SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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plus en hiver qu'en été je n'ai les jambes et les cuisses autrement couvertes. En raison de mes rhumes, je me suis laissé aller à me tenir la tête plus chaude, ainsi que le ventre à cause de mes coliques; en peu de jours, ces deux maux s'y sont habitués et ont dédaigné mes précautions ordinaires; une simple coiffe avait fait place à un capuchon; un bonnet, à un chapeau doublé; aujourd'hui, les fourrures de mon pourpoint ne me servent plus que d'enjolivement; et tout cela ne me fait plus aucun effet, si je n'y ajoute une peau de lièvre ou de vautour, et sur ma tête une calotte. Suivez une semblable gradation, cela vous mènera loin; aussi n'en ferai-je rien, et volontiers, si j'osais, je reviendrais sur ce que j'ai déjà commencé. Avec cette mode, vous survient-il quelque nouvel inconvénient, les réformes que vous avez déjà introduites ne vous sont plus d'aucune utilité: vous vous y êtes habitué, il vous faut en chercher d'autres. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empêtrer dans des régimes particuliers, auxquels ils s'astreignent superstitieusement; ce qu'on fait ne suffit pas, il faut plus encore; et après, encore davantage; on n'en a jamais fini.

=Nos occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus d'importance au souper qu'au dîner; l'estomac, d'après Montaigne, s'accommode mieux du contraire.=--Pour mes occupations et notre plaisir, il est beaucoup plus commode de supprimer le dîner, comme faisaient les anciens, et de remettre à faire un repas copieux à l'heure où on se retire chez soi pour y prendre du repos, et ainsi ne pas interrompre la journée; c'est ce que je faisais autrefois. Au point de vue de la santé, l'expérience m'a depuis enseigné qu'au contraire il vaut mieux maintenir le dîner, la digestion se faisant mieux quand on est éveillé.--Je ne suis guère sujet à être altéré, pas plus quand je me porte bien que lorsque je suis malade; dans ce dernier cas, j'ai assez fréquemment la bouche sèche, mais ce n'est pas de la soif, et d'ordinaire je ne bois que lorsque, en mangeant, l'envie m'en vient, généralement quand déjà le repas est bien avancé. Je bois assez copieusement pour un homme qui ne présente rien de particulier; en été, dans un repas auquel j'assiste avec appétit, non seulement j'outrepasse les limites dans lesquelles se tenait Auguste qui ne buvait jamais que trois fois, mais pour ne pas aller à l'encontre de la règle posée par Démocrite qui défendait de s'arrêter à quatre, comme nombre portant malchance, je me laisse aller jusqu'à cinq si besoin est, ce qui fait environ trois demi-setiers, car je me plais à faire usage de verres de petite capacité et les vide chaque fois, ce que d'autres se gardent de faire comme contraire aux convenances. Je trempe mon vin, le plus souvent avec moitié, parfois avec un tiers d'eau; et quand je suis chez moi, par suite d'une ancienne habitude prise sur le conseil donné à mon père par son médecin, qui lui aussi agissait de même, le mélange s'opère à l'office, deux ou trois heures avant qu'on le serve. On dit que cet usage de tremper le vin avec de l'eau, remonte à Cranaüs, roi d'Athènes; pour ce qui est de son utilité, je l'ai entendu discuter.

J'estime plus convenable et meilleur pour la santé, de n'en user pour les enfants qu'après seize ou dix-huit ans et, jusque-là, de ne leur faire boire que de l'eau. La manière de vivre la plus usitée et communément suivie, est celle qui est préférable; toute singularité me semble à éviter, et j'aime aussi peu voir un Allemand mettre de l'eau dans son vin, qu'un Français qui le boirait pur; l'usage, auquel tout le monde se conforme, fait loi dans les choses de cette espèce.

=Il n'aimait pas l'air confiné; était plus sensible au chaud qu'au froid; avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; il était d'allure vive; à table, il mangeait avec trop d'avidité.=--Je crains un air lourd à respirer et ne puis supporter la fumée; la première réparation que je me hâtai de faire exécuter chez moi, fut celle des cheminées et des cabinets d'aisance qui, chose insupportable, laissent communément à désirer dans les bâtiments d'ancienne construction; et au rang des incommodités que l'on rencontre à la guerre, je place ces épais nuages de poussière dans lesquels, pendant la chaleur, il faut demeurer des journées entières. J'ai la respiration libre et facile; le plus souvent, quand j'ai des refroidissements, mes poumons demeurent indemnes et je n'ai pas de toux.

