à me suffire avec moins que ce que j'ai et cela sans en éprouver de regret: «_Ce n'est pas d'après les revenus de chacun, mais d'après ses besoins, qu'il faut estimer sa fortune_ (_Cicéron_).» Mes besoins réels n'absorbent pas tellement tout mon avoir que, sans me priver du nécessaire, la fortune n'ait encore moyen de mordre sur moi. Si ignorant et si dédaigneux que je sois de mes affaires domestiques, ma présence contribue cependant beaucoup à les maintenir en bonne voie; je m'y emploie, bien qu'à contre-cœur, sans compter qu'il y a ceci de particulier chez moi que, lorsque je ne suis pas là, en dehors du surcroît de dépenses auxquelles je suis obligé pour moi-même, il s'y dépense autant que quand j'y suis.
=Les voyages ont l'inconvénient de coûter cher, mais cela ne l'arrêtait pas; il s'arrangeait du reste pour y subvenir sans entamer son capital.=--Les voyages n'ont de déplaisant pour moi que la dépense qui est considérable et dépasse mes ressources, ayant coutume de me faire suivre d'un train de maison, non seulement dans la mesure du nécessaire, mais permettant de faire figure; ce qui m'oblige à en réduire d'autant plus la fréquence et la durée, car je n'y emploie que le surplus de mes revenus et ma réserve, temporisant, ajournant suivant ce dont je puis disposer. Je ne veux pas que le plaisir de me promener enlève rien à mon bien-être quand je suis au repos; j'entends, au contraire, que les satisfactions que j'éprouve dans les deux cas, se complètent les unes par les autres et s'en trouvent accrues. La fortune m'est venue en aide sur ce point, en ce que, préoccupé par-dessus tout de mener une vie tranquille, plutôt oisive qu'affairée, elle m'a délivré du souci d'augmenter mes richesses, pour pourvoir à l'avenir de nombreux enfants. Je n'ai qu'une fille; si elle n'a pas assez de ce qui m'a abondamment suffi, tant pis pour elle: il y aura imprudence de sa part, et elle ne méritera pas que je lui en désire davantage. Chacun, à l'exemple de Phocion, pourvoit suffisamment ses enfants, quand il les dote dans la mesure où, s'ils lui ressemblaient, cela leur suffirait.
Je ne suis pas, à cet égard, de l'avis de Cratès, qui déposa ses fonds chez un banquier, en disposant que «si ses enfants étaient des sots, cet argent leur serait remis; et que, s'ils étaient intelligents, il serait distribué aux plus sots du peuple», comme si les sots, parce qu'ils sont moins capables de se passer de richesses, étaient plus capables d'en user!--Quoi qu'il en soit, le dommage qui pourrait résulter de mon absence, pour la gestion de mes biens, ne me paraît pas valoir, tant que je serai à même de le supporter, que je me prive des occasions qui se présentent de me distraire des ennuis auxquels je suis en butte quand je suis chez moi.
=Si peu qu'il s'occupât de son intérieur, il y trouvait mille sujets de contrariété qui, si légers qu'ils soient, constamment répétés, ne laissent pas de blesser souvent davantage que de plus grands maux.=--Il s'y trouve toujours quelque chose qui va de travers: tantôt ce sont les affaires d'une maison qui vous tiraillent, tantôt celles d'une autre; vous voyez tout de trop près, votre perspicacité vous nuit ici, comme cela arrive souvent ailleurs. J'évite de me fâcher et feins de ne pas voir les choses qui vont mal; néanmoins je ne puis tant faire qu'à toute heure, je ne me heurte à quelque rencontre qui me déplaît; et les friponneries qu'on me cache le plus, sont celles que je connais le mieux; il en est même auxquelles, pour en atténuer les inconvénients, il faut se prêter soi-même à les cacher. Légers désagréments, direz-vous; oui, mais si légers qu'ils soient parfois, ce n'en sont pas moins des désagréments. Les moindres empêchements, de si minime importance qu'ils soient, sont les plus acérés; les impressions typographiques en petits caractères sont celles qui fatiguent le plus la vue, de même les petits incidents sont ceux qui nous piquent le plus. La tourbe des petites contrariétés nous énerve plus qu'un mal violent, si grand qu'il soit. Plus ces épines de notre vie sont drues