SigPhi · Mikhail Bakunin

Fédéralisme, socialisme et antithéologisme

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Si nous hésitons à faire usage de ce mot: création, c’est parce que nous craignons qu’on n’y attache un sens qu’il nous est impossible d’admettre. Qui dit création semble dire créateur et nous repoussons l’existence d’un unique créateur aussi bien pour le monde humain, que pour le monde physique, qui tous deux d’ailleurs n’en forment qu’un seul à nos yeux. Même en parlant des peuples, créateurs de leur propre histoire, nous avons la conscience d’employer une expression métaphorique, une comparaison impropre. Chaque peuple est un être collectif possédant sans doute des propriétés tant physiologico-psychologiques que politico-sociales particulières qui, en le distinguant de tous les autres peuples, l’individualisent en quelque sorte; mais ce n’est jamais un individu, un être unique et indivisible, dans le sens réel de ce mot. Quelque développée que soit sa conscience collective et quelque concentrée que puisse se trouver, au moment d’une grande crise nationale, la passion ou ce qu’on appelle la volonté populaire vers un seul but, jamais cette concentration n’atteindra celle d’un individu réel. En un mot, aucun peuple, quelque uni qu’il se sente, ne pourra jamais dire: je veux! il devra toujours dire: nous voulons. L’individu seul a l’habitude de dire: je veux! Et lorsque vous entendez dire, au nom d’un peuple entier: il veut! soyez bien sûr qu’un usurpateur quelconque, homme ou parti, se cache derrière.

Sous le mot création, nous n’entendons donc ici ni la création théologique ou métaphysique, ni la création artistique, savante, industrielle, ni n’importe quelle création derrière laquelle se trouve un individu créateur. Nous entendons tout simplement par ce mot le produit infiniment complexe d’une quantité innombrable de causes très différentes, grandes et petites, quelques-unes connues, mais dont la plus immense partie reste encore inconnue, et qui, dans un moment donné, s’étant combinées, non sans raison, sans doute, mais sans plan tracé d’avance et sans préméditation aucune, ont produit le fait.

Mais alors, dira-t-on, l’histoire et les destinées de l’humaine société ne présenteraient plus qu’un chaos et ne seraient plus que le jouet du hasard? Bien, au contraire, du moment que l’histoire est libre de tout arbitraire divin et humain, c’est alors, et seulement alors, qu’elle se présente à nos yeux dans toute la grandeur imposante et en même temps rationnelle d’un développement nécessaire, comme la nature organique et physique, dont elle est la continuation immédiate. Cette dernière, malgré l’inépuisable richesse et variété des êtres réels dont elle est composée, ne nous présente nullement le chaos, mais au contraire un monde magnifiquement organisé, et où chaque partie garde, pour ainsi dire, un rapport nécessairement logique avec toutes les autres. Mais alors, dira-t-on, il y a eu un ordonnateur? Pas du tout, un ordonnateur, fût-il un Dieu, n’aurait pu qu’entraver par son arbitraire personnel l’ordonnance naturelle et le développement logique des choses, et nous avons vu que la propriété principale de la divinité dans toutes les religions, c’est d’être précisément supérieure, c’est-à-dire contraire à toute logique, et de n’avoir toujours qu’une seule logique à elle: celle de l’impossibilité naturelle, ou de l’absurdité. Car qu’est-ce que la logique, si ce n’est le courant ou le développement naturel des choses, ou bien le procédé naturel par lequel beaucoup de causes déterminantes produisent un fait. Par conséquent, nous pouvons énoncer cet axiome si simple et en même temps si décisif: Tout ce qui est naturel est logique, et tout ce qui est logique est réalisé ou doit se réaliser dans le monde réel: dans la nature proprement dite, et dans son développement postérieur — dans l’histoire naturelle de l’humaine société.

