à la recevoir des règles qui président à l'ordre public.

=Cette manière de faire n'est pas celle que l'on pratique d'ordinaire, mais il était peu apte aux affaires publiques, qui exigent souvent une dissimulation qui n'est pas dans son caractère.=--Ma manière de faire n'est guère en harmonie avec ce qui se pratique et n'aurait chance d'avoir ni grand effet, ni durée; l'innocence elle-même ne saurait, à notre époque, s'entremettre, sans recourir à la dissimulation, ni négocier sans être obligée de mentir; aussi les occupations de la vie publique ne sont-elles pas mon fait; ce que ma profession exige à cet égard, j'y satisfais sous la forme la moins officielle que je puis.

Quand j'étais jeune, on m'y a plongé jusqu'aux oreilles; j'étais destiné à en faire ma carrière, je m'en suis défait de bonne heure.

Depuis, j'ai souvent évité d'y être mêlé à nouveau; je l'ai rarement accepté et ne l'ai jamais recherché; tournant le dos à l'ambition, non à la façon des gens qui manient l'aviron et avancent ainsi à reculons, et cependant, si je suis parvenu à m'y soustraire, je le dois plus à ma bonne fortune qu'à ma résolution, car il y a dans cette partie des voies assez en rapport avec mes goûts et à ma portée; et si j'eusse autrefois été appelé à prendre part aux affaires publiques et à me faire une situation dans le monde en les suivant, je serais certainement demeuré sourd à la voix de la raison et m'y serais engagé.--Ceux qui, malgré ce que j'en dis, vont répétant que ce que j'appelle franchise, simplicité et naïveté de mœurs est, chez moi, de l'art et de la finesse; que c'est prudence, plus que bonté; que j'ai de l'adresse plus que du naturel, du bon sens plus que du bonheur, me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ôtent. Ils me prêtent assurément plus d'astuce que je n'en ai; et à celui d'entre eux qui m'aurait suivi et épié de près, je donnerais gain de cause, s'il ne confessait que son école n'a rien qui l'emporte sur cette manière de faire qui nous permet, tout en demeurant nous-mêmes et sans paraître abdiquer notre liberté et notre indépendance, de toujours marcher droit et à même allure par les routes si tortueuses et si diverses par lesquelles il nous faut aller et où toute notre attention et notre ingéniosité ne peuvent nous diriger sûrement. La voie de la vérité est une et simple; celle que nous font suivre notre intérêt personnel et la commodité des affaires dont nous avons la charge est double, inégale, sujette à des chances variables. J'ai souvent vu user de ces libertés contrefaites et factices, mais toujours sans succès; elles rappellent volontiers l'âne d'Ésope qui, voulant rivaliser avec le chien, vint tout gaîment mettre ses deux pieds sur les épaules de son maître; mais tandis que, pour ce témoignage d'affection, le chien recevait des caresses, le pauvre âne reçut en place deux fois autant de coups de bâton: «_Ce qui sied le mieux à chacun, c'est ce qui lui est le plus naturel_ (_Cicéron_).» Je ne veux cependant pas refuser à la tromperie le rang qu'elle mérite, ce serait ne pas connaître le monde; je sais qu'elle a souvent rendu des services, qu'elle est nécessaire pour pouvoir remplir la plupart des charges qui incombent à l'homme; il y a des vices légitimes, comme il y a des actions qui sont ou bonnes, ou excusables, ou illégitimes.

=Il y a une justice naturelle, bien plus parfaite que celles spéciales à chaque nation qui autorisent parfois des actes condamnables lorsque le résultat doit en être utile.=--La justice par elle-même, considérée en son état naturel et s'appliquant à l'universalité des êtres, a des règles différentes et plus élevées que celles de cette autre justice spéciale qui est inhérente à chaque pays et qui tient compte des besoins de son gouvernement: «_Nous ne possédons point de modèle solide et positif du véritable droit et d'une justice parfaite, nous faisait qu'entendant le récit des vies de Socrate, de Pythagore et de Diogène, le sage Dandamis les jugeait de grands hommes sous tous les autres rapports, mais observateurs trop respectueux des lois, que la vraie vertu ne peut accepter et appuyer qu'en se relâchant beaucoup de la rigidité qui est son principe essentiel; car, non seulement les lois permettent des actes condamnables, mais encore nous y incitent: «_Il est des crimes autorisés par les sénatus-consultes et les plébiscites_ (_Sénèque_).» Je pense comme on parle communément, distinguant entre les choses utiles et celles qui sont honnêtes et qualifiant de déshonnêtes et de malpropres, certains actes naturels, non seulement utiles, mais encore nécessaires.

