L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE ET LA RÉVOLUTION SOCIALE AVANT-PROPOS En quittant Lyon le 29 septembre 1870, accompagné de Valence Lankiewicz, pour se rendre à Marseille, après l’échec du mouvement révolutionnaire de la veille, Bakounine écrivit à Palix une lettre dont voici les passages essentiels: « Mon cher ami, « Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main une dernière fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’y étais venu parce que je suis profondément convaincu que la cause de la France est redevenue à cette heure suprême, où il y va de son existence ou de sa non-existence, la cause de l’humanité… J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du Comité du Salut de la France, parce qu’il est évident pour moi qu’après la destruction réelle et de fait de toute la machine administrative et gouvernementale, il n’y a plus que l’action immédiate et révolutionnaire du peuple qui puisse sauver la France… Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, — et il se serait maintenu tel si le général Cluseret n’avait point trahi la cause du peuple, — en remplaçant la municipalité lyonnaise, à moitié réactionnaire et à moitié incapable, par un comité révolutionnaire émanant directement de la volonté du peuple, ce mouvement aurait pu sauver Lyon et la France… Je quitte Lyon, cher ami, le cœur plein de tristesse et de prévisions sombres. Je commence à penser maintenant que c’en est fait de la France. Elle deviendra une vice-royauté de l’Allemagne. À la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire.
L’intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg vont assurer la tranquillité et l’ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l’Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l’humanité. Tout cela pouvait sortir du désastre actuel de la France. Tout cela en devait sortir, si le peuple de France, si le peuple de Lyon l’avait voulu.
« Enfin n’en parlons plus. Ma conscience me dit que j’ai rempli mon devoir jusqu’au bout. Mes amis de Lyon le savent aussi, et je dédaigne le reste. Maintenant, cher ami, je passe à une question toute personnelle… Il ne me reste qu’à t’embrasser et à faire des vœux avec toi pour cette pauvre France, abandonnée par son peuple lui-même. » À Marseille, Bakounine espérait trouver les éléments d’une autre tentative révolutionnaire; il croyait même qu’un nouveau mouvement serait possible à Lyon. Le 8 octobre, il écrivait à un jeune ami, Emilio Bellerio: « Ce n’est que partie remise. Les amis, devenus plus prudents, plus pratiques, travaillent activement à Lyon comme à Marseille, et nous aurons bientôt notre revanche à la barbe des Prussiens… Tout ce que je vois ici ne fait que me confirmer dans l’opinion que j’avais de la bourgeoisie: ils sont bêtes et canailles à un degré qui dépasse l’imagination. Le peuple ne demande qu’à mourir en combattant les Prussiens à outrance. Eux, au contraire, ils désirent, ils appellent les Prussiens, dans le fond de leur cœur, dans l’espoir que les Prussiens vont les délivrer du patriotisme du peuple… Au sujet de tous ces événements je termine une brochure très détaillée, que je vous enverrai bientôt. Vous a-t-on envoyé de Genève, comme je l’ai bien recommandé, ma brochure sous ce titre: Lettres à un Français? » À quelques jours de là, il dépêchait Lankiewicz à Lyon, porteur d’une lettre à ses amis lyonnais, dans laquelle il disait: « Chers amis, Marseille ne se soulèvera que lorsque Lyon se sera soulevé, ou bien lorsque les Prussiens seront à deux jours de distance de Marseille. Donc encore une fois le salut de la France dépend de Lyon. Il vous reste trois ou quatre jours pour faire une révolution qui peut tout sauver… Si vous croyez que ma présence peut être utile, télégraphiez à Louis Combe ces mots: Nous attendons Étienne. Je partirai aussitôt. » Mais Lankiewicz fut arrêté, et les papiers saisis sur lui firent également arrêter plusieurs révolutionnaires lyonnais. À la suite de ce fâcheux événement, et comme ses amis de Marseille se trouvaient, eux aussi, sous le coup d’une menace d’arrestation. Bakounine écrivit, le 16 octobre, à Ogaref, pour lui demander de l’argent, afin de pouvoir, au besoin, se soustraire lui-même aux recherches de la police en se rendant à Barcelone ou à Gênes. En attendant, il occupait ses loisirs forcés, dans sa cachette (un petit logement du quartier du Pharo), à écrire la brochure dont il avait parlé à Bellerio: ce devait être une suite aux Lettres à un Français; il supprima les pages 81 bis-125 du manuscrit primitif, ne les trouvant plus d’actualité; et, comme début de cette seconde brochure, dont il écrivit 114 pages, il utilisa le texte même du commencement de la lettre réelle qu’il avait écrite à Palix le 29 septembre: « Mon cher ami, « Mon cher ami, « Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu…. », etc.
