SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV (French)

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bleds: l’architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux procez et querelles des hommes: l’honneur mesme et pratique des Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. Nature ne se dement point en cela de sa generale police: la naissance, nourrissement, et augmentation de chasque chose, est Cent fois le iour, nous nous moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en d’autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d’vne merueilleuse impudence et Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue mal sain, n’est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes, =III=, 346.

VIEILLESSE.

Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son aage, qu’elle ne soit venerable, =II=, 26.

C’est faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et extreme alteration que l’aage apporte naturellement et Quelle resuerie est-ce de s’attendre de mourir d’vne defaillance de forces, que l’extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c’est l’espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l’appellons seule naturelle, comme si c’estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d’vne cheute, s’estoufer d’vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l’auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun et C’est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d’estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu’elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez, =III=, 134.

Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c’est l’ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l’estomach et les iambes. Et d’autant que c’est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d’vne obscure montre, d’autant Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart d’homme, =III=, 674.

Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d’inapperceuance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous? =II=, 36.

La raison nous commande de nous despouiller, quand nos robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent, =II=, 30.

En la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu’en la ieunesse. La sagesse, en elle, est le desgout des choses presentes deu à l’impuissance. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage en est perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi, =III=, 134.

Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetits et poursuites ne font que naistre, =II=, 588.

Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c’est à dire qu’il le remette en ieunesse.

N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas, =III=, 648.

Le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, c’est qu’elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy, =II=, 588.

C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper, comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre, =III=, 182.

A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C’est iniustice, d’excuser la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d’en rechercher, =III=, 436.

Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l’vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les vns apres les autres, =I=, 426.

Ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d’en abastardir notre iugement, =III=, 130.

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et de son chagrin? =II=, 420.

L’esprit parfois a le priuilege, de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie puis, de le faire: qu’il verdisse ce pendant, s’il peut, comme le guy sur vn arbre mort, =III=, 184.

Quand ie pourroy me faire craindre, i’aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes, =II=, 34.

La vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus tendrement.

Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale, =III=, 704.

VOLUPTÉ (PLAISIRS).

I’estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur, =III=, 684.

Qui ne se donne loisir d’auoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire, =I=, 488.

La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à l’ombre, =III=, 182.

L’intemperance est peste de la volupté: et la temperance n’est pas son fleau: c’est son assaisonnement, =III=, 692.

La iouissance des voluptez mesmes, l’aysance et la facilité, oste aux roys l’aigredouce pointe que nous y trouuons, =I=, 488.

VOYAGES.

Le voyager me semble vn exercice profitable. L’ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diuersité de tant d’autres vies, fantasies, et vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny trauaillé: et cette moderee agitation le met en haleine, =III=, 430.

I’observe en mes voyages cette praticque, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d’autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu’ils sçauent le mieux. Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir de mestier d’un autre que du sien: estimant que c’est autant de nouuelle reputation acquise: par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier, =I=, 92.

[E.263] TABLE DES MATIÈRES OBJET DE CE FASCICULE.

«Il en faut, parce qu’on y trouve en grand nombre des mots hors d’usage, des faits historiques altérés ou qu’on ne sait à quelles époques rapporter, des allusions obscures à des événements politiques du temps, des noms propres qui ne disent rien par eux-mêmes, et aussi parce que souvent l’auteur se borne à dire: un ancien, un de nos rois, etc...; dans tous ces cas, il faut aider le lecteur et rectifier l’auteur s’il y a lieu.

«Il en faut pour commenter Montaigne par lui-même, pour renvoyer d’un passage où il exprime une pensée, à un autre endroit où il dit le contraire, ou exprime la même opinion en d’autres termes.

Il en faut pour signaler les larcins qu’il a faits à une foule d’auteurs, et rapprocher leur phrase de la sienne.

«Il en faut encore pour citer les emprunts que les modernes se sont permis si souvent à son égard, souvent sans le nommer, et les idées dont ils lui sont redevables.

«Enfin, pour indiquer les principaux changements qu’il a apportés à son ouvrage dans ses éditions successives, et suivre les modifications d’opinions qu’ont pu causer chez lui l’âge, les voyages, l’expérience des affaires, etc.

«Docteur PAYEN.»

