SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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=Il n'accepte qu'avec réserve les mots heureux de ses interlocuteurs, qui peuvent les avoir empruntés et ne pas se rendre compte eux-mêmes de leur valeur.=--Une autre observation dont je fais grand cas c'est que, dans les conversations et les discussions, toutes les expressions qui nous paraissent heureuses ne doivent pas être acceptées sans contrôle.

La plupart des hommes sont riches de la science d'autrui; il peut fort bien arriver à quelqu'un de citer un beau trait, une bonne réplique, une belle sentence, et de les mettre en avant sans en saisir toute la portée. On ne s'assimile pas tout ce qu'on emprunte: c'est ce dont, à l'aventure, on peut juger par moi-même. Il ne faut pas toujours se rendre à ces expressions, si justes, si belles qu'elles paraissent: il faut les réfuter nettement, si on est en mesure de le faire; ou battre en retraite, comme si on ne les avait pas entendues, tâtant leur auteur de toutes parts pour se rendre compte de l'importance qu'elles ont dans sa bouche. Toutefois, il peut arriver qu'à ce jeu nous nous enferrions et ajoutions à la violence du coup qui nous est porté. Jadis, quand, trop pressé par l'adversaire, et les nécessités de la lutte m'y obligeant, j'ai eu recours à ces ripostes, qui parfois ont porté au delà de mes intentions et de mes espérances, je les donnais uniquement pour ne pas demeurer en reste dans les attaques dont j'étais l'objet, et il s'est trouvé qu'elles frappaient fort.--Il m'arrive aussi lorsque je discute avec un adversaire vigoureux, de m'amuser à devancer ses conclusions, lui évitant ainsi la peine de développer son idée, cherchant à prévenir l'expression de sa pensée alors qu'elle ne fait que naître et est encore indécise, l'ordre et la suite qu'il apporte à ses raisonnements m'avertissant à l'avance de ce qui me menace.

Avec ces autres, au contraire, qui ne se rendent pas toujours compte de ce qu'ils disent, j'agis tout au rebours: je les attends pour voir où ils veulent en venir, on ne peut avec eux faire à l'avance aucune supposition.

=Il se méfie également de ceux qui, dans leurs reparties, se renferment dans les généralités; il faut les amener à préciser pour savoir ce qu'ils valent.=--Quand ils se bornent à formuler leurs appréciations par des généralités, telles que: «Ceci est bon, cela ne l'est pas», et qu'ils rencontrent juste, examinez si ce n'est pas l'effet du hasard; amenez-les à circonscrire et à préciser un peu leur manière de voir; qu'ils disent en quoi ceci est bon, par où cela pèche.

Ces appréciations conçues en termes généraux, qui sont d'emploi si fréquent, ne signifient rien. Ceux qui les émettent me font l'effet de ces gens qui saluent une foule en s'adressant vaguement aux groupes qui la composent; tandis que ceux qui connaissent réellement les personnes qui entrent dans sa composition, les saluent individuellement et les distinguent en les appelant chacune par son nom; mais c'est beaucoup s'exposer que d'en agir comme ces derniers et de préciser. Je vois tous les jours, et parfois plusieurs fois en un jour, des esprits de peu de fond qui, à la lecture d'un ouvrage, voulant faire les connaisseurs et faire remarquer ce qu'il peut présenter de particulièrement beau, font porter leur admiration sur des points si mal choisis qu'au lieu de nous faire ressortir le talent parfait de l'auteur, ils ne nous apprennent que leur parfaite ignorance. On est certain de ne pas se tromper, en disant: «Voilà qui est beau», quand on vient d'entendre une page entière de Virgile, et les malins n'y manquent pas; mais entreprendre de le suivre dans les détails, formuler sur chacun une appréciation distincte et motivée; faire remarquer par où un bon auteur se surpasse, analyser ses mots, ses phrases, ses idées et ses diverses qualités les unes après les autres, à d'autres! eux n'en sont pas capables: «_Il faut non seulement écouter ce que chacun dit, mais encore examiner ce qu'il pense et pourquoi il le pense_ (_Cicéron_).»

