je redouterais davantage de tomber dans un précipice, que d'être écrasé par une ruine qui s'écroulerait; de recevoir un coup d'épée me pourfendant, qu'un coup de feu; j'eusse préféré boire la ciguë de Socrate, que de me poignarder comme fit Caton; et, bien que ce soit tout un, mon imagination fait cependant une différence aussi grande que celle de la mort à la vie, entre me jeter dans une fournaise ardente ou dans un canal aux eaux dormantes, tant sottement, dans notre crainte, nous regardons plus au moyen qu'à l'effet. Ce n'est qu'un instant à passer, mais il est de telle importance, que je donnerais volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer comme il me convient.--Puisque chacun trouve que c'est un moment plus ou moins désagréable et a ses idées faites sur le choix qu'il ferait entre les différents genres de mort, poussons plus avant pour tâcher d'en trouver qui soient dégagés de tout déplaisir. Ne pourrait-on pas, encore de nos jours, la rendre voluptueuse comme faisaient les Commourants d'Antoine et de Cléopâtre?
Je laisse à part ces morts avidement recherchées autant qu'exemplaires, qu'ont produites les efforts de la philosophie et de la religion; mais même parmi les hommes peu recommandables, il s'en est trouvé comme à Rome un Pétrone, un Tigellinus qui, invités à se donner la mort, l'ont pour ainsi dire endormie par les raffinements dont ils en ont entouré les apprêts, la glissant en quelque sorte, sans qu'elle éveillât l'attention, au cours de leurs débauches habituelles, si bien qu'elle les surprenait en société de filles de joie et de gais compagnons, sans qu'ils eussent un mot de regret pour quoi que ce fût; sans qu'il fût question de testament, sans qu'ils affectassent la moindre prétention à faire acte de fermeté, sans préoccupation de ce qu'ils allaient devenir; uniquement occupés de jeux, de festins, de plaisanteries, de conversations tenues comme à l'ordinaire sur les faits du moment, de musique, de poésie érotique. Ne saurions-nous imiter une telle résolution, en ayant une plus honnête contenance? Puisque les fous trouvent moyen de bien mourir, et les sages aussi, trouvons une mort qui convienne aux gens qui ne sont ni fous ni sages. J'ai idée de certaines qui me semblent avoir bon air et qu'on peut souhaiter, puisqu'il faut finir par mourir. Les tyrans romains pensaient donner la vie au criminel, en lui laissant le choix de son genre de mort.
D'autre part Théophraste, ce philosophe si délicat, si modeste et si sage, n'a-t-il pas été contraint par la raison d'oser dire ce vers que Cicéron a traduit en latin: «_La vie dépend du sort plus que de notre sagesse_»? ne cherchons donc pas davantage.--La fortune a aidé à la facilité avec laquelle je quitterai la vie en faisant qu'aujourd'hui je ne suis pour les miens ni un besoin, ni une gêne.
Cette situation, je l'eusse acceptée à toute époque de mon existence; mais près de rassembler mes hardes et de plier bagage, c'est pour moi une satisfaction toute particulière de n'être pour eux, en mourant, un sujet ni de plaisir, ni de déplaisir. Par une adroite et ingénieuse compensation, ceux qui sont en droit d'attendre quelque profit matériel de ma mort, se trouvent du même coup en éprouver d'autre part des pertes de même nature; souvent notre mort s'aggrave pour nous du préjudice qu'elle cause à d'autres, dont l'intérêt nous touche presque autant et parfois plus que le nôtre.
=Il ne recherche pas ses aises en voyage; il va au jour le jour, sans itinéraire fixe, aussi est-il toujours satisfait.=--Dans mes logis d'occasion, je ne recherche ni le luxe, ni l'espace, conditions que j'ai plutôt en grippe; je les souhaite de cette simplicité qui se rencontre plus fréquemment qu'ailleurs dans les pays où l'art a peu de part et auxquels la nature communique la grâce qui lui est propre: «_Je préfère un repas où règne la propreté plutôt que l'abondance_ (_Nonius_), _l'entrain plus que le luxe_ (_Cornélius Nepos_).» Que ceux que leurs affaires amènent en plein hiver dans le pays des Grisons, ne trouvent pas sur leur route pleine satisfaction, cela les regarde; mais moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, je ne cours pas ce risque: si la route est laide à droite, je prends à gauche; si je ne suis pas en disposition de monter à cheval, je m'arrête; et, en agissant de la sorte, je ne vois rien en vérité qui ne me plaise et ne me soit aussi commode que là où je me loge; il est vrai que toute superfluité m'est superflue, et que j'ai reconnu que l'on se trouve dans l'embarras, même au sein du luxe et de l'abondance. Ai-je laissé derrière moi quelque chose à voir, j'y retourne; c'est toujours mon chemin, parce que je ne me trace pas un itinéraire invariable pas plus en ligne droite qu'autrement. Si où je vais, je ne trouve pas ce qu'on m'avait dit devoir y être, ainsi qu'il arrive souvent d'après les jugements des autres qui ne s'accordent pas toujours avec les miens et que la plupart du temps je trouve inexacts, je ne regrette pas ma peine, ayant du moins constaté que ce qu'on m'avait dit y être, n'y est pas.