Un été pénible m'est plus contraire que l'hiver, parce qu'outre l'incommodité de la chaleur dont on peut moins se défendre que du froid, et en dehors de l'action des rayons de soleil sur la tête, mes yeux supportent mal leur éclat éblouissant; actuellement, je ne pourrais même pas dîner, assis devant un feu ardent dont je recevrais la réverbération.

Quand je lisais plus que je ne le fais maintenant, pour amortir la blancheur du papier, je couvrais mon livre d'une feuille de verre et ma vue s'en trouvait fort soulagée. Jusqu'à présent, je n'emploie pas de lunettes et j'y vois aussi loin que jamais et que n'importe qui; il est vrai que lorsque le jour tombe, je commence, quand je lis, à éprouver du trouble et de la faiblesse; mais tout travail, particulièrement la nuit, m'a toujours fatigué les yeux. C'est là un pas en arrière à peine sensible, auquel viendra s'en ajouter un second, à celui-ci un troisième, puis à ce dernier un quatrième; reculant ainsi de plus en plus chaque fois, je finirai par insensiblement être devenu complètement aveugle, avant que je ne m'aperçoive de la décadence et de la vieillesse de ma vue, tant les Parques apportent d'artifice à détordre l'écheveau de notre vie. De même, je ne suis pas bien certain que mon ouïe n'ait pas tendance à devenir dure; et vous verrez que je l'aurai à moitié perdue, que je m'en prendrai encore à la voix de ceux qui me parlent. Il faut exercer une action bien forte et bien continue sur l'âme, pour l'amener à sentir comme elle s'en va peu à peu.

Ma marche est vive et assurée, et je ne sais lequel des deux, de mon esprit ou de mon corps, je puis le plus difficilement arrêter en un point donné. Il faut qu'un prédicateur soit bien de mes amis, pour captiver mon attention pendant toute la durée d'un sermon. Dans les cérémonies, où chacun est si guindé dans son attitude, où j'ai vu des dames ne laissant même pas errer leurs regards, je ne suis jamais venu à bout de faire que quelque chose en moi ne battît la campagne; j'ai beau être assis, je n'en demeure pas plus calme. La servante de Chrysippe le philosophe disait de son maître, quand il buvait en compagnie de gens sur lesquels le vin agissait, et que seul il n'en ressentait aucun effet, qu'il n'était ivre que des jambes que, par habitude, il remuait sans cesse en quelque position qu'il fût. On a pu dire de même de moi dès mon enfance, que j'avais du vif-argent dans les pieds ou qu'ils étaient atteints de folie, tant je suis porté naturellement à me remuer et à me déplacer n'importe où je me trouve.

Je mange avec voracité, ce qui est indécent et de plus nuisible à la santé, voire même au plaisir que l'on éprouve en mangeant; dans ma hâte, je me mords souvent la langue et parfois les doigts. Diogène, rencontrant un enfant qui mangeait ainsi, donna un soufflet à son précepteur. Il y avait à Rome des gens qui enseignaient à mâcher comme on vous apprend à marcher, avec grâce. Je ne prends pas le temps de causer, ce qui est un si doux assaisonnement des repas, quand les propos qui s'y tiennent sont à l'avenant, agréables et ne se prolongeant pas.