=Souvent les sots émettent des idées justes, mais elles ne sont pas d'eux; hors d'état d'en faire une judicieuse application, il n'y a qu'à les laisser aller, ils ne tardent pas à s'embourber.=--J'entends journellement des sots dire des mots qui ne sont pas sots; ce qu'ils disent est juste, reste à savoir jusqu'à quel point ils s'en rendent compte et d'où ils l'ont tiré. Souvent c'est nous qui les aidons à placer un mot heureux, une bonne raison mais qui ne sont pas de leur crû: ils les avaient seulement en garde, ils les produisent à l'aventure et à tâtons, c'est nous qui leur donnons de l'importance et du prix. Vous faites leur jeu, et pour aboutir à quoi? Ils ne vous en savent aucun gré et n'en deviennent que plus ineptes; ne les secondez pas, laissez-les aller, ils en arriveront à ne plus user de ces phrases toutes faites, que comme des gens qui ont peur de s'échauder; ils n'oseront en changer ni les termes, ni la signification, non plus que s'y appesantir; secouez-les tant soit peu, elles leur échappent et ils vous les abandonnent si appropriées, si belles qu'elles soient; ce sont de belles armes, mais qui, entre leurs mains, sont mal emmanchées. Que de fois en ai-je vu faire l'expérience: si vous venez à les éclairer et à les mettre sur la voie, sur-le-champ ils font leur et tournent à leur profit la justesse de l'interprétation que vous venez d'en donner: «C'est ce que je voulais dire, répliquent-ils: c'est précisément là ce que j'avais en tête; si je ne l'ai pas ainsi exprimé, c'est que l'expression m'a fait défaut.» Insistez, il faut user de malice pour châtier ces orgueilleux imbéciles. La maxime d'Hégésias qu'«il ne faut ni haïr ni poursuivre, mais instruire», si juste par elle-même, n'est pas de mise dans ce cas; il y aurait injustice et inhumanité à secourir et remettre d'aplomb qui n'en a que faire et qui en vaudrait moins. J'aime à les laisser s'embourber et s'empêtrer plus encore et si profondément, si c'est possible, qu'enfin ils se reconnaissent pour ce qu'ils sont.

=Reprendre un sot avec l'espérance de rectifier son jugement, c'est peine perdue.=--La sottise et le déréglement de nos sens ne peuvent guérir du fait d'un avertissement qui nous est donné, et nous pouvons dire de leur guérison ce que Cyrus, sur le point de livrer bataille, répondait à quelqu'un qui le pressait d'exhorter son armée, que «les hommes ne deviennent pas courageux et belliqueux instantanément, sous le coup d'une belle harangue, pas plus qu'on ne devient subitement musicien parce qu'on vient d'entendre une bonne chanson». Il faut à cela des apprentissages qui doivent précéder la mise en œuvre et que peut seule produire une longue et constante éducation. Nous devons prendre ce soin pour les nôtres, les instruire, les corriger avec assiduité; mais aller prêcher le premier passant venu, relever l'ignorance ou la sottise du premier individu que l'on rencontre, c'est un usage que je désapprouve fort. Je le pratique rarement, même dans les conversations particulières que je puis avoir, et suis prêt à tout lâcher plutôt que d'en venir à reprendre par la base une instruction qui est du fait d'un maître d'école; je ne suis pas plus d'humeur à parler qu'à écrire pour des commençants; quant aux conversations générales auxquelles je prends part, comme à celles échangées entre d'autres personnes que moi, si faux et si absurde que me paraisse ce que j'y entends, je ne m'élève jamais contre, ni par un mot, ni par un geste.

=Ce qu'il y a de plus déplaisant chez un sot, c'est qu'il admire toujours tout ce qu'il dit.=--Rien ne me cause tant de dépit dans la sottise que de la voir se complaire en elle-même, en ressentir du contentement, plus que n'en peut éprouver la raison quelque sujet de satisfaction qu'elle ait. C'est un malheur que la prudence interdise d'être satisfait et fier de soi et vous laisse toujours mécontent et craintif, là où l'entêtement et la témérité portent ceux qui ont ces défauts à se réjouir en toute assurance. Ce sont toujours les plus malhabiles qui reviennent pleins de gloire et d'allégresse de ces luttes oratoires, regardant les autres avec mépris; le plus souvent l'outrecuidance de leur langage, la gaîté qu'ils manifestent leur donnent le succès aux yeux de l'assistance qui, d'ordinaire, a le jugement faible et est incapable de discerner et de bien juger de quel côté est réellement l'avantage. L'obstination et une opinion trop ardente sont des preuves certaines de bêtise; est-il rien de plus affirmatif, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave et sérieux que l'âne?

