SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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dont certains détails nous dégoûtent, tels qu'un vilain teint, une tache, une expression dure ou toute autre cause dont souvent on ne se rend pas compte, alors que cependant les membres sont entiers et tels qu'ils doivent être. La laideur qui, chez La Boétie, revêtait une très belle âme, appartenait à cette catégorie; toute superficielle, bien qu'elle soit celle qui impressionne le plus, elle n'est pourtant pas celle qui préjudicie le plus à l'état de l'esprit, et elle influe peu sur l'opinion des gens à notre endroit.--Cette autre laideur, qu'il convient mieux d'appeler difformité, est plus effective et se répercute assez souvent davantage en nous-mêmes: toute chaussure bien ajustée fait ressortir nettement la forme du pied qu'elle renferme, ce que ne fait pas une chaussure qui n'est lisse que par le cuir avec lequel elle est confectionnée. Quand il parlait de sa laideur, Socrate disait qu'il en était absolument de même de son âme, mais qu'il l'avait corrigée en la travaillant; j'estime que, suivant son habitude, il plaisantait en parlant ainsi, car jamais âme si parfaite ne s'est faite elle-même.

=Comme Platon et la plupart des philosophes, il estime singulièrement la beauté; toutefois une physionomie avantageuse n'est pas toujours fondée sur la beauté des traits du visage.=--Je ne puis répéter assez combien je tiens la beauté pour une qualité puissante et avantageuse.

Socrate l'appelait «une courte tyrannie»; Platon, «un privilège de la nature». Nous n'en avons pas qui ait plus grand pouvoir; elle tient le premier rang dans les rapports des hommes entre eux; elle saisit tout d'abord, elle séduit et influence notre jugement par sa grande autorité et l'impression merveilleuse qu'elle produit. Phryné eût perdu sa cause, malgré l'excellent avocat entre les mains duquel elle l'avait remise, si, entr'ouvrant sa robe, elle n'eût gagné ses juges par l'éclat de sa beauté. Je constate que chez Cyrus, Alexandre et César, ces trois maîtres du monde, elle est entrée en ligne de compte dans leurs moyens d'action; le premier Scipion, lui, n'en a pas tiré parti. Un même mot, chez les Grecs, désignait le beau et le bon; et le Saint-Esprit appelle souvent bons ceux qu'il veut qualifier de beaux.

Je ne serais pas éloigné de classer les divers dons faits à l'homme, comme ils le sont dans une chanson, tirée de quelque poète ancien, que Platon dit avoir été très répandue: «la Santé, la Beauté, la Richesse».

Aristote dit que le droit de commander appartient à ceux qui ont la beauté en partage, et que lorsqu'il en est chez lesquels elle approche de l'image des dieux, ils ont, comme eux, droit à notre vénération.

A quelqu'un qui lui demandait pourquoi on fréquente plus souvent et plus longtemps les personnes qui sont belles, il répondit: «Il n'y qu'un aveugle qui puisse faire une semblable question.» La plupart des philosophes, et parmi eux les plus grands, ont dû à leur beauté d'être admis dans les écoles sans avoir de redevance à payer, et doivent par suite la sagesse à son entremise. Je la considère presque à l'égal de la bonté, non seulement chez les gens qui me servent mais aussi chez les bêtes.

Il ne me semble cependant pas que les traits et la forme du visage, non plus que les lignes d'après lesquelles on détermine certaines dispositions qui seraient en nous et ce que l'avenir nous réserve, aient un rapport direct et simple avec la laideur; pas plus que toute bonne odeur et une atmosphère sereine ne sont un gage de santé, ni un air épais et lourd un indice d'infection en temps d'épidémie. Ceux qui accusent la beauté et les mœurs d'être en contradiction chez la femme, ne sont pas toujours dans le vrai; car une physionomie laissant à désirer sous le rapport de la régularité des traits, peut présenter un air de probité et inspirer confiance; comme au contraire, il m'est arrivé parfois de lire, entre deux beaux yeux, des menaces dénotant une nature mauvaise et dangereuse. Il y a des physionomies qui préviennent en leur faveur; et, au milieu d'ennemis victorieux qui vous pressent de toutes parts et vous sont inconnus, vous ferez sur-le-champ choix de l'un plutôt que de l'autre, pour vous rendre à lui et lui confier votre vie, sans que la beauté pèse beaucoup sur votre détermination.