=Il sait s'accommoder de tout et rien ne lui paraît étrange; il blâme fort la sotte tendance qu'ont les Français à l'étranger de tout y dénigrer, aussi ne se joignait-il pas à leur société quand il en rencontrait.=--Mon tempérament s'accommode de tout; mes goûts sont ceux de tout le monde appartenant à la bonne société; comme il convient à quelqu'un qui est cosmopolite, la diversité des procédés d'une nation à l'autre ne me touche que par le plaisir que me cause cette variété: chaque usage a sa raison d'être. Que l'on me serve dans des assiettes d'étain, de bois ou de terre, que ce soit du bouilli ou du rôti, de la cuisine au beurre ou à l'huile de noix ou d'olive, que ce soit chaud ou froid, tout m'est égal; tellement égal, qu'en vieillissant, j'incrimine cette précieuse faculté et voudrais que plus de délicatesse et de choix s'imposassent à moi pour modérer mon insatiable appétit qui parfois incommode mon estomac.--Quand je me trouve hors de France et que, par courtoisie, on me demande si je veux être servi à la française, je décline cette offre et toujours me place aux tables où les étrangers sont en plus grand nombre. J'ai honte de voir mes compatriotes possédés de cette sotte manie de s'effaroucher des usages contraires aux leurs; il leur semble être hors de leur élément, dès qu'ils sont hors de leur village; où qu'ils aillent, ils s'en tiennent à leurs façons et abominent celles des étrangers. Retrouvent-ils un des leurs en Hongrie, ils se réjouissent de ce hasard, et les voilà qui se réunissent, se fréquentent et s'évertuent à condamner ces mœurs barbares qu'ils ont sous les yeux; pourquoi ne seraient-elles pas barbares, puisqu'elles ne sont pas françaises? Et ce sont les plus habiles qui les relèvent pour les critiquer! La plupart ne partent que pour le retour; ils demeurent renfermés en eux-mêmes et peu communicatifs; ce sont gens qui, prudemment, deviennent taciturnes pour ne pas se livrer; ils se défendent contre la contagion d'un air qui leur est inconnu. Ce que je dis d'eux, me rappelle l'attitude analogue que j'ai constatée parfois chez quelques-uns de nos jeunes courtisans; ils ne s'occupent que des gens de leur sorte et nous regardent avec dédain et pitié, comme si nous étions de l'autre monde. Faites qu'ils n'aient plus à causer des mystères de la cour, ils ne trouvent plus rien à dire; ils sont à nos yeux aussi ignorants et gauches que nous le sommes aux leurs. On a bien raison lorsqu'on dit qu'un homme de bonne société, est un homme qui s'accommode de tout. Moi, au contraire, dans mes voyages, je suis très las de nos manières; ce n'est pas pour chercher des Gascons en Sicile, que je me déplace, j'en ai laissé assez chez moi; ce sont plutôt des Grecs, des Persans que je voudrais y trouver; quand j'en rencontre, je les fréquente et en fais cas: c'est cela que je vise et ce dont je m'occupe. Je vais plus loin: il me semble n'avoir guère, dans mes pérégrinations, rencontré d'usages qui ne vaillent les nôtres; il est vrai que n'ayant jamais perdu beaucoup de vue mes girouettes, je ne risque pas grand'chose en avançant ce fait.--Du reste, la plupart des compagnies que le hasard place ainsi sur votre chemin, causent plus de gêne qu'elles ne procurent de satisfaction; je ne m'y attache pas, maintenant surtout que la vieillesse fait que je me tiens à l'écart et ne m'astreins plus autant aux usages. Quand vous êtes en groupe vous souffrez pour les autres, ou les autres souffrent pour vous; ce sont là deux graves inconvénients, dont le second est même celui qui m'est le plus pénible.