=Les causeries familières à bâtons rompus ont aussi leurs charmes; les propos vifs, les reparties hardies, forment le caractère et peuvent parfois nous éclairer sur nos défauts.=--Ne pouvons-nous pas comprendre dans ce chapitre afférent aux conversations et échanges d'idées, les causeries familières où il se fait assaut d'esprit et où les propos vont se succédant sans suite, auxquelles on se livre dans l'intimité, entre amis heureux de se trouver ensemble, riant et se moquant plaisamment et avec verve les uns des autres? C'est un exercice qui convient assez à ma gaîté naturelle; s'il n'est pas aussi sérieux et ne réclame pas une aussi forte tension d'esprit que celui dont nous avons parlé jusqu'ici, il n'en a pas moins du piquant, tient l'esprit en éveil et a des avantages; c'était aussi l'opinion de Lycurgue. En ce qui me touche, j'y apporte plus de laisser aller que d'esprit, et plus de bonheur que d'imagination; du reste, je supporte très bien les coups que l'on me porte et endure, sans que cela altère mon humeur, les revanches que l'on peut prendre sur moi, si rudes qu'elles soient et lors même qu'elles dépassent les bornes; et si, quand on s'attaque à moi, je ne suis pas à même de riposter sur-le-champ, je ne vais pas m'amusant et m'entêtant à discuter le coup, je n'y apporte ni humeur, ni mauvaise foi; je le subis, m'y résignant avec bonne grâce, remettant d'en avoir raison à une heure meilleure: il n'y a pas de marchand qui toujours fasse des bénéfices. Chez la plupart des gens, le visage et la voix s'altèrent quand la force vient à leur manquer; et, par une colère déplacée, au lieu de se venger, ils ne font que témoigner tout à la fois de leur faiblesse et de leur impatience. Dans ces moments de surexcitation, nous actionnons parfois des cordes secrètes qui mettent en jeu nos imperfections auxquelles, si nous étions plus calmes, nous ne pourrions toucher sans que cela constitue une offense; par là, nous nous rendons mutuellement le service de nous avertir de nos défauts.

=Les jeux de main sont à proscrire; ils dégénèrent trop souvent en voies de fait.=--Il y a en France d'autres jeux en usage qui, violents et ne respectant rien, conduisent finalement à en venir aux mains; ces jeux, je les hais mortellement, car j'ai la peau tendre et sensible; dans ma vie, j'ai vu deux princes de la famille royale auxquels ils ont coûté la vie. Ce sont de vilains jeux que ceux où l'on finit par se battre.

=Comment Montaigne s'y prenait pour juger d'une œuvre littéraire sur laquelle l'auteur le consultait; sur les siennes, sur ses Essais, il était toujours hésitant bien plus que lorsqu'il s'agissait de celles des autres.=--Quand je veux juger de quelqu'un, je lui demande dans quelle mesure il est satisfait de lui-même, jusqu'à quel point ce qu'il dit ou ce qu'il pense le contente. Je cherche à éviter qu'il use de faux-fuyants: «J'ai fait ceci en me jouant; _ce travail a été arraché du métier, alors qu'il était encore imparfait_ (_Ovide_); je n'ai pas mis une heure à le faire; je ne l'ai pas revu depuis.» A ces excuses je réponds: Laissons donc de côté ce que vous avez ainsi fait et donnez-moi quelque ouvrage qui vous représente bien tout entier, sur lequel il vous convienne qu'on vous apprécie, et indiquez-nous ce que vous y trouvez de plus beau? Est-ce cette partie ou celle-ci; est-ce le sujet dont vous avez fait choix, la grâce que vous avez mise à le traiter; l'imagination, le jugement ou le savoir dont vous y faites preuve? Je constate, en effet, qu'ordinairement on fait erreur, aussi bien quand on juge son propre travail que lorsqu'il s'agit de celui d'autrui, non seulement en raison de l'affection qui s'y mêle, que parce qu'on n'est pas capable de le bien connaître et d'en bien discerner ce qui le distingue. L'œuvre, par son propre mérite ou sa bonne fortune, peut encore mettre l'ouvrier en relief et outrepasser son imagination et son savoir.--Pour moi, je ne juge aucune production étrangère avec moins de lucidité que les miennes; tantôt je prise fort mes Essais, tantôt je n'en fais pas cas, portant sur eux un jugement qui varie beaucoup et sur lequel je suis en doute. Il y a des livres utiles par le sujet même qu'ils traitent et qui ne servent en rien à la réputation de l'auteur; il y a aussi de bons livres qui, comme certains labeurs qui ont cependant leur raison d'être, font honte à l'ouvrier.