Les nombres en marge, en caractères gras, indiquent les pages; les autres, les lignes. Le mot qui suit chacun de ces derniers sert de renvoi au passage du texte auquel la note est afférente.

Dans le corps du texte, les groupes de nombres indiquent, le premier en chiffres romains et en caractères gras, le volume; le second, en caractères ordinaires, la page.

La lettre N signifie note; les nombres et mots qui la suivent indiquent le volume, la page et la note auxquels il faut se reporter.

Les dates en caractères gras se rapportent aux temps antérieurs à notre ère.

[F.269] ESSAIS DE MONTAIGNE.

NOTES.

PREMIER VOLUME.

=Titre=. +Essais+.--Ce titre, donné par Montaigne à son ouvrage, semble de prime abord assez singulier. La signification en est controversée. Généralement on l’explique en disant qu’en écrivant son livre, l’auteur s’essayait à écrire et l’on s’est appuyé à cet effet sur ce que lui-même dit, en parlant du Discours de la Boétie sur la Servitude volontaire: «Il l’écriuit par maniere d’essay en sa première dans ce membre de phrase du dernier chapitre de son premier livre: «Toute cette fricassée que ie barbouille icy, n’est qu’vn registre des essais de ma vie (=III=, 626)», d’après quoi son ouvrage serait l’exposé des essais, c’est-à-dire des conceptions morales et physiques, autrement dit des idées qu’il s’était faites au cours de sa vie, sur les hommes et les choses.

+Montaigne+.--On a beaucoup discuté sur la prononciation du nom de Montaigne: les uns opinant pour dire «Montègne», comme il se dit actuellement le plus ordinairement; les autres pour dire «Montagne», comme il se dit couramment dans le Périgord et le Bordelais.--Les premiers invoquent Catherine de Médicis dont on a un autographe où il est écrit «Montegne», comme vraisemblablement on a pu dire à la cour; les autres se réclament notamment de Voltaire, qui a écrit «Montagne», ce qui indique que le débat remonte loin.

Il est hors de doute que le premier mode a aujourd’hui tendance à prévaloir, mais le second se justifie par les considérations ci-après: Le village origine de ce nom était ainsi appelé en raison de son site élevé (élévation très relative du reste), et il se nommait et se nomme encore «Montagne», alors qu’on écrivait «Montaigne», comme on prononçait ménage, dommage, image, sauvage, campagne, Espagne, Allemagne, gagner, tout en écrivant menaige, domaige, ymaige, sauluaige, campaigne, Espaigne, Allemaigne, gaigner; comme on écrit encore Saint-Aignan, Cavaignac, bien que l’on prononce Saint-Agnan, Cavagnac.

Dans une lettre parvenue jusqu’à nous, adressée en 1585 par Henri IV au maréchal de Matignon, le nom de Montaigne, qui s’y trouve deux fois, est écrit une première fois «Montaigne» et la seconde «Montagne».--Scaliger, avec lequel il était en assez mauvaises relations, a écrit un article assez malintentionné à son endroit qu’il a intitulé: «Monsieur de Montagne». Cette prononciation ressort encore de cette recommandation typographique que lui-même avait rédigée en vue de la réédition des Essais: Écrire _campaigne espaigne gascouigne etc.

mettez un (i) devant le (g) come a montaigne non pas sans (i) campagne espagne_ (V. Note sur la langue de Montaigne, fasc. G); et aussi de la teneur du diplôme de bourgeoisie romaine qui lui a été délivré (=III=, 480) où il est désigné sous le nom de _Montanus_, traduction littérale de Montagnard, dont Montaigne n’est qu’une forme dérivée.

Enfin nombre d’auteurs du XVIIe siècle, Bayle entre autres, l’écrivent exclusivement de cette dernière façon; V. N. =II=, 136, D’elle.--Une anecdote à ce propos: Pendant la Terreur, dit-on, un administrateur des prisons, en tournée, voyant un détenu lisant un livre, l’interpella: Bordelaise.--«Montagne! bravo,» s’écria son interlocuteur qui, peu lettré, s’imaginait qu’il s’agissait d’une œuvre de propagande ou d’une apologie du parti révolutionnaire de ce nom alors au pouvoir et omnipotent. Dr PAYEN.