La question est donc de savoir — ce qui est logique dans la nature aussi bien que dans l’histoire? Ce n’est pas aussi facile à déterminer qu’on peut le penser du prime-abord. Car, pour le savoir en perfection, de manière à ne jamais se tromper, il faudrait avoir la connaissance de toutes les causes, influences, actions et réactions qui déterminent la nature d’une chose et d’un fait, sans en excepter une seule, fût-elle la plus éloignée ou la plus faible. Et quelle est la philosophie ou la science qui pourra se flatter de pouvoir jamais les embrasser toutes et les épuiser par son analyse? Il faudrait être bien pauvre d’esprit, bien peu conscient de l’infinie richesse du monde réel, pour y prétendre.

Faut-il pour cela douter de la science? Faut-il, parce qu’elle ne nous donne que ce qu’elle peut nous donner, la rejeter? Ce serait une autre folie et bien plus funeste encore que la première. Perdez la science, et faute de lumière, vous retournerez à l’état des gorilles, nos ancêtres, et force vous sera de refaire pendant encore quelque mille ans, tout le chemin que l’humanité a dû parcourir à travers les phantasmagoriques lueurs de la religion et de la métaphysique, pour arriver de nouveau à la lumière imparfaite, il est vrai, mais du moins très certaine que nous possédons déjà aujourd’hui.

Le plus grand et le plus décisif triomphe obtenu par elle de nos jours, ce fut comme nous l’avons déjà observé, d’avoir incorporé la psychologie dans la biologie; d’avoir établi que tous les actes intellectuels et moraux qui distinguent l’homme de toutes les autres espèces d’animaux, tels que la pensée, l’acte de l’humaine intelligence et les manifestations de la volonté réfléchie, ont leur source unique dans l’organisation sans doute plus accomplie, mais néanmoins toute matérielle de l’homme, sans l’ombre d’une intervention spirituelle ou extra-matérielle quelconque; qu’ils sont en un mot, des produits issus de la combinaison de diverses fonctions purement physiologiques du cerveau.

Cette découverte est immense tant sous le rapport de la science que sous le rapport de la vie. Grâce à elle, la science du monde humain, y compris l’anthropologie, la psychologie, la logique, la morale, l’économie sociale, la politique, l’esthétique, la théologie et la métaphysique mêmes; l’histoire, en un mot toute la sociologie, devient enfin possible. Entre le monde humain et le monde naturel, il n’y a plus de solution de continuité; mais, de même que le monde organique qui, tout en étant le développement non interrompu et direct du monde inorganique, se distingue pourtant de lui foncièrement par l’introduction d’un élément actif nouveau: la matière organique, produite non par l’intervention d’une cause extra-mondaine quelconque, mais par des combinaisons jusqu’à présent à nous inconnues de la matière inorganique elle-même, et produisant à son tour, sur la base et dans les conditions de ce monde inorganique, dont elle est elle-même le plus élevé résultat, toutes les richesses de la vie végétale et animale; — de même le monde humain, tout en étant aussi la continuation immédiate du monde organique, s’en distingue essentiellement par un nouvel élément: la pensée, produite par l’activité toute physiologique du cerveau et produisant en même temps au milieu de ce monde matériel et dans les conditions organiques et inorganiques dont elle est, pour ainsi dire, le dernier résumé, tout ce que nous appelons le développement intellectuel et moral, politique et social de l’homme Pour les hommes qui pensent réellement avec logique et dont l’intelligence s’est élevée à la hauteur actuelle de la science, — cette unité du Monde ou de l’Être est désormais un fait acquis. Mais il est impossible de ne point reconnaître que ce fait si simple et tellement évident que tout ce qui lui est opposé nous apparaît désormais comme absurde, que ce fait, disons-nous, ne se trouve en flagrante contradiction avec la conscience universelle de l’humanité, qui, abstraction faite de la différence des formes sous lesquelles elle s’est manifestée dans l’histoire, s’est toujours unanimement prononcée pour l’existence de deux mondes distincts: le monde spirituel et le monde matériel, le monde divin et le monde réel. Depuis les grossiers fétichistes qui adorent dans le monde qui les entoure l’action d’une puissance surnaturelle, incarnée dans quelque objet matériel, tous les peuples ont cru, tous croient encore aujourd’hui à l’existence d’une divinité quelconque.

