SigPhi · Mikhail Bakunin

Fédéralisme, socialisme et antithéologisme

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Admettre la possibilité d’un tel miracle, ce serait en même temps reconnaître l’inutilité de l’État, la capacité de l’homme naturel de concevoir, de vouloir et de faire, rien que par l’impulsion de sa liberté propre, le bien, ce qui serait aussi contraire à la théorie de l’État soi-disant libre qu’à celle de l’État religieux ou divin; toutes les deux ayant pour base fondamentale l’incapacité présumée des hommes de s’élever au bien et de le faire par impulsion naturelle, puisque cette impulsion, d’après ces mêmes théories, les pousse au contraire irrésistiblement et toujours vers le mal. Par conséquent, toutes les deux nous enseignent que, pour assurer l’observation des principes et l’exécution des lois dans quelque société humaine que ce soit, il faut qu’il se trouve à la tête de l’État un pouvoir vigilant, régulateur et au besoin répressif. — Reste à savoir qui devra et qui pourra l’exercer?

Pour l’État fondé sur le droit divin et par l’intervention d’un Dieu quelconque, la réponse est toute simple: ce seront les prêtres d’abord, puis les autorités temporelles consacrées par les prêtres. La réponse sera bien plus difficile pour la théorie de l’État fondé sur le libre contrat. Dans une démocratie pure où règne l’égalité, qui pourrait être en effet le gardien et l’exécuteur des lois, le défenseur de la justice et de l’ordre public contre les mauvaises passions de chacun? — chacun étant déclaré incapable de veiller sur lui-même et de museler, autant que cela est nécessaire pour le salut commun, sa liberté propre, naturellement portée vers le mal. — En un mot, qui remplira les fonctions de l’État?

Les meilleurs citoyens, dira-t-on, les plus intelligents et les plus vertueux, ceux qui comprendront mieux que les autres les intérêts communs de la société et la nécessité pour chacun, le devoir de chacun de leur subordonner tous les intérêts particuliers. Il faut en effet que ces hommes soient aussi intelligents que vertueux, car s’ils étaient seulement intelligents sans vertu, ils pourraient fort bien faire servir la chose publique à leur intérêt privé, et s’ils n’étaient que vertueux sans intelligence, ils la ruineraient infailliblement malgré toute leur bonne foi. Il faut donc, pour qu’une république ne périsse pas, qu’elle possède à toutes les époques un nombre assez considérable d’hommes pareils; il faut que, pendant toute sa durée, il y ait une succession pour ainsi dire continue de citoyens à la fois vertueux et intelligents.

Voilà une condition qui ne se réalise ni facilement ni souvent. Dans l’histoire de chaque pays, les époques qui offrent un assemblage considérable d’hommes éminents sont marquées comme des époques extraordinaires et qui resplendissent à travers les siècles. Ordinairement, dans les régions du pouvoir, c’est l’insignifiance, c’est le gris qui domine et souvent, comme nous l’avons vu dans l’histoire, c’est le noir et le rouge, c’est-à-dire tous les vices et la violence sanguinaire qui triomphent. Nous pourrions donc en conclure que, s’il était vrai, comme cela résulte clairement de la théorie de l’État soi-disant rationnel ou libéral, que la conservation et la durée de toute société politique dépendent d’une succession d’hommes aussi remarquables par leur intelligence que par leur vertu — de toutes les sociétés actuellement existantes, il n’en est pas une seule qui n’aurait dû, depuis longtemps, cesser d’exister. Si nous ajoutons à cette difficulté, pour ne point dire impossibilité, celles qui surgissent de la démoralisation toute particulière attachée au pouvoir, les tentations extraordinaires auxquelles sont infailliblement exposés tous les hommes qui tiennent en leurs mains le pouvoir, l’effet des ambitions, des rivalités, des jalousies et des cupidités gigantesques qui assaillent jour et nuit précisément les plus hautes positions, et contre lesquelles ne garantissent ni l’intelligence, ni même souvent la vertu, — car la vertu de l’homme isolé est fragile, — nous croirons avoir tout le droit de crier au miracle en voyant tant de sociétés exister! mais passons outre.