=14=, Dans l’édition originale de 1595, le texte est précédé d’une longue préface, de style diffus et ampoulé, de Mademoiselle DE GOURNAY; nous l’avons supprimée comme n’émanant pas de Montaigne. Dans l’édition qui suivit, portant la date de 1598, son auteur la remplaçait par une autre de quelques lignes, s’excusant de la première par l’état d’âme où il s’était trouvé, en se voyant en possession et chargé de la réédition de cet ouvrage qui l’avait si fort séduit. Toutefois, en 1635, à quarante ans d’intervalle, Mademoiselle de Gournay rééditait cette préface, mais remaniée. Les défauts dont on lui avait fait reproche ont alors disparu; comme auparavant elle y discute et réfute, mais cette fois avec assez de bonheur, les critiques principales dont déjà, dès leur apparition, les Essais avaient été l’objet.--Cette édition originale de 1595, imprimée à Paris, par Abel L’Angelier, a été éditée par lui et simultanément par Michel Sonnius également à Paris; l’impression est unique, sauf la partie inférieure du frontispice où chacun a apposé sa marque et son nom.

+Av Lectevr+.--Cette même édition originale, sauf quelques exemplaires tirés en dernier lieu, ne porte pas cet avis qui existe dans toutes les éditions qui l’ont précédée. Cette particularité proviendrait de ce que la copie en aurait été égarée au moment de l’impression, qu’on ne s’en serait aperçu que lorsque le tirage était presque terminé, et qu’à ce moment il y a été pourvu à la hâte. Dr PAYEN.--Celui donné ici est tel que le porte l’exemplaire de Bordeaux, avec les corrections que l’auteur y a apportées de sa main.

1, +Liure+.--A l’origine l’u et le v se confondaient dans l’imprimerie, probablement par suite des inscriptions lapidaires où cette confusion se retrouve. Au XVIe siècle, dans les lettres majuscules, on ne faisait usage que du v; dans les minuscules, le v s’employait toujours au commencement des mots, tandis que dans le corps il était fait exclusivement emploi de l’u; c’est Voltaire qui, finalement, dans son dictionnaire, établit la distinction actuellement existante entre ces deux lettres, le v consonne, et l’u voyelle.--L’i et le j s’employaient pareillement l’un pour l’autre; toutefois le j ne se rencontre guère que dans le cas, assez rare, de deux ou plusieurs i minuscules consécutifs, le dernier est alors figuré par un j: Dij, viij.

10, +Fusse+.--Les éd. ant. port.: _paré de beautez empruntées ou me fusse tendu et bandé en ma meilleure démarche_, au lieu de: «mieus...estudiée».

20, +Vins+.--Déjà au temps de Montaigne, on disait quatre-vingts au lieu d’octante; et aussi soixante-dix et quatre-vingt-dix pour septante et nonante qui, encore d’usage courant en Belgique, ne se disent plus guère en France que dans quelques localités du midi; la disparition de ces expressions est aussi regrettable qu’illogique.--L’édition de 1588 est datée _12 juin 1588_; l’exemplaire de Bordeaux, premier mars mille cinq cens quattre vins, écrit de la main de Montaigne; c’est cette même date, mais avec _le millésime en chiffres arabes_, que portent les éditions de 1580, 82 et 87.

[F.271] PREMIER LIVRE CHAPITRE I.

=16=, 6, +Galles+.--Connu sous le nom de «Prince Noir», de la couleur de l’armure qu’il portait; le même qui gagna la bataille de Poitiers (1356) où il fit prisonnier le roi Jean le Bon. Son père, Edouard III, roi d’Angleterre, avait érigé pour lui la Guyenne en principauté (1363); il fixa sa résidence à Bordeaux où il tint une cour vraiment royale et y demeura jusqu’à sa mort, y laissant la mémoire de grands exploits, de grandes vertus et d’une vie sans tache.

17, +Ville+.--En 1370, lors de la guerre de Cent Ans. Les trois gentilshommes en question étaient Messires de Villemur, de la Roche et de Beaufort, capitaines de la cité: «Nous sommes morts, se dirent-ils, si nous ne nous défendons et vendons chèrement notre vie, ainsi que tout chevalier doit faire. Et ainsi firent; le prince, de son char, les vit et y applaudit fort.» FROISSART, I.--Limoges, pillée et brûlée, fut presque complètement détruite.

