pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu’à le former, =I=, 240.
Pour nous apprendre à bien iuger, et à bien parler, il nous faut exercer à parler et à iuger. A cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d’vn page, la sottise d’vn valet, vn propos de table; le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers, =I=, 242.
Ce n’est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i’ay plus ordinaire commerce. C’est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher, =I=, 280.
Qu’on le rende delicat aux chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’apperceura: soit qu’elle naisse és mains de son aduersaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement, =I=, 246.
Qu’on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s’enquerir de toutes choses: tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra, =I=, 248.
La sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction: à contreroller les graces et façons d’vn chacun, il s’engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises, =I=, 248.
Qu’il luy face tout passer par l’estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Dans cette diuersité de iugemens, il choisira s’il peut: sinon il en demeurera en doubte, =I=, 238.
S’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien, =I=, 238.
Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces, =I=, 122.
La verité et la raison sont communes à vn chacun et ne sont plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu’il en a faict. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, =I=, 240.
Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises: s’il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s’il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l’ordre en son œconomie: de l’indifference en son goust, =I=, 270.
Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour conduite. Qu’on luy face entendre, que de confesser la faute qu’il descouurira en son propre discours, encore qu’elle ne soit apperceuë que par luy, c’est vn effet de iugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniatrer et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses ames. Que se r’aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et tres-courageux: mais il luy refroidira l’enuie de s’attacher autrement que par vn deuoir publique, =I=, 246.
Que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I’en oy qui s’excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d’auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c’est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c’est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors, =I=, 272.
Cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu’horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n’est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser.
Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux, =I=, 266.
I’accuse toute violence en l’education d’vne ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force, =II=, 26.
Ie n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres, =II=, 26.
Il faut regler l’ame à son deuoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force, =II=, 26.
Pour tout cecy, ie ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, ie ne veux pas qu’on l’abandonne à la colere et humeur melancholique d’vn furieux maistre d’escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gehenne et au trauail, quatorze ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroye bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d’vne application trop indiscrette à l’estude des liures, qu’on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science? =I=, 264.
A la verité nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceuë et hommes faicts, on n’y voit aucune excellence.
I’ay ouy tenir à gens d’entendement, que ces colleges où on les enuoie, les abrutissent ainsin, =I=, 264.
Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout, =I=, 264.
Ie retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l’etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l’aymer. Si nous ne sçauons que c’est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur, =II=, 516.
Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d’vne mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n’est pas merueille, si en tout vn peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline, =I=, 236.
Il faut s’enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant.
Nous ne trauaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide, =I=, 208.
Que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en iuger, =I=, 248.
Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution: mais elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline contraire. On n’extirpe pas ses qualités originelles, on les couure, on les cache, =III=, 120.
Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l’estude: la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et l’entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l’ame. Ce n’est pas vne ame, ce n’est pas vn corps qu’on dresse, c’est vn homme, il n’en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’vn sans l’autre, mais les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon, =I=, 266.
Ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu’elle nous change en mieux, =I=, 216.
Ce sont natures belles et fortes qui se maintiennent au trauers d’vne mauuaise institution, =I=, 216.
Vne bonne institution change le iugement et les mœurs, =II=, 516.
Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes: et pourueu qu’on puisse tenir l’appetit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est. Son exercitation suiue l’vsage. Qu’il puisse faire toutes choses, et n’ayme à faire que les bonnes, =I=, 268.
Il n’est rien qu’on doiue tant recommander à la ieunesse, que l’actiueté et la vigilance. Nostre vie n’est que mouuement, =III=, 660.
Qui par souhait ne trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice: ie n’y trouue autre remede, sinon qu’on le mette patissier: fust il fils d’vn Duc, =I=, 260.
Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur; la garder de moisir et de s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.
Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et des-aggreable en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on voit faire à ses compaignons. Par tout ailleurs, il est indecent: mais il est vitieux et insupportable à vn homme de guerre, lequel se doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie, =III=, 636.
Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez: si vous l’oyez, vous le voyez, =I=, 270.
Le guain de nostre estude, c’est en estre deuenu meilleur et plus sage, =I=, 240.
ÉLOQUENCE.
En la vertu parliere, ie ne trouue pas grand choix, entre ne sçauoir dire que mal, ou ne sçauoir rien que bien dire, =I=, 434.
Vn rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C’est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied, =I=, 558.
Au don d’éloquence, nous voyons que les vns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dit, le boutehors si aisé, qu’à chasque bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent iamais rien qu’elabouré et premedité. En ces deux diuers aduantages, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble, et l’autre mieux Aduocat, =I=, 68.
La part de l’Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur: et nous trouuons pourtant ce m’est aduis plus de passables Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’auoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du iugement, de l’auoir lente et posée, =I=, 70.