=Tout ce qu'il demanderait, ce serait d'avoir un compagnon de voyage de même humeur que lui, car il aime à communiquer ses idées.=--C'est une fortune bien rare et d'un soulagement inestimable que d'avoir pour compagnon de route un honnête homme, auquel votre société plaît, qui a du jugement et des habitudes conformes aux vôtres; et il m'a bien fait faute, dans tous mes voyages, de n'en avoir pas; mais un tel compagnon, il faut l'avoir choisi et se l'être attaché alors qu'on est encore chez soi. Aucun plaisir n'a de saveur pour moi si je ne puis m'en entretenir avec quelqu'un; il ne me vient à l'esprit aucune idée tant soit peu gaillarde, que je ne sois contrarié de l'avoir eue si je n'ai à qui en faire part. «_Si la sagesse m'était donnée à condition de la tenir renfermée sans la communiquer à personne, je la refuserais_ (_Sénèque_).» Cicéron s'exprime encore plus nettement: «_Supposez le sage dans l'abondance de toutes les choses nécessaires, libre de contempler et d'étudier à loisir tout ce qui est digne d'être connu, mais que sa solitude soit si grande qu'il n'ait de rapport avec personne, il demandera à sortir de la vie._» L'opinion d'Archytas me sourit: «Il me déplairait, disait-il, même si j'étais au ciel, de me promener parmi ces grands corps célestes domaine de la divinité, sans quelqu'un qui me tienne compagnie»; pourtant il vaut mieux être seul que d'être avec quelqu'un qui soit ennuyeux et sot. N'importe où il était, Aristippe aimait à vivre toujours comme un étranger. «_Si le destin me permettait de vivre comme je l'entends_ (_Virgile_)», je choisirais de passer ma vie à cheval, «_heureux de visiter les régions brûlées par le soleil et celles où se forment les nuages et les frimas_ (_Horace_)».
=La situation qu'il a, le bien-être dont il jouit, devraient, ce semble, le détourner de sa passion des voyages; mais il y trouve l'indépendance à laquelle il sacrifie même les commodités de la vie.=--«N'avez-vous pas, m'objectera-t-on, de passe-temps plus faciles?
Qu'est-ce qui vous manque? Votre maison n'a-t-elle pas une belle vue et n'est-elle pas en bon air, suffisamment confortable et plus grande qu'il n'est nécessaire? Vous avez pu y recevoir, plus d'une fois, le roi et toute sa suite. Votre famille n'est-elle pas dans une position sociale telle, que plus de gens se trouvent au-dessous d'elle qu'il n'y en a qui lui soient supérieurs? Le lieu éveille-t-il en vous quelque souvenir extraordinaire, qui vous ulcère et dont vous ne puissiez triompher, «_qui, caché dans votre cœur, vous consume et vous ronge_ (_Ennius_)»? Où croyez-vous que vous ayez possibilité de vivre sans éprouver ni gêne, ni embarras? «_Les faveurs de la fortune ne sont jamais sans mélange_ (_Quinte-Curce_).» Reconnaissez donc qu'il n'y a que vous à être une entrave à vous-même; que partout vous vous retrouverez avec vous-même, et partout vos plaintes se reproduiront; car il n'y a de satisfaction ici-bas que pour les âmes dépourvues d'intelligence, ou celles qui ont atteint la perfection. Qui n'éprouve de contentement dans une situation aussi sortable, où pense-t-il pouvoir en trouver? Combien de milliers d'hommes borneraient leurs désirs à une condition semblable à la vôtre. Travaillez seulement à vous amender; sur ce point vous pouvez tout; tandis qu'aux effets de la fortune, la patience est la seule chose qu'on puisse opposer: «_Il n'est de tranquillité réelle que celle à laquelle nous conduit la Je vois bien la justesse de cette observation et m'en rends parfaitement compte; mais on aurait eu plutôt fait, et c'eût été plus logique, de me dire en un mot: «Soyez sage.» Une semblable résolution outrepasse la sagesse; elle en résulte et en est la conclusion. Me tenir ce raisonnement, c'est imiter le médecin qui va criaillant à un pauvre malade qui dépérit, qu'il se réjouisse; son conseil serait moins sot, s'il lui disait: «Portez-vous bien.» Je ne suis pas de ceux qui s'élèvent au-dessus du commun; et, bien que ce soit un précepte salutaire, certain, facile à comprendre, que de «se contenter de ce que l'on a», c'est-à-dire d'être raisonnable, de plus sages que moi ne l'appliquent pourtant pas davantage. C'est un dicton populaire, mais qu'il est profond et à quoi ne s'étend-il pas? Il faut de la mesure en tout, et tout est susceptible de tempérament.--Je sais bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager témoigne de l'inquiétude et de l'irrésolution, deux mauvaises qualités qui, chez moi, sont maîtresses et prépondérantes. Oui, je le confesse, je ne vois rien que je souhaite ou à quoi je rêve qui puisse me fixer; changer, pouvoir varier, c'est là ce qui seul me contente si tant est que quelque chose arrive à me contenter. En voyage, j'éprouve de la satisfaction rien que par ce fait, que je puis m'arrêter n'importe où sans avoir intérêt à le faire et que je suis libre d'en partir quand bon me semble pour aller ailleurs.--J'aime la vie de simple particulier; je l'aime, parce que je la préfère à la vie publique qui, cependant, n'est pas sans me convenir et qui est tout autant dans ma nature. Cette indépendance fait que je n'en sers que plus gaîment mon prince, parce qu'alors je le sers sans y être obligé, que seuls mon jugement et ma raison m'y déterminent, que ce n'est pas faute de mieux, que je ne suis pas contraint de me rejeter sur lui les autres me repoussant et en étant mal vu. Il en est de même en tout: je hais de passer par où la nécessité m'oblige; toute commodité qui m'astreint à quoi que ce soit m'est insupportable: «_Je veux toujours pouvoir frapper l'eau d'une rame et de l'autre toucher le rivage_ (_Properce_)»; une seule corde jamais n'est suffisante pour me maintenir quand on veut m'arrêter.