18, +Scanderberch+.--Autrement dit Alexandre bey; c’était le surnom de Georges Castriot, roi d’Albanie (anc. Épire), qui reconquit son royaume dont son père avait été dépouillé par les Turcs, desquels il devint la terreur. Les Albanais le chantent encore dans leurs chants nationaux.

=18=, +Assiegé+.--En 1140, dans Weinsberg, ville de la haute Bavière.

15, +Stoiques+.--Secte de philosophie dont les adeptes se distinguaient particulièrement par leur fermeté d’âme et l’austérité de leur morale; ils estimaient la vertu comme le souverain bien, niaient que la douleur fût un mal, croyaient à la Providence et insistaient sur les causes, comme étant plus à considérer que les effets. Les Stoïciens les plus célèbres après Zénon, furent: chez les Grecs, Chrysippe et Epictète; chez les Romains, Caton d’Utique, Sénèque et l’empereur Marc-Aurèle; chez les modernes, Juste-Lipse.

22, +Enfans+.--Par contre, La Fontaine dit de l’enfance: «Cet âge est sans pitié»; et au chapitre XXII de ce même livre (=I=, 158), Montaigne semble avoir changé d’avis.

25, +Vertu+.--Sous-entendu: «il peut se dire», comme on lit quelques lignes plus haut.

31, +Peine+.--Avec beaucoup de peine.

36, +Arrogante+.--Scipion Émilien, accusé de concussion, agit à peu près de même et avec autant de succès, V. =I=, 660 et N. Pièces.

36, +Balotes+.--Petites balles ou bulletins employés pour aller aux voix dans les jugements ou les élections.

38, +Personnage+.--PLUTARQUE, _Comment on peut se louer soi-même_.--Épaminondas avait prolongé de quatre mois son commandement pour avoir le temps de réduire les Spartiates, ses ennemis, à l’impuissance et de relever de ses ruines et repeupler Messène, leur ennemie séculaire. Il termina son plaidoyer, en cette circonstance, en demandant qu’on inscrivît sur sa tombe qu’il avait été condamné pour avoir contraint, malgré eux, les Thébains à prendre leur revanche des Lacédémoniens qui les avaient pillés et brûlés cinq cents ans auparavant, rebâti Messène deux cent trente ans après sa destruction par ces mêmes Lacédémoniens, remis les peuples de l’Arcadie en confédération et restitué aux Grecs leur liberté.

=20=, 4, +Vengeance+.--Le siège de Reggium (=368=) avait été motivé par une demande que Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, avait adressée pour obtenir en mariage une fille de cette cité, demande à laquelle il fut répondu qu’on n’avait à lui donner que la fille du bourreau; le siège dura onze mois, la famine seule eut raison de la résistance des habitants. DIODORE DE SICILE, XIV, 29.

22, +Homme+.--Cette idée si juste et les termes employés à la rendre si heureux sont passés à l’état d’aphorisme que l’on entend dire sans cesse. Charron s’en est emparé comme de tant d’autres de Montaigne; le chapitre I du premier livre de son ouvrage sur la Sagesse commence ainsi: «L’homme est un sujet merveilleusement divers et ondoyant, et sur lequel il est très malaisé d’y avoir un jugement assuré.»--«L’inconstance des hommes est si variée dans ses effets, qu’on peut essayer de la peindre, même après Pascal» (CHATEAUBRIAND).--Ondoyant et divers est du reste une expression qu’affectionne Montaigne, on la retrouve à diverses reprises dans les 22, +Vniforme+.--Pensée à rapprocher du ch. I du liv. II, où Montaigne traite de l’inconstance de nos actions.

27, +Peine+.--En =79=. Les Mamertins étaient les descendants des mercenaires employés, lors de leurs guerres, par les Syracusains et les Carthaginois. Ramassis de gens sans aveu et de tous les pays, ils s’étaient établis par les armes aux environs de Messine, en Sicile, dont ils avaient fait leur place d’armes, prenant pour nom celui de leur dieu Mamers ou Mars confirmant par là leur résolution de faire la guerre pour la guerre, et, de fait, ne vivant que de brigandage.--Lors de la guerre civile entre Marius et Sylla, ils avaient embrassé le parti du premier à l’instigation de l’un de leurs orateurs (que Plutarque nomme Stenon dans l’_Instruction pour ceux qui manient affaires d’état_, Stennius dans les _Apophthegmes_, Stenis dans la _Vie de Pompée_), ce qui avait attiré sur eux Pompée, lieutenant du second.