Supposons que dans une société idéale, à chaque époque, il se trouve un nombre suffisant d’hommes également intelligents et vertueux, pour remplir dignement les fonctions principales de l’État. Qui les cherchera, qui les trouvera, qui les distinguera et qui mettra en leurs mains les rênes de l’État? S’en empareront-ils eux-mêmes dans la conscience de leur intelligence et de leur vertu; ainsi que le firent deux sages de la Grèce, Kléobule et Périandre, auxquels, malgré leur grande sagesse supposée, les Grecs n’en attachèrent pas moins le nom odieux des tyrans? Mais de quelle manière saisiront-ils le pouvoir? Sera-ce par la persuasion ou par la force? Si c’est par la première, nous observerons qu’on ne persuade bien que de ce dont on est bien persuadé soi-même et que les meilleurs hommes sont précisément ceux qui sont le moins persuadés de leur propre mérite; en ont-ils même la conscience, il leur répugne ordinairement de l’imposer aux autres, tandis que les hommes mauvais et médiocres, toujours satisfaits d’eux-mêmes, n’éprouvent aucune répugnance à se glorifier. Mais supposons même que le désir de servir la patrie, ayant fait taire dans les hommes d’un réel mérite cette excessive modestie, ils se présentent eux-mêmes au suffrage de leurs concitoyens, — seront-ils toujours acceptés et préférés par le peuple à des intrigants ambitieux, éloquents et habiles? Si, au contraire, ils veulent s’imposer par la force, il faut d’abord qu’ils aient à leur disposition une force suffisante pour vaincre la résistance d’un parti entier. Ils arriveront au pouvoir par la guerre civile, au bout de laquelle il y aura un parti non réconcilié mais vaincu et toujours hostile. Pour le contenir, ils devront continuer à user de la force. Ce ne sera donc plus une société libre, mais un État despotique fondé sur la violence et dans lequel vous trouverez peut-être beaucoup de choses qui vous paraîtront admirables — mais la liberté jamais.

Pour rester dans la fiction de l’État libre issu d’un contrat social, il nous faut donc supposer que la majorité des citoyens aura toujours eu la prudence, le discernement et la justice nécessaires pour élire et pour placer à la tête du gouvernement les hommes les plus dignes et les plus capables. Mais pour qu’un peuple ait montré, non une seule fois et seulement par hasard, mais toujours, dans toutes les élections qu’il aura eu à faire, pendant toute la durée de son existence, ce discernement, cette justice, cette prudence, ne faut-il pas que lui-même, pris en masse, ait atteint un si haut degré de moralité et de culture, qu’il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d’État. Un tel peuple ne peut avoir besoin seulement de vivre, laissant un libre cours à tous ses instincts: la justice et l’ordre public surgiront d’eux-mêmes et naturellement de sa vie, et l’État cessant d’être la providence, le tuteur, l’éducateur, le régulateur de la société, renonçant à tout pouvoir répressif, et tombant au rôle subalterne que lui assigne Proudhon, ne sera plus qu’un simple bureau d’affaires, une sorte de comptoir central au service de la société.

Sans doute, une telle organisation politique, ou plutôt une telle réduction de l’action politique, en faveur de la liberté de la vie sociale, serait un grand bienfait pour la société, mais elle ne contenterait nullement les partisans quand même de l’État. Il leur faut absolument un État-providence, un État-directeur de la vie sociale, dispensateur de la justice et régulateur de l’ordre public. C’est-à-dire, qu’ils se l’avouent ou non et lors même qu’ils s’appelleraient républicains, démocrates ou même socialistes, — il leur faut toujours un peuple plus ou moins ignorant, mineur, incapable ou, pour nommer les choses par leur nom, un peuple plus ou moins canaille à gouverner; afin sans doute, que, faisant violence à leur désintéressement et à leur modestie, ils puissent eux-mêmes garder les premières places, afin d’avoir toujours l’occasion de se dévouer à la chose publique et que forts de leur dévouement vertueux et de leur intelligence exclusive, gardiens privilégiés de l’humain troupeau, tout en le poussant pour son bien et le conduisant au salut, ils puissent aussi le tondre un peu.