=Conditions pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre de plaisir, ce dédain est le fait d'un esprit maladif et chagrin.=--Nos plaisirs se jalousent et s'envient les uns les autres; ils se heurtent et se contrarient réciproquement. Alcibiade, qui s'entendait fort à faire bonne chère, allait jusqu'à bannir la musique des repas, afin qu'elle ne troublât pas la douceur des conversations, ajoutant, d'après ce que Platon nous rapporte, qu'«appeler des musiciens et des chanteurs dans les festins, est un usage de gens communs qui sont hors d'état de causer et de s'entretenir entre eux d'une façon utile et agréable, alors que les gens intelligents savent si agréablement le faire». Varron veut pour un bon repas «des convives de mine avenante, de conversation agréable, qui ne soient ni muets, ni bavards; des mets délicats et proprement servis, un local approprié et aussi un beau temps». C'est une fête qui ne demande pas peu d'apprêts et qui ne cause pas un médiocre plaisir qu'une bonne table bien préparée; ni les grands chefs militaires, ni les philosophes les plus renommés n'en ont dédaigné ni l'usage ni la science. Ma mémoire garde le souvenir de trois repas de ce genre, qui me furent souverainement agréables, dont la fortune m'a gratifié à diverses époques de ma vie, alors qu'elle était dans tout son épanouissement; désormais, ces fêtes me sont interdites par mon état de santé, car chacun en est pour soi-même le principal charme et en goûte les attraits suivant les bonnes dispositions de corps et d'esprit dans lesquelles il se trouve.--Moi, qui ne vais toujours que terre à terre, je n'aime pas cette sagesse, contraire à la nature de l'homme, qui voudrait nous rendre dédaigneux et ennemis des attentions que nous pouvons avoir pour le corps; j'estime qu'il est aussi injuste de repousser les plaisirs que nous offre la nature, que de s'y trop attacher. Xerxès, pouvant se donner toutes les voluptés humaines, était un sot de proposer un prix à qui lui en trouverait d'autres; mais celui-là ne l'est guère moins qui se prive de celles que la nature nous procure. Il ne faut ni les poursuivre, ni les fuir; il faut les accepter. Je les prise un peu plus, et leur fais un plus gracieux accueil que par le passé, m'abandonnant plus volontiers maintenant à ce penchant naturel. Il ne nous sert de rien d'exagérer leur inanité, elle apparaît et se fait assez sentir d'elle-même. Grand merci à notre esprit maladif et chagrin de nous dégoûter d'elles, comme il l'est de lui-même; il se comporte et traite tout ce qu'il reçoit, tantôt d'une façon, tantôt d'une façon contraire, selon son tempérament insatiable, vagabond et versatile: «_Dans un vase impur, tout ce que vous y versez, se corrompt_ (_Horace_).» Appliqué à scruter attentivement et à un point de vue tout particulier les avantages que nous offre la vie, quand j'y regarde d'un peu près, je n'y trouve guère que du vent. Quoi d'étonnant? tout en nous est-il autre chose que du vent? et encore, plus sagement que nous, le vent se plaît à bruire, à s'agiter, à se contenter de ce qui lui est propre, sans désirer la stabilité, la solidité qui ne sont pas du nombre des propriétés qu'il possède.

=Les plaisirs de l'âme sont peut-être supérieurs à ceux du corps; les plus appréciables sont ceux auxquels l'une et l'autre participent simultanément.=--Les plaisirs qui sont le fait exclusif de notre imagination, comme du reste les déplaisirs qui ont même origine, l'emportent sur les autres, au dire de certains et comme le marquait la balance de Critolaüs. Ce n'est pas extraordinaire: notre esprit les forge à sa fantaisie et sans que rien l'entrave; j'en vois tous les jours des exemples remarquables et probablement fort désirables.

Mais, porté pour ceux qui participent de notre imagination et de la réalité, et étant de goût peu raffiné, je ne puis mordre si pleinement à ces seules conceptions imaginaires et me laisse tout lourdement aller aux plaisirs qui sont dans la loi générale qui régit l'humanité et que notre corps et notre esprit ressentent à la fois.--Les philosophes de l'école cyrénaïque veulent qu'à l'instar de ce qui se produit pour la douleur, les plaisirs qui intéressent le corps aient sur nous plus d'action, parce que l'âme n'y demeure pas étrangère: c'est justice.

Il est des gens, dit Aristote, d'une stupidité farouche, qui en sont dégoûtés; j'en connais d'autres qui, par ambition, font comme s'ils l'étaient. Que ne renoncent-ils aussi à respirer? que ne vivent-ils d'eux-mêmes et ne refusent-ils la lumière, parce qu'elle leur est donnée gratuitement et ne leur coûte ni peine, ni frais d'invention?

Je voudrais voir Mars, Pallas ou Mercure pourvoir à leur existence, au lieu que ce soit Vénus, Cérès et Bacchus. Chercheront-ils la quadrature du cercle, tout en étant juchés sur leurs femmes? Je n'aime pas qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit dans les nuages, quand nous avons le corps à table; je ne veux pas que l'esprit s'y cloue et s'y vautre, je veux qu'il y participe, qu'il s'y asseie et non qu'il s'y couche.