S’étant tout d’abord réclamés de leur privilège, ils s’étaient attiré cette réponse: «Que parlez-vous de lois à qui porte l’épée?»--Lors de la reddition de Calais aux Anglais, en 1347, Eustache de S.-Pierre a renouvelé l’acte de dévouement de Sténon à l’égard de ses concitoyens.

27, +Peruse+.--En =82=. Le jeune Marius, battu, s’était réfugié à Preneste (et non Pérouse), dans le Latium, contrée d’Italie avoisinant Rome. La ville, assiégée par les troupes de Sylla, dut capituler. Cethegus, lieutenant de Sylla, avait promis la vie sauve à la population; mais le dictateur, s’y étant rendu en personne, fit d’abord juger et exécuter chacun des habitants en particulier; puis trouvant que ces formalités lui prenaient trop de temps, il les fit tous rassembler en un même lieu au nombre de 12.000, et égorger en sa présence. Il ne voulut faire grâce de la vie qu’à son hôte, mais celui-ci lui dit qu’il ne voulait pas devoir son salut au bourreau de sa patrie, et, se jetant au milieu de ses compatriotes, il se fit tuer avec eux. PLUTARQUE, _Instruction pour ceux qui manient affaires d’état_.

=22=, 15, +Opposition+.--En =332=. Outre que la résistance prolongée de Gaza avait contrarié les projets d’Alexandre en retardant son entrée en Égypte, ce siège avait coûté beaucoup de sang aux Macédoniens, lui-même y avait été blessé. De là son ressentiment contre Bétis qui avait été l’âme de la défense, à quoi il faut ajouter, dit QUINTE-CURCE, IV, 6, qu’en cela il se glorifiait d’imiter en quelque sorte dans sa vengeance Achille, l’auteur de sa race, traînant le cadavre d’Hector ainsi attaché derrière son char.

29, +Esclaues+.--En =335=. Les Thébains avaient pris occasion de donner le signal du soulèvement de la Grèce asservie par Philippe de Macédoine, alors qu’Alexandre son successeur combattait les Barbares sur l’Ister (Danube). Revenant en hâte, et ses offres de conciliation ayant été repoussées, le nouveau roi assiège Thèbes, s’en empare après une défense acharnée qui coûte 6.000 h. à ses adversaires, et la fait raser. A l’exception des prêtres, de ses partisans et des descendants de Pindare dont il avait respecté la maison, tout le reste fut vendu comme esclaves. Sa colère passée, Alexandre fit bon accueil à tous les Thébains échappés au désastre, qui s’adressèrent à lui; et, par la suite, il marqua à diverses reprises son regret de s’être montré si dur en cette circonstance. Il attribua le meurtre de Clitus, le refus de son armée de le suivre au delà de l’Indus, à la rancune de Bacchus, dieu tutélaire de Thèbes. DIODORE DE SICILE, XVII, 4.

CHAPITRE II.

=24=, 2, +Malignité+.--_Tristezzia_, en italien, signifie malignité, méchanceté; et _tristitia_, tristesse, ennui.

12, +Domestiques+.--Ne signifie pas ici serviteur, mais ami de la maison, familier, sens que ce mot avait en latin et au temps de Montaigne, et qu’il a conservé longtemps encore après. Hérodote dit que cet homme était un vieillard qui mangeait ordinairement à la table du roi (LE CLERC).

14, +Nostres+.--Un prince des nôtres, c’est-à-dire un prince français, mais n’appartenant ni à la maison royale de France, ni à celle des Bourbons.--Il est question ici du cardinal Charles de Lorraine qui, en 1563, était au concile de Trente (Tyrol), lorsqu’il apprit l’assassinat du duc de Guise par Poltrot de Méré et la mort, à la suite de la bataille de Dreux, d’un autre frère bâtard, abbé de Cluny.