Toute théorie conséquente et sincère de l’État est essentiellement fondée sur le principe de l’autorité c’est-à-dire sur cette idée éminemment théologique, métaphysique, politique, que les masses, toujours incapables de se gouverner, devront subir en tout temps le joug bienfaisant d’une sagesse et d’une justice qui, d’une manière ou d’une autre, leur seront imposées d’en haut. Mais imposées au nom de quoi et par qui? L’autorité reconnue et respectée comme telle par les masses, ne peut avoir que trois sources: la force, la religion ou l’action d’une intelligence supérieure. Nous parlerons plus tard des États fondés sur la double autorité de la religion et de la force, car tant que nous discutons la théorie de l’État fondé sur le libre contrat, nous devons faire abstraction de l’une et de l’autre. Il ne nous reste donc pour le moment que l’autorité de l’intelligence supérieure, représentée toujours, comme on sait, par les minorités.

Que voyons-nous en effet dans tous les États passés et présents, lors même qu’ils sont doués des institutions les plus démocratiques, tels que les États-Unis de l’Amérique du Nord et la Suisse? Le self-government des masses, malgré tout l’appareil de la toute-puissance populaire, y reste pour la plupart du temps à l’état de fiction. En réalité, ce sont les minorités qui gouvernent. Dans les États-Unis, jusqu’à la dernière guerre d’émancipation et même en partie à présent — voire tout le parti du président actuel Johnson — c’étaient et ce sont les soi-disant démocrates, les partisans quand même de l’esclavage et de la féroce oligarchie des planteurs, démagogues sans foi ni conscience, capables de tout immoler à leur cupidité, à leur malfaisante ambition et qui, par leur action et leur influence détestables, exercées à peu près sans obstacles pendant près de cinquante ans de suite, ont grandement contribué à dépraver les mœurs politiques dans l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, une minorité réellement intelligente, généreuse, mais tout de même et toujours une minorité, — le parti des républicains, combat avec succès leur politique pernicieuse. Espérons que son triomphe sera complet, espérons-le pour le bien de l’humanité tout entière; mais quelle que soit la sincérité de ce parti de la liberté, quelques grands et généreux que soient les principes qu’il professe, n’espérons pas, qu’une fois arrivé au pouvoir, il renonce à cette position exclusive de minorité gouvernante, pour se confondre avec la masse de la nation et pour que le self-government populaire devienne enfin une vérité. Pour cela il faudra une révolution bien autrement profonde que toutes celles qui ont ébranlé jusqu’ici l’ancien et le nouveau monde.

En Suisse, malgré toutes les révolutions démocratiques qui s’y sont accomplies, c’est encore toujours la classe aisée, la bourgeoisie, c’est-à-dire la minorité privilégiée sous le rapport de la fortune, du loisir et de l’instruction, qui gouverne. La souveraineté du peuple, — mot que nous détestons d’ailleurs parce qu’à nos yeux toute souveraineté est détestable — le gouvernement des masses par elles-mêmes, y est également une fiction. Le peuple est souverain de droit, non de fait, car absorbé forcément par son travail quotidien, qui ne lui laisse aucun loisir, et sinon tout à fait ignorant, au moins très inférieur par son instruction à la classe bourgeoise, il est forcé de remettre aux mains de cette dernière sa prétendue souveraineté. Le seul avantage qu’il en retire, en Suisse comme dans les États-Unis de l’Amérique du Nord, c’est que les minorités ambitieuses, les classes politiques n’y peuvent arriver autrement au pouvoir qu’en lui faisant la cour, en flattant ses passions passagères, quelquefois fort mauvaises, et en le trompant le plus souvent.

Qu’on ne pense pas que nous voulons faire par là la critique du gouvernement démocratique au profit de la monarchie. Nous sommes fermement convaincus que la plus imparfaite république vaut mille fois mieux que la monarchie la plus éclairée, car du moins dans la république il est des moments où, quoique continuellement exploité, le peuple n’est pas opprimé, tandis que dans les monarchies il l’est toujours. Et puis le régime démocratique élève peu à peu les masses à la vie publique, ce que la monarchie ne fait jamais. Mais tout en donnant la préférence à la république, nous sommes néanmoins forcés de reconnaître et de proclamer que, quelle que soit d’ailleurs la forme du gouvernement, tant que par suite de l’inégalité héréditaire des occupations, des fortunes, de l’instruction et des droits, la société humaine restera partagée en classes différentes, il y aura toujours le gouvernement exclusif et l’exploitation inévitable des majorités par les minorités.