Aristippe soutenait les droits du corps, comme si nous n'avions pas d'âme; Zénon ne considérait que l'âme, comme si nous n'avions pas de corps: tous deux étaient dans l'erreur. La philosophie de Pythagore était, dit-on, toute contemplative; celle de Socrate a uniquement pour objet les mœurs et les actes, et Platon tient le milieu entre les deux; ceux qui parlent ainsi, nous en content. La mesure exacte nous a été donnée par Socrate; Platon penche * bien plus de son côté que de celui de Pythagore et cela lui convient bien mieux. Quand je danse, je suis tout à la danse; quand je dors, tout au sommeil; et même, quand je me promène solitairement dans un beau verger, si mes pensées se sont un moment portées sur des choses étrangères qui viennent à se présenter à moi, je les ramène l'instant d'après à la promenade, au verger, à la douceur de la solitude et à moi-même.

=Tout ce qui est de nécessité, la nature, en bonne mère, l'a rendu agréable, et le sage use des voluptés comme de toutes autres choses.=--La nature, en bonne mère, a fait que les actions auxquelles elle nous incite pour nos besoins, nous avons également plaisir à les accomplir; elle nous y convie non seulement par la raison, mais encore par le désir qu'elle nous en suggère, et c'est un tort que d'aller à rencontre de ses règles. Quand je vois César, et aussi Alexandre, aux moments les plus ardus de leurs grands travaux, jouir si pleinement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit là amollir l'âme; je dis que c'est la fortifier que de subordonner, grâce à la vigueur de leur courage, aux pratiques de la vie ordinaire leurs violentes occupations et leurs laborieuses pensées; et sages ils eussent été, s'ils avaient cru que celles-là constituaient la * partie normale de leur existence, tandis que celles-ci en étaient la phase extraordinaire!--Nous sommes de grands fous. Nous disons: «Il a passé sa vie dans l'oisiveté;--Je n'ai rien fait aujourd'hui.» Eh quoi! n'avez-vous pas vécu? C'est là non seulement votre occupation essentielle, mais celle qui fait de vous quelqu'un. «Si on m'eût mis à même, dites-vous encore, de conduire de grandes affaires, j'aurais montré ce dont j'étais capable.» Avez-vous su méditer et diriger votre vie? Vous avez, dans ce cas, accompli la plus grande des besognes qui nous incombent. Pour se manifester et fructifier, la nature n'a que faire de la fortune; son action s'exerce à tous les degrés sociaux sans se révéler, comme aussi à découvert. Si vous avez su régler vos mœurs, vous avez fait bien plus que celui qui a composé des livres; en sachant prendre du repos, vous avez plus fait que celui qui a conquis des villes et des empires.

Le plus grand, le plus glorieux chef-d'œuvre de l'homme, c'est de vivre à propos, autrement dit de faire chaque chose en son temps; tout le reste: régner, thésauriser, bâtir, ne sont au plus qu'accessoires et menus détails. Je prends plaisir à voir un général d'armée, au pied d'une brèche à laquelle il va donner l'assaut, se dégager complètement de ses préoccupations et recouvrer sa liberté au dîner, pour deviser avec ses amis; à voir Brutus, ayant le ciel et la terre qui conspirent contre lui et la liberté romaine, dérober à la surveillance continue qu'il exerce sur ses troupes quelques heures de nuit pour, en toute tranquillité d'esprit, lire Polybe et y prendre des notes. C'est le fait des âmes sans envergure, écrasées par le poids des affaires, de ne pouvoir s'en affranchir et ne savoir ni les laisser ni les reprendre: «_Braves compagnons qui avez souvent partagé avec moi les plus rudes épreuves, noyons aujourd'hui nos soucis dans le vin; demain, nous nous remettrons à parcourir les vastes mers_ (_Horace_).»

Que ce soit par plaisanterie, ou autrement, que l'on parle du vin théologal et scolastique passé en proverbe, et des agapes des adeptes de la Sorbonne, je trouve qu'ils ont bien raison de dîner d'autant plus confortablement et agréablement, qu'ils ont employé utilement et sérieusement la matinée aux exercices de leur école; la conscience d'avoir bien dépensé le reste de leur temps est un juste et savoureux condiment de celui qu'ils passent à table. C'est ainsi que vivaient les sages; et cette inimitable et continue propension à la vertu qui nous frappe d'étonnement chez les deux Caton, cette humeur sévère jusqu'à être importune, se sont sans difficulté soumises aux lois qui régissent la nature humaine, à celles de Vénus et de Bacchus comme aux autres, et ils se sont complu à les observer, obéissant en cela aux préceptes de la secte à laquelle ils appartenaient, qui voulaient que pour être parfait le sage soit expert et entendu dans l'usage des voluptés qui sont dans l'ordre naturel des choses, * comme en tout autre devoir de la vie: «_Qu'il ait le palais délicat autant que le jugement_ (_Cicéron_).»