C'est une faible garantie que la mine, toutefois elle vaut d'être prise quelque peu en considération; et, si j'étais chargé de châtier les gens, je me montrerais plus dur pour les pervers qui démentent et trahissent les sentiments dont ils portent l'expression sur le front; je sévirais davantage contre la méchanceté qui se présente sous un masque bénin.--Il semble qu'il y ait des visages favorisés et d'autres malencontreux, et crois qu'il y a un certain art à distinguer, selon ce que leur figure exprime, les gens qui sont débonnaires de ceux qui sont niais, ceux qui sont sévères de ceux qui sont rudes, les malicieux de ceux qui sont chagrins, les dédaigneux des mélancoliques, et tels autres qui sont affectés de qualités différant peu les unes des autres. Il y a des beautés qui non seulement sont fières, mais encore peu avenantes; il y en a de douces, et même de plus que douces, des fades.--Quant au pronostic de l'avenir par l'examen de ces mêmes signes, c'est là une chose sur laquelle je ne me prononce pas.

=En principe, il faut suivre les indications de la nature; les observances religieuses, sans de bonnes mœurs, ne suffisent pas au salut d'un état.=--J'ai, en ce qui me touche, ainsi que je l'ai dit ailleurs bien simplement et franchement, adopté ce précepte ancien, que «nous ne saurions être en défaut, en suivant notre nature», et que «s'y conformer», est une règle qui prime toutes les autres. Je n'ai pas, comme Socrate, corrigé par la puissance de la raison mes instincts naturels, et n'ai pas eu recours à l'art pour modifier mes penchants; je me laisse aller comme je suis venu, je ne combats rien.

Les deux parties essentielles de moi-même, le corps et l'esprit, sont naturellement disposées à vivre de pair et en bon accord; Dieu merci, car je suis né et ai grandi à une époque où les idées saines et modérées avaient peu cours.--Dirai-je, en passant, que je trouve qu'on fait plus de cas que cela ne vaut, bien qu'elle soit presque seule à avoir cours chez nous, d'une apparence de sagesse scolastique, esclave de certaines règles et soumise à la fois à l'espérance et à la crainte?

Cette doctrine qu'on nous inculque, je la voudrais non telle que les lois et les religions l'établissent, mais telle qu'elles la complètent et l'autorisent; ayant par elle-même de quoi se soutenir sans aide, prenant naissance en nous par ses propres racines, produite par ce que nous appelons le sens commun qui se trouve en tout homme qui n'est pas organisé à l'encontre des lois de la nature: ce même bon sens qui, chez Socrate, redresse de mauvais plis, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent dans sa ville, et courageux vis-à-vis de la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce que lui-même est mortel. Quel ruineux enseignement pour toutes les formes de gouvernement, et bien plus dommageable qu'ingénieux et utile, que de persuader aux peuples que la foi religieuse suffit à elle seule à contenter la justice divine, sans qu'il soit besoin de bonnes mœurs; dans l'application apparaît l'énorme différence qu'il y a entre la dévotion et la conscience!

=Physionomie de Montaigne; son air naïf lui attirait la confiance.