Cette unanimité imposante, selon l’avis de beaucoup de personnes, vaut plus que toutes les démonstrations de la science; et, si la logique d’un petit nombre de penseurs conséquents mais isolés lui est contraire, tant pis, disent-elles, pour cette logique, car le consentement unanime, l’adoption universelle d’une idée ont été considérés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité, et cela avec beaucoup de raison parce que le sentiment de tout le monde et de tous les temps ne saurait se tromper; il doit avoir sa racine dans une nécessité essentiellement inhérente à la nature même de toute l’humanité. Mais s’il est vrai que, conformément à cette nécessité, l’homme ait absolument besoin de croire à l’existence d’un Dieu, celui qui n’y croit pas, quelle que soit la logique qui l’entraîne à ce scepticisme, est une exception anormale, un monstre.

Voilà l’argumentation favorite de beaucoup de théologiens et métaphysiciens de nos jours, voire l’illustre Mazzini lui-même, qui ne peut se passer d’un bon Dieu pour fonder sa république ascétique et pour la faire accepter par les masses populaires, dont il sacrifie systématiquement la liberté et le bien-être à la grandeur d’un État idéal.

Ainsi donc l’antiquité et l’universalité de la croyance en Dieu seraient, contre toute science et contre toute logique, les preuves irrécusables de l’existence de Dieu. Et pourquoi? Jusqu’au siècle de Copernic et de Galilée, tout le monde, moins les Pythagoriciens peut être, avait cru que le soleil tourne autour de la terre; cette croyance était-elle une preuve de la vérité de cette supposition? Dès l’origine de la société historique jusqu’à nos jours, il y a eu toujours et partout exploitation du travail forcé des masses ouvrières, esclaves ou salariées, par quelque minorité conquérante; s’ensuit-il que l’exploitation du travail d’autrui par des parasites ne soit pas une iniquité, une spoliation ou un vol? Voilà deux exemples qui prouvent que l’argumentation de nos déistes modernes ne vaut rien.

Rien n’est en effet ni aussi universel, ni aussi antique que l’absurde, et c’est la vérité au contraire qui relativement est beaucoup plus jeune, ayant toujours été le résultat, le produit, jamais le commencement de l’histoire; car l’homme, par son origine, cousin, sinon descendant direct du gorille, est parti de la nuit profonde de l’instinct animal pour arriver à la lumière de l’esprit, ce qui explique fort naturellement toutes ses divagations passées et nous console en partie de ses présentes erreurs. Toute l’histoire de l’homme n’est donc autre chose que son éloignement progressif de la pure animalité par la création de son humanité. Il s’ensuit que l’antiquité d’une idée, loin de prouver quelque chose en faveur d’une idée, doit au contraire nous la rendre suspecte. Quant à l’universalité d’une erreur, elle ne prouve qu’une chose: l’identité de l’humaine nature dans tous les temps et sous tous les climats. Et puisque tous les peuples à toutes les époques ont cru et croient en Dieu, sans nous en laisser imposer par ce fait sans doute incontestable, mais qui ne saurait prévaloir dans notre esprit ni contre la logique, ni contre la science, nous devrons en conclure simplement que l’idée divine, sans doute issue de nous-mêmes, est une erreur nécessaire dans le développement de l’humanité et nous demander comment et pourquoi elle est née, pourquoi, pour l’immense majorité de l’espèce humaine, elle reste encore aujourd’hui nécessaire?

Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte de la manière dont l’idée d’un monde surnaturel ou divin s’est produite, et a dû nécessairement se produire dans le développement naturel de l’esprit humain et de l’humaine société par l’histoire, nous aurons beau être scientifiquement convaincus de l’absurdité de cette idée, nous ne pourrons jamais la détruire dans l’opinion du monde, parce que sans cette connaissance, nous ne pourrons jamais l’attaquer dans les profondeurs mêmes de l’être humain, où elle a pris racine, — et condamnés à une lutte stérile et sans fin, nous devrons nous contenter de la combattre seulement à la surface, dans ses mille manifestations, dont l’absurdité, à peine abattue par les coups du bon sens, renaîtra aussitôt dans une forme nouvelle et non moins insensée, — parce que tant que la racine de la croyance en Dieu reste intacte, elle produira toujours des rejetons nouveaux. C’est ainsi que dans certaines régions de la société civilisée actuelle, le spiritisme tend à s’installer aujourd’hui sur les ruines du Christianisme.