=C'est là, dira-ton, de la vanité; mais où n'y en a-t-il pas? Les plus belles maximes philosophiques, les plus beaux règlements de conduite sont vains parce qu'ils nous demandent plus que nous ne pouvons.=--«C'est là, direz-vous, un jeu bien empreint de vanité!» Où n'y en a-t-il pas? Tous ces beaux préceptes, toute sagesse sont-ils autre chose que vanité? «_Le Seigneur sait que les pensées des sages ne sont que vanité_ (_Psalmiste_).» Ces subtilités exquises ne sont à leur place qu'au prêche; ce sont des raisonnements qui tendent à nous envoyer tout bâtés dans l'autre monde. La vie consiste dans un mouvement constant et effectif du corps, mouvement qui, par essence, est déréglé et imparfait et auquel je m'efforce de donner une direction suivant mes aspirations: «_Nous avons chacun nos passions_ (_Virgile_).
_Nous devons néanmoins faire en sorte que sans jamais contrevenir aux lois générales de la nature, nous suivions cependant nos propres penchants_ (_Cicéron_).» A quoi servent ces idées élevées de la philosophie qu'aucun être humain ne peut mettre en pratique, ces règles qui excèdent l'usage que nous avons à en faire et la possibilité que nous avons de les appliquer.
Je vois souvent qu'on nous présente pour la conduite de notre vie, des modèles que ni celui qui les propose, ni ceux auxquels il s'adresse n'ont aucune espérance de pouvoir suivre et, qui plus est, n'en ont pas envie. De ce même papier sur lequel un juge vient d'écrire un arrêt de condamnation pour adultère, il détache un morceau pour envoyer un billet doux à la femme de son collègue; et cette femme avec laquelle vous venez de cueillir le fruit défendu, un moment après et en votre présence, va s'élever plus durement que ne l'eût fait Porcie, contre cette même faute commise par une de ses connaissances.
Il en est qui condamnent à mort pour des crimes qu'ils n'estiment même pas être de simples fautes. J'ai vu en ma jeunesse un galant homme donner d'une main au public des vers remarquables par leur beauté et leur dévergondage, tandis qu'en même temps, de l'autre main il propageait sur la Réforme une discussion théologique des plus violentes d'entre celles que, depuis longtemps, le monde a vues se produire. Les hommes sont ainsi: on laisse les lois et les principes suivre leur chemin, et soi-même on en suit un autre, non seulement par déréglement de mœurs, mais parce que souvent nous pensons et jugeons autrement. Écoutez prononcer un discours philosophique: l'imagination, l'éloquence, la compétence s'y révèlent, nous frappent sur le moment et nous émeuvent; mais il ne s'y trouve rien qui empoigne et chatouille notre conscience, ce n'est pas à elle qu'on parle; n'est-ce pas vrai?
Comme disait Ariston: «une étuve, une leçon ne sont d'aucun fruit si elles ne nettoient et ne décrassent». On peut s'attacher à considérer l'écorce, mais après seulement qu'on a retiré la moelle; de même que ce n'est qu'après avoir avalé le bon vin d'une belle coupe, qu'on en examine le travail et les ciselures. Partout où, dans l'antiquité, on s'entretient de philosophie, quelle que soit l'école, on trouve le même auteur rédiger des règles de tempérance et libeller en même temps des pages sur l'amour et la débauche. Xénophon, sur les genoux de Clinias, écrivait contre la vertu telle que la prônait Aristippe.