et déliées, moins nous nous en méfions et plus leurs morsures sont aiguës, plus elles nous prennent au dépourvu. Je ne suis pas philosophe, je ressens les maux dans la mesure où ils agissent sur moi: et ils agissent plus ou moins, selon la forme qu'ils affectent, selon ce sur quoi ils portent, et souvent plus que de raison; je les saisis avec plus de perspicacité qu'on n'en met généralement à s'en apercevoir, bien que j'y apporte plus de patience, et, quand ils ne me blessent pas, ils ne laissent pas de m'être à charge. C'est une chose délicate que la vie, son cours est facile à troubler. Dès que j'ai un sujet de chagrin, «_la première impression reçue, on ne résiste plus_ (_Sénèque_)», si sotte qu'en soit la cause, mon humeur s'aigrit d'elle-même; puis elle se monte, s'exaspère, tirant à elle et entassant, pour s'exciter, griefs sur griefs: «_En tombant goutte à goutte, l'eau finit par transpercer le rocher_ (_Lucrèce_).» Ces vétilles fréquentes me rongent et m'ulcèrent; les ennuis qui se répètent constamment ne sont jamais insignifiants; ils deviennent permanents et sans remède, quand * notamment ils proviennent du fait de membres de la famille, avec lesquels il y a communauté d'existence et avec lesquels on ne peut rompre.--Quand, loin de chez moi, ma pensée se reporte sur mes affaires et que je les envisage dans leur ensemble, je trouve, peut-être parce que je ne les ai pas bien présentes à la mémoire, que jusqu'à présent elles ont bien prospéré, mieux que mes comptes et les raisonnements que je fais ne me portaient à le croire; mes revenus m'apparaissent excédant ce qu'ils sont; de si belles apparences m'illusionnent; mais, dès que j'en reprends la direction, que je vois surgir tous ces menus détails, «_alors mon âme se partage entre mille soucis_ (_Virgile_)»; mille choses y laissent à désirer ou me sont des sujets de crainte. Cesser complètement de m'en occuper, m'est très facile; m'y remettre sans regret, m'est bien difficile.
C'est pitié que là où vous êtes, tout vous regarde et qu'il faille vous occuper de tout ce que vous voyez; je jouirais avec bien plus d'entrain, je crois, des plaisirs que m'offrirait une maison où je serais un étranger; j'y serais plus libre et plus suivant mes goûts.
Je suis en cela en conformité de sentiment avec Diogène répondant à quelqu'un qui lui demandait quel vin il trouvait le meilleur: «Je préfère celui qui n'est pas de chez moi.»
=Nullement sensible aux plaisirs de la vie de campagne, il n'aime pas davantage s'occuper des affaires publiques; jouir de l'existence lui suffit.=--Mon père aimait à faire des constructions à Montaigne où il était né; et, dans toutes ces questions d'exploitation domestique, j'aime à suivre son exemple et sa manière de faire, et ferai tout mon possible pour que ceux qui viendront après moi s'y emploient de même. Si je pouvais davantage pour son souvenir, je le ferais; je me fais gloire de ce que sa volonté s'exerce encore et s'accomplit par mon fait. Plaise à Dieu que jamais je ne manque une occasion d'agir, quand cela se pourra, comme l'eût fait de son vivant un si bon père.
Si je me suis mêlé d'achever quelque vieux pan de mur et de modifier quelque partie de bâtiment mal établie, c'est certainement parce que tel était son projet, beaucoup plus que parce que cela me convenait; et je me reproche ma fainéantise qui m'a empêché de continuer la belle restauration qu'il avait commencé de faire subir à notre maison, d'autant que je risque fort d'en être le dernier propriétaire de notre race et celui qui y portera la dernière main. Mais je ne suis porté personnellement ni au plaisir de bâtir qu'on dit si attrayant, ni à chasser, jardiner, ni aux autres passe-temps de la vie de campagne; aucun n'est susceptible de beaucoup m'amuser. Ce sont là choses que je ne pratique pas, non plus que les opinions qui peuvent m'être une source de difficultés; je ne me soucie pas tant d'en avoir de robustes et d'éclairées, que de faciles et commodes pour l'existence; elles sont suffisamment saines et justes, quand elles sont utiles et agréables.