Fy de l’eloquence qui nous laisse enuie de soy, non des choses, =I=, 436.
C’est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne s’employe qu’aux Estats malades, comme la medecine, =I=, 558.
En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d’Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs, =I=, 560.
Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien policé, elles n’ont pas faict grand compte d’orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes: ils font estat de tromper nostre iugement, et d’abastardir et corrompre L’eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauuais estat, et que l’orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes.
Il semble par là que les polices, qui dépendent d’vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l’impression de cette poison, =I=, 560.
ENFANTS.
Vne vraye affection et bien reglée pour nos enfants deuroit naistre, et s’augmenter auec la cognoissance qu’ils nous donnent d’eux, =II=, 22.
Ie n’ay iamais estimé qu’estre sans enfans, fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n’ont pas fort dequoy estre desirées. Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises, =III=, 478.
Il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame, =I=, 262.
ESCRIME (DUEL).
L’escrime est vn art vtile à sa fin, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre leur mesure naturelle. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. En mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse: et se desroboit pour l’apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfue vertu. Cet exercice, est d’autant moins noble, qu’il ne regarde qu’vne fin priuée: qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en toute façon, produict tousiours des effects ESPÉRANCE.
Toutes choses sont esperables à vn homme pendant qu’il vit, =I=, 636.
O la courageuse faculté que l’esperance: qui en vn subiect mortel, et en vn moment, va vsurpant l’infinité, l’immensité, et remplissant l’indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu’il peut imaginer et desirer, autant qu’elle veut! Nature nous a là donné vn plaisant iouët, =I=, 514.
ESPRIT.
C’est vn grand ouurier de miracles que l’esprit humain, =II=, 362.
Il est malaisé de lui donner bornes: il est curieux et auide, et n’a point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante, =II=, 338.
Sur ce mesme fondement qu’auoit Heraclitus, et cette sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu’on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c’est que les subiects n’auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l’vn, et amer à l’autre, il argumentoit, qu’il n’estoit ny doux, ny amer, =II=, 388.
C’est vne espineuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations, =I=, 678.
Ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l’eschauffant, i’ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable. Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme Les hommes mescognoissent cette maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant, en sa besogne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe.
Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d’autres, ou que nous mesmes auons trouué en cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs.
Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre monde, =III=, 606.
C’est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l’esprit, à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d’extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’vsage et les loix luy tracent, =II=, 334.
C’est un vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d’y ioindre l’ordre et la mesure: il s’empesche soy mesmes, =II=, 334.
Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal mener: c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement, =III=, 254.
Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux malheurs, =III=, 186.
Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust, =III=, 376.
ESSAIS.
Si ces Essays estoient dignes, qu’on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu’ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n’y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region, =I=, 572.
Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de m’estre entretenu tant d’heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables?
=II=, 524.
Combien de fois m’a cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses?
Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles, =II=, 524.
Il n’est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie, =I=, 84.
Ie parle de tout, et de rien par maniere d’aduis. Ie ne serois pas si Ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d’vne façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants, =I=, 590.
Ie sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur courage: mais i’offence leurs yeux, =III=, 186.
ÉTAT (GOUVERNEMENT).
Toute domination populaire me semble la plus naturelle et équitable, =I=, 38.
A l’aduis d’Anacharsis le plus heureux estat d’vne police, seroit où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice, =I=, 494.
Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle depend de l’vsage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que d’aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c’est vice et folie, =III=, 398.
Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous, =II=, 554.
Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir, =III=, 404.
Il est bien aysé d’accuser d’imperfection vne police: car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d’engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n’entreprint cela, qui n’en vinst à bout: mais d’y restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu’on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui Rien ne presse vn estat que l’innouation: le changement donne seul forme à l’iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l’estayer: on peut s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d’entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d’vn si grand bastiment, c’est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort, =III=, 400.
Au reste, ie me suis ordonné d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me deplaist des pensees mesmes impubliables, =III=, 186.
Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu; il bat et brouille l’eaue d’autres pescheurs, =I=, 178.
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’vn si grand corps tient à plus d’vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix, =III=, 404.
Heureux peuple, qui fait ce qu’on commande, mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes, =II=, 508.
Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le presse, qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel prix.
Il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n’est pas guarison, s’il n’y a en general amendement de condition, =III=, 400.
Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder; et pire, =III=, 400.
Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy l’estat de Rome fut agité, et qu’il supporta?
=III=, 404.
La foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin, =II=, 556.
Epaminondas ne pensoit pas qu’il fust loisible pour recouurer mesmes la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause, =III=, 20.
Nous sommes subiects à vne repletion d’humeurs soit de bonnes, soit de mauuaises, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d’vser de diuerses sortes de purgation: tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’autruy, tantost on se rejette en la guerre estrangere, =II=, 554.
Vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d’offencer et quereler autruy pour nostre commodité, =II=, 556.
ÉTAT MILITAIRE (PROFESSION).
Il n’est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n’est point d’vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie; la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles et l’ame: l’honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, =III=, 662.
La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn lict, qu’en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et EXPÉRIENCE.
Il n’est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l’experience qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil, =III=, 598.
Comme nul euenement et nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe l’vne de l’autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout, =III=, 608.
Mais la consequence que nous voulons tirer de la conference des euenements, est mal seure, d’autant qu’ils sont tousiours dissemblables. Il n’est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses, que la diuersité et varieté, =III=, 600.
Quel que soit doncq le fruict que nous pouuons auoir de l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu’il nous faut, =III=, 644.
FATALITÉ.
Parmy noz autres disputes, celle du _fatum_, s’y est meslée: et pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu’elles aduiennent ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu’il ne preuoit) ce n’est pas la forcer d’aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses aduiennent, et les choses n’aduiennent pas, à cause que nous voyons. L’aduenement fait la science, non la science l’aduenement. Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu’il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu faillir, =II=, 598.
FEMME (AMOUR, MARIAGE, MÉNAGE).
C’est vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: mais c’est commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup. C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’vne affection furieuse et indiscrete, =III=, 148.
C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d’auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit. Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et à vn estomach tendre, vn mauuais baiser en surpaie vn bon, =III=, 258.
Cette loy qui leur commande de nous abominer, par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les aymons, est cruelle, ne fust que de sa difficulté, =III=, 220.
Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en liberté de discours sur l’amour, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens: elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous: il n’est ny parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines, que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre, elles Celle qui est eschappee bagues sauues, d’vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d’vne escole seuere et prisonniere, =III=, 262.
A vne femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus vne autre. Elles s’ayment le mieux où elles ont plus de tort.
L’iniustice les alleche: comme les bonnes, l’honneur de leurs actions I’en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse dispensation, =II=, 36.
Il n’y a aucune d’elles, pour malotrüe qu’elle soit, qui ne pense estre bien aymable, et ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement (car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que de belles), =III=, 150.
Elles n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie, qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles, =III=, 204.
Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à Vne femme estoit alors estimée assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary, =I=, 216.
Les anciens Gaulois estimoient à extrême reproche d’auoir eu accointance de femme, auant l’aage de vingt ans: d’autant que les courages s’amollissent et diuertissent par l’accouplage des femmes, =II=, 28.
Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, auant qu’elles soyent peintes et parées pour la montre publique, =II=, 196.
Elles couurent leur sein d’vn reseul, les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Il y a certaines autres choses qu’on cache pour les montrer, =III=, 254.
Les femmes ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La femme qui couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte, =I=, 140.
Selon la loy que Nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine.
Elles ont tousiours leur heure, afin qu’elles soyent tousiours prestes Ie loue la gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs: en toute espece d’amour, la facilité et promptitude est interdicte aux tenants, =III=, 264.
Se conduisant en leur dispensation, ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux nostre desir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousiours deuant nous, ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper: elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes, =III=, 264.
Ce que nous craignons le moins chez la femme, est à l’auanture le plus à craindre. Leurs pechez muets sont les pires, =III=, 228.
Tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n’en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre maistresse: ce n’est pas à dire que le muletier n’y trouue son heure, =I=, 604.
Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne, =III=, 202.
C’est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit: mais si est-il vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violant, et contre la nature de la violance, s’il est constant, =III=, 264.
Ie ne conseille aux Dames, d’appeler honneur, leur deuoir. Leur deuoir est le marc: leur honneur n’est que l’escorce. Et ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: l’offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de l’effectuer. Toute personne d’honneur choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience, =II=, 464.
Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.
Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: la premiere excuse leur sert de pleniere iustification, =II=, 36.
Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux. Elles ne Nul maniement leur semble auoir assez de dignité, s’il vient de la concession du mary. Il faut qu’elles l’vsurpent ou finement ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la grace et Il faut laisser bonne partie de leur conduite, à leur propre discretion: car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts, =II=, 262.
En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs bons offices, enuers leurs maris perdus: Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuuent plustost par là, qu’elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d’amour, et de courtoisie. Elles ont beau s’escheueler et s’esgratigner. Leur rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu’on rie apres, pourueu qu’on nous rie pendant la vie.
Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m’aura craché au nez pendant que i’estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus? S’il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n’appartient qu’à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu’elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l’embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c’est par là qu’elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n’aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c’est acquest, plus que payement, =II=, 662.
La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux. On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat, =III=, 158.
Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles sont des nostres, =III=, 264.