=La trahison, par exemple, est utile dans quelques cas; elle n'en est pas plus honnête, et on ne saurait nous imposer d'en commettre.--Reprenons pour exemple la trahison.=--Deux prétendants au royaume de Thrace, se le disputaient; l'Empereur les empêcha de poursuivre leurs revendications à main armée. Alors l'un d'eux, feignant de vouloir, dans une entrevue, conclure un accord à l'amiable, convia son concurrent à venir chez lui sous prétexte de lui faire fête, et le fit emprisonner puis mettre à mort. La justice aurait voulu que les Romains punissent ce forfait; mais il était difficile de recourir aux voies ordinaires, et ils se résolurent à faire, par trahison, ce qui ne pouvait légitimement s'obtenir sans courir les risques d'une guerre. Ce qu'ils ne pouvaient faire honnêtement, ils le firent en ne se préoccupant que de l'utilité, ce à quoi se trouva propre un certain Pomponius Flaccus. Celui-ci, par des paroles et des assurances trompeuses, ayant attiré notre homme dans ses filets, au lieu des honneurs et des faveurs qu'il lui avait promis, l'envoya à Rome pieds et poings liés. Un traître en trahit un autre, ce qui n'est pas commun, parce qu'ils sont fort défiants et qu'il est malaisé de les surprendre en usant de leurs propres subterfuges; témoin la fatale expérience que nous venons d'en faire.

Ce rôle de Pomponius Flaccus, le prendra qui voudra et assez le voudront; quant à moi, ma parole et la confiance que je puis inspirer appartiennent, comme le reste de moi-même, à la société dont je fais partie; c'est employées à les servir, qu'elles peuvent avoir le meilleur effet; cela, je l'admets comme ne faisant pas doute; mais, de même que si on me commandait de prendre la direction du palais de justice et des audiences, je répondrais: «Je n'y entends rien»; que je dirais, si on m'imposait de surveiller le travail des pionniers: «Je suis fait pour exercer un emploi plus relevé»; de même à qui voudrait m'employer à mentir, à trahir, à me parjurer en vue d'un service d'une certaine importance sans même aller jusqu'à assassiner, à empoisonner, je dirais: «Plutôt que de faire que je vole ou dépouille quelqu'un, envoyez-moi aux galères.» Il est toujours loisible, en effet, à un homme d'honneur de parler comme firent les Lacédémoniens traitant avec Antipater qui venait de les vaincre: «Vous pouvez nous imposer autant qu'il vous plaira de charges qui nous écrasent et nous soient préjudiciables, mais vous perdez votre temps à vouloir exiger de nous des choses honteuses et déshonnêtes.» Chacun doit s'être juré à soi-même ce que les rois d'Egypte faisaient solennellement jurer à leurs juges: qu'ils ne dévieraient pas de ce que leur ordonnerait leur conscience, quelque ordre qu'eux-mêmes leur donneraient.--A de telles commissions, est attaché un stigmate évident d'ignominie et une condamnation. Qui vous les donne, vous accuse; et, en vous les donnant, vous impose, si vous vous en rendez bien compte, une charge et du même coup vous frappe d'une peine. Autant les affaires publiques bénéficieront de votre exploit, autant les vôtres y perdront; vous vous ferez d'autant plus de tort que vous ferez mieux; bien plus, ce ne sera pas chose nouvelle si vous êtes ruiné par celui-là même pour lequel vous aurez fait cette besogne, on sera même porté à trouver que c'est justice.