Qui plus est, il nous est indispensable de nous en rendre compte pour nous-mêmes, car nous aurons beau nous dire athées, tant que nous n’aurons pas compris la genèse historique, naturelle, de l’idée de Dieu dans l’humaine société, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience universelle dont nous n’aurons pas surpris le secret, c’est-à-dire la raison naturelle, et vu la faiblesse naturelle de l’individu contre le milieu social qui l’entoure, nous courrons toujours le risque de retomber tôt ou tard dans l’esclavage de l’absurdité religieuse. — Les exemples de ces tristes conversions sont fréquents dans la société actuelle.

Nous sommes plus que jamais convaincus, messieurs, de l’urgence qu’il y a aujourd’hui à résoudre complètement la question suivante: L’homme formant avec toute la nature un seul être et n’étant que le produit matériel d’une quantité indéfinie de causes exclusivement matérielles, comment cette dualité: la supposition de deux mondes opposés, l’un spirituel, l’autre matériel, l’un divin, l’autre tout naturel, a-t-elle pu naître, s’établir et s’enraciner si profondément dans la conscience humaine?

Nous sommes tellement persuadés que de la solution de cette question importante dépend notre émancipation définitive et complète des chaînes de toute religion, que nous vous demandons la permission de vous exposer nos idées là-dessus.

Il pourra paraître étrange à beaucoup de personnes que, dans un écrit politique et socialiste, nous traitions des questions de métaphysique et de théologie. Mais c’est que, selon notre plus intime conviction, ces questions ne se laissent plus séparer de celles du socialisme et de la politique. Le monde réactionnaire, poussé par une logique invincible, devient de plus en plus religieux. Il soutient le pape à Rome, il persécute les sciences naturelles en Russie, il met dans tous les pays ses iniquités militaires et civiles, politiques et sociales sous la protection du bon Dieu, qu’il protège puissamment à son tour, dans les églises et dans les écoles, à l’aide d’une science hypocritement religieuse, servile, complaisante, pesamment doctrinaire, et par tous les moyens dont l’État dispose. Le règne de Dieu dans le ciel se traduisant par le règne avoué ou masqué du knout et par l’exploitation en règle du travail des masses asservies sur la terre, — tel est aujourd’hui l’idéal religieux, social, politique et absolument logique du parti de la réaction en Europe. Par contre et par raison inverse, la révolution doit être athée: l’expérience historique et la logique en même temps ayant prouvé qu’il suffit d’un seul maître au ciel, pour en créer des milliers sur la terre.

Enfin le socialisme, par son objet même, qui est la réalisation du bien-être et de toutes les destinées humaines ici-bas, en dehors de toute compensation céleste, n’est-il point l’accomplissement et par conséquent la négation de toute religion, qui, du moment que ses aspirations se trouveront réalisées, n’aura plus aucune raison d’être.

En exposant nos idées sur les origines de la religion, nous nous efforcerons d’être aussi brefs et aussi sobres d’abstractions que possible.