Ceux qui m'entendent affirmer mon incapacité à m'occuper d'économie domestique, me soufflent à l'oreille que c'est par dédain. Que si je néglige de connaître les instruments dont il est fait usage pour les labours, les saisons qui leur sont propres, l'ordre dans lequel il doit y être procédé; comment se font mes vins, se greffent mes arbres; de posséder le nom des plantes et des fruits et les distinguer; de savoir la manière d'apprêter les viandes que nous mangeons journellement, démêler le nom et le prix des étoffes dont nous nous habillons, c'est parce que j'ai à cœur de m'occuper de sciences plus relevées, ceux-là m'irritent profondément par leurs réflexions; si cela était, ce serait sottise, et plutôt bêtise que gloire. Je préférerais, en effet, être bon écuyer, que bon logicien: «_Que ne t'occupes-tu plutôt à des choses utiles, à faire des paniers d'osier ou des corbeilles de jonc_ (_Virgile_)!» Nous occupons notre pensée de généralités, des causes et de la marche de tout ce dont se compose l'univers, toutes choses qui s'accomplissent très bien sans nous, et nous laissons de côté ce qui concerne l'homme en général et notre propre personnalité qui nous touche de plus près encore.
Le plus ordinairement je réside chez moi; je voudrais m'y plaire plus qu'ailleurs: «_Après tant de voyages par terre et par mer, après tant de fatigues et de combats, puisse-je enfin y trouver le repos pour ma vieillesse_ (_Horace_)!» je ne sais si j'en viendrai à bout. J'aurais voulu, en place de quelque autre partie de sa succession, avoir hérité de mon père l'amour passionné que, dans ses vieux ans, il portait à l'exploitation de ses biens; il était heureux de borner ses désirs à sa situation et de savoir se contenter de ce qu'il avait. Les gens qui s'adonnent à l'étude des hautes questions politiques, pourront trouver que c'est se confiner dans une occupation peu relevée et stérile; cela m'importerait peu, si je parvenais à y prendre autant de goût que lui.--Je suis de l'avis que servir la cause publique et être utile au plus grand nombre, est ce qu'il y a de plus honorable: «_Nous ne jouissons jamais mieux des fruits du génie, de la vertu et de toute espèce de supériorité, qu'en les partageant avec ceux qui nous touchent de plus près_ (_Cicéron_)»; mais en ce qui me regarde, j'y ai renoncé par poltronnerie et par conscience; de telles charges me paraissent si lourdes, qu'il me semble aussi que je suis incapable de les remplir.
Platon, qui était maître en tout ce qui est relatif au gouvernement des états, s'abstint, lui aussi, d'en accepter. Je me contente de jouir du monde, sans y apporter trop d'ardeur; de mener une vie simplement supportable, qui ne pèse ni à moi, ni aux autres.
=Il eût souhaité pouvoir abandonner la gestion de ses biens à un ami sûr, à un gendre par exemple, qui l'en eût débarrassé, lui assurant le bien-être pour la fin de ses jours.=--Jamais homme ne s'en est remis aussi complètement et avec autant d'abandon que je le ferais aux soins et à l'administration d'un tiers, si j'avais à qui me confier. L'un de mes souhaits, à cette heure, serait de trouver un gendre qui saurait endormir mes vieux jours, en me faisant une existence commode; entre les mains duquel je déposerais, en toute souveraineté, la direction et l'emploi de mes biens; qui en ferait ce que j'en fais, et auquel j'en abandonnerais les bénéfices, pourvu qu'il y apportât un cœur vraiment reconnaissant et ami. Mais voilà! nous vivons dans un monde où la loyauté est inconnue, même de nos propres enfants.
=Il se fiait à ses domestiques, évitant de se renseigner sur eux pour ne pas être obligé de les avoir en défiance.=--Celui qui, lorsque je voyage, est dépositaire de mon argent, le reçoit intégralement et règle la dépense sans contrôle; du reste, si je comptais, il me tromperait tout autant; de la sorte, à moins que ce ne soit un scélérat, en m'en remettant à lui d'une façon absolue, je l'oblige à bien faire: «_Beaucoup de gens nous enseignent à les tromper, en craignant de l'être; la défiance provoque l'infidélité_ (_Sénèque_).» La sûreté que je prends le plus communément à l'égard de mes gens, c'est de ne pas me renseigner sur eux; je ne présume le vice qu'après l'avoir constaté; je m'en fie plutôt à ceux qui sont jeunes, les estimant moins pervertis par le mauvais exemple.--Il m'est moins désagréable de m'entendre dire, au bout de deux mois, que j'ai dépensé quatre cents écus, que d'avoir chaque soir les oreilles rebattues par le règlement de ma dépense journalière, et entendre qu'elle a été de trois, de cinq, de sept écus; ce mode n'a pas fait que, sur ce point, j'aie été volé plus qu'un autre. Il est vrai que je prête la main à l'erreur; de parti pris, je ne sais que vaguement et d'une façon incertaine ce que j'ai d'argent; et, dans une certaine mesure, je suis content de cette incertitude.