L’État n’est autre chose que cette domination et cette exploitation réglées et systématisées. Nous allons tâcher de le démontrer en examinant les conséquences du gouvernement des masses populaires par une minorité d’abord aussi intelligente et aussi dévouée qu’on veut, dans un État idéal, fondé sur un libre contrat.

Les conditions du contrat une fois arrêtées, il ne s’agit plus que de les mettre en pratique. Supposons donc qu’un peuple, assez sage pour reconnaître sa propre insuffisance, ait encore la perspicacité nécessaire pour ne confier le gouvernement de la chose publique qu’aux meilleurs citoyens. Ces individus privilégiés ne le sont pas d’abord de droit, mais seulement de fait. Ils ont été élus par le peuple parce qu’ils sont les plus intelligents, les plus habiles, les plus sages, les plus courageux et les plus dévoués. Pris dans la masse des citoyens, supposés tous égaux, ils ne forment pas encore de classe à part, mais un groupe d’hommes privilégiés par la seule nature, et distingués pour cela même par l’élection populaire. Leur nombre est nécessairement fort restreint, car en tout temps et dans tout pays, la quantité d’hommes doués de qualités tellement remarquables, qu’ils s’imposent comme d’eux-mêmes au respect unanime d’une nation, est, comme l’expérience nous l’apprend, très peu considérable. Donc, sous peine de faire de mauvaises élections, le peuple sera toujours forcé de choisir ses gouvernants parmi eux.

Voici donc la société partagée en deux catégories, pour ne pas dire encore en deux classes, dont l’une, composée de l’immense majorité des citoyens, se soumet librement au gouvernement de ses élus; l’autre, formée d’un petit nombre de natures privilégiées, reconnues et acceptées comme telles par le peuple, et chargées par lui de le gouverner. Dépendants de l’élection populaire, ils ne se distinguent d’abord de la masse des citoyens que par les qualités mêmes qui les ont recommandés à leur choix, et sont naturellement, parmi tous, les citoyens les plus utiles et les plus dévoués. Ils ne se reconnaissent encore aucun privilège, aucun droit particulier, excepté celui d’exercer, tant que le peuple le veut, les fonctions spéciales dont ils sont chargés. Du reste, par leur manière de vivre, par les conditions et les moyens de leur existence, ils ne se séparent aucunement de tout le monde, de sorte qu’une parfaite égalité continue de régner entre tous.

Cette égalité peut-elle se maintenir longtemps? Nous prétendons que non, et rien de plus facile que de le démontrer.

Rien n’est aussi dangereux pour la morale privée de l’homme que l’habitude du commandement. Le meilleur homme, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation: le mépris des masses populaires et l’exagération de son propre mérite.

Les masses, reconnaissant leur incapacité de se gouverner par elles-mêmes, m’ont élu pour leur chef. Par là elles ont hautement proclamé leur infériorité et ma supériorité. Parmi cette foule d’hommes, reconnaissant moi-même à peine quelques égaux, je suis seul capable de diriger la chose publique. Le peuple a besoin de moi, il ne peut se passer de mes services, tandis que je me suffis à moi-même; il doit donc m’obéir pour son propre salut et, en daignant lui commander, je fais son bonheur. Il y a de quoi perdre la tête et le cœur aussi et devenir fou d’orgueil, n’est-ce pas? — C’est ainsi que le pouvoir et l’habitude du commandement deviennent pour les hommes, même les plus intelligents et les plus vertueux, une source d’aberration à la fois intellectuelle et morale.