=Si elle est excusable, ce n'est qu'opposée à une autre trahison sans que, pour cela, le traître cesse d'être méprisé et parfois puni par ceux-là mêmes qu'il a servis.=--S'il est des cas où la trahison peut être excusable, c'est seulement lorsqu'elle est employée à châtier et à trahir un traître. On voit souvent la perfidie, non seulement repoussée, mais encore punie par ceux-là mêmes dans l'intérêt desquels elle a été conçue; chacun connaît la mesure prise par Fabricius contre le médecin de Pyrrhus. Il arrive aussi que tel qui l'a ordonnée, la venge ensuite cruellement, en sévissant contre celui qui l'a servi, se déniant en quelque sorte à lui-même une autorité et un pouvoir si effréné, et désavouant chez celui qu'il a employé un servage et une obéissance si passifs et si lâches.--Jaropelc, duc de Russie, gagnant un gentilhomme de Hongrie, l'avait déterminé à trahir Boleslas, roi de Pologne, soit en le faisant mourir, soit en donnant aux Russes le moyen de lui causer des dommages importants. Le traître s'y prit en habile homme: il déploya tout le zèle imaginable pour le service du roi, parvint à être de son conseil, et compta bientôt parmi ses partisans les plus fidèles. Grâce à la confiance qu'il avait captée, profitant d'un moment rendu opportun par l'absence de son maître, il livra aux Russes Visilicie, grande et riche cité qui fut entièrement saccagée puis incendiée par eux; la population de tout sexe et de tout âge fut tout entière massacrée et, avec elle, un grand nombre de nobles des alentours que le Hongrois y avait rassemblés en vue de ce qui arriva. Jaropelc, après avoir assouvi sa vengeance et sa colère qui n'étaient pas sans motif (Boleslas l'avait gravement offensé en agissant envers lui de semblable façon), repu des résultats de cette trahison, se rendant compte de sa laideur à ne considérer que le fait même, l'envisageant sans parti pris et non plus sous l'empire de la passion, en éprouva de tels remords et un tel dégoût, qu'il fit crever les yeux, couper la langue et les parties génitales au traître qui l'avait commise.

Antigone avait persuadé au corps des Argyraspides de lui livrer Eumène, leur capitaine général, avec lequel il était en compétition. A peine l'eut-il en son pouvoir, qu'il le fit tuer; et, s'instituant ministre de la justice divine pour le châtiment d'une si détestable trahison, il écrivit au gouverneur de la province, lui intimant l'ordre exprès de perdre ceux qui l'avaient commise et de les exterminer de quelque manière que ce fût, si bien que du grand nombre qu'ils étaient, pas un ne revit jamais la Macédoine; mieux il en avait été servi, plus il jugea leur conduite mauvaise et punissable.

L'esclave qui révéla l'endroit où se cachait P. Sulpitius son maître, fut affranchi comme Sylla s'y était engagé dans son édit de proscription; mais, pour donner satisfaction à la conscience publique, tout libre qu'il était devenu, on le précipita du haut de la roche tarpéienne.

Clovis, l'un de nos rois, au lieu des armes d'or qu'il leur avait promises, fit pendre les trois serviteurs du roi Cannacre qui, à son instigation, avaient trahi leur maître. On les pendit avec, attachée au cou, la bourse contenant le prix de leur méfait; de telle sorte, qu'après avoir fidèlement rempli les engagements particuliers pris envers eux, il fut satisfait ensuite à la moralité publique qui prime toute autre considération.