Le 23 octobre, il écrivait à son ami Sentiñon, qui s’était rendu de Barcelone à Lyon afin d’y prendre part au nouveau mouvement révolutionnaire qu’on avait cru pouvoir y déterminer, une lettre pour lui annoncer son départ de Marseille. Il lui disait: « Je dois quitter cette place, parce que je n’y trouve absolument rien à faire, et je doute que tu trouves quelque chose de bon à faire à Lyon. Mon cher, je n’ai plus aucune foi dans la révolution en France. Le peuple lui-même y est devenu doctrinaire, raisonneur et bourgeois comme les bourgeois… Je quitte ce pays avec un profond désespoir dans le cœur. J’ai beau m’efforcer de me persuader du contraire, je crois bien que la France est perdue, livrée aux Prussiens par l’incapacité, la lâcheté et la cupidité des bourgeois. » Le lendemain 24, Bakounine s’embarquait pour Gênes, caché sous un déguisement: « Il fit tomber sa barbe et ses long cheveux, écrit un ami qui l’accompagna jusqu’au navire, et affubla ses yeux d’une paire de lunettes bleues. Après s’être regardé dans une glace ainsi transformé: Ces jésuites-là me font prendre leur type, dit-il en parlant de ses persécuteurs. » Trois ou quatre jours plus tard, il arrivait à Locarno.
Dans sa retraite, Bakounine entreprit aussitôt un autre ouvrage, laissant inachevé le manuscrit de 114 pages commencé à Marseille. Ce nouvel écrit devait être, lui aussi, une suite des Lettres à un Français, et débutait également par la reproduction de la lettre à Palix du 29 septembre. Il s’entendit avec ses amis de Genève pour que le livre auquel il travaillait pût être imprimé dans cette ville à l’Imprimerie coopérative; on voit, par une lettre (en russe) qu’il écrivait à Ogaref le 19 novembre, qu’à ce moment il lui avait déjà fait un premier envoi de manuscrit, et qu’il avait encore une quarantaine d’autres feuillets terminés; il disait: « Si je ne te les envoie pas tout de suite, c’est que je dois les avoir sous la main jusqu’à ce que j’aie achevé l’exposé d’une question très délicate; et je suis encore bien loin de voir la fin de mon ouvrage… Ce ne sera pas une brochure, mais un volume. Sait-on cela à l’Imprimerie coopérative?… Ozerof m’écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t’en prie, mon ami, demande à Joukovsky de t’aider… et remets-lui immédiatement la lettre ci-jointe. » À Joukovsky il écrivait: « J’écris et je publie maintenant, non une brochure, mais tout un livre, et Ogaref s’occupe de le faire imprimer et d’en corriger les épreuves. Mais tout seul il n’a pas la force nécessaire; aide-le, je te le demande au nom de notre vieille amitié. » Cependant Bakounine, faute d’avoir fait au préalable un plan pour son livre, s’était lancé dans une de ces digressions dont il était coutumier et qui lui faisaient parfois oublier son point de départ: à partir du feuillet 105, le manuscrit a reçu ce titre (placé là plus tard par l’auteur lorsqu’il eut résolu de donner à ces pages une autre destination): Appendice, considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme. Il poussa la rédaction de ce manuscrit jusqu’au feuillet 256; puis, s’étant aperçu sans doute qu’il s’était engagé dans une impasse, il modifia son plan, renonçant à poursuivre la dissertation philosophique commencée (c’était, pour une grande partie, un examen du système d’Auguste Comte).
De ce qu’il venait d’écrire, il conserva les 80 premières pages, et, mettant de côté les feuillets 81-256, il souda à la page 80 un nouveau feuillet 81, qui devint le point de départ d’un autre développement d’idées; puis il continua son travail dans cette direction nouvelle. Ce fut seulement le 22 janvier 1871 qu’il opéra ce changement de front.
Lorsque, après quatre mois environ d’interruption dans nos rapports épistolaires, je fus rentré en correspondance avec Bakounine, vers le milieu de janvier 1871, je lui offris mes services pour surveiller l’impression de son ouvrage. Comme le livre s’imprimait à Genève, il me demanda, non de lire les épreuves, mais de revoir son manuscrit avant la composition typographique. Il m’envoya donc, à partir du 9 février 1871, au fur et à mesure qu’il les écrivait, les nouveaux feuillets au delà de la page 80; je les lus, et y fis quelques corrections grammaticales; ces envois continuèrent jusqu’au 18 mars, jour où il m’expédia les feuillets 273-285. Les deux cent dix premiers feuillets seulement du manuscrit furent composés alors. L’ouvrage devait s’appeler: La Révolution sociale ou la dictature militaire.