Récit de deux aventures où la bonne impression qu'il produisait et sa franchise lui ont été avantageuses.=--J'ai un visage qui plaît, et par les traits et par la bonne opinion qu'à première vue il donne de moi, d'où une apparence toute contraire à celle de Socrate: «_Qu'ai-je dit: j'ai? C'est j'ai eu, que je devrais dire, ô Chrémès_ (_Térence_).--_Hélas, vous ne voyez plus de moi, que le squelette d'un corps affaibli!_» Il m'est souvent arrivé que simplement, sur le bon effet produit par ma prestance et mon air, des personnes qui ne me connaissaient pas, se sont pleinement confiées à moi soit pour leurs propres affaires soit pour les miennes, et cela m'a procuré dans les pays étrangers des faveurs particulières et rarement accordées.--Les deux aventures que voici valent peut-être que je les rapporte. Un quidam avait projeté de nous surprendre, ma maison et moi; pour ce faire, il eut l'idée de se présenter tout seul à ma porte, en demandant l'entrée avec une certaine insistance. Je le connaissais de nom et croyais pouvoir me fier à lui, parce qu'il était de mes environs et qu'il y avait quelque alliance entre nous; je lui fis ouvrir, comme je fais à chacun. Il entra tout effrayé, son cheval hors d'haleine, fort harassé, et me conta cette fable: «A une demi-lieue de là, il venait d'être rencontré par un de ses ennemis, que je connaissais aussi, de même que j'avais entendu parler de leur querelle. Cet ennemi s'était lancé à toute bride à sa poursuite; et lui-même, mis en désarroi par la surprise et inférieur en nombre, s'était précipité chez moi pour se mettre en sûreté, en grand souci de ce qu'étaient devenus ses gens qu'il croyait, disait-il, ou morts ou prisonniers». J'essayai bien naïvement de le réconforter, de le rassurer et lui rendre son sang-froid. Bientôt après, voilà quatre ou cinq de ses soldats qui se présentent pour entrer, avec cette même contenance témoignant même effroi; puis d'autres, et après d'autres encore, tous bien armés et équipés, au nombre de vingt-cinq ou trente, feignant d'avoir leurs ennemis sur leurs talons. Ce mystère commençait à m'inspirer du soupçon; je n'ignorais pas en quel siècle nous vivons, combien ma maison pouvait exciter l'envie, et connaissais plusieurs exemples de personnes de ma connaissance, auxquelles il était arrivé malheur dans des circonstances analogues. Toujours est-il que, trouvant que je n'avais pas de bénéfice à avoir commencé à faire plaisir si je n'achevais, et ne pouvant me défaire de ces gens sans tout rompre, je me laissai aller au parti le plus naturel et le plus simple comme je fais toujours, et commandai de les faire entrer. Il faut ajouter qu'à la vérité, je suis peu défiant et peu soupçonneux de ma nature; je penche volontiers à admettre les excuses qu'on me donne et à interpréter les faits dans le sens le plus favorable; je prends les hommes comme ils sont généralement et ne crois pas aux natures perverses et dénaturées, non plus qu'aux prodiges et aux miracles, à moins que je n'y sois forcé par des témoignages irréfutables; en outre, je m'en remets aisément à la fortune et m'abandonne à corps perdu entre ses bras, ce dont jusqu'à ce moment j'ai eu plus occasion de me louer que de me plaindre, l'ayant trouvée plus avisée et plus amie de mes affaires que je ne le suis moi-même. Il y a dans ma vie quelques actions dont on peut dire à juste titre que la conduite en a été difficile, ou si l'on veut prudente; admettez que j'aie été pour un tiers dans le résultat, on peut largement dire que les deux autres tiers sont de son fait. Nous échouons, ce me semble, parce que nous n'avons pas assez confiance dans ce que le Ciel fera pour nous, et que nous prétendons faire par nous-mêmes plus qu'il ne convient; aussi combien fréquemment nos projets n'aboutissent pas! il est jaloux de l'étendue que nous attribuons aux droits de la prudence humaine au détriment des siens, et nous les réduit d'autant plus que nous leur donnons plus d'extension. Ces gens demeurèrent à cheval dans ma cour, tandis que leur chef, qui n'avait pas voulu qu'on mît sa monture à l'écurie, disant qu'il fallait qu'il se retirât dès qu'il aurait des nouvelles de son monde, était avec moi dans ma grande salle. Il était parvenu à s'introduire chez moi et n'avait plus qu'à mettre ses desseins à exécution. Souvent depuis, il a répété (car il ne craignait pas de raconter le fait) que ma figure et ma franchise l'avaient emporté en lui sur la trahison qu'il méditait. Il remonta à cheval; et ses gens, qui avaient les yeux fixés sur lui, attendant le signal qu'il devait leur faire, furent bien étonnés de le voir sortir, renonçant à profiter des avantages que, par sa ruse, il s'était ménagés.