Toute moralité humaine, — et nous nous efforcerons un peu plus loin de démontrer la vérité absolue de ce principe, dont le développement, l’explication et l’application la plus large constituent le but même de cet écrit, — toute morale collective et individuelle repose essentiellement sur le respect humain. Qu’entendons-nous par respect humain? C’est la reconnaissance de l’humanité, du droit humain et de l’humaine dignité en tout homme, quelle que soit sa race, sa couleur, le degré de développement de son intelligence et de sa moralité même. Mais si cet homme est stupide, méchant, méprisable, puis-je le respecter? Sans doute, s’il est tout cela, il m’est impossible de respecter sa vilenie, sa stupidité et sa brutalité; elles me dégoûtent et m’indignent; je prendrai contre elles, au besoin, les mesures les plus énergiques, jusqu’à le tuer même s’il ne me reste pas d’autre moyen de défendre contre lui ma vie, mon droit ou ce qui m’est respectable et cher. Mais au milieu du combat le plus énergique et le plus acharné, et au besoin même mortel contre lui, je dois respecter son caractère humain. — Ma propre dignité d’homme n’est qu’à ce prix. Pourtant, si lui-même ne reconnaît cette dignité en personne, faut-il, peut-on la reconnaître en lui? S’il est une sorte de bête féroce ou, comme cela arrive quelquefois, pire qu’une bête, reconnaître en lui le caractère humain, ne serait-ce pas tomber dans la fiction? Non, car quelle que soit sa dégradation intellectuelle et morale actuelle, s’il n’est organiquement ni un idiot, ni un fou, dans lesquels cas il faudrait le traiter non en criminel mais en malade, — s’il est en pleine possession de ses sens et de l’intelligence que la nature lui a départie, son caractère humain, au milieu même de ses plus monstrueux écarts, n’en existe pas moins d’une manière très réelle en lui, comme faculté, toujours vivante tant qu’il vit de s’élever à la conscience de son humanité, — pour peu que s’effectue un changement radical dans les conditions sociales qui l’ont rendu tel qu’il est.

Prenez le singe le plus intelligent et le mieux disposé, mettez-le dans les meilleures, dans les plus humaines conditions — vous n’en ferez jamais un homme. Prenez le criminel le plus endurci ou l’homme le plus pauvre d’esprit; pourvu qu’il n’y ait ni dans l’un, ni dans l’autre, quelque lésion organique qui détermine soit l’idiotisme, soit une incurable folie, vous reconnaîtrez d’abord que, si l’un est devenu criminel, et si l’autre ne s’est pas encore développé jusqu’à la conscience de son humanité et de ses devoirs humains, la faute n’en est pas à eux ni même à leur nature, mais au milieu social dans lequel ils sont nés et se sont développés.

Nous touchons ici au point le plus important de la question sociale et de la science de l’homme en général. Nous avons déjà répété à plusieurs reprises que nous nions d’une manière absolue le libre arbitre, dans le sens qu’attachent à ce mot la théologie, la métaphysique et la science juridique; c’est-à-dire dans celui de la détermination spontanée de la volonté individuelle de l’homme par elle-même, indépendamment de toute influence tant naturelle que sociale.

Nous nions l’existence d’une âme, d’un être moral séparé et séparable du corps. Nous affirmons, au contraire, qu’aussi bien que le corps de l’individu, avec toutes ses facultés et prédispositions instinctives, n’est rien que la résultante de toutes les causes générales et particulières qui ont déterminé son organisation individuelle, — ce que l’on appelle improprement son âme: ses capacités intellectuelles et morales, sont les produits directs ou, pour mieux dire, l’expression naturelle, immédiate de cette organisation même et notamment du degré de développement organique auquel, par le concours de toutes ces causes indépendantes de sa volonté, est arrivé son cerveau.