Le 18 mars, Bakounine était parti pour Florence, où l’appelaient des affaires privées; il rentra à Locarno le 3 avril. Le 5 avril, il écrivait à Ogaref (en russe, lettre imprimée dans la Correspondance), à propos de la Commune de Paris: « Que penses-tu de ce mouvement désespéré des Parisiens? Quelle qu’en soit l’issue, il faut reconnaître que ce sont des braves. À Paris s’est trouvé ce que nous avons vainement cherché à Lyon et à Marseille: une organisation, et des hommes qui sont résolus à aller jusqu’au bout. » Puis il parlait de son livre, dont il avait reçu, par Ozerof, quelques feuilles imprimées: « Pourquoi imprime-t-on mon livre sur du papier si gris et si sale? Je voudrais lui donner un autre titre: L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. Si le tirage n’est pas encore fait, changez. » Le 9 avril, il écrivait encore: « La première livraison doit se composer de huit feuilles… Continue-t-on à imprimer, et y a-t-il assez d’argent pour payer ces huit feuilles? Si non, quelles démarches ont été faites pour s’en procurer? Toi, vieil ami, veille à ce que l’impression soit bien faite, sans fautes. » Le 16 avril, il écrivait de nouveau à Ogaref une lettre des plus intéressantes, et dont il faut reproduire en entier la partie qui concerne l’ouvrage alors en cours d’impression, parce qu’on y trouve l’opinion de l’auteur lui-même sur la nature et la portée de cet ouvrage, et que la manière dont il se juge est très caractéristique (cette lettre, chose assez singulière, a été omise dans la traduction française de la Correspondance): « Tu m’écris qu’on a décidé de faire une première livraison de cinq feuilles; mais tu l’as écrit avant d’avoir reçu ma dernière lettre, dans laquelle j’implorais, je conseillais, je demandais, j’exigeais enfin, que la première livraison renfermât aussi toute l’histoire d’Allemagne, jusques et y compris la révolte des paysans, et que cette livraison se terminât avant le chapitre que j’ai baptisé Sophismes historiques des communistes allemands. Je faisais remarquer aussi qu’il était possible que ce titre eût été modifié ou biffé par Guillaume, mais non pas, sans doute, de façon que vous ne puissiez le lire. En un mot, la livraison doit se terminer là où commencent, ou plutôt avant que ne commencent, les dissertations philosophiques sur la liberté, le développement humain, l’idéalisme et le matérialisme, etc. Je t’en prie, Ogaref, et vous tous qui prenez part à la publication du volume, faites comme je vous le demande: cela m’est absolument nécessaire.
« En faisant entrer ainsi dans la première livraison toute l’histoire d’Allemagne, avec la révolte des paysans, cette livraison aura six, sept, et peut-être huit feuilles. Je ne puis le calculer ici, mais vous pouvez le faire. Si elle est plus longue que vous n’aviez pensé d’abord, il n’importe, puisque tu dis toi-même qu’il y a de l’argent pour dix feuilles. Mais ce qui peut arriver, c’est que la copie destinée par moi à la première livraison ne suffise pas à remplir complètement la dernière feuille (6, 7, ou 8). Alors voici ce qu’il faudra faire: « 1 Renvoyez-moi tout le reste du manuscrit, c’est-à-dire tout ce qui n’entrera pas dans la première livraison, jusqu’au feuillet 285 inclusivement; « 2 Envoyez-moi en même temps le dernier feuillet de la partie qui doit constituer la première livraison (l’original ou une copie avec indication du folio, si quelqu’un est assez aimable pour recopier ce feuillet). En même temps, demandez à l’imprimerie qu’elle fasse le calcul du nombre de feuillets de moi qu’il faut pour terminer la feuille. J’ajouterai aussitôt tout ce qu’il faudra, et deux jours après, sans plus, je vous enverrai ce que j’aurai écrit. Mais n’oublie pas de m’envoyer ce dernier feuillet, sans lequel il me serait impossible d’écrire la suite.
« Je t’en prie, Ogaref, fais-moi la grâce de satisfaire à ma prière, à ma légitime exigence, et arrange rapidement et exactement ce que je te demande et comme je te le demande. Encore une fois, cela m’est nécessaire, je t’expliquerai pourquoi à notre prochaine entrevue, qui, j’espère, aura lieu bientôt.