Une autre fois, me fiant à je ne sais quelle trêve qui venait d'être publiée dans nos armées, je me mis en route pour un voyage dans un pays dont la traversée présentait beaucoup de dangers. Je ne fus pas plutôt éventé, que trois ou quatre groupes de cavaliers se lancèrent de divers points à ma poursuite pour me détrousser. L'un d'eux me joignit à ma troisième journée de marche et je fus assailli par quinze ou vingt gentilshommes masqués, suivis d'une ondée d'argoulets. Me voilà pris, obligé de me rendre et conduit au plus épais d'une forêt voisine; et là, démonté, dévalisé, mes caisses fouillées, mon coffre à argent saisi, mes chevaux et tout mon équipage dispersés entre de nouveaux maîtres. Nous demeurâmes longtemps dans ce hallier à discuter sur le montant de ma rançon qu'ils fixaient si haut qu'on voyait bien que je ne leur étais guère connu, et la question fut grandement agitée entre eux si on me laisserait ou non la vie; de fait, certaines circonstances faisaient que je courais un réel danger, «_ce fut le cas de montrer du courage et de la fermeté_ (_Virgile_)». Je m'en tenais toujours à invoquer la trêve, ne consentant à leur abandonner comme bénéfice que ce dont ils m'avaient dépouillé, ce qui n'était pas à dédaigner, sans vouloir promettre d'autre rançon. Nous en étions là après deux ou trois heures de discussion, lorsque me faisant monter sur un cheval avec lequel je ne courais pas risque de leur échapper, préposant spécialement à ma garde quinze ou vingt arquebusiers et répartissant mes gens entre d'autres, nous voilà emmenés prisonniers par divers chemins. Nous avions déjà marché la distance de trois ou quatre portées de Castor et de Pollux_ (_Catulle_)», quand soudain il se produisit chez eux un revirement bien inattendu. Je vis revenir vers moi le chef de la bande, qui me parla avec plus de courtoisie; et, se mettant en peine de faire rechercher dans sa troupe mes hardes dispersées, il me fit rendre ce qu'il put en retrouver, jusqu'à mon coffre à argent. Le meilleur présent qu'il me fit, ce fut de me remettre enfin en liberté, le reste m'important peu à pareil moment. Je ne connais pas encore bien la véritable cause d'un changement si peu dans les habitudes, de cette volte-face sans motif apparent, de ce repentir si extraordinaire dans une entreprise préméditée et exécutée de propos délibéré et justifiée par les mœurs de l'époque, car, de prime abord, je leur avais avoué le parti auquel j'appartenais et où je me rendais. Celui qui occupait le premier rang se démasqua, me donna son nom et me dit à plusieurs reprises que je devais ma délivrance à mon visage, à la liberté et à la fermeté de mes paroles, qui faisaient qu'un traitement semblable était indigne de moi, me demandant de lui donner l'assurance de lui rendre la pareille à l'occasion. Il est possible que la bonté divine voulût user, pour ma conservation, de ce moyen si aléatoire; il me servit encore le lendemain contre des embûches pires que celles auxquelles je venais d'échapper et contre lesquelles les premiers eux-mêmes m'avaient mis en garde. Celui auquel j'eus affaire en cette dernière aventure est encore vivant et peut la confirmer; l'auteur de la première a été tué il n'y a pas longtemps.

=La simplicité de ses intentions, qu'on lisait dans son regard et dans sa voix, empêchait qu'on ne prît en mauvaise part la liberté de ses discours. Dans la répression des crimes, il n'était pas pour trop de sévérité.=--Si ma physionomie ne prévenait en ma faveur, si on ne lisait dans mes yeux et dans ma voix la simplicité de mes intentions, je ne serais pas demeuré si longtemps sans qu'on me cherchât querelle ou qu'on m'offensât, étant donnée la liberté indiscrète que j'ai de dire à tort et à travers tout ce qui me vient à l'idée et de juger témérairement des choses. Cette façon peut, avec raison, paraître incivile et peu dans nos usages; mais je n'ai rencontré personne qui l'ait jugée outrageante et malintentionnée, et je n'ai pas trouvé davantage qui que ce soit que ma liberté ait blessé, quand c'était de moi-même que les propos émanaient; car pour ce qui est des paroles rapportées, elles ont un tout autre son et prennent un sens tout différent.--Aussi, je ne hais personne et suis peu enclin à offenser n'importe qui; même quand la raison est en jeu, je ne me départis pas de ce sentiment; et, quand l'occasion me mettait dans le cas de prononcer des condamnations criminelles, j'ai plutôt fait défaut à la justice: «_Je voudrais qu'on n'eût pas commis de fautes, mais je n'ai pas le courage de punir celles qui ont été commises_ (_Tite Live_).»

On reprochait, dit-on, à Aristote d'avoir été trop miséricordieux envers un méchant: «J'ai été à la vérité, répondit-il, miséricordieux envers l'homme, mais non envers la méchanceté.» Les jugements sont d'ordinaire d'autant plus sévères dans les peines qu'ils prononcent, que le méfait est plus horrible; l'impression qu'il fait sur moi est inverse: l'horreur d'un premier meurtre me fait craindre d'en commettre moi-même un second, la haine que je ressens pour la cruauté commise me fait abhorrer toute imitation et incliner vers la douceur. A moi qui ne suis qu'un personnage de peu d'importance, on peut appliquer ce qu'on disait de Charille, roi de Sparte: «Il ne saurait être bon, puisqu'il n'est pas mauvais pour les méchants»; ou bien encore, car Plutarque présente une seconde interprétation de ce mot, comme il arrive de mille autres choses qui comportent des versions diverses et contraires: «Faut-il qu'il soit bon, puisqu'il l'est même pour les méchants!»--De même que, dans ce qui est licite, je répugne à intervenir lorsqu'il faut m'adresser à des gens auxquels cela déplaît; quand il s'agit de choses illicites, je ne me fais pas assez de conscience, à dire vrai, de m'employer quand ceux dont cela dépend ne s'en offensent pas.