Ce n'est pas qu'il n'y ait comme des ondées de conversion miraculeuse qui nous agitent par intervalles; c'est ce que Solon peint très bien quand il se présente comme législateur ou en tant qu'individu, quand il parle pour le peuple ou qu'il ne s'agit que de lui; dans ce dernier cas, se sentant en parfaite santé, ne redoutant aucune défaillance, il suit en toute liberté les règles tracées par la nature, «_tandis que le malade en danger a besoin d'être traité par les plus habiles médecins_ (_Juvénal_)».--Antisthène permet au sage d'aimer, de faire ce qu'il trouve opportun et d'en user comme il l'entend, sans tenir compte de ce que les lois peuvent édicter, d'autant que son avis à cet égard vaut mieux que ce qu'elles peuvent établir et qu'il s'y connaît davantage en fait de vertu. Diogène, son disciple, disait qu'«il faut opposer la raison aux désordres; à la fortune, la confiance; aux lois, la nature».
Pour les estomacs délicats, il faut des ordonnances composées avec art et qu'ils observent à la lettre; les bons estomacs n'ont qu'à suivre simplement les prescriptions dérivant naturellement de leur appétit; c'est ainsi qu'agissent les médecins: ils mangent du melon, boivent le vin frais, tandis qu'ils astreignent leurs patients au sirop et à la panade. «Je ne sais, disait la courtisane Laïs, de quels livres, de quelle sagesse, de quelle philosophie ces gens parlent, mais je les vois se bousculant à ma porte, aussi souvent que les autres.» La licence, qui est le propre de notre nature, nous portant toujours au delà de ce qui nous est loisible et permis, souvent on a restreint au delà de ce que, d'une façon générale, commandait la raison, les préceptes et les lois qui régissent notre vie: «_L'homme ne croit jamais avoir atteint le terme assigné à ses passions_ (_Juvénal_).»
Il serait à désirer qu'entre le commandement et l'obéissance, la proportion soit mieux gardée; il semble injuste de nous proposer un but auquel nous n'avons pas possibilité d'atteindre. Il n'est pas un homme de bien, consacrant toutes ses actions et toutes ses pensées à l'étude des lois, qui dans sa vie ne se mette dix fois dans le cas d'être pendu; et, dans le nombre, il en est qu'il serait grand dommage et très injuste de perdre et de punir: «_Que t'importe, Olus, de quelle manière celui-ci ou celle-là dispose de sa personne_ (_Martial_)?» Il en est d'autres au contraire qui peuvent ne pas offenser les lois, que nous ne saurions néanmoins tenir pour des gens vertueux et que la philosophie flagellerait à très bon droit, tant, sur ce point, il y a trouble et inconséquence! Nous sommes loin d'être des gens de bien, selon la doctrine divine; nous ne saurions même l'être, d'après les règles que nous avons nous-mêmes établies. La sagesse humaine n'est jamais parvenue à remplir les devoirs qu'elle s'est tracés à elle-même; et si elle y était arrivée, elle en édicterait d'autres plus rigoureux encore, pour avoir toujours à quoi aspirer et prétendre, tant notre nature est ennemie de ce qui est réalisable. L'homme se fait une nécessité de ne pouvoir éviter d'être en faute. Il n'est pas adroit de sa part de se créer des obligations que seul pourrait remplir un autre être que celui qu'il est; pour qui, ces prescriptions qu'il doit s'attendre à ce que personne ne satisfasse? Est-il mal à lui de ne pas faire ce qu'il est impossible qu'il fasse? Les lois qui nous condamnent à de telles impossibilités, nous condamnent de ce que nous ne pouvons pas.