Sans vouloir approfondir les spéculations philosophiques sur la nature de l’Être, nous croyons pouvoir établir comme un axiome la proposition suivante: Tout ce qui est, les Êtres qui constituent l’ensemble indéfini de l’Univers, toutes les choses existantes dans le monde, quelle que soit d’ailleurs leur nature, sous le rapport de la qualité comme de la quantité, grandes, moyennes ou infiniment petites, rapprochées ou immensément éloignées, exercent, sans le vouloir et sans pouvoir même y penser, les unes sur les autres et chacune sur toutes, soit immédiatement soit par transition, une action et réaction perpétuelles qui, se combinant en un seul mouvement, constituent ce que nous appelons la solidarité, la vie et la causalité universelles. Appelez cette solidarité Dieu, l’absolu, si cela vous amuse, peu nous importe, pourvu que vous ne donniez à ce Dieu d’autre sens que celui que nous venons de préciser: celui de la combinaison universelle, naturelle, nécessaire, mais nullement prédéterminée ni prévue d’une infinité d’actions et de réactions particulières. Cette solidarité toujours mouvante et active, cette vie universelle peut bien être par nous rationnellement supposée, mais jamais réellement embrassée, même par notre imagination, et encore moins reconnue. Car nous ne pouvons reconnaître que ce qui nous est manifesté par nos sens et ceux-ci ne pourront jamais embrasser qu’une indéfinitivement petite partie de l’Univers. Bien entendu que nous acceptons cette solidarité, non comme une cause absolue et première, mais tout au contraire comme une résultante toujours produite et reproduite par l’action simultanée de toutes les causes particulières — action qui constitue précisément la causalité universelle. L’ayant ainsi déterminée, nous pouvons dire à présent, sans craindre de produire là un mésentendu quelconque, que la vie universelle crée les mondes. C’est elle qui a déterminé la configuration géologique, climatologique et géographique de notre terre et qui, après avoir couvert sa surface de toutes les splendeurs de la vie organique, continue de créer encore le monde humain: la société avec tous ses développements passés, présents et à venir.

On comprend maintenant que, dans la création ainsi entendue, il ne puisse être question ni d’idées antérieures, ni de lois préordonnées, préconçues. Dans le monde réel, tous les faits, produits par un concours d’influences et de conditions sans nombre, viennent avant, — puis vient avec l’homme pensant la conscience de ces faits et la connaissance plus ou moins détaillée et parfaite de la manière dont ils se sont produits; et lorsque dans un ordre de faits quelconque, nous observons que la même manière ou le même procédé se répètent souvent ou presque toujours, nous l’appelons une loi de la nature.

Par ce mot nature, nous entendons non une idée mystique, panthéistique ou substantielle quelconque, mais tout simplement la somme des êtres, des faits et des procédés réels qui produisent ces derniers. Il est évident que dans la nature ainsi définie, — grâce sans doute au concours des mêmes conditions et influences et peut-être aussi grâce aux tendances une fois prises par le flot de la perpétuelle création, — tendances qui, à force d’avoir été trop souvent répétées, sont devenues constantes, il est évident, disons-nous, que dans certains ordres déterminés de faits, les mêmes lois se reproduisent toujours, et ce n’est qu’à cause de cette constance de procédés dans la nature, que l’esprit humain a pu constater et reconnaître ce que nous appelons les lois mécaniques, physiques, chimiques et physiologiques; ce n’est que par elle que s’explique aussi la quasi-constante répétition des genres, des espèces et des variétés tant végétales qu’animales dans lesquelles s’est développée jusqu’ici la vie organique sur la terre. Cette constance et cette répétition ne sont point absolues. Elles laissent toujours un large champ à ce que nous appelons improprement les anomalies et les exceptions, — manière de parler fort injuste, car les faits auxquels elle se rapporte prouvent seulement que ces règles générales reconnues par nous comme des lois naturelles, n’étant rien que des abstractions dégagées par notre esprit du développement réel des choses, ne sont pas en état d’embrasser, d’épuiser, d’expliquer toute l’indéfinie richesse de ce développement. D’ailleurs, comme l’a si bien démontré Darwin, ces prétendues anomalies en se combinant plus souvent entre elles et se fixant par là même davantage, créant, pour ainsi dire, de nouveaux procédés habituels, de nouvelles manières de se reproduire et d’être dans la nature, sont précisément la voie par laquelle la vie organique donne naissance à de nouvelles variétés et espèces. C’est ainsi, qu’après avoir commencé par une simple cellule à peine organisée et l’avoir fait passer par toutes les transformations de l’organisation végétale d’abord et plus tard animale, elle en a fait un homme.