Mahomet II voulant se défaire de son frère dont il redoutait la compétition au trône, ce qui est fréquent chez les Ottomans, y employa un de ses officiers qui étouffa sa victime, en lui ingurgitant de force une grande quantité d'eau à la fois. Le crime accompli, Mahomet livra en expiation celui qui l'avait exécuté à la mère du mort (ils n'étaient frères que de père). Celle-ci fit, en sa présence, ouvrir la poitrine au meurtrier et, alors qu'il palpitait encore, y fouillant de ses mains, en arracha le cœur qu'elle jeta à manger aux chiens. Il est si doux, à ceux mêmes qui n'ont que de mauvais sentiments, de pouvoir, après avoir recueilli le fruit d'une de ces actions abominables, y rattacher, sans avoir désormais à en souffrir, quelque trait de bonté et de justice en compensation en quelque sorte de leur complicité et de soulager ainsi leur conscience; d'autant qu'ils ne cessent de voir en ceux qui les ont assistés dans l'exécution de leur forfait, des gens qui les leur reprochent, et qu'ils cherchent à étouffer, par leur mort, la connaissance qu'ils en ont eue et la preuve de leur participation.

Si vous êtes, par hasard, récompensé de pareils services, pour que la société ne soit pas empêchée d'user de cette ressource extrême et désespérée qui lui est indispensable, celui qui vous en remet le prix, ne laisse pas de vous tenir, si lui-même n'est pas tel, pour un misérable et un maudit. Il vous considère avec plus de mépris encore que ne fait celui que vous avez trahi, parce qu'il sait le peu que vous valez, qu'il vous a vu à l'œuvre, sans protestation, sans désaveu de votre part; il vous emploie tout comme on fait de ces hommes perdus dont se sert la justice pour les exécutions capitales, charge aussi utile que peu honorable.--Outre ce que de semblables commissions ont de vil, elles déshonorent. La fille de Séjan ne pouvant, d'après la législation romaine, être mise à mort, parce qu'elle était encore vierge, fut, pour permettre l'application de la loi, violée par le bourreau, avant qu'il ne l'étranglât; l'office que celui-ci remplissait dans l'intérêt public, réclama de lui, en cette circonstance, qu'il avilît et sa main et son âme.

=Ceux qui consentent à être les bourreaux de leurs parents et de leurs compagnons méritent la réprobation publique.=--Amurat I, pour aggraver le châtiment de ceux de ses sujets qui avaient appuyé la rébellion de son fils * contre lui et s'étaient faits complices de ce parricide, ordonna que leurs plus proches parents prêteraient la main à leur exécution. Je trouve très honorable le refus qu'opposèrent certains d'entre eux qui préférèrent être considérés à tort comme complices du forfait commis par un autre, plutôt que de se rendre eux-mêmes coupables d'un crime semblable en s'associant à l'œuvre de la justice.--Dans quelques bicoques qui ont été prises d'assaut dans les guerres de notre temps, j'ai vu des coquins qui, pour sauver leur vie, acceptaient de pendre leurs amis et alliés; je les tiens de pire condition que les pendus.--On dit que Witolde, prince de Lithuanie, établit dans cette nation que tout criminel condamné à mort devrait se détruire lui-même, trouvant étrange qu'un tiers, innocent de la faute, fût employé à commettre un homicide et en eût charge.