Je pourrais écrire sur la manière dont nous tenons table, dont nous nous habillons: ce serait, à la vérité, à mon corps défendant; je pourrais le faire aussi sur les édits rendus à notre époque, sur les lettres des princes qui ont été chargés des affaires de l'état; ou bien composer un abrégé d'un bon livre (quoique tout abrégé d'un bon livre soit un sot abrégé) et ce livre venir à se perdre, et autres choses semblables; ces productions pourraient être de très grande utilité pour la postérité, mais quant à l'honneur que cela me procurerait, il dépendrait uniquement de ma bonne fortune. Une bonne partie des livres qui ont de la réputation, sont dans ces conditions.

=Un point sur lequel il faut se montrer très réservé, c'est lorsqu'on rencontre des idées qui peuvent ne pas appartenir en propre à l'auteur, sans qu'on ait de certitude à cet égard.=--Il y a quelques années, lisant Philippe de Comines, un très bon auteur assurément, j'y remarquai ce mot comme n'étant pas banal: «Qu'il faut bien se garder de rendre tant de services à son maître, qu'on le mette dans l'impossibilité de vous récompenser suivant vos mérites.» L'idée est à louer, seulement elle n'est pas de lui; je l'ai rencontrée il n'y a pas longtemps dans Tacite: «_Les bienfaits sont agréables tant que l'on sait pouvoir les acquitter; mais s'ils dépassent nos moyens de les reconnaître, ils nous deviennent odieux._» Sénèque l'exprime catégoriquement: «_Qui estime honteux de ne pas rendre, voudrait ne trouver personne dont il soit l'obligé_:» Elle se retrouve dans Cicéron, sous une forme plus adoucie: «_Qui ne se croit pas quitte envers vous, ne saurait être votre ami._» Le sujet traité peut, suivant sa nature, révéler un homme qui sait et a de la mémoire; mais, pour juger de ce qui lui appartient plus spécialement et mérite attention, pour apprécier la force et la beauté de son âme, il faut savoir ce qui est réellement de lui et ce qui n'en est pas, et, dans ce qui n'est pas de lui, ce qui lui revient pour la part qu'il a au choix, à la disposition, à l'ornementation, au style. Il peut aussi avoir emprunté ses matériaux et en avoir empiré la forme, cela arrive souvent. Nous autres qui ne sommes pas familiarisés avec les livres, nous nous trouvons embarrassés quand nous voyons une belle idée chez un poète nouveau, un argument de valeur chez un prédicateur, et nous n'osons les en louer avant de nous être renseignés auprès de quelque savant pour savoir s'ils sont d'eux, ou si les auteurs en sont autres. Jusque-là, je me tiens toujours sur la réserve.

=Digression sur Tacite. Cet historien s'est surtout attaché aux événements intérieurs, et il les juge plus qu'il ne les raconte.=--Je viens de parcourir tout d'un trait l'histoire de Tacite (ce qui ne m'arrive guère, voilà bien vingt ans que je n'ai consacré à un livre une heure de suite); je l'ai fait sur le conseil d'un gentilhomme que la France estime beaucoup, tant pour sa valeur personnelle que pour son mérite et sa bonté qui lui sont communs avec ses frères, et il en a plusieurs. Je ne connais pas d'auteur qui, dans un livre qui enregistre tant de faits publics, fasse entrer tant de considérations sur les mœurs et les caractères des individus. Il me semble, contrairement à ce que lui-même paraît croire, que, s'appliquant à retracer sous toutes leurs phases les vies des empereurs de son temps, si diverses et si excessives en tout, la relation d'un aussi grand nombre d'actions mémorables, celles notamment que leur cruauté a fait naître chez leurs sujets, lui donnait matière de nous entretenir de faits plus instructifs et plus intéressants que s'il nous eût raconté les batailles et les agitations auxquelles le monde entier se trouvait en proie; si bien que, souvent, à le voir passer légèrement sur ces morts si belles, je trouve qu'il n'en tire pas tous les enseignements qu'elles renferment, comme s'il craignait de nous ennuyer par leur nombre et les longueurs qui en seraient résultées. C'est une des formes de l'histoire de beaucoup la plus utile, les événements publics dépendant surtout de l'ingérence de la fortune, les événements privés de nous-mêmes. Tacite juge les faits qui se sont passés, plutôt qu'il n'en rapporte l'histoire; il y a chez lui plus d'enseignements que de récits; ce n'est pas un livre à lire, il est à étudier et à apprendre; il renferme tant de sentences, qu'il y en a à tort et à raison; c'est une pépinière de discours moraux et politiques, propres à en pourvoir et en parer ceux en situation de participer à la direction du monde.