Il faut faire une petite part à la déloyauté ou à l'imprudence d'un serviteur; s'il nous reste de quoi largement tenir notre rang, abandonnons à sa merci, sans y tant regarder, l'excédent que nous tenons de la libéralité de la fortune: c'est la part du glaneur. En somme, je n'attache pas tant d'importance à la bonne foi de mes gens, que je me soucie peu du tort qu'ils me font. Oh! quelle vilaine et sotte occupation que d'être constamment occupé de son argent, de se plaire à le manier, * à le peser, à le recompter! c'est par là que l'avarice nous gagne.
=Il n'a jamais pu s'astreindre à lire un titre, un contrat; chez lui, la moindre chose le préoccupe.=--Depuis dix-huit ans que j'administre mes biens, je n'ai pas su prendre sur moi d'examiner ni mes titres de propriété ni mes principales affaires, que je devrais cependant connaître à fond, puisque j'ai à y veiller. Ce n'est pas par mépris des choses passagères de ce monde, inspiré par la philosophie: je n'en suis pas détaché à ce degré, et les estime pour le moins à leur valeur; mais bien par l'effet d'une paresse et d'une négligence puériles et incurables. Que ne ferais-je pas plutôt que de lire un contrat, plutôt que de me mettre à secouer ces paperasses poudreuses qui me feraient l'esclave de mes affaires ou, ce qui est encore pis, l'esclave de celles des autres comme font tant de gens pour de l'argent. Rien ne me coûte tant que le souci et la peine; je ne recherche que la nonchalance et la mollesse. J'étais plutôt fait, je crois, pour vivre attaché à la fortune d'autrui, si cela se pouvait sans qu'il en résultât ni obligation ni servitude; et je ne sais si, à le considérer de près, étant donnés mon caractère et ma situation, joints à ce que j'ai à souffrir du fait de mes affaires, de mes serviteurs et de mes familiers, je n'en éprouve pas plus d'abjection, d'importunité et d'aigreur, que si je faisais partie de la suite d'un homme, né plus haut que moi, dans la dépendance duquel je serais sans qu'il gênât trop ma liberté: «_La servitude est la sujétion d'une âme lâche et abjecte, privée de son libre arbitre_ (_Cicéron_).» Cratès fit plus: il se mit sous la sauvegarde de la pauvreté, pour s'affranchir des indignités et des soins que réclame la direction d'une maison; cela, je ne le ferai pas, car je hais la pauvreté à l'égal de la douleur; mais ce que je ferais volontiers, ce serait d'échanger la vie que je mène, contre une autre moins noble et moins affairée.
Quand je suis absent, je laisse de côté toutes ces préoccupations, et la chute d'une tour m'émouvrait moins que ne fait, quand je suis présent, une ardoise qui se détache de la toiture. Mon âme, quand elle n'est pas sur place, se désintéresse aisément de tout ce qui arrive; mais si elle est là, elle en souffre, autant que peut en souffrir l'âme d'un vigneron; une rêne attachée de travers à mon cheval, un bout d'étrivières qui bat sur ma jambe me préoccupent une journée entière.
J'arrive assez aisément à ce que mon courage domine les incommodités de la vie; pour ce qui est de mes yeux je n'y parviens pas: «_Les sens, ô dieux, les sens, que nous en sommes donc peu maîtres!_» =Que n'a-t-il au moins un aide sur lequel se reposer! Obligé de veiller à tout, sa manière de recevoir les étrangers s'en ressent.=--Chez moi, je suis responsable de tout ce qui va mal. Peu de maîtres (je parle de ceux de condition moyenne, comme est la mienne), et s'il y en a, ils sont plus heureux que moi, peuvent se reposer assez sur un second de tous ces tracas, au point qu'il ne leur en demeure encore une bonne part à leur charge. Cela réagit quelque peu sur la manière dont je reçois les survenants, et peut-être y en a-t-il dont le séjour s'est prolongé, ainsi qu'il arrive des fâcheux, plus à cause des agréments de ma cuisine qu'en raison de la bonne grâce de mon accueil; le plaisir que je devrais éprouver de voir mes amis me visiter et se réunir chez moi, s'en trouve considérablement diminué.--La plus sotte contenance que puisse avoir chez lui un gentilhomme, c'est d'être vu gêné par le souci du service de sa maison, parlant à l'oreille d'un valet, en menaçant un autre du regard. Il faut que les choses marchent sans qu'on s'en aperçoive et qu'elles semblent suivre leur cours ordinaire; je trouve déplaisant d'entretenir ses hôtes de ce qu'on fait pour eux, que ce soit pour s'en excuser ou pour s'en prévaloir.--J'aime l'ordre et la propreté, et les préfère à l'abondance: «_j'aime que les plats et les verres reflètent mon image_ (_Horace_)»; je m'en tiens chez moi à ce qui est strictement nécessaire et donne peu à l'ostentation.--Quand vous êtes chez les autres, qu'un valet se batte, qu'un plat se renverse, vous ne faites qu'en rire; vous dormez, tandis que monsieur, de concert avec son maître d'hôtel, prépare ce qu'il vous offrira le lendemain.--Ce que j'en dis, c'est ce qui se passe en moi; je n'en reconnais pas moins combien ce doit être une douce occupation pour les natures qui y sont portées, d'arriver à faire que sa maison soit paisible, prospère et que tout y marche dans un ordre parfait. Cet état de choses dont je souffre, je l'attribue à mes propres erreurs et aux embarras que je me crée à moi-même, et n'ai nullement l'intention de contredire Platon, qui estime que la plus heureuse occupation pour chacun, est de «faire ses affaires personnelles, sans causer de =Montaigne était beaucoup plus porté à dépenser qu'à thésauriser.=--En voyage, je n'ai à penser qu'à moi et à l'emploi de mon argent pour lequel suffit un ordre une fois donné; pour l'amasser, au contraire, il faut aller à de trop nombreuses sources, et je n'y entends rien.