« Tu me réclames toujours la fin. Cher ami, je t’enverrai sans tarder de la copie pour faire une seconde livraison de huit feuilles, et ce ne sera pas encore la fin. Comprends donc que j’ai commencé en croyant faire une brochure, et que je finis en faisant un livre. C’est une monstruosité, mais qu’y faire, si je suis un monstre moi-même? Mais bien que monstrueux, le livre sera vivant et utile à lire. Il est presque entièrement écrit. Il ne reste qu’à le mettre au point. C’est mon premier et dernier livre, mon testament. Ainsi, mon cher ami, ne me contrarie pas: tu sais, il est impossible de renoncer à un projet cher, à une dernière idée, ou même de les modifier. Chassez le naturel, il revient au galop. Il ne reste que la question d’argent. On en a recueilli en tout pour dix feuilles; or, il n’y en aura pas moins de vingt-quatre. Mais ne t’en inquiète pas: j’ai pris des mesures pour réunir la somme nécessaire. L’essentiel, c’est qu’il y a maintenant assez d’argent pour publier la première livraison de huit feuilles; donc, imprimez et publiez sans crainte cette première livraison, telle que je vous le demande (et non telle que vous l’avez projeté). Dieu donne le jour, Dieu donnera aussi le pain.
« Il me semble que c’est clair; faites donc comme je vous le demande, vite et exactement, et tout ira bien.
«… Et s’il est possible de changer encore, intitulez mon livre ainsi: L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. » Il ne fut pas nécessaire que l’auteur fît de nouvelle copie, en étendant la matière du dernier feuillet de la partie qui devait constituer la première livraison. Il se trouva que ce feuillet, portant le folio 138, correspondait à la page 119 de l’imprimé, au milieu de la huitième feuille, en sorte qu’on pouvait faire la coupure à l’endroit indiqué. On acheva donc, dans les derniers jours d’avril, le tirage de la brochure, à mille exemplaires, en lui donnant une étendue de sept feuilles et demie.
Hélas! quand Bakounine reçut cette première livraison, il recula d’horreur. Des fautes d’impression énormes s’étalaient presque à chaque page: c’est ainsi que Quinet avait été transformé en Guizot, lord Bloomfield en lord Bloompichi, Wartbourg en Werthory, les trois mots allemands in’s Blaue hinein en ce logogriphe: isis Blanchinein; l’impératrice Catherine II, de lascive mémoire, était, par le compositeur, dite de bonne mémoire; l’animalité bourgeoise rugissante était devenue: animalik bourgeoise vigilante, etc. Bakounine me demanda d’imprimer sur-le-champ un Errata que, dans sa colère, il ne voulut pas faire exécuter à l’Imprimerie coopérative; je fis composer et tirer l’Errata qu’il m’envoyait; et ensuite, le manuscrit de la livraison m’ayant été expédié de Genève, sur ma demande, pour que je pusse collationner l’imprimé avec l’original, j’ajoutai encore un supplément à l’Errata, indiquant seulement les corrections les plus indispensables. Je tirai en outre, à la demande de l’auteur, une couverture rouge, portant le titre: « L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, par Michel Bakounine. Première livraison. Genève, chez tous les libraires, 1871 »; et cette couverture (reproduite plus loin, p. 285) fut substituée à celle — une simple feuille de garde en couleur — qui avait été mise à la brochure à Genève.
Bakounine, qui avait séjourné dans le Jura suisse (à Sonvillier et au Locle) du 23 avril au 29 mai, rentra à Locarno le 1 juin 1871; il m’avait repris les feuillets 139-285 de son manuscrit pour les retravailler, et peu de jours après son retour il se mit à rédiger — son calendrier-journal nous l’apprend — un Préambule pour la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique; il en écrivit quatorze feuillets seulement. L’argent nécessaire pour la publication de cette seconde livraison ne put malheureusement pas être réuni à ce moment; et bientôt, entraîné par d’autres préoccupations, sa polémique avec Mazzini, puis sa lutte contre Karl Marx, Bakounine renonça à poursuivre la publication de cet ouvrage qui, un moment, lui avait tenu si fort à cœur et dont il avait dit à Ogaref que c’était « son testament ».
Onze ans plus tard, en 1882, six ans après la mort de Bakounine, les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 211-213, perdus) furent publiés à Genève par les soins de Carlo Cafiero et d’Élisée Reclus, sous ce titre, qui est de leur invention: Dieu et l’État; les deux éditeurs ne se sont pas doutés que les feuillets qu’ils intitulaient de cette façon étaient un fragment de ce qui avait dû former la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique. Les feuillets 248-285 sont encore inédits. Bakounine avait encore écrit, du 5 au 13 avril 1871, cinquante-cinq feuillets nouveaux, paginés 286-340, qui forment une longue note se rattachant à la dernière phrase du feuillet 285; le contenu de ces cinquante-cinq feuillets a été publié en 1895 par Max Nettlau, — sous ce même titre Dieu et l’État qu’avaient choisi les éditeurs des feuillets 149-247, — aux pages 263-326 du volume intitulé Michel Bakounine: Œuvres (Paris, Stock). Quant aux quatorze feuillets écrits en juin 1871 pour former le Préambule pour la seconde livraison, le commencement en a paru sous le titre