=On peut à la rigueur admettre que dire et faire soient dissemblables chez les gens qui professent la morale; mais lui, parlant de lui-même, est tenu à être plus conséquent. L'homme public doit compter avec les vices de son temps; les affaires publiques ne se traitent pas d'après les mêmes principes que les affaires privées; il est fréquent de ne pas trouver réunies chez un même homme les qualités nécessaires à ces deux genres d'affaires.=--Au pis aller, prendre cette liberté si contestable de se montrer sous deux aspects différents: d'une façon quand on agit, d'une autre quand on parle, peut être admis chez ceux qui traitent de sujets quelconques; ce ne saurait l'être chez ceux qui, comme je le fais, parlent d'eux-mêmes, il faut alors que tout en eux marche d'accord. Une vie qui n'offre rien de particulier est celle qui reste à l'unisson du milieu dans lequel elle s'écoule; la vertu de Caton était d'ordre trop élevé pour son siècle: son esprit de justice, chez un homme qui se mêlait de gouverner les autres, appelé à participer aux affaires publiques, pouvait passer, sinon pour de l'injustice, du moins pour être sans utilité et hors de saison. Mes mœurs mêmes, quoique différant à peine de l'épaisseur d'un doigt de celles qui ont cours, me rendent pourtant, à mon âge, un peu sauvage et peu sociable. Je ne sais si c'est sans raison que je me trouve dégoûté de la société que je fréquente, mais ce serait bien à tort que je me plaindrais qu'elle le soit de moi puisque je le suis d'elle. La vertu que réclament les affaires de ce monde, est une vertu qui présente des plis, des angles, des coudes qui lui permettent de s'appliquer et de s'adapter à la faiblesse humaine; elle est mélangée, composée; elle n'est pas droite, nette, constante, d'une pureté immaculée. Les chroniques de notre temps reprochent à un de nos rois de s'être jusqu'ici, sous l'impulsion de son confesseur, trop complètement abandonné aux conseils que lui suggérait sa conscience; les affaires publiques se dirigent d'après des règles de conduite moins timorées: «_Quitte la cour, si tu veux rester pieux_ (_Lucain_).»
J'ai autrefois essayé d'appliquer à la gestion des affaires publiques les règles et principes que j'apporte dans ma manière de vivre; règles et principes rudes, différents de ceux en cours, peu raffinés, mais irréprochables, tels qu'ils sont innés en moi ou résultent de mon éducation et dont j'use dans la vie ordinaire, sinon en y trouvant commodité, du moins sans risque de dévier dans ce que m'inspire une vertu sans expérience et purement scolastique; or j'ai constaté que, dans le monde des affaires, c'est la chose inepte et dangereuse. Il faut, quand on se mêle à la foule, se contourner, serrer les coudes, reculer, avancer, quitter parfois le grand chemin suivant le cas; vivre non pas tant suivant ce que l'on voudrait, que suivant ce que veulent les autres; non selon ce qu'on se propose, mais selon ce qu'on vous propose; selon le temps, les hommes, les affaires. Platon dit que c'est miracle, quand quelqu'un mêlé à la politique en sort la conscience nette; il dit aussi que lorsqu'il place son philosophe à la tête d'un gouvernement, il n'entend pas dire que ce soit à la tête d'un gouvernement corrompu comme celui d'Athènes, et bien moins encore comme le nôtre, où la sagesse elle-même perdrait la raison; une bonne herbe transplantée dans un terrain fort différent de celui qui lui convient, se transforme beaucoup plus suivant ce terrain qu'elle ne le transforme à sa convenance. Je sens que si j'avais à refaire mon éducation en vue d'occupations de cette nature, il faudrait opérer en moi beaucoup de changements et d'appropriations. Si je pouvais me transformer de la sorte (et pourquoi n'y arriverais-je pas avec du temps et de l'attention?) je ne voudrais pas l'entreprendre. Le peu durant lequel je m'y suis essayé, m'en a dégoûté; je sens parfois s'élever en moi des bouffées d'ambition, je me raidis contre ces tentations et leur résiste: «_Ferme, Catulle, tiens bon jusqu'à la fin_ (_Catulle_).» On ne m'y sollicite guère et j'y suis tout aussi peu porté; la liberté et l'oisiveté, qui sont mes deux penchants dominants, sont des qualités diamétralement opposées à ce qu'il faut dans ce métier. Nous ne savons pas distinguer les facultés de chacun; elles se subdivisent et se délimitent de telle façon qu'elles sont difficiles à distinguer, délicates à apprécier. Conclure de ce que quelqu'un fait preuve de capacité dans la vie privée, qu'il est capable de gérer les affaires publiques, c'est conclure mal; tel se dirige bien, qui ne dirige pas bien les autres; tel écrit des Essais, qui est impropre à l'action; tel conduit bien un siège, qui conduirait mal une bataille; parle bien en petit comité, qui haranguerait mal une foule ou un prince; pouvoir l'un est peut-être même un indice qu'on ne peut l'autre, plutôt qu'on en est capable. Je constate que les esprits élevés ne sont guère moins aptes aux choses d'ordre inférieur, que les esprits inférieurs ne le sont pour les grandes choses. Aurait-on cru que Socrate ait donné lieu aux Athéniens de rire de lui, pour n'avoir jamais pu compter les suffrages de sa tribu et en faire rapport au conseil? certes, la vénération en laquelle je tiens les perfections de ce personnage, fait que je puis bien invoquer, comme excuse de mes imperfections, le cas particulier que je trouve dans ce modèle incomparable. Notre capacité se détaille par le menu; la mienne s'étend à peu de choses et est, en tout, fort restreinte. Saturninus dit à ceux qui lui avaient déféré le commandement suprême: «Compagnons, vous perdez un bon capitaine, pour en faire un mauvais général d'armée.»