Je suis moins embarrassé pour dépenser, n'ayant qu'à puiser dans mes fonds disponibles dont c'est la principale destination; mais j'ai des vues trop larges, ce qui fait que mes dépenses sont réparties inégalement, sans règle et, de plus, d'une façon immodérée soit dans un sens, soit dans l'autre: si elles doivent contribuer à me donner du relief, à me servir, je dépense sans restriction; je me restreins également sans limite, quand elles ne doivent pas me mettre en évidence ou satisfaire un désir que j'ai. Que ce soit l'art ou la nature qui nous pousse à vivre en relations avec autrui, cela nous est plutôt un mal qu'un bien; nous nous privons de ce qui nous est utile, pour nous donner les apparences de faire comme les autres; les conditions dans lesquelles nous vivons, les effets que nous en éprouvons, nous importent moins que ce que le public peut en connaître; les biens mêmes de l'esprit et de la sagesse nous paraissent manquer de saveur, si nous en jouissons hors de la vue et de l'approbation de gens qui nous sont étrangers.--Il y a des personnes dont l'or coule à grands flots par des issues souterraines qui échappent à la vue, tandis que d'autres l'étendent ostensiblement en lames et en feuilles; si bien que pour les unes, les liards valent des écus, alors que c'est l'inverse pour les autres; et cela, parce que le monde juge sur ce qu'il voit de l'emploi et de la valeur de ce que vous possédez.--Prêter un soin trop attentif aux richesses, sent l'avarice; les dispenser avec une libéralité trop calculée et trop méticuleuse, ne vaut même pas la surveillance et l'attention pénibles que cela nécessite; qui veut mesurer trop exactement sa dépense, le fait trop étroitement et semble n'y satisfaire que par contrainte. Thésauriser et dépenser sont par eux-mêmes deux choses indifférentes; elles ne deviennent bonnes ou mauvaises que suivant l'idée d'après laquelle nous agissons.
=Une autre raison qui le portait à voyager, c'est la situation morale et politique de son pays; il n'a pas le courage de voir tant de corruption et de déloyauté.=--Une autre cause me porte à voyager, c'est le peu de goût que j'éprouve pour les mœurs de notre état social.