=Les princes sont quelquefois dans la nécessité de manquer à leur parole; on ne saurait les en absoudre que s'ils se sont trouvés dans l'impossibilité absolue d'assurer autrement les intérêts publics dont ils ont charge.=--Le prince qu'une circonstance urgente et quelque accident violent et inopiné inhérent à sa position obligent à manquer à sa parole et à la foi qu'il a donnée, ou qui encore le jettent en dehors de ce qui est ordinairement son devoir, doit considérer cette nécessité dans laquelle il est placé, comme une épreuve que Dieu lui impose. Chez lui, ce n'est pas vice; sa raison est contrainte de céder à une autre plus puissante que la sienne et qui s'étend sur tout; mais c'est certainement un malheur. A quelqu'un qui me demandait quel remède pouvait y être apporté: Il n'y en a pas, ai-je répondu, si véritablement ce prince est pressé entre ces deux partis extrêmes: «_mais surtout qu'il se garde bien de chercher des prétextes à son parjure_ (_Cicéron_)»; il a ainsi agi, parce qu'il s'y trouvait obligé; mais s'il a satisfait sans regret à cette nécessité, s'il ne lui en a pas coûté de manquer à sa foi, c'est signe que sa conscience est véreuse.--S'il s'en trouvait un de conscience si scrupuleuse que nulle nécessité ne lui parût justifier un si grave remède, je ne l'en estimerais pas moins; on ne saurait perdre ses états d'une façon plus excusable et plus honorable. Nous ne pouvons tout; aussi faut-il souvent nous en remettre au ciel de la direction de notre navire; la protection divine est notre dernière ancre de salut. Quelle nécessité justifie davantage qu'il s'adresse à elle? Est-il quelque chose à quoi un prince puisse moins consentir, qu'à ce qu'il ne peut faire qu'aux dépens de sa foi et de son honneur qui, dans certaines circonstances, doivent lui être plus chers que son propre salut, * oui assurément, et même que le salut de son peuple? Quand, les bras croisés, il appellerait simplement Dieu à son aide, n'a-t-il pas à espérer que la bonté divine ne lui refusera pas, à lui dont la cause est juste et bonne, la faveur d'un appui auquel tout est possible? Ce sont là de dangereux exemples qui sont des dérogations rares et malsaines aux règles naturelles; il faut y céder, mais avec une grande modération et beaucoup de circonspection; nul intérêt privé ne mérite que nous fassions à notre conscience une pareille violence, qui dans l'intérêt public est admissible, lorsque l'utilité en est bien apparente et qu'elle est d'importance capitale.

=Comment le sénat de Corinthe s'en remit à la fortune du jugement qu'il avait à porter sur Timoléon, qui venait de tuer son propre frère.=--Timoléon se préserva de la réprobation que son acte étrange était susceptible de soulever contre lui par les larmes abondantes que lui fit répandre la pensée constante que c'était lui, son frère, qui avait tué le tyran; et c'est justice si sa conscience a souffert de ce qu'il avait été dans l'absolue nécessité de sacrifier à l'intérêt public sa rectitude de mœurs. Le sénat lui-même, qu'il avait ainsi délivré, n'osa se prononcer nettement sur un fait de cette importance et se trouva hésitant entre ces deux considérations, toutes deux d'un si grand poids. Les Syracusains vinrent fort à propos, à ce moment, solliciter des Corinthiens leur protection et l'envoi d'un chef capable de rendre à leur ville son ancienne splendeur et de purger la Sicile de l'oppression de plusieurs petits tyrans. Le sénat leur envoya Timoléon, en prenant avec lui-même cet arrangement de nouvelle sorte: Selon qu'il s'acquitterait bien ou mal de la mission qu'on lui confiait, l'arrêt que ce corps politique avait à rendre, lui serait, ou favorable ne considérant en lui que le libérateur de son pays, ou défavorable ne l'envisageant que comme le meurtrier de son frère. Cette singulière conclusion s'explique par le danger résultant d'un semblable exemple et la gravité d'un acte si en dehors de ce qui se voit d'ordinaire; les Corinthiens eurent raison de ne pas s'en rapporter à leur propre jugement et de faire intervenir, pour trancher la question, des considérations tirées d'un autre ordre de faits. La conduite de Timoléon dans cette mission éclaira rapidement sur ce qu'il fallait penser de lui tant il se comporta, sous tous rapports, avec dignité et vertu; le bonheur avec lequel il se tira des grosses difficultés qu'il eut à surmonter dans sa tâche, sembla lui avoir été envoyé pour sa justification par les dieux conspirant en sa faveur.

=Acte inexcusable du sénat romain revenant sur un traité qu'il avait ratifié.=--Le but qui avait fait agir Timoléon l'excuse, autant qu'un acte de cette nature peut être excusé. Mais le bénéfice que retira le trésor public et qui fut le prétexte dont usa le Sénat romain en la circonstance, n'est pas suffisant pour faire admettre une injustice comme celle qu'il commit dans cette affaire malpropre que je vais rapporter: Certaines villes s'étaient rachetées à prix d'argent et avaient recouvré leurs franchises sur ordonnances rendues par le Sénat, qui avait ratifié cette mesure prise par Sylla. Celui-ci mort, le Sénat, saisi à nouveau de la question, replaça ces villes sous le régime de la taille et décida que l'argent qu'elles avaient payé pour leur rachat, ne leur serait pas rendu. Les guerres civiles produisent souvent d'aussi vilains exemples: nous punissons les particuliers de ce qu'ils nous ont crus, quand nous étions autres que nous ne sommes devenus; le magistrat fait porter la peine du changement qui s'est produit en lui, à qui n'en peut mais; le maître d'école fouette son écolier pour avoir été trop docile; le clairvoyant, l'aveugle auquel il sert de guide. Quelle horrible image de la justice cela nous donne!