=Une vertu naïve et sincère ne peut être employée à la conduite d'un état corrompu; du reste, sa notion s'altère dans un milieu dépravé.
Quoi qu'il en soit, on doit toujours obéissance à ceux qui ont charge d'appliquer les lois, si indignes qu'ils soient.=--Celui qui, en des temps malades comme l'est le nôtre, se vante de mettre au service des affaires de ce monde une vertu naïve et sincère, ou ne sait ce qu'est une pareille vertu, parce que les idées se corrompent quand les mœurs le sont (et, de fait, voyez comme on la dépeint; comme la plupart se glorifient de leurs débordements et y conforment les règles qu'ils se tracent, en son lieu et place c'est l'injustice et le vice dans toute leur réalité que l'on décrit et qu'ainsi travestis on présente aux princes dont on fait l'éducation); ou bien, s'il la connaît, se vante bien à tort de l'appliquer, car, quoiqu'il dise, il fait mille choses contre sa conscience. Je croirais volontiers Sénèque, s'il m'entretenait de l'expérience qu'il en fit dans des conditions toutes semblables, et qu'il voulût bien en parler à cœur ouvert.--La marque la plus honorable de notre disposition à faire le bien est, en ces temps de contrainte, de reconnaître loyalement ses fautes et celles d'autrui, de prêter son concours pour retarder dans la mesure où on le peut la tendance au mal, de ne suivre qu'à regret cette voie, d'espérer et désirer mieux. Dans ces divisions qui nous assaillent et qui ont fait de la France la proie des partis, je vois chacun, même parmi les meilleurs, avoir recours à la dissimulation et au mensonge pour défendre sa cause; celui qui en écrirait l'histoire, se fiant aux apparences, serait bien téméraire et absolument dans le faux. Le parti le plus juste n'est quand même qu'un membre d'un corps vermoulu et véreux; mais le membre le moins malade d'un corps en pareil état n'en passe pas moins pour sain et cela à bon droit, parce que ce n'est que par comparaison que nos qualités se titrent; l'innocence dans la vie politique se mesure selon les lieux et les saisons.--J'aurais aimé que Xénophon eût donné à Agésilas l'éloge que lui méritait le fait suivant: Un prince voisin, avec lequel il avait été autrefois en guerre, lui ayant demandé de lui laisser traverser son territoire, il accéda à sa demande et lui donna passage à travers le Péloponèse; l'ayant à sa merci, non seulement il ne l'emprisonna ni ne l'empoisonna pas, mais il l'accueillit avec courtoisie comme il s'y était obligé par sa promesse et ne se livra vis-à-vis de lui à aucune offense. Avec les idées d'aujourd'hui, une telle promesse ne signifierait rien; mais, ailleurs et en d'autres temps, la franchise et la magnanimité étaient en honneur; ces bambins d'écoliers de nos jours s'en fussent moqués, tant la vertu des Spartiates a peu de ressemblance avec la vertu française.
Ce n'est pas que nous manquions d'hommes vertueux, mais ils le sont tels que nous les concevons. Celui dont les sentiments s'élèvent au-dessus de ce qui est de règle en son siècle, doit les faire fléchir ou les émousser; ou bien, et c'est ce que je lui conseille de préférence, se mettre à l'écart et ne pas se mêler à nous, il n'a rien à y gagner: «_Si je viens à rencontrer un homme intègre et vertueux, je compare ce monstre à un enfant à deux têtes, ou à des poissons qu'un laboureur ébahi trouverait sous le soc de sa charrue, ou encore à une mule féconde_ (_Juvénal_).»--On peut regretter des temps meilleurs, mais on ne peut se dérober à l'état présent; on peut désirer d'autres magistrats, il n'en faut pas moins obéir à ceux qui sont en fonctions; et peut-être y a-t-il plus de mérite à obéir aux mauvais qu'aux bons.
Tant que, dans quelque coin, demeurera un représentant des lois dont nous a dotés notre vieille monarchie, je ne le quitterai pas; mais si, par malheur, une scission se produit, que sous l'action des partis contraires qui entravent son existence, elle vienne à se fractionner en deux, et que le choix entre les deux soit douteux et difficile, je me résoudrai probablement à échapper et à me dérober à cette tempête; la nature pourra m'y aider, peut-être aussi les hasards de la guerre.