Au point de vue de l'intérêt public, je me consolerais aisément de cette corruption: «_Je supporterais ces temps pires que le siècle de fer, dans lesquels les noms manquent aux crimes et que la nature ne peut plus désigner par aucun métal_ (_Juvénal_)»; mais en ce qui me touche, j'en souffre trop personnellement; car, dans mon voisinage, par suite des abus qu'engendrent depuis si longtemps ces guerres civiles, notre vie entière s'écoule dans une situation tellement bouleversée, «_où le juste et l'injuste sont confondus_ (_Virgile_)», qu'en vérité, c'est merveille qu'elle puisse se maintenir: «_On laboure tout armé, on n'aime à vivre que de butin, et chaque jour se commettent de nouveaux brigandages_ (_Virgile_).» Par notre exemple, je finis par voir que la société humaine se tient et se coud, quoi qu'il arrive. Qu'on place des hommes n'importe comment, ils se resserrent et se rangent, se remuant pour finir par se tasser, comme des objets mal assortis qu'on met pêle-mêle dans une poche et qui trouvent d'eux-mêmes la façon de se juxtaposer et de s'intercaler les uns dans les autres, mieux souvent que l'art n'eût su les disposer.--Le roi Philippe avait fait exécuter une rafle des gens les plus mauvais et les plus incorrigibles que l'on pût trouver et leur avait assigné pour demeure une ville qu'il fit bâtir spécialement pour eux et dont le nom rappelait l'origine; j'estime que cette société hétéroclite dut, avec pour point de départ les vices de ses membres, se constituer en un état politique dont chacun s'accommoda et où finit par régner la justice.--Je vois de nos jours, non un fait isolé, ni trois, ni cent, mais des mœurs nouvelles admises et pratiquées couramment, tellement farouches surtout par leur inhumanité et leur déloyauté, ce qui, pour moi, constitue la pire espèce d'entre les vices, que je ne puis y penser sans horreur; je les admire presque autant que je les déteste, en voyant combien la mise à exécution de ces méchancetés insignes témoigne de vigueur et de force d'âme autant que d'erreur et de déréglement. La nécessité fait les hommes ce qu'ils sont et les réunit; ce lien fortuit se transforme ensuite en lois; de ces législations, parmi lesquelles s'en trouvent de plus sauvages qu'il n'est possible à aucun de nous de les imaginer, certaines sont arrivées à produire d'heureux effets et ont été d'aussi longue durée que celles que Platon et Aristote étaient capables de faire, et ce, alors que toutes les conceptions de cette nature, si ingénieuses qu'elles soient, sont, dans l'application, ridicules et ineptes.
=Toutes les discussions sur la meilleure forme de gouvernement sont parfaitement inutiles; pour chaque nation, la meilleure est celle à laquelle elle est accoutumée.=--Ces grandes et longues altercations sur la meilleure forme de société et sur les règles les plus propres à nous grouper et à nous contenir, n'ont d'autre intérêt que d'exercer notre esprit, semblables en cela à quelques questions qui, dans les arts, sont, par leur nature même, des sujets d'agitation et de controverse et qui, hors de là, n'existent pour ainsi dire pas. Tels de ces projets de gouvernement pourraient, peut-être, être appliqués à un monde nouveau; mais nous sommes un monde déjà existant, où règnent certaines coutumes, et ce n'est pas nous qui l'engendrons, comme ont fait Pyrrha ou Cadmus. Quelque possibilité que nous puissions avoir de le redresser et de l'organiser à nouveau, nous ne pouvons, sans rompre le tout, le ployer pour effacer le pli déjà pris.--On demandait à Solon si les lois qu'il avait données aux Athéniens étaient les meilleures possibles: «Oui certes, répondit-il, étant données celles qu'ils avaient auparavant.»--Varron s'excuse dans le même sens: «Si, traitant de la religion, il eût abordé un sujet absolument neuf, il eût dit ce qu'il en pense; mais la trouvant déjà admise et * toute formée, il en parlera suivant ce qui est, plutôt que selon ce qu'elle devrait être d'après la nature.»
Le plus parfait et le meilleur gouvernement, non suivant ce qu'on en peut penser, mais dans la réalité, est pour chaque nation celui sous lequel elle vit depuis longtemps; sa forme et sa commodité dépendent essentiellement de l'habitude qu'on en a. La condition en laquelle nous sommes nous déplaît généralement; je tiens cependant que c'est vice et folie que de souhaiter, dans une démocratie, que l'autorité passe aux mains d'un petit nombre, et que, dans une monarchie, un autre gouvernement se substitue à celui existant. «Aime l'état tel qu'il est: si c'est une monarchie, aime la royauté; si c'est une oligarchie ou une démocratie, aime-les pareillement, Dieu t'y ayant fait naître»; ainsi en parlait ce bon monsieur de Pibrac que nous venons de perdre et qui était un esprit si aimable, d'opinions si saines, de mœurs si douces. Cette perte et celle que nous avons faite en même temps de monsieur de Foix sont très regrettables pour la couronne. Je ne sais s'il reste en France de quoi remplacer ces deux Gascons, dans les conseils de nos rois, par un couple pareil en droiture et en capacité. C'étaient de belles âmes dans des genres différents; et assurément, pour ce siècle, elles étaient rares et belles chacune à sa manière; comment opposées et réfractaires, comme elles l'étaient, à la corruption et aux tempêtes de ces temps-ci, ont-elles pu y trouver place?