=Les délassements siéent aux âmes fortes comme aux autres, ainsi que le montre l'exemple d'Épaminondas, de Scipion et de Socrate.=--Se détendre et se prêter aisément à la vie commune honore considérablement, ce me semble, une âme forte et généreuse et lui sied on ne peut mieux. Épaminondas se mêlant aux danses des jeunes gens de sa ville, chantant, faisant de la musique, y apportant toute son attention, n'estimait pas que ce fût déroger à l'honneur qu'il s'était acquis par ses glorieuses victoires et à l'extrême rectitude de mœurs qui était en lui.--Parmi tant de traits admirables de la vie du premier Scipion, si recommandable qu'on le jugeait digne de descendre des dieux, il n'en est aucun qui ajoute davantage à son charme que de se le représenter flânant sur le bord de la mer et y jouant comme un enfant, en compagnie de Lælius, à ramasser et collectionner des coquilles, ou courir l'un après l'autre à qui mieux mieux; et, lorsqu'il faisait mauvais temps, s'amusant et s'évertuant à écrire des comédies, où il retraçait les faits et gestes les plus ordinaires des basses classes; ou à se le figurer en Sicile, occupé qu'il était de ces merveilleuses opérations qu'il allait entreprendre en Afrique contre Annibal, visitant quand même les écoles et assistant aux leçons des philosophes, au point de fournir en cela des armes contre lui aux ennemis qu'il avait à Rome et qu'aveuglait l'envie qu'ils lui portaient. Y a-t-il quelque chose de plus remarquable chez Socrate que, vieux comme il l'était, il se soit mis à apprendre à danser, se soit fait enseigner la musique, et qu'il considérât comme bien employé le temps qu'il y passait? Nous le voyons à la fois demeurer en extase, debout, durant une journée entière et la nuit qui suivit, en présence de toute l'armée grecque, absorbé et ravi par quelque profonde pensée, et être le premier, parmi tant de vaillants que comprenait cette armée, à voler au secours d'Alcibiade que les ennemis accablaient, à le couvrir de son corps et, par la force des armes, le dégager de la foule; à la bataille de Délium, relever et sauver Xénophon renversé de cheval; être encore le premier de tout Athènes, indignée comme lui d'un spectacle si odieux, à s'interposer pour arracher Théramène aux satellites des trente tyrans qui le conduisent à la mort, et, bien que suivi uniquement de deux autres citoyens qu'a entraînés son exemple, n'y renoncer que sur les instances de Théramène lui-même. Recherché par une beauté dont lui aussi est épris, il ne se départ pas de la plus sévère abstinence.

Continuellement à la guerre il va nu-pieds même sur la glace, porte le même vêtement hiver comme été, surpasse tous ses compagnons par sa patience à supporter les fatigues; lorsqu'il assiste à un festin, il ne mange pas autrement qu'à son ordinaire. Pendant vingt-sept ans, sans que jamais son visage accuse la moindre émotion, il endure la faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les violences de sa femme, et finalement la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le poison. Et cependant, si ce même homme, pour satisfaire à un devoir de politesse, avait à tenir tête à quelqu'un le verre en main, il était, de toute l'armée, celui qui s'en tirait le mieux; il ne refusait pas aux enfants de jouer aux noisettes, ni de courir avec eux sur un cheval de bois, et cela il le faisait de bonne grâce, car, dit la philosophie, tout sied également bien au sage, et l'honore.

De tels faits abondent dans la vie de Socrate; et qu'on considère sa doctrine ou ses actes, on ne saurait jamais s'empêcher de le reconnaître comme un modèle de perfection en tous genres. Il est peu d'exemples d'existence aussi remplie et aussi pure, et on fait tort à notre instruction en nous en proposant d'autres, comme cela arrive journellement, qui, faibles et défectueuses, sont à peine bonnes à envisager à un point de vue unique, et nous reportent quasiment en arrière, plus propres à corrompre qu'à corriger. Les bonnes gens du commun s'y trompent; il est bien plus facile, pour gagner un objectif à atteindre et ne point s'égarer, de prendre des biais habilement ménagés que de s'y porter naturellement, à découvert, par la grande voie y conduisant directement; mais aussi, c'est bien moins honorable et on n'y gagne pas en recommandation.