=L'intérêt privé ne doit jamais prévaloir sur la foi donnée; ce n'est que si on s'est engagé à quelque chose d'inique ou de criminel, que l'on peut manquer à sa parole.=--Il y a en philosophie des règles qui sont fausses et par trop élastiques. L'exemple ci-après qu'on nous propose comme un cas où l'intérêt particulier peut primer la foi engagée, ne tire pas des circonstances mêmes que l'on indique, une autorité suffisante: Des brigands se sont emparés de vous, et vous ont rendu la liberté après vous avoir fait jurer de leur payer comme rançon une somme déterminée; est-on fondé à prétendre qu'un homme de bien, une fois hors de leurs mains, est dégagé de son serment, s'il ne paie pas?

Non; ce que la crainte m'a fait vouloir, je dois le vouloir encore, lorsque je n'ai plus à craindre; et lors même que c'est cette crainte qui a contraint ma langue à prononcer ce que ma volonté ne ratifiait pas, je suis encore tenu d'observer exactement ma parole.--Chez moi, quand parfois la parole a été inconsidérément plus loin que la pensée, je ne m'en suis pas moins fait un cas de conscience de ne pas me désavouer; autrement, de degré en degré, nous arriverions à abolir tout droit qu'un tiers peut fonder sur nos promesses et * nos serments: «_La violence peut-elle quelque chose sur un homme de cœur_ (_Cicéron_)?»

L'intérêt privé ne peut être pour nous une excuse de manquer à nos promesses que dans le cas où nous aurions promis une chose mauvaise et injuste par elle-même, parce que les droits de la vertu doivent l'emporter sur tous autres dont nous avons contracté l'obligation.

=Chez Épaminondas l'esprit de justice et la délicatesse de sentiments ont toujours été prédominants; son exemple montre qu'il est des actes qu'un homme ne peut se permettre même pour le service de son roi, même pour le bien de son pays.=--J'ai, plus haut, mis Épaminondas au premier rang des hommes les meilleurs; je ne m'en dédis pas. A quelle hauteur ne plaçait-il pas ce qu'il considérait comme son devoir personnel, lui qui ne tua jamais un homme qu'il avait vaincu; qui, même dans le but au plus haut point estimable de rendre la liberté à son pays, se faisait conscience de tuer, en dehors des formes de la justice, un tyran ou ses complices; qui jugeait méchant, si bon citoyen qu'il fût, celui qui, dans une bataille, n'épargnait dans les rangs ennemis ni son ami, ni son hôte! Voilà une âme richement composée: dans l'accomplissement des actes les plus rudes et les plus violents de l'humanité, il demeurait bon et humain, et cela dans les conditions les plus délicates que conçoive l'enseignement de la philosophie. Ce courage si grand, si manifeste, si opiniâtre contre la douleur, la mort, la pauvreté, est-ce à la nature ou à l'art qu'il devait de l'avoir attendri au point d'en être arrivé à cette extrême douceur et à cette bonté qui s'étaient incarnées en lui? Horrible sous le fer et le sang qui le couvrent, il va fracassant, rompant une nation invincible pour tous, sauf pour lui, et, au milieu des plus effroyables mêlées, se détourne s'il se trouve en présence d'un hôte ou d'un ami! En vérité, celui-là commandait bien à la guerre, qui avait su lui imposer sa bonté, comme un frein qu'elle subissait même aux plus forts moments du combat, alors qu'elle était dans toute sa surexcitation, écumant de fureur et de meurtre.