=Rien n'est plus dangereux pour un état qu'un changement radical; il faut s'appliquer à améliorer, mais non renverser.=--Rien n'est plus grave pour un état qu'un changement radical; seuls, les changements de cette nature peuvent permettre à l'injustice et à la tyrannie de se produire. Quand quelque pièce vient à se détraquer, on peut la consolider; on peut empêcher que l'altération et la corruption, auxquelles tout est naturellement sujet, ne nous éloignent trop des principes qui sont le point de départ de nos institutions; mais entreprendre de reconstituer une si grande masse, de changer les fondations d'un édifice aussi considérable, c'est faire comme ceux qui, pour décrasser, effacent tout, qui veulent corriger quelques défauts de détail par un bouleversement général; c'est recourir à la mort pour guérir de la maladie: «_C'est moins chercher à changer le gouvernement qu'à le détruire_ (_Cicéron_).» Le monde n'est pas capable de se rétablir de lui-même; il supporte si difficilement ce qui le gêne, qu'il ne vise qu'à s'en défaire sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples que, d'ordinaire, il n'obtient la guérison qu'à ses dépens. Se décharger d'un mal présent n'est pas s'en guérir si, dans son ensemble, notre condition ne s'en améliore; le but du chirurgien n'est pas l'ablation des chairs contaminées, ce n'est là qu'un moyen d'en arrivera la guérison; il voit plus loin, il cherche à faire renaître la chair naturelle et à ramener la partie malade à son état normal. Quiconque ne se propose que de se débarrasser de ce qui le fait souffrir, ne va pas loin, car le bien ne succède pas nécessairement au mal; ce peut être un autre mal, parfois pire. C'est ce qui arriva aux meurtriers de César, qui compromirent l'ordre public, au point qu'ils eurent à se repentir de s'en être mêlés. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, pareille mésaventure est arrivée à plusieurs; les Français, mes contemporains, peuvent en parler sciemment; toutes les grandes modifications ébranlent un état et y portent le désordre.
=Les réformes elles-mêmes sont difficiles; un gouvernement, même vicieux, peut se maintenir malgré ses abus, sans compter que parfois, si on regardait ses voisins, on y trouverait pire.=--Qui voudrait en entreprendre directement la guérison et consulter les intéressés avant d'agir, serait rendu promptement hésitant.--Pacuvius Calavius tourna la difficulté d'une façon qui le démontre nettement. C'était à Capoue, où il jouissait d'une grande influence; ses concitoyens étaient en révolte contre les magistrats. Un jour, ayant réussi à enfermer le sénat dans le palais, il convoque le peuple sur la place publique, et dit à ceux qui se sont rendus à son appel que le moment est venu pour eux de se venger en toute liberté des tyrans qui les oppressent depuis si longtemps et qu'il tient à leur merci, isolés et désarmés. Qu'il est d'avis que, d'après l'ordre que le sort assignera, on les fasse venir les uns après les autres et qu'il soit statué sur chacun séparément, et que ce qui sera décidé soit sur-le-champ exécuté; mais qu'en même temps, il soit désigné quelque homme de bien pour occuper la charge du condamné, afin qu'elle ne demeure pas sans personne pour la remplir.
L'assistance n'eut pas plutôt entendu le nom d'un sénateur, qu'il s'éleva contre lui un cri universel de mécontentement: «Je vois bien, dit Pacuvius, qu'il faut lui enlever ses fonctions: c'est un méchant, remplaçons-le par un bon.» Le silence se fit général; chacun, bien embarrassé, ne savait sur qui faire porter son choix. Enfin quelqu'un, plus osé que les autres, met son candidat en avant; mais un concert de voix, plus grand encore que tout à l'heure s'élève pour le rejeter; on lui reproche cent imperfections et les plus justes motifs d'éviction.
Ces dispositions à ne pas s'entendre ne font que croître, et le désaccord s'accentue quand on passe au second sénateur; c'est encore pis, quand vient le troisième; on s'accorde aussi peu pour l'élection que l'on s'entend sur la destitution. Finalement, fatigués de ces débats inutiles, les voilà qui commencent de ci, de là, à se retirer peu à peu de l'assemblée, chacun se disant à part soi qu'un mal qui dure depuis longtemps et qui est connu, est toujours plus supportable qu'un mal nouveau dont on n'a pas encore subi l'expérience.