=L'âme ne doit pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais elle doit les goûter avec modération et montrer une égale fermeté dans la volupté comme dans la douleur.=--La grandeur d'âme ne consiste pas tant à s'élever et aller de l'avant, qu'à savoir régler sa conduite et la circonscrire dans de justes limites; elle tient comme étant grand tout ce qui est suffisant, et témoigne de son élévation en préférant les choses moyennes à celles qui sont éminentes. Il n'est rien de si beau et de si légitime que de bien remplir son rôle d'homme dans toutes ses parties. Il n'est pas de science si ardue que de bien savoir vivre * naturellement cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c'est de mépriser l'existence.

Qui veut isoler son âme, le fasse hardiment s'il le peut, lorsque le corps se portera mal, afin de lui éviter la contagion. En dehors de cela, au contraire, que toujours elle l'assiste et le favorise, qu'elle ne lui refuse pas de participer à ses plaisirs naturels et de s'y complaire comme dans un bon ménage, y apportant, si elle est plus sage que lui, de la modération, de peur que l'abus ne fasse que le déplaisir s'y mêle. L'intempérance est la peste de la volupté; la tempérance n'en est pas le fléau, elle en est l'assaisonnement. Eudoxe, qui faisait de la volupté le souverain bien, et ses compagnons qui, avec lui, y attachaient un si haut prix, la savourèrent dans tout ce qu'elle a de plus doux, grâce à la tempérance qui chez eux fut tout particulièrement exemplaire.

Je commande à mon âme de considérer de même œil la douleur et la volupté: «_La dilatation de l'âme dans la joie n'est pas moins anormale que sa contraction dans la douleur_ (_Cicéron_)», de les envisager avec la même fermeté: l'une gaiement, l'autre sévèrement, et, selon ce qu'elle peut, d'être aussi soigneuse de calmer l'une, que de ne point s'absorber dans l'autre. Apprécier sainement les biens qui nous échoient, a pour conséquence naturelle de juger sainement nos maux: la douleur, tout à ses débuts, a quelque chose qui ne se peut éviter; la volupté, poussée à l'excès, quelque chose dont il faut se garder. Platon les met sur le même rang et veut que ce soit la tâche de la force d'âme de combattre les étreintes de la douleur, comme les attraits excessifs et enchanteurs de la volupté. Ce sont deux sources: bien heureux qui y puise où il convient, au moment opportun et dans la mesure du nécessaire, qu'il soit cité, homme ou bête. La première est à prendre comme une médecine, quand il y a nécessité et le moins possible; l'autre, quand on a soif, mais sans aller jusqu'à l'ivresse.

La douleur, la volupté, l'amour, la haine sont les premières choses que ressent un enfant; que, lorsque la raison lui vient, elles se subordonnent à elle, c'est là ce qui constitue la vertu.

=Pour lui, Montaigne, il n'a point hâte de voir passer le temps, et, quand il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s'est fait en lui, sans préoccupation de l'avenir, ce poison de l'existence humaine.=--J'ai un vocabulaire à moi: je dis que je passe le temps, quand il m'est mauvais et incommode; lorsqu'il m'est bon, je ne veux pas le passer, je le savoure, je m'y arrête. Il est à franchir au plus vite, quand il nous est mauvais; à faire durer le plus qu'on peut, lorsqu'il nous est bon. Ces expressions banales: «passe-temps» et «passer le temps», peignent bien la manière d'en user de ces gens prudents qui ne pensent pas avoir meilleur emploi de la vie, que de la voir couler, s'échapper; de la passer en biaisant autant qu'il est en eux; de l'ignorer et la fuir comme une chose ennuyeuse et à dédaigner.

Elle me fait un effet tout autre; je trouve qu'elle est commode et qu'elle a du prix, même quand elle est comme chez moi en sa décadence finale. La nature nous l'a mise en main, entourée de telles conditions favorables, que nous n'avons à nous en prendre qu'à nous si elle nous est à charge ou nous échappe sans avoir été employée utilement: «_La vie de l'insensé est désagréable, inquiète; sans cesse elle n'a que l'avenir en vue_ (_Sénèque_).» Je me prépare pourtant à la perdre sans regret, mais parce que c'est dans l'ordre des choses, et non parce qu'elle est pénible et importune; du reste, il ne convient bien qu'à ceux-là seuls qui se plaisent dans la vie, de ne pas éprouver de déplaisir à la quitter. Il y a bénéfice à en jouir et j'en jouis deux fois autant que les autres, parce que la jouissance s'en mesure au plus ou moins d'application que nous y apportons. Surtout à cette heure, où je m'aperçois que la mienne touche de si près à sa fin, je veux en accentuer le cas que j'en fais, arrêter la promptitude de sa fuite par ma promptitude à la ressaisir, et compenser la rapidité avec laquelle elle s'écoule par l'intensité dont j'en use; à mesure que diminue le temps durant lequel je dois encore en avoir possession, je m'applique davantage à rendre cette possession plus profonde et plus complète.