Il émet toujours à l'appui de ses dires, des raisons solides et vigoureuses, incisives et spirituelles, dans le style affété de son siècle, où on aimait tant à se donner de l'importance, que lorsque les choses par elles-mêmes ne prêtaient pas à la subtilité et au piquant, on en mettait dans les paroles. Sa manière d'écrire ressemble assez à celle de Sénèque, mais me semble plus étoffée, tandis que celle de ce dernier a plus de vivacité; elle convient plutôt à un état troublé et maladif comme est le nôtre en ce moment, vous diriez souvent que c'est nous qu'il peint et qu'il critique.

=Sa sincérité ne fait pas doute et il était du parti de l'ordre; néanmoins, il semble avoir jugé Pompée avec trop de sévérité; et, à propos de Tibère, Montaigne a quelque doute sur l'impeccabilité de son jugement.=--Ceux qui doutent de sa sincérité, indiquent assez qu'ils ont d'autres raisons de ne pas l'aimer. Ses opinions sont sages et il appartient au meilleur des partis qui divisaient Rome. Je me plains un peu toutefois de ce qu'il ait jugé Pompée plus sévèrement que les gens de bien qui ont vécu de son temps et ont été en relations avec lui, et de l'avoir mis sur le même rang que Marius et Sylla avec cette seule différence qu'il était moins ouvert. On ne conteste pas qu'il n'entrât des idées d'ambition et de vengeance dans son désir de s'emparer du gouvernement, et ses amis eux-mêmes ont craint que la victoire ne lui fît dépasser les bornes de la raison, sans cependant l'entraîner, comme ceux dont il vient d'être question, à ne plus connaître de limites; rien dans la vie de Pompée ne laisse supposer qu'il en serait arrivé à ce degré de cruauté et de tyrannie, et, comme on ne saurait attribuer au soupçon la même valeur qu'à l'évidence, je ne crois pas qu'il eût été tel. On pourrait peut-être tenir les narrations de Tacite pour vraies et sincères, par cela même qu'elles ne sont pas toujours en rapport avec les jugements par lesquels il conclut, dans lesquels il suit son idée première quelle que soit la manière dont il nous présente le fait et sans qu'il en modifie, si peu que ce soit, la physionomie.

Il approuve la religion de son temps, se conformant ainsi à ce qu'ordonnaient les lois; il n'y a pas à l'en excuser, il ignorait le vrai Dieu; cela a été un malheur pour lui, mais non un défaut.

Je me suis surtout attaché à me rendre compte de son jugement, et, sur quelques points, je ne suis pas bien fixé à cet égard, comme par exemple à propos de cette phrase de la lettre que Tibère, vieux et malade, envoyait au sénat: «Vous écrirai-je, Messieurs; comment vous l'écrirai-je; ou bien ne vous l'écrirai-je pas? Mais, à l'heure actuelle, les dieux et les déesses ont, à n'en pas douter, décidé de ma perte, car je me sens dépérir de plus en plus chaque jour?» Je ne saisis pas comment Tacite voit là un signe évident que la conscience de Tibère était bourrelée de remords; du moins, en lisant ce passage, cela ne m'a pas produit cet effet.

=Il lui reproche aussi de s'excuser d'avoir parlé de lui-même; Montaigne, lui, parle de lui-même dans ses Essais, ne parle que de lui et en observateur désintéressé.=--Je trouve aussi un peu timide de sa part, qu'ayant eu occasion de dire qu'il avait exercé à Rome une magistrature honorable, il s'excuse pour qu'on ne croie pas qu'il l'a dit par ostentation; cela paraît bien de l'humilité pour un homme de cette envergure; n'oser parler franchement de soi, accuse un manque de courage. Un esprit franc et élevé, qui juge sainement et sûrement, use sans y regarder de ses propres exemples comme de choses auxquelles il est étranger et se sert franchement de son témoignage comme de celui de tout autre. Il faut passer par-dessus ces règles mondaines de civilité quand c'est pour servir la vérité et la liberté.--Non seulement j'ose parler de moi, mais je ne parle que de moi; je fais fausse route, quand je parle d'autre chose, je sors de mon sujet. Je ne m'aime pas si aveuglément et ne suis pas si attaché et inféodé à moi-même que je ne puisse me regarder et me considérer en faisant abstraction de moi comme je ferais d'un voisin, d'un arbre; c'est une faute de ne pas voir ce que l'on vaut, tout comme d'en dire plus que l'on n'en voit. Nous devons aimer Dieu plus que nous-mêmes et le connaissons moins; ce qui n'empêche pas que nous en parlions à satiété.