Tout individu, même le plus modeste, est le produit des siècles; l’histoire des causes qui ont concouru à sa formation n’a point de commencement. Si nous avions le don qu’aucun ne possède et ne possédera jamais: celui de reconnaître et d’embrasser l’infinie diversité des transformations de la matière ou de l’Être qui se sont fatalement succédé seulement depuis la naissance de notre globe terrestre jusqu’à la sienne, nous pourrions, sans l’avoir connu jamais, dire avec une précision presque mathématique quelle est sa nature organique, déterminer jusqu’aux moindres détails la mesure et le caractère de ses facultés intellectuelles et morales, — son âme en un mot, telle qu’elle est à la première heure de sa naissance. Dans l’impossibilité où nous sommes d’analyser et d’embrasser toutes ces transformations successives, nous dirons sans crainte de nous tromper, que tout individu humain, au moment où il naît, est entièrement le produit du développement historique, c’est-à-dire physiologique et social de sa race, de son peuple, de sa caste, — si dans son pays il existe des castes, — de sa famille, de ses ancêtres et de la nature individuelle de son père et de sa mère, qui lui ont transmis directement, par voie d’héritage physiologique, — comme point de départ naturel pour lui, et comme détermination de sa nature individuelle, — toutes les conséquences fatales de leur propre existence antérieure, tant matérielle que morale, tant individuelle que sociale, — y compris leurs pensées, leurs sentiments et leurs actes, y compris aussi toutes les différentes vicissitudes de leur vie et les événements grands ou petits auxquels ils ont pris part, y compris également l’immense diversité des accidents auxquels ils ont pu être sujets — avec tout ce qu’ils ont hérité de la même manière de leurs propres parents.

Nous n’avons pas besoin de rappeler, ce que personne d’ailleurs ne conteste, que les différences des races, des peuples, voire même des classes et des familles, sont déterminées par des causes géographiques, ethnographiques, physiologiques, économiques, — (y compris les deux grandes questions: celle des occupations, — de la division du travail collectif de la société, du mode de répartition des richesses et la question de l’alimentation, tant sous le rapport de la quantité que de la qualité), — de même que par des causes historiques, religieuses, philosophiques, juridiques, politiques et sociales; et que toutes ces causes, en se combinant d’une manière différente pour chaque race, pour chaque nation, et le plus souvent pour chaque province, et pour chaque commune, pour chaque classe et pour chaque famille, donnent à chacune une physionomie à part, c’est-à-dire un type physiologique différent, une somme de prédispositions et de capacités particulières, — indépendamment de la volonté des individus qui les composent et qui en sont complètement les produits.

Ainsi tout individu humain, au moment même de sa naissance, est la résultante matérielle, organique, de toute cette diversité infinie de causes qui se sont combinées en le produisant. Son âme, — c’est-à-dire sa prédisposition organique au développement des sentiments, des idées et de la volonté, — n’est rien qu’un produit. Elle est complètement déterminée par la qualité physiologique individuelle de son système cérébral et nerveux qui, comme tout le reste de son corps, dépend absolument de la plus ou moins heureuse combinaison de ces causes. Elle constitue principalement ce que nous appelons la nature particulière, primitive de l’individu.

Il y a autant de natures différentes qu’il y a d’individus. Ces différences individuelles se manifestent d’autant plus qu’elles se développent davantage, ou plutôt elles ne se manifestent pas seulement davantage, elles deviennent réellement plus grandes à mesure que les individus se développent, parce que les choses, les circonstances extérieures, — en un mot, les mille causes pour la plupart du temps insaisissables qui influent sur le développement des individus sont elles-mêmes extrêmement différentes. C’est ce qui fait que, plus un individu avance dans la vie, et plus sa nature individuelle se dessine, et plus il se distingue, tant par ses qualités que par ses défauts, de tous les autres individus.

Jusqu’à quel point la nature particulière ou l’âme de l’individu, — c’est-à-dire les particularités individuelles de l’appareil cérébral et nerveux, sont-elles développées chez un enfant nouveau né? — Voici une question dont la solution appartient aux physiologues. Nous savons seulement que toutes ces particularités doivent être nécessairement héréditaires, dans le sens que nous avons tâché d’expliquer, c’est-à-dire déterminées par une infinité de causes les plus diverses, les plus disparates: matérielles et morales, mécaniques et physiques, organiques et spirituelles, historiques, géographiques, économiques et sociales, grandes et petites, constantes et fortuites, immédiates et très éloignées dans l’espace et dans le temps, et dont la somme ne se combine en un seul Être vivant et ne s’individualise, pour la première et pour la dernière fois, dans le courant des transformations universelles, que dans cet enfant seulement, qui, dans l’acception tout individuelle de ce mot, n’a jamais eu et n’aura jamais de pareil.