Les autres ressentent la douceur que produisent en nous la satisfaction et la prospérité; je la ressens comme eux, mais ce n'est pas seulement en passant et sans m'y attacher. Il faut l'étudier, la savourer, la ruminer, pour bien rendre à celui qui nous l'octroie, toute la grâce que nous lui en devons. On jouit de tous les plaisirs comme on fait du sommeil, sans s'en rendre compte. Pour que même le bien-être que j'éprouvais à dormir ne m'échappât pas ainsi stupidement, je m'avisai jadis qu'on me troublât pendant que je reposais, afin de n'en pas être inconscient.--J'analyse mes jouissances; je ne m'en tiens pas à la surface, j'approfondis et oblige ma raison, devenue chagrine et dégoûtée, à y prêter attention. Suis-je dans un moment de calme? y a-t-il quelque plaisir qui me produise une sensation agréable? je ne le laisse pas gaspiller par les sens, j'y associe mon âme, non pour s'y engager, mais pour qu'elle en éprouve de l'agrément; non pour qu'elle y demeure indifférente, mais pour qu'elle en soit consciente; je l'emploie, pour sa part, à se complaire dans cet état satisfaisant, à peser et estimer le bonheur qu'il me cause et par là à l'augmenter.

Elle mesure ainsi combien elle est redevable à Dieu du repos de sa conscience et de celui que lui laissent les autres passions auxquelles elle est sujette, et de ce que le corps est dans son état naturel, jouissant sagement et en connaissance de cause des fonctions douces et agréables que, dans sa bonté, il a plu au Tout-Puissant de nous attribuer pour compenser les douleurs qu'à son tour sa justice nous inflige. Elle apprécie de la sorte de quel prix est pour elle d'être en telle situation que, partout où elle porte la vue, le ciel est calme autour d'elle; nul désir, nulle crainte, nul doute ne troublent son atmosphère; son imagination peut, sans en souffrir, se représenter toute difficulté passée, présente ou future. Cet état acquiert toute sa valeur, quand on le compare à ceux qui sont autres; quand, les envisageant sous les mille formes sous lesquelles ils se présentent, je songe aux gens que le sort ou leur propre erreur entraîne et expose aux fureurs de la tempête, et aussi à ceux qui, plus près de moi, accueillent si mollement et avec tant d'insouciance leur bonne fortune. En voilà qui véritablement passent le temps: ils ne voient qu'au delà du moment présent et de ce qu'ils possèdent, ne vivent que d'espérances, d'ombres et de vaines images que leur imagination place devant leurs yeux: «_tels ces fantômes qu'on voit, dit-on, voltiger après la mort autour des tombeaux, ou ces songes qui trompent nos sens endormis_ (_Virgile_)», et qui, en toute hâte, prennent la fuite devant qui les suit. Le but et le résultat de cette poursuite c'est de toujours poursuivre, de même qu'Alexandre n'avait, disait-il, d'autre but en travaillant que de travailler, «_estimant n'avoir rien fait, tant qu'il lui restait quelque chose à faire_ (_Lucain_)».

=La vie est à accepter telle que Dieu nous l'a faite; c'est se montrer ingrat à son égard, que de repousser les satisfactions dont il l'a dotée.=--Donc, quant à moi, j'aime la vie et la cultive telle qu'il a plu à Dieu de me l'octroyer. Je ne souhaiterais pas qu'il y manquât la nécessité où nous sommes de boire et de manger, et me reprocherais tout autant de désirer que ce besoin soit, en nous, double de ce qu'il est: «_Le sage recherche avec avidité les richesses naturelles_ (_Sénèque_).» Je ne regrette pas davantage que nous ne nous sustentions pas uniquement en nous mettant dans la bouche un peu de cette drogue par laquelle Épiménide se privait d'appétit et qui suffisait à le faire vivre; que stupidement les enfants venant au monde ne nous sortent des doigts ou des talons, en admettant même, pour ne pas sembler marquer du dédain pour cet acte, que ce mode de génération par les doigts et les talons ne le cédât point à l'autre sous le rapport de la volupté; ni que notre corps ne soit pas sans désir et insensible aux caresses; s'en plaindre, c'est être ingrat et injuste. J'accepte de bon cœur et avec reconnaissance ce que la nature a fait pour moi; je m'en déclare satisfait et m'en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donateur quand on refuse ses dons, qu'on les annule ou qu'on les défigure; de sa part tout est bon, tout ce qu'il a fait est bien fait: «_Tout ce qui est selon la nature, est digne d'estime_ (_Cicéron_).»