=Caractère de Tacite à en juger par ses écrits; on ne saurait que le louer, lui et les historiens qui agissent de même, d'avoir recueilli et consigné tous les faits extraordinaires et les bruits populaires.=--Si de ses écrits on peut déduire ce qu'il était, Tacite devait être une personnalité éminente, de nature droite et courageuse, sans superstition, ayant l'âme généreuse d'un philosophe. On pourra le trouver quelque peu hardi dans ce qu'il avance, comme lorsqu'il raconte qu'un soldat portant une charge de bois, ses mains se raidirent par le froid, au point qu'elles se collèrent à son fardeau et que, se séparant des bras, elles y demeurèrent fixées et inanimées. En pareille matière, j'ai l'habitude de m'incliner devant l'autorité de témoins de grande valeur.

En nous contant aussi que Vespasien guérit à Alexandrie, par la faveur du dieu Sérapis, une femme aveugle, en lui passant de sa salive sur les yeux, et je ne sais quel autre miracle, il suit l'exemple et obéit au devoir de tous les bons historiens. Ils enregistrent les événements importants, et les bruits et idées en circulation dans les foules sont du nombre des faits de la vie publique. Leur rôle est de rapporter les croyances générales et non de les ramener dans l'ordre, ce qui est du domaine des théologiens et des philosophes qui ont charge de diriger les consciences; c'est ce qui a fait dire très sagement à un autre historien, grand homme comme lui: «_A la vérité, j'en dis plus que je n'en crois; mais comme je ne prétends pas certifier les choses dont je doute, je n'entends pas non plus supprimer celles que j'ai apprises_ (_Quinte-Curce_)»; un autre dit encore: «_On ne doit pas se mettre en peine d'affirmer ou de réfuter les choses..., il faut s'en tenir à la renommée_ (_Tite-Live_).» Quoique écrivant dans un siècle où la croyance aux prodiges s'amoindrissait, Tacite dit pourtant ne pas vouloir s'interdire d'insérer dans ses Annales et d'y consigner ce que tant de gens de bien admettent et ce que révérait si profondément l'antiquité; on ne saurait mieux dire. L'histoire doit s'écrire en rapportant les faits tels qu'ils nous parviennent et non selon ce que nous en jugeons.--Moi, qui suis roi en la matière que je traite et n'en dois compte à personne, je n'ai cependant pas pleine confiance en moi-même. Je hasarde souvent des boutades de mon esprit desquelles je me défie et certaines finesses d'expressions que j'estime risquées; je les laisse aller quand même, remarquant que cela est parfois pris en bonne part et qu'il n'appartient pas à moi seul d'en juger. Je me présente debout et couché, de face et d'arrière, de droite et de gauche, tel que je suis à l'état de nature. Les esprits égaux en force, ne le sont pas toujours dans leurs goûts, ni dans l'application qu'ils apportent à ce qui les occupe. Voilà ce qui, sur cet historien, me revient en mémoire d'une façon générale et un peu incertaine; il est à observer que, dans ces conditions, tout jugement ne peut forcément qu'être vague et imparfait.

CHAPITRE IX.

_De la vanité._ =Montaigne plaisante sur la manie qu'il a d'enregistrer tout ce qui lui passe par la tête; c'est là une occupation qu'il pourrait prolonger indéfiniment.=--Il n'y a peut-être pas de vanité plus réelle que d'écrire sur ce sujet, aussi inutilement que je le fais. Ce que Dieu nous a si divinement exprimé, devrait être soigneusement et continuellement médité par les gens intelligents. Qui ne voit que la route que je suis sans arrêt ni fatigue, me mènera tant qu'il y aura au monde de l'encre et du papier? Je ne puis retracer ma vie en narrant ce que j'ai fait, qui est de trop faible importance; je la retrace en consignant les idées qui me passent par la tête. N'ai-je pas connu un gentilhomme qui ne communiquait rien de sa vie que par le travail de ses intestins: on voyait exposée chez lui une rangée de vases de nuit, en contenant les résidus de sept ou huit jours; c'était ce qui faisait l'objet de ses études, de ses entretiens; tout autre sujet lui répugnait. Ce que j'expose ici est un peu plus décent; ce sont les élucubrations toujours mal digérées d'un esprit devenu vieux, tantôt prolixe, tantôt réservé. Quant à voir prendre fin ces continuelles agitations et transformations de mes idées, quels que soient les sujets auxquels elles ont trait, songeons que Diomède, s'occupant uniquement de grammaire, en a rempli six mille volumes. A quoi peut conduire le bavardage, alors que le bégaiement et les préambules du langage ont pu, à eux seuls, permettre d'infliger au monde d'avoir à supporter l'horrible charge de tant de volumes! Que de paroles pour ne traiter que de la parole! O Pythagore, pourquoi n'avoir pas conjuré cette tempête! On reprochait, aux temps jadis, à un Galba l'oisiveté de sa vie; il répondit que «chacun devait compte de ses actes et non de son repos», ce en quoi il se trompait: la justice a aussi à connaître de ceux qui ne travaillent pas et elle les a en animadversion.