C'est miracle de pouvoir mêler à de telles actions quelque image de la justice, et à la rigueur de principes d'Épaminondas appartient seul d'avoir pu y associer la douceur et la pratique des mœurs les plus tolérantes, l'innocence dans toute sa pureté. Là où l'un dit aux Mamertins «que les traités n'ont plus cours, quand on est en armes»; un autre, à un tribun du peuple, «que le temps de la justice et celui de la guerre sont deux»; un troisième, «que le bruit des armes l'empêche d'entendre la voix des lois», Épaminondas entendait même celle de la civilité et de la simple courtoisie. N'avait-il pas été jusqu'à emprunter à ses ennemis l'usage de sacrifier aux Muses en marchant au combat pour atténuer, par la douceur et la gaîté qu'elles répandent, la furie et la rudesse du guerrier? N'hésitons donc pas à penser après un si grand modèle que, même contre un ennemi, tout n'est pas permis; que l'intérêt général n'est pas autorisé à tout revendiquer au mépris des intérêts privés: «_Le souvenir du droit privé subsiste au milieu qui puisse nous faire enfreindre les droits de l'amitié_ (_Ovide_)»; disons-nous qu'il y a des choses interdites à un homme de bien qui sert son roi, ou la cause de l'ordre et des lois, «_car la patrie n'étouffe pas tous les devoirs, et il lui importe d'avoir des citoyens qui soient pieux envers leurs parents_ (_Cicéron_)». C'est là une éducation à répandre à notre époque. Nous n'avons que faire de principes exclusifs; c'est assez que nos épaules soient bardées de fer sans que nos âmes le soient; c'est assez de tremper nos plumes dans l'encre, sans encore que nous les trempions dans le sang. Si c'est le comble du courage, l'effet d'une vertu particulièrement rare que de mépriser l'amitié, les obligations que nous avons les uns envers les autres, la parole donnée, les liens de parenté pour le bien commun et l'obéissance aux magistrats, il suffit bien, pour nous excuser de ne point posséder une telle grandeur de sentiments, qu'elle n'ait point pris place dans ce qui faisait la grandeur d'âme d'Épaminondas.

J'abomine les appels à la violence de cette autre âme en délire: «_Tant que l'épée sera tirée du fourreau, chassez toute pitié de vos cœurs, que la vue même de vos pères dans le camp adverse ne vous arrête pas, frappez du fer ces têtes vénérables_ (_Lucain_).» Otons à ceux qui, par nature, sont méchants, sanguinaires et traîtres, ce prétexte à se livrer à leurs penchants; laissons là cette justice excessive qui ne nous appartient pas et tenons-nous-en à des exemples plus empreints des droits de l'humanité.--A cet égard l'époque et l'exemple peuvent beaucoup. Durant la guerre civile, dans un engagement contre Cinna, un soldat de Pompée ayant, par mégarde, tué son frère qui était dans les rangs opposés, se tua lui-même sur le champ par honte et par regret. Quelques années après, dans le cours d'une autre guerre civile, toujours chez ce même peuple, un soldat qui avait tué son frère demandait, pour ce fait, une récompense à ses chefs.

=En résumé, l'utilité d'une action ne suffit pas pour la rendre honorable.=--C'est à tort qu'on voudrait justifier de * l'honnêteté et de la beauté d'une action par ce fait seul qu'elle est utile, et en conclure que chacun peut être tenu de l'accomplir et doit l'estimer honnête en raison de son utilité: «_Toutes choses ne conviennent pas également à tous_ (_Properce_).» Considérons celle qui est la plus nécessaire et la plus utile à la société humaine, le mariage; le conseil des saints ne trouve-t-il pas qu'il est plus honnête de s'en abstenir, réprouvant ainsi, parmi les devoirs de l'homme, celui qui est le plus respectable, comme nous-mêmes en agissons vis-à-vis des animaux, en envoyant dans les haras ceux dont nous faisons le moins de cas.

CHAPITRE II.