Entre César et Pompée j'eusse franchement pris parti; mais entre ces trois voleurs qui vinrent après eux, il eût fallu ou se cacher ou suivre le courant, ce que j'estime licite, quand la raison est devenue impuissante à nous guider.
=Si Montaigne sort aussi fréquemment de son sujet, c'est qu'il s'abandonne aux caprices de ses idées qui, en y regardant de près, ne sont pas aussi décousues qu'elles en ont l'air; et puis, cela oblige le excursions sont à la vérité un peu en dehors de mon sujet; je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde; mes pensées ne cessent de tenir les unes aux autres, bien que parfois d'assez loin; elles ne se perdent pas de vue, quoique quelquefois il leur faille un peu tourner la tête pour s'apercevoir. J'ai eu sous les yeux un dialogue de Platon construit de même sorte, présentant deux parties conçues chacune dans des genres absolument différents; au commencement il n'y est question que d'amour, tandis que la fin est uniquement consacrée à la rhétorique. Il est des auteurs qui ne craignent pas de passer ainsi d'un sujet à un autre sans rapport avec le précédent, et qui apportent une grâce merveilleuse à se laisser aller au gré du vent ou à sembler s'y abandonner.--Les titres de mes chapitres ne sont pas toujours en concordance avec les matières qui y sont traitées; souvent la relation ne se manifeste que par quelques mots comme dans l'Andrienne et l'Eunuque, ou dans Sylla, Cicéron, Torquatus. J'aime à aller par bonds et par sauts, à la façon des poètes, légère, ailée, divine comme la qualifie Platon. Il y a des ouvrages de Plutarque où il oublie son thème, et où l'argument qu'il traite n'apparaît qu'incidemment, perdu au milieu de sujets qui lui sont étrangers; voyez, par exemple, comme il procède dans son démon de Socrate. Dieu! que ces escapades pleines de sève, que ces variations ont de beauté! elles en ont d'autant plus qu'elles semblent échappées à la plume et le fait du hasard.--C'est le lecteur manquant d'attention qui perd de vue mon sujet, et non moi; en quelque coin se trouvent toujours quelques mots qui, si réduits qu'ils soient, suffisent cependant pour montrer que je l'ai présent à l'esprit. Je passe de l'un à l'autre sans règle, sans transition; mon style et mon esprit vagabondent simultanément. Un peu de folie prévient un excès de sottise, au dire de nos maîtres et plus encore d'après leurs exemples.--Mille poètes se traînent languissamment comme s'ils écrivaient en prose, tandis que la meilleure prose des temps jadis, et j'en donne ici indifféremment des échantillons tout comme je fais des vers, resplendit constamment de la vigueur et de la hardiesse de la poésie; elle a quelque peu de la passion qui l'anime. A celle-ci, sans conteste, la prééminence en ce qui touche l'expression de la pensée; le poète, dit Platon, assis sur le trépied des Muses, déverse à flots tout ce qui lui vient à l'idée, comme coule l'eau de la gargouille d'une fontaine, sans y réfléchir, sans le peser; et il s'en échappe des choses de toutes couleurs, contraires les unes aux autres, formant une suite de propos interrompus. Platon lui-même est constamment inspiré du souffle poétique; la théologie ancienne, disent les savants, est toute poésie, et, au dire des premiers philosophes, c'était à l'origine le langage des dieux.--J'entends que lorsqu'on écrit, les sujets se distinguent d'eux-mêmes, qu'on voie où on en change, où on conclut; où l'un commence, où un autre reprend, sans qu'il soit nécessaire de les accompagner de ces circonlocutions, introduites pour les oreilles faibles ou inattentives, qui les raccordent et les lient les uns aux autres; je ne veux pas me commenter moi-même. Quel est celui qui n'aime pas mieux n'être pas lu que de l'être en dormant, ou au galop: «_Il n'y a rien, si utile que ce soit, qui soit utile si on ne fait que passer_ (_Sénèque_).» Si prendre un livre c'était l'apprendre, si le voir c'était le fouiller profondément du regard, et le parcourir s'en pénétrer, j'aurais tort de me faire en toutes choses aussi ignorant que je le dis.--Ne pouvant fixer l'attention du lecteur par la valeur de ce que j'écris, «_ce ne sera pas déjà si mal_» s'il advient que je l'arrête par le pêle-mêle que j'y introduis. «Oui vraiment, dites-vous, mais après s'en être amusé, il le regrettera?» Sans doute, toujours est-il qu'il n'aura pas laissé d'en éprouver de la distraction. Et