=On devrait faire des lois contre les écrivains inutiles; il y en a tant que, pendant qu'on sévirait contre les plus dangereux, lui-même aurait le temps de s'amender.=--Les lois devraient avoir quelque peine édictée contre les écrivains ineptes et inutiles, comme il en existe contre les vagabonds et les fainéants; on bannirait de la sorte des mains du peuple mes ouvrages et ceux de cent autres. Ce n'est pas là une plaisanterie. La démangeaison d'écrire semble l'un des symptômes d'un siècle en effervescence. Quand avons-nous jamais tant écrit que depuis que l'ère de nos troubles s'est ouverte? les Romains l'ont-ils jamais tant fait, que lorsqu'ils touchaient à leur ruine? Outre que les progrès de l'esprit ne sont pas ce qui rend sage au point de vue politique, cette occupation oisive, qu'est le travail de la plume, naît de ce que chacun s'intéresse mollement aux devoirs de sa charge et s'en dispense. La corruption du siècle se fait par la coopération de chacun de nous en particulier: les uns y contribuent par la trahison, les autres par l'iniquité, l'irréligion, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, suivant le degré de leur puissance; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté: je suis de ces derniers.

Il semble que ce soit la saison des choses frivoles, quand, de toutes parts, le mal nous accable; à une époque où la méchanceté s'exerce si communément, n'être qu'inutile devient digne d'éloges. Je me console en pensant que si la justice s'en mêlait, je serais des derniers sur lesquels elle mettrait la main; pendant qu'on s'occuperait de ceux qui gênent le plus, j'aurais le loisir de m'amender; car il serait déraisonnable, ce me semble, de poursuivre la réparation de menus inconvénients, quand les grands pullulent. Philotime, le médecin, auquel quelqu'un présentait son doigt à panser, et qu'à sa mine et à son haleine il reconnaissait atteint d'un ulcère aux poumons, lui dit: «Mon ami, ce n'est pas l'heure de t'amuser à te soigner les ongles.»

=Comment les politiques amusent le peuple alors qu'ils le maltraitent le plus.=--Pourtant, à ce propos, j'ai vu, il y a quelques années, un personnage pour la mémoire duquel j'ai conservé une estime toute particulière, qui, alors que nous étions aux prises avec les pires calamités, qu'il n'y avait plus ni loi, ni magistrat remplissant son mandat pas plus, du reste, que maintenant, se mit à publier un ouvrage sur je ne sais quelles insignifiantes réformes touchant le costume, la cuisine et la chicane. Ce sont là des amusettes qu'on donne en pâture à un peuple qui est malmené, pour dire qu'on ne l'a pas complètement oublié. Ceux-là font de même qui, dans les moments critiques, rendent des arrêtés pour défendre formellement certaines formes de langage, les danses et les jeux, à un peuple en proie à tous les vices les plus exécrables. Ce n'est pas le moment de se laver et de se décrasser, quand on est atteint d'une bonne fièvre. Seuls, les Spartiates se mettaient à se peigner et à se friser avec soin, quand ils étaient sur le point de s'engager dans quelque aventure où ils couraient risque de la vie.

=Tout différent des autres, Montaigne se sent plus porté à devenir meilleur dans la bonne que dans la mauvaise fortune.=--J'ai cette autre très mauvaise habitude que, si j'ai un escarpin de travers, je laisse de même sans les redresser et ma chemise et mon habit; je dédaigne de m'amender à moitié. Quand je suis en fâcheuse situation, je m'acharne au mal qui me tient, je m'abandonne par désespoir, ne me retiens plus dans ma chute et jette, comme on dit, le manche après la cognée; je m'obstine à faire de mal en pis, et n'estime plus que je mérite attention de ma part. Il faut que tout en moi soit ou tout bien, ou tout mal. Je suis heureux que ce désolant état mental se produise à un âge qui ne l'est pas moins; il m'est moins douloureux que mes maux s'en trouvent aggravés que si mon bon temps de jadis en avait été troublé.