CHAPITRE XIII.

_De l'expérience._ =L'expérience n'est pas un moyen sûr de parvenir à la vérité, parce qu'il n'y a pas d'événements, d'objets absolument semblables; on ne peut, par suite, juger sainement par analogie.=--Il n'y a pas de désir plus naturel que celui de connaître. Nous essayons tous les moyens qui peuvent nous y amener et, quand la raison n'y suffit pas, nous faisons appel à l'expérience: «_C'est par différentes épreuves que l'expérience a créé l'art, nous montrant, par l'exemple d'autrui, la voie à suivre_ (_Manilius_).» Ce second procédé est beaucoup moins sûr que le premier et moins digne; mais la vérité est chose de si grand prix, que nous ne devons rien dédaigner de ce qui peut nous y conduire.--La raison a tant de formes que nous ne savons laquelle choisir, l'expérience n'en a pas moins; et les conséquences que nous cherchons à tirer de la comparaison des événements n'offrent pas toute certitude, d'autant qu'ils ne sont jamais identiques. Ce que l'on retrouve toujours dans les choses les plus ressemblantes, c'est la diversité et la variété.

Comme exemple le plus typique de ressemblance parfaite, les Grecs, les Latins et nous-mêmes, nous citons celle des œufs entre eux; il s'est cependant trouvé des gens, notamment quelqu'un à Delphes, qui y distinguaient des différences, n'en prenaient jamais un pour un autre, et qui, en ayant de plusieurs poules, savaient reconnaître de laquelle était l'œuf. La dissemblance s'introduit d'elle-même dans nos ouvrages; nul art ne peut réaliser une entière similitude: ni Perrozet, ni un autre ne peuvent si soigneusement polir et blanchir l'envers de leurs cartes, que certains joueurs n'arrivent à les distinguer, rien qu'à les voir glisser entre les mains d'un autre. La ressemblance n'unifie pas au même degré que la différence ne diversifie. La nature s'est fait une obligation de ne pas créer une chose qui ne soit dissemblable de toutes les autres de même nature.

=Par cette même raison, la multiplicité des lois est inutile, jamais le législateur ne pouvant embrasser tous les cas.=--C'est pourquoi je ne partage pas l'opinion de celui-là qui pensait, par la multiplicité des lois, brider l'autorité des juges en leur laissant peu à décider.

Il ne sentait pas que leur interprétation laisse autant de liberté et de champ où se mouvoir, que leur confection. C'est se moquer que de croire restreindre nos discussions et y couper court, en nous rappelant constamment le texte précis de la Bible, d'autant que notre esprit trouve pour critiquer le sens qu'un autre y attache, autant d'arguments que pour soutenir notre propre interprétation, et que commenter prête à non moins d'animosité et de discussions acerbes qu'inventer.--Nous voyons quelle était son erreur, car nous avons en France plus de lois qu'il n'en existe dans tout le reste du monde réuni et plus qu'il n'en faudrait pour en doter tous les mondes d'Épicure: «_Nous souffrons autant des lois, qu'on souffrait autrefois des crimes_ (_Tacite_)»; et pourtant nous avons tant laissé à nos juges sur quoi opiner et décider, que jamais la liberté avec laquelle ils en usent n'a été plus puissante et plus scandaleuse. Qu'ont gagné nos législateurs à faire choix de cent mille cas et faits particuliers et d'y attacher cent mille lois?

ce nombre n'est en aucune proportion avec la diversité infinie des actions humaines: la multiplicité de nos inventions n'atteindra jamais la variété des exemples qu'on peut citer; en ajouterait-on cent fois autant qu'il y en a déjà, qu'on ne ferait pas que, dans les événements à venir, il s'en trouve un seul dans le nombre si grand de milliers qui ont été choisis et enregistrés, qui se puisse juxtaposer et appareiller à un autre si exactement qu'il n'y ait quelque circonstance qui diffère et n'exige quelque modification dans le jugement à intervenir. Il y a peu de corrélation entre nos actions, qui sont en perpétuelle transformation, et nos lois, qui sont fixes et immobiles. Le plus désirable à l'égard de celles-ci, c'est qu'elles soient aussi peu nombreuses, aussi simples que possible et conçues en termes généraux; et encore mieux vaudrait, je crois, n'en pas avoir du tout, que de les avoir en aussi grand nombre que nous les avons.