_Du repentir._ =Tout, en ce monde, est soumis à des changements continuels; c'est ce qui fait que Montaigne, qui se dépeint au jour le jour, peut ne pas se montrer constamment avec les mêmes sentiments et les mêmes idées.=--Les autres auteurs se proposent l'éducation de l'homme; je me borne à le décrire. Celui que je dépeins est bien mal composé; si j'avais à le façonner à nouveau, je le ferais certainement tout autre qu'il n'est, mais aujourd'hui c'est chose faite. Les traits sous lesquels je le présente, sont bien tels, quoique changeant et se diversifiant; car le monde n'est autre qu'un mouvement perpétuel; tout y est continuellement en branle; la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte participent du mouvement général et de celui qui leur est propre; l'immobilité elle-même n'est qu'un mouvement moins accentué. Je ne puis fixer l'objet que je veux représenter: il se meut vague et chancelant comme sous l'influence d'une ivresse naturelle; je le prends tel qu'il est à l'instant où mon intention se porte sur lui; je ne le peins pas tel qu'il est, mais tel qu'il m'apparaît au passage; passage non d'un âge à un autre, ni, comme on dit dans le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. C'est donc sur le moment même qu'il me faut achever ma description; un instant plus tard, je pourrais me trouver non seulement en présence d'une physionomie qui s'est modifiée, mais encore les idées d'après lesquelles je l'apprécie n'être plus elles-mêmes celles que j'avais le moment d'avant. Je relève les accidents divers et variables qui se produisent en moi et les conceptions plus ou moins fugitives qu'engendre mon imagination, lesquelles souvent sont le contraire les unes des autres, soit qu'à certains moments je sois autre que moi-même, soit que ce qui en est l'objet m'apparaisse dans un cadre et sous un jour autres; si bien qu'il m'arrive de temps en temps de me contredire et cependant, comme disait Demade, jamais je ne cesse d'être vrai. Si mon âme pouvait se fixer, je ne serais pas hésitant, je parlerais nettement, en homme sûr de lui-même; mais elle est sans cesse cherchant sa voie et s'essayant.

=Quoique sa vie n'offre rien de particulier, l'étude qu'il en fait n'en a pas moins son utilité, d'autant que jamais auteur n'a mieux connu son sujet.=--J'expose une vie tout à fait des plus ordinaires, qui ne présente rien de saillant, ce qui est tout un. La vie intime de l'homme du peuple est du reste un sujet de philosophie et de moralité au même degré qu'une vie vécue dans de plus brillantes conditions; dans chaque homme se retrouve l'homme tout entier. Les auteurs traitent communément des sujets spéciaux auxquels leur personnalité demeure étrangère; dérogeant à cette habitude, ce qui est la première fois que cela arrive, c'est moi-même, dans ma plus complète intégrité, que je livre au public, c'est Michel de Montaigne en personne et non Michel de Montaigne grammairien, poète ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de ce que je parle trop de moi, je me plains de ce que lui ne pense seulement pas à lui-même. Mais est-il raisonnable, ne vivant que pour moi, de prétendre initier le public à la connaissance de moi-même?

Est-ce raisonnable aussi de présenter dans toute leur crudité, au monde auprès duquel la façon et l'art ont tant de poids et sont tant prisés, de simples effets de la nature, et encore d'une nature qui n'a que bien peu de ressort? N'est-ce pas vouloir construire un mur sans avoir de pierres, ou entreprendre toute autre chose du même genre, que d'écrire un livre sans la science et le talent * voulus? C'est l'art qui permet d'adapter la musique aux idées que l'on veut rendre; les miennes ne procèdent que du hasard. J'ai du moins pour moi ceci de conforme à la règle, c'est que personne n'a traité un sujet, le possédant avec plus de connaissance que je n'ai de celui qui m'occupe; je suis à cet égard plus savant que qui que ce soit; en second lieu, jamais personne ne l'a scruté davantage, n'en a plus analysé les diverses parties et les conséquences qui en découlent, et n'a une idée plus exacte et plus complète du but qu'il se propose. Pour mener à bien ce travail, je