De ce que je nous vois agités de bien piteuse façon (car à quels excès ne nous sommes-nous pas livrés?): «_Hélas! nos cicatrices, nos crimes, nos guerres fratricides nous couvrent de honte! Enfants de ce siècle, de quoi ne nous sommes-nous pas rendus coupables? quels forfaits n'avons-nous pas commis? Est-il une chose sainte qu'ait respectée notre jeunesse, un autel qu'elle n'ait point profané_ (_Horace_)?» je ne vais cependant pas soudain dire d'un ton ferme et résolu que «_la déesse Salus elle-même, le voulût-elle, serait impuissante à sauver cette famille_ (_Cicéron_)». Quoi qu'il en soit, nous n'en sommes pourtant pas encore arrivés à nos derniers moments.--La conservation des états est chose qui vraisemblablement dépasse notre intelligence; un gouvernement est, comme le dit Platon, une puissance difficile à dissoudre; il résiste souvent à des maladies mortelles qui le rongent intérieurement; il se maintient malgré le tort que lui causent des lois injustes, en dépit de la tyrannie, de la prévarication et de l'ignorance des magistrats, de la licence et de la sédition des peuples. Dans tout ce qui nous arrive, nous prenons pour terme de comparaison ce qui est au-dessus de nous et regardons ceux qui sont en meilleure situation; mesurons-nous à ceux qui sont au-dessous, et il n'est pas si misérable d'entre nous qui n'y trouve mille sujets de consolation. C'est notre défaut de porter plus complaisamment nos regards sur ceux qui sont plus favorisés que sur ceux qui le sont moins, ce qui faisait dire à Solon que si l'on venait à mettre en un seul tas tous les maux qui affligent l'humanité, il n'y aurait personne qui ne préférerait conserver ceux qu'il a plutôt que de participer, avec tous les autres hommes, à une égale répartition de ces maux entassés, et d'en prendre sa quote-part. Notre gouvernement se porte mal, cela est incontestable; cependant il y en a de plus malades qui n'en sont pas morts: «_Les dieux jouent à la balle avec nous_ (_Plaute_)» et nous agitent à tour de bras.
=L'empire romain est un exemple qu'une domination étendue ne témoigne pas que tout à l'intérieur soit pour le mieux, et que, si miné que soit un état, il peut encore se soutenir longtemps par la force même des choses.=--Les astres ont fatalement désigné Rome, pour témoigner de ce qu'ils peuvent sous ce rapport; sa fortune comprend toutes les transformations et aventures que peut subir un état; tout ce que l'ordre et le désordre, le bonheur et le malheur, sont susceptibles de produire. Qui est en droit de désespérer de sa situation, en voyant les secousses et les perturbations qui l'ont agitée et qu'elle a supportées? Si une domination étendue est une garantie de prospérité pour un état (ce qui n'est pas du tout mon avis, très aise que je suis de voir, au contraire, Isocrate recommander à Nicoclès de ne pas porter envie aux princes dont les possessions sont les plus vastes, mais plutôt à ceux qui savent conserver, en bonnes conditions, ce qui leur est échu), Rome ne se porta jamais si bien que lorsqu'elle fut le plus malade. La pire de ses formes de gouvernement fut celle où elle se trouva le plus favorisée de la fortune; à peine trouve-t-on trace d'une constitution sous les premiers empereurs, c'est la plus horrible confusion de pouvoirs qui se puisse concevoir; et cela se supporta et dura, assurant la conservation d'une monarchie, non pas limitée à Rome elle-même, mais comprenant, en grand nombre, des peuples étrangers les uns aux autres, très éloignés, très mal disposés, conquis contre tout droit, et administrés d'une façon déplorable: «_Néanmoins, la fortune ne voulut confier à aucune nation le soin de sa haine contre les maîtres du monde_ (_Lucain_).» Tout ce qui branle, ne tombe pas. La contexture d'un aussi grand corps est assurée par plus d'un clou; son antiquité même fait qu'il se maintient, comme ces vieux bâtiments dont l'âge a miné les soubassements, qui n'ont plus ni revêtement ni ciment et qui pourtant demeurent se soutenant par leur propre poids: «_Il ne se rattache plus à la terre que par de très faibles racines, sa masse seule le retient encore en équilibre_ (_Lucain_).»
=De la corruption générale des états de l'Europe, Montaigne conclut que la France peut se relever; toutefois il redoute qu'elle ne se désagrège.=--Ce n'est pas bien procéder que de se borner, pour juger de la sûreté d'une place, à en reconnaître l'état des fossés et des flanquements; il faut encore étudier les moyens d'action de l'assaillant et de quel côté il peut se présenter; peu de vaisseaux coulent au fond des mers par leur propre poids, sans accident provenant de causes étrangères. Or, regardons de tous côtés, tout croule autour de nous; examinez tous les grands états de la Chrétienté et