=Celles de la nature nous procurent plus de félicité que celles que nous nous donnons; les juges les plus équitables, ce serait peut-être les premiers venus, jugeant uniquement d'après les inspirations de leur raison.=--Les lois de la nature nous procurent toujours plus de félicité que celles que nous nous donnons; témoin l'âge d'or que les poètes nous ont dépeint, et l'état dans lequel nous voyons vivre des nations qui n'en connaissent pas d'autres. Nous en trouvons qui, pour tous juges, ont recours, pour trancher leurs différends, au premier passant qui traverse leurs montagnes; d'autres qui élisent, les jours de marché, quelqu'un d'entre eux qui, sur-le-champ, prononce sur tous leurs procès. Quel danger y aurait-il à ce que les plus sages d'entre nous règlent les nôtres de même façon, selon les circonstances et ce qui leur en semble, sans avoir à tenir compte des précédents ni des conséquences? A chaque pied son soulier, à chaque cas particulier sa solution propre. Le roi Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, faisait acte de sage prévoyance, en prescrivant qu'il n'y fût compris aucun étudiant en jurisprudence, de peur qu'avec cette science, portée par nature à engendrer les altercations et les divisions, le goût des procès ne vînt à s'implanter dans ce nouveau monde; il jugeait, comme Platon, que «jurisconsultes et médecins sont de mauvais éléments dans un pays».

=Pour vouloir être trop précis, les textes de loi sont conçus en termes si obscurs (obscurité à laquelle ajoutent encore, ici comme en toutes choses, les interprétations), qu'on n'arrive pas, dans les contrats et testaments, à formuler ses idées d'une façon indiscutable.=--Pourquoi notre langage usuel, si commode pour tout autre usage, devient-il obscur et inintelligible quand il est employé dans les contrats et testaments; et que des gens qui s'expriment si clairement quand ils parlent ou qu'ils écrivent, ne trouvent pas, lorsqu'il s'agit d'actes de cette nature, possibilité de dire ce qu'ils veulent, sans prêter au doute et à la contradiction? C'est parce que les princes en cet art se sont tellement appliqués à faire choix de mots qui en imposent, de formules si artistement arrangées, ont tellement pesé chaque syllabe, épluché avec tant de subtilité tous les termes, que l'on s'embarrasse et s'embrouille dans cette infinité de formules et de si menus détails, au point qu'on n'y distingue plus ni règles, ni prescriptions et qu'on n'y comprend absolument rien: «_Tout ce qui est divisé au point de n'être que poussière, devient confus_ (_Sénèque_).»

Qui a vu des enfants essayant de diviser en un nombre de fractions déterminé une certaine quantité de vif argent? plus ils le pressent, le pétrissent et s'ingénient à l'obliger à obéir à leur fantaisie, plus ils irritent la fluidité de ce métal rebelle, qui échappe à leurs efforts et va s'émiettant en globules qui s'éparpillent à l'infini.

Il en est ici de même: en multipliant les subtilités, on apprend aux gens à introduire de plus en plus ce qui prête au doute, on nous incite à étendre et diversifier les difficultés, on les augmente et on en met partout. En semant les questions qu'il faudra élucider, en les retaillant pour qu'elles acquièrent plus de netteté, on fait fructifier et foisonner de par le monde l'incertitude et les querelles; telle la terre qu'on rend d'autant plus fertile qu'on l'ameublit davantage et qu'on la remue plus profondément: «_C'est la doctrine qui produit les difficultés_ (_Quintilien_).» Nous doutions avec Ulpian, nous doutons davantage encore avec Bartholus et Baldus. Il eût fallu effacer les traces de cette innombrable diversité d'opinions et non point s'en parer et en rompre la tête à la postérité. Je ne sais qu'en dire; mais on sent par expérience que tant d'interprétations désagrègent la vérité et la rendent insaisissable. Aristote a écrit pour être compris; s'il ne l'est pas, un autre moins habile que lui, qui cherche à saisir des idées qui ne sont pas les siennes, y réussira encore moins. Nous mettons à nu la matière, nous l'épandons en la délayant; d'un sujet nous en faisons mille et, à force de multiplier et de subdiviser, nous en arrivons à cette infinité d'atomes qu'avait imaginée Épicure.--Jamais deux hommes n'ont jugé une même chose d'une même façon; et il est impossible de trouver deux opinions exactement semblables, non seulement chez plusieurs hommes, mais chez un même homme à des heures différentes. Ordinairement, je trouve à douter de points sur lesquels les commentaires n'ont pas daigné s'exercer; je trébuche aisément là où ne se présente aucune difficulté, comme certains chevaux que je connais, qui bronchent plus souvent dans des chemins sans aspérités.