L’homme sera-t-il toujours le dernier et le plus complet produit organique sur cette terre? Qui pourrait en répondre et jurer que dans quelques dizaines ou centaines de siècles il ne puisse se dégager de la plus haute variété de l’espèce humaine une espèce d’êtres supérieurs à l’homme et qui se rapporteraient à lui comme il se rapporte lui-même aujourd’hui au gorille? Dans tous les cas que notre vanité se rassure. Les procédés de la nature sont très lents, et rien dans l’état actuel de l’humanité ne dénote encore la probabilité qu’elle aille donner naissance à une espèce supérieure. Au reste, la nature ne continue-t-elle pas toujours immédiatement son œuvre de création perpétuelle dans les développements historiques du monde humain? Ce n’est pas sa faute, si nous avons séparé dans notre esprit ce monde, l’humaine société, de ce que nous appelons exclusivement le monde naturel.

La raison de cette séparation est dans la nature même de notre esprit, qui sépare essentiellement l’homme des animaux de toutes les autres espèces. Nous devons pourtant reconnaître, que l’homme n’est pas le seul animal intelligent sur la terre. Bien loin de là, la psychologie comparée nous démontre qu’il n’y a point d’animal qui soit dénué d’intelligence et que plus une espèce, par son organisation et surtout par le développement de son cerveau, se rapproche de l’humaine espèce, plus son intelligence se développe et s’élève aussi. Mais dans l’homme seul elle arrive à ce point de pouvoir être nommée la faculté de penser, c’est-à-dire de combiner les représentations des objets tant extérieurs qu’intérieurs qui nous sont données par nos sens, d’en former des groupes, puis de comparer et de combiner de nouveau ces groupes différents, qui ne sont plus des êtres réels, des objets de nos sens, mais des notions formées en nous par le premier exercice de cette faculté que nous appelons jugement, retenues par notre mémoire, et dont la combinaison postérieure par cette même faculté constitue ce que nous appelons les idées, — pour en déduire ensuite les conséquences ou bien les applications logiquement nécessaires. Nous rencontrons, hélas! assez souvent des hommes qui ne sont pas encore arrivés au plein exercice de cette faculté, mais nous n’avons jamais vu, ni même entendu parler d’aucun individu d’espèce inférieure qui l’ait jamais exercé, à moins qu’on ne veuille nous citer l’exemple de l’âne de Balaam ou de quelques autres animaux recommandés à notre foi et à notre respect par une religion quelconque. Nous pouvons donc dire, sans crainte d’être réfutés, que de tous les animaux de cette terre, l’homme seul pense.

Seul il est doué de cette puissance d’abstraction, fortifiée et développée sans doute dans l’espèce par l’exercice des siècles, et qui, l’élevant successivement en lui-même au-dessus de tous les objets qui l’environnent, au-dessus de tout ce qu’on appelle le monde extérieur et même au-dessus de lui-même comme individu, lui permet de concevoir, de créer l’idée de la totalité des Êtres, de l’Univers, de l’Infini ou de l’Absolu, — idée tout abstraite et vide de tout contenu si l’on veut; mais tout de même toute-puissante et cause de toutes les conquêtes postérieures de l’homme, parce que seule elle l’arrache aux prétendues béatitudes et à la stupide innocence du paradis animal, pour le jeter dans les triomphes et dans les tourments infinis d’un développement sans bornes… Grâce à cette faculté d’abstraction, l’homme en s’élevant au-dessus de la pression immédiate que tous les objets extérieurs ne manquent jamais d’exercer sur chaque individu, peut les comparer les uns avec les autres, observer leurs rapports. — Voilà le commencement de l’analyse et de la science expérimentale. Grâce à cette même faculté, il se dédouble et se séparant de lui-même en lui-même, il s’élève au-dessus de ses mouvements propres, de ses instincts et de ses différents appétits, en tant que passagers et particuliers, ce qui lui donne la possibilité de les comparer entre eux, comme il compare les objets et les mouvements extérieurs, et de prendre parti pour les uns contre les autres, selon l’idéal (social) qui s’est formé en lui — voilà le réveil de la conscience et de ce que nous appelons la volonté.