Les paroles qui m'échappent quand je suis dans le malheur, sont des paroles de dépit; mon courage se hérisse au lieu de céder. A l'inverse des autres, je suis plus dévot dans la bonne que dans la mauvaise fortune; j'applique en cela le précepte de Xénophon, mais sans y être amené par les motifs qui le lui inspirent; je fais plus volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le solliciter. Je veille plus sur ma santé quand elle est bonne, que je ne prends de soin pour la rétablir quand elle laisse à désirer; la prospérité m'instruit et me rappelle à mes devoirs, me produisant le même effet que chez d'autres le malheur et les verges. Comme si le bonheur était incompatible avec une bonne conscience, les hommes ne reviennent au bien que dans la mauvaise fortune; chez moi, il me porte d'une façon toute particulière à la modération et à la modestie. La prière me gagne, la menace me rebute; la faveur me fait fléchir, la crainte me raidit.

=Il aimait le changement et, comme conséquence, les voyages; cela le sortait de chez lui, car s'il est agréable de commander chez soi, cela a aussi ses ennuis.=--Il est assez dans la nature humaine que ce que nous n'avons pas, nous plaise plus que ce que nous avons; nous aimons le mouvement et le changement: «_Le jour lui-même ne nous est agréable que parce que chaque heure prend des aspects différents_ (_Pétrone_)», et je suis assez dans ces dispositions. Ceux qui sont d'humeur contraire, qui éprouvent de la satisfaction d'eux-mêmes, qui apprécient que ce qu'ils ont vaut mieux que ce qu'ils n'ont pas, qui ne voient rien de préférable au milieu dans lequel ils se trouvent, s'ils ne sont pas mieux lotis que nous, sont néanmoins plus heureux. Je n'envie pas leur sagesse, mais bien leur bonne fortune.

Cette disposition à toujours souhaiter des choses nouvelles et inconnues, contribue beaucoup à entretenir en moi le goût des voyages, auxquels me convient aussi nombre d'autres circonstances, et en particulier la facilité avec laquelle je me désintéresse de la direction de ma maison. Il y a quelque agrément à commander, ne fût-ce que dans une grange, et à être obéi des siens; mais c'est un plaisir trop uniforme et insipide et qui forcément est accompagné de préoccupations pénibles. Tantôt c'est l'indigence et l'oppression qui pèsent sur vos gens et qui vous affligent, tantôt c'est une querelle avec vos voisins, tantôt un empiètement de leur part sur vos domaines: «_Ce sont, ou vos vignes que la grêle a ravagées, ou vos arbres, vos champs qui manquent d'eau; ce sont des chaleurs trop fortes ou des hivers trop rigoureux qui viennent tromper vos espérances_ (_Horace_)»; à peine pendant six mois Dieu vous enverra-t-il un temps qui satisfasse pleinement votre régisseur; et encore s'il profite aux vignes, il est à craindre qu'il ne nuise aux prés: «_Tantôt un soleil trop ardent brûle les moissons; tantôt des pluies subites, d'âpres gelées, les détruisent; tantôt c'est la violence du vent qui les emporte dans ses tourbillons_ (_Lucrèce_).» A quoi il faut ajouter que, comme le soulier neuf et bien confectionné de cet homme des temps passés qui lui blessait le pied, un étranger ne sait pas combien il vous en coûte, combien de sacrifices il vous faut faire, pour maintenir l'accord apparent qui se voit dans votre famille et chez vos serviteurs et que peut-être vous achetez trop cher.

=Peu fait à la gestion de ses biens, elle lui était d'autant plus à charge que ce qu'il avait lui suffisait et qu'il n'avait nulle envie de l'augmenter.=--J'ai pris tard l'administration de mes biens; ceux que la nature avait fait naître avant moi, m'en ont longtemps déchargé et, déjà alors, j'avais pris d'autres habitudes plus en rapport avec mon tempérament. Toutefois, d'après ce que j'en ai vu, c'est une occupation plus absorbante que difficile; quiconque est capable d'autre chose, l'est bien aisément de celle-là. Si j'avais poursuivi la richesse, cette voie m'eût paru trop longue; je me serais mis au service des rois, ce qui, de toutes les professions, est la plus lucrative. Mais, ne prétendant qu'à la réputation de ne rien ajouter à mon patrimoine et de n'en rien dissiper, ce qui s'accorde avec le reste de ma vie qui s'est passée à ne rien faire qui vaille soit en bien, soit en mal; ne cherchant sur cette terre qu'à passer, je puis, Dieu merci, m'acquitter de cette gestion, sans trop y apporter d'attention. Au pis aller, on peut toujours prévenir la pauvreté en réduisant ses dépenses, ce que je m'efforce de faire, comme aussi de me réformer, avant qu'elle ne m'y contraigne. Du reste, je suis arrivé peu à peu, en moi-même,