Qui peut nier que les explications n'augmentent les doutes et l'ignorance, quand on voit qu'il n'y a aucun livre soit humain, soit divin, sur lequel tout le monde ne s'acharne sans que les interprétations mettent fin aux difficultés? Le centième commentateur le laisse à celui qui vient après lui, plus épineux et plus scabreux que ne l'avait trouvé le premier qui a entrepris de l'expliquer.

Quand avons-nous jamais dit entre nous d'un livre: «Ce livre a été suffisamment analysé, il n'y a désormais plus rien à en dire»?--Ceci apparaît encore mieux dans la chicane. On donne l'autorité des lois à une infinité de docteurs, à une infinité d'arrêts, et à autant d'interprétations: arrivons-nous cependant à mettre un terme quelconque à ce besoin d'interpréter; constate-t-on quelque progrès et acheminement vers la tranquillité; nous faut-il moins d'avocats et de juges que lorsque cette énorme masse qu'est devenu le droit, en était encore à sa première enfance? Au contraire nous en obscurcissons et ensevelissons la compréhension, que nous ne découvrons plus qu'au travers de quantité de clôtures et de barrières. Les hommes méconnaissent la maladie de leur esprit: il ne fait que fureter et être en quête; il va sans cesse tournoyant, bâtissant, s'empêtrant dans sa besogne, comme nos vers à soie, comme «_une souris dans de la poix_», et il s'y étouffe. De loin, il pense remarquer je ne sais quelle apparence de clarté et de vérité imaginaires; mais, pendant qu'il y court, tant de difficultés lui barrent la route, soulevant des empêchements, de nouvelles enquêtes à faire, qu'elles l'égarent et l'enivrent; c'est à peu près le cas des chiens d'Ésope qui, croyant apercevoir un corps mort flotter sur la mer et n'en pouvant approcher, entreprirent de boire toute l'eau pour y arriver à sec et en crevèrent.

C'est la même idée qu'émettait un certain Cratès, disant des écrits d'Héraclite, «qu'ils avaient besoin d'un lecteur qui fût bon nageur», pour que la profondeur et le poids de sa doctrine ne l'engloutissent et ne le suffoquassent.

=Si les interprétations se multiplient à ce point, la cause en est à la faiblesse de notre esprit, qui, en outre, ne sait se fixer; en ces siècles on ne compose plus, on commente.=--C'est uniquement la faiblesse de chacun de nous, qui fait que nous nous contentons de ce que d'autres, ou nous-mêmes, avons trouvé dans cette chasse à laquelle nous nous livrons pour arriver à savoir; un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a toujours place pour qui viendra après nous, et même pour nous, en nous y prenant autrement. Nos investigations sont sans fin, nous ne nous arrêterons que dans l'autre monde. C'est signe que notre esprit est à court quand nous nous déclarons satisfaits, ou qu'il est las. Nul esprit généreux ne s'arrête de lui-même: il va toujours de l'avant et plus qu'il n'a de force, il a des élans qui l'emportent au delà de ce qu'il peut; s'il n'avance, s'il ne presse, ne s'accule, ne se heurte, ne tourne sur lui-même, c'est qu'il n'est vif qu'à moitié; ses poursuites sont sans limite et sans forme déterminée; il se nourrit d'admiration, de recherches, d'ambiguïté; ce qu'indiquait assez Apollon, en nous parlant toujours en termes à double sens, obscurs et détournés qui, ne donnant jamais pleine satisfaction, ne faisaient qu'amuser et travailler l'imagination. Nous sommes continuellement agités d'un mouvement qui n'a rien de régulier, qui ne se modèle sur rien et est sans but; nos inventions s'échauffent, se succèdent et apparaissent sans interruption aucune: «_Ainsi voit-on dans un ruisseau qui coule, une eau roulant sans cesse après une autre, dans un ordre qui est éternellement le même. L'une suit l'autre, l'autre la fuit; celle-ci toujours pressée par celle-là et la devançant toujours. Toujours l'eau s'écoule dans l'eau; c'est toujours le même ruisseau et toujours une eau nouvelle_ (_la Boétie_).»