L’homme possède-t-il réellement une volonté libre? Oui et non, c’est selon la manière dont on l’entend. Si, par volonté libre, on veut dire le libre arbitre, c’est-à-dire, la faculté présumée de l’individu humain de se déterminer spontanément, de lui-même, indépendamment de toute influence extérieure; si, comme l’ont fait toutes les religions et toutes les métaphysiques, par cette prétendue volonté libre on veut arracher l’homme au courant de la causalité universelle qui détermine l’existence de toute chose et qui rend chacune dépendante de toutes les autres, nous ne pourrons faire autrement que la rejeter comme un non-sens, car rien ne peut exister en dehors de cette causalité.

L’action et la réaction incessante du tout sur chaque point et de chaque point sur le tout, constituent, avons-nous dit, la vie, la loi générique et suprême et la totalité des mondes, qui est toujours, et en même temps, et producteur et produit: éternellement active, toute-puissante, cette universelle solidarité, cette causalité mutuelle, que nous appellerons désormais nature, a créé, avons-nous dit, parmi une quantité innombrable d’autres mondes, notre terre, avec toute l’échelle de ses êtres, depuis le minéral jusqu’à l’homme. Elle les reproduit toujours, les développe, les nourrit, les conserve, puis lorsque leur terme arrive, et souvent même avant qu’il ne soit arrivé, elle les détruit ou plutôt les transforme en êtres nouveaux. Elle est donc la toute-puissance, contre laquelle il n’y a pas d’indépendance, ni d’autonomie possibles, — l’être suprême qui embrasse et pénètre de son action irrésistible toute l’existence des êtres, et parmi les êtres vivants, il n’en est pas un seul, qui ne porte en lui-même, sans doute plus ou moins développé, le sentiment ou la sensation de cette influence suprême et de cette dépendance absolue. — Eh bien, cette sensation et ce sentiment constituent le fond même de toute religion.

La religion, comme on voit, ainsi que toutes les choses humaines a sa première source dans la vie animale. Il est impossible de dire qu’aucun animal, excepté l’homme, ait une religion; parce que la religion la plus grossière suppose encore un certain degré de réflexion, auquel aucun animal, hormis l’homme, ne s’est jamais élevé. Mais il est tout aussi impossible de nier que dans l’existence de tous les animaux, sans en excepter aucun, ne se trouvent tous les éléments, pour ainsi dire matériels, constitutifs de la religion, moins sans doute son côté idéal, celui même, qui doit la détruire, tôt ou tard — la pensée. En effet, quelle est l’essence réelle de toute religion? C’est précisément ce sentiment d’absolue dépendance de l’individu passager vis-à-vis l’éternelle et omnipotente nature.

Il nous est difficile d’observer ce sentiment et d’en analyser toutes les manifestations dans les animaux d’espèces inférieures; pourtant nous pouvons dire que l’instinct de conservation, qu’on retrouve jusque dans les organisations relativement les plus pauvres, sans doute à un moindre degré que dans les organisations supérieures, n’est rien qu’une sorte de sagesse coutumière qui se forme en chacune sous l’influence de ce sentiment qui n’est autre, avons-nous dit, que le sentiment religieux. Dans les animaux doués d’une organisation plus complète et qui se rapprochent davantage de l’homme, il se manifeste d’une manière beaucoup plus sensible pour nous, dans la peur instinctive et panique, par exemple, qui s’empare d’eux quelquefois à l’approche de quelque grande catastrophe naturelle, tels qu’un tremblement de terre, un incendie de forêts ou une forte tempête. Et en général, on peut dire, que la peur est un des sentiments prédominants dans la vie animale. Tous les animaux vivants en liberté sont farouches, ce qui prouve qu’ils vivent dans une peur instinctive, incessante, qu’ils ont toujours le sentiment du danger, c’est-à-dire celui d’une influence toute-puissante qui les poursuit, les pénètre et les embrasse toujours et partout. Cette crainte, la crainte de Dieu, diraient les théologiens, est le commencement de la sagesse, c’est-à-dire, de la religion. Mais chez les animaux elle ne devient pas religion, parce qu’il leur manque cette puissance de réflexion, qui fixe le