Reste à savoir jusqu’à quel point et dans quel sens cette nature individuelle se trouve réellement déterminée, au moment où l’enfant sort du ventre de sa mère? Cette détermination est-elle seulement matérielle, ou bien en même temps spirituelle et morale, ne fût-ce que comme tendance et comme capacité naturelle ou comme prédisposition instinctive? L’enfant naît-il intelligent ou bête, bon ou mauvais, doué ou privé de volonté, disposé à se développer dans le sens d’un talent ou d’un autre? Peut-il hériter du caractère, des habitudes, des défauts ou des qualités intellectuelles et morales de ses parents et de ses ancêtres?

Voilà des questions excessivement difficiles à résoudre, et nous ne pensons pas que la physiologie et la psychologie expérimentales soient encore arrivées à la maturité et à la hauteur nécessaires pour pouvoir y répondre avec pleine connaissance de cause. Notre illustre compatriote, M. Setchenoff dans son remarquable travail sur l’activité du cerveau dit, que, dans l’immense majorité des cas, les 999/1000 parties du caractère psychique de l’individu [ xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx ] sans doute plus ou moins sensibles dans l’homme jusqu’à sa mort. « Je ne prétends pas, dit-il, que par l’éducation on puisse transformer un sot en un homme d’esprit. C’est aussi impossible que de rendre l’ouïe à un individu né sans le nerf acoustique. Je pense seulement qu’en prenant dans leur enfance un nègre, un Laponais ou un Samoyède naturellement intelligents, on pourrait en faire, par une éducation européenne, donnée au milieu même de la société européenne, des hommes qui, sous le rapport psychique, se distingueraient fort peu d’un européen civilisé. » En établissant ce rapport entre les 999/1000 parties du caractère psychique qui, selon lui, appartiennent à l’éducation, avec le seul millier qu’il laisse proprement à la naissance, M. Setchenoff n’a sans doute pas entendu parler des exceptions: des hommes de génie ou de talents extraordinaires, ni des idiots et des sots. Il n’a parlé que de l’immense majorité des hommes doués de facultés ordinaires ou moyennes. Ce sont, du point de vue de l’organisation sociale, les plus intéressants, nous dirions presque les seuls intéressants, — car la société est faite pour eux et par eux, non pour les exceptions, ni par les hommes de génie, quelque immense que leur puissance puisse paraître.

Ce qui nous intéresse surtout dans cette question, c’est de savoir si, aussi bien que les facultés individuelles, les qualités morales: la bonté ou la méchanceté, le courage ou la lâcheté, la force ou la faiblesse du caractère, la générosité ou l’avarice, l’égoïsme ou l’amour du prochain, et autres qualités positives ou négatives de ce genre, peuvent être, soit physiologiquement héritées des parents, des ancêtres, soit indépendamment de tout héritage, se former par l’effet d’une cause fortuite quelconque, connue ou inconnue, dans l’enfant tant qu’il réside encore dans le ventre de sa mère? — En un mot, si l’enfant peut apporter en naissant des prédispositions morales quelconques?

Nous ne le pensons pas. Pour mieux poser la question, reconnaissons d’abord que, si l’existence de qualités morales innées était admissible, cela ne pourrait être qu’à condition qu’elles soient attachées dans l’enfant nouveau-né à quelque détermination ou particularité physiologique, toute matérielle de son organisme: l’enfant au sortir des entrailles de sa mère n’a encore ni âme, ni esprit, ni sentiments, ni même instincts; il naît à tout cela; il n’est donc qu’un être physique, et ses facultés et ses qualités, s’il en a, ne peuvent être qu’anatomiques et physiologiques. Ainsi pour qu’un enfant puisse naître bon, généreux, dévoué, courageux ou bien méchant, avare, égoïste et lâche, il faudrait que chacune de ces qualités ou chacun des défauts correspondent à autant de particularités matérielles et pour ainsi dire locales de son organisme, et notamment de son cerveau, ce qui nous ramènerait au système de Gall qui croyait avoir trouvé, pour chaque qualité et pour chaque défaut, sur le crâne, soit des bosses, soit des cavités correspondantes, comme on sait unanimement rejeté par tous les physiologistes modernes.