Interpréter les interprétations donne plus de mal qu'interpréter les choses elles-mêmes, nous faisons plus de livres sur des livres que sur des sujets autres; nous ne savons que nous commenter les uns les autres. Tout fourmille de commentaires, et très rares sont les auteurs proprement dits. La principale science de nos siècles, ce qui nous vaut le plus de réputation, n'est-ce pas de pouvoir comprendre les savants; n'est-ce pas la fin dernière et la plus habituelle de nos études? Nos opinions se entent les unes sur les autres: la première sert de tige à la seconde, la seconde à la troisième, nous montons ainsi l'échelle degré par degré, et il arrive de la sorte que le plus haut monté a souvent plus d'honneur que de mérite, car il ne fait que Combien souvent et peut-être sottement, ai-je fait que mon livre parle de lui-même? C'est sottise, ne serait-ce que pour cette raison que j'eusse dû me souvenir de ce que je dis des autres qui font de même: «Ces œillades si fréquentes, adressées à leur ouvrage, témoignent que leur cœur a pour lui de tendres sentiments; et même lorsqu'ils le rudoient et affectent de le traiter avec dédain, ce ne sont là que mignardises et coquetteries d'affection maternelle»; c'est ce que nous dit Aristote, en ajoutant que l'estime et le mépris vis-à-vis de soi-même se traduisent souvent avec le même air arrogant. J'ai pourtant une excuse: «C'est que, sur ce point, j'ai plus qu'un autre le droit de prendre cette liberté parce que c'est précisément de moi, de mes écrits comme de toutes mes autres actions quelles qu'elles soient, que traite mon livre, et que mon sujet veut que j'y revienne souvent»; mais je ne sais trop si cette raison, tout le monde voudra l'admettre.

=Ce qu'il y a de singulier, c'est que les discussions ne roulent guère que sur des questions de mots; et, si dissemblables que soient les choses, il se trouve toujours quelque point qui fait que chacun les interprète à sa façon.=--En Allemagne, les doutes auxquels ont donné lieu les propres idées de Luther ont produit autant et plus de divisions et de discussions, que lui-même n'en a soulevé par ses interprétations des saintes Écritures. Les termes employés sont la cause de tous nos débats; si je demande ce que veulent dire: nature, volupté, cercle, substitution, la question porte sur des mots, on y répond par des mots. «Qu'est-ce qu'une pierre?--C'est un corps.» Que qu'est-ce qu'une substance?» et ainsi de suite; qui l'on interroge de la sorte finit par être hors d'état de répondre. C'est un simple échange d'expressions où l'une en remplace une autre, et où souvent la seconde est plus inconnue que la première; je sais mieux ce qu'est un homme, que je ne comprends quand on me dit que c'est un animal, un mortel, un être raisonnable; pour me délivrer d'un doute, on m'en soumet trois; c'est la tête de l'hydre.--Socrate demandait à Memnon ce que c'était que la vertu: «Il y a, lui répondit celui-ci, vertu d'homme, vertu de femme, de magistrat, d'homme privé, d'enfant, de vieillard.--Voilà qui va bien, s'écria Socrate; nous étions en quête d'une vertu, tu nous en apportes un essaim.» Nous posons une question, on nous en donne le contenu d'une ruche.--Si aucun événement, aucune formation extérieure ne ressemblent entièrement à d'autres, la dissemblance, par un ingénieux mélange opéré par la nature, n'est non plus jamais complète. Si nos visages n'étaient pas semblables, l'homme ne pourrait être distingué de la bête; et s'ils se ressemblaient, un homme ne se distinguerait pas d'un autre. Toutes les choses se tiennent par quelque similitude, l'identité avec un exemple donné n'est jamais absolue; par suite, la relation tirée de l'expérience est toujours imparfaite et en défaut. Toutefois les comparaisons se joignent entre elles par quelque bout; c'est ce qui arrive aux lois que, par quelque interprétation détournée, forcée et indirecte, on assortit à chacun des cas qui se présentent.

=Imperfection des lois; exemples d'actes d'inhumanité et de forfaits judiciaires auxquels elles conduisent; combien de condamnations plus criminelles que les crimes qui les motivent!=--Les lois morales afférentes aux devoirs particuliers de chacun vis-à-vis de soi-même