31, +Exprimer+.--Cette disposition d’esprit si contradictoire existe en moi et probablement chez beaucoup d’autres: Toute histoire touchante que je lis, tout drame que je vois représenter au théâtre, me font venir les larmes aux yeux, tandis que les faits analogues de la vie réelle dont je suis témoin, si tragiques soient-ils et lors même que j’y suis directement intéressé, me laissent impassible. La nouvelle de la mort de mon fils aîné, survenue au Tonkin et apprise par la voie des journaux, ne m’a causé sur le moment nulle émotion apparente, tandis que depuis, et aujourd’hui encore, après bien des années, ma pensée ne se reporte jamais sur lui sans un attendrissement manifeste. G. M.--A la suite de cette réponse de Psamménite, Cambyse donna ordre de délivrer son fils et sa fille; mais déjà le premier, conduit au supplice un mors dans la bouche, ce qui était un signe de servage, n’était plus, et lui-même, il le traita avec bonté. Dans la suite, Psamménite ayant incité les Égyptiens à la révolte, fut condamné à boire du sang de taureau, ce dont il mourut sur-le-champ. HÉRODOTE, III, 14.

37, +Dueil+.--Lors de la guerre de Troie (=XIVe= siècle), des vents contraires persistants empêchant la flotte des Grecs de mettre à la voile, les devins déclarèrent que c’était du fait de Diane irritée contre Agamemnon leur chef et que la déesse ne pouvait être apaisée que par le sang d’une princesse de la famille royale. Après avoir longtemps lutté, Agamemnon, cédant aux sollicitations de ses alliés, consentit au sacrifice d’Iphigénie sa fille. Diane satisfaite substitua à la victime une biche qui lui fut immolée et transporta la princesse en Tauride où elle en fit une prêtresse de son culte.--Le peintre qui peignit cette scène, Timanthe (=IVe= siècle), donnait au grand prêtre Calchas, qui avait réclamé le sacrifice, l’air abattu; il représentait Ulysse consterné, Ajax frémissant de rage d’une telle cruauté, Ménélas poussant des cris lamentables, un aruspice, des amis, un frère en pleurs, et Agamemnon, le père de la victime, la tête couverte d’un voile, laissant, a-t-on dit, à la sensibilité du spectateur à juger de sa douleur; peut-être aussi n’était-il affublé de ce voile qu’en suite du rite en pareille circonstance, ainsi que cela se voit dans certaines cérémonies de l’Église catholique, lors des relevailles par exemple.

CICÉRON, _Orat._, 22; VALÈRE MAXIME, VIII, 11.--Plutarque raconte un fait identique au sacrifice d’Iphigénie: le consul romain Métellus, devant passer en Sicile avec son armée, avait sacrifié aux Dieux, mais en omettant Vesta. Celle-ci pour se venger fit également souffler des vents contraires qui mettaient obstacle au départ. Pour l’apaiser, Métellus, sur le conseil des devins, consentit également à lui sacrifier sa fille et Vesta, comme Diane prise de compassion, substitua une génisse à la victime qu’elle transporta à Lavinium et attacha à ses autels.--Ce passage des Essais est peut-être ce qui a inspiré à Robert Fleury de représenter, dans son tableau de la mort de Montaigne, sa veuve la figure masquée par un mouchoir qu’elle tient à la main.

40, +Rocher+.--Niobé, glorieuse de ses sept garçons et de ses sept filles, en vint à mépriser Latone qui n’avait d’enfants qu’Apollon et Diane. La déesse offensée leur remit le soin de la venger; ils firent périr sous leurs flèches tous ceux de Niobé, tandis que la mère elle-même était changée en rocher. MYTHOLOGIE.

=26=, 9, +Mena+.--Mena, dans cette acception, est purement latin; on dit dans cette langue _ducere bellum_, faire la guerre. NAIGEON.

10, +Hongrie+.--En 1560, à propos de la couronne de Hongrie que Ferdinand I, empereur d’Allemagne, disputa d’abord à Jean I Zapoly, puis à son fils Jean II, dont les droits étaient défendus par sa mère Isabelle, conflit qui se termina par le mariage de Jean II avec la fille de Ferdinand.

31, +Nocte+.--Ces vers de Catulle sont une imitation d’une Ode de Sappho, que Boileau a traduite. Delille a fait quelques changements à cette traduction, pour se rapprocher davantage de la forme de l’ode sapphique: «De veine en veine, une subtile flamme Court dans mon sein, sitôt que je te vois;