Des opinions émises par la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui reposent sur les bases les plus solides, c'est-à-dire qui sont plus humaines, plus nôtres. Raisonnant comme je vis, en toute humilité, sans élévation dans les idées, je trouve bien enfantin de sa part qu'elle se dresse sur ses ergots pour nous prêcher que marier le divin au terrestre, ce qui est raisonnable à ce qui ne l'est pas, la sévérité à l'indulgence, ce qui est honnête à ce qui est déshonnête, constituent autant de monstruosités; que la volupté est une chose brutale, indigne que le sage y goûte; que le seul plaisir à tirer de la jouissance d'une jeune et belle épouse, c'est la satisfaction qu'éprouve notre conscience à accomplir un acte qui est dans l'ordre, comme de chausser ses bottes pour une course à cheval qu'il nous faut entreprendre. Si seulement chez les adeptes d'une telle philosophie, leur droit à dépuceler leurs femmes, la vigueur et la sève qu'ils y dépensent, étaient réduits dans la mesure que prône son enseignement, peut-être abandonneraient-ils ces idées!

=Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent et judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s'élevant au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre.=--Ce n'est pas ce que dit Socrate, son maître et le nôtre; il fait de la volupté corporelle le cas qui convient, mais lui préfère celle de l'esprit comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Cette dernière, selon lui, ne va pas seule, il n'est pas rêveur à ce point, elle a seulement le pas sur l'autre; pour lui, la tempérance est la modératrice et non l'adversaire des plaisirs. La nature est un guide doux, mais chez lequel la douceur ne prime ni la prudence, ni la justice: «_Il faut pénétrer la nature des choses et voir exactement ce qu'elle commande_ (_Cicéron_).» Je suis toujours en quête de sa piste, mais continuellement de fausses traces que l'art a semées sous nos pas, nous la font perdre; c'est pourquoi cette maxime souverainement bonne, émise par les académiciens et les péripatéticiens: «Vivre selon la nature», devient si difficile à délimiter et à expliquer; et il en est de même de celle-ci: «Consentir à ce qu'elle demande», proche voisine de la précédente et qui appartient aux stoïciens. N'est-ce pas une erreur de tenir certaines actions comme inconvenantes, par cela seul qu'elles sont nécessaires? Aussi, ne m'ôtera-t-on pas de la tête que l'alliance du plaisir avec la nécessité, que les dieux, dit un ancien, cherchent toujours à associer, ne soit un mariage très convenable. Dans quel but disjoindre d'une façon absolue ces éléments d'un tout faisant si bien corps et dont l'agencement parfait justifie leur commune origine?

resserrons au contraire le lien qui les unit en faisant qu'ils se rendent mutuellement service; que l'esprit éveille et vivifie le corps si lourd par lui-même, et que le corps modère la légèreté de l'esprit et fasse qu'il se fixe: «_Quiconque exalte l'âme comme le souverain bien et condamne la chair comme chose mauvaise, embrasse et chérit l'âme avec ses sens; c'est à ses sens aussi qu'il doit ce sentiment qui lui fait fuir la chair, et qui naît de ce nous raisonnons sous l'empire de la vanité humaine et non d'après la vérité divine_ (_S.

Augustin_).» Rien de ce dont Dieu nous a fait présent, n'est indigne de nos soins; nous en devons compte jusqu'au moindre détail. L'homme n'a pas reçu, par manière d'acquit, mission de se diriger lui-même; cette mission lui a été donnée expressément, nettement, comme sa fonction capitale; le Créateur la lui a imposée de la façon la plus sérieuse et la plus sévère. C'est seulement en ordonnant, qu'on a action sur les esprits vulgaires; et, comme un langage étranger donne plus de poids à ce que nous disons, nous insisterons sur ce point par cette citation latine: «_N'est-ce pas sottise de faire avec mollesse et en maugréant ce qu'on est obligé de faire; de pousser le corps d'un côté, l'âme de l'autre, et de se partager entre les mouvements les plus contraires_ (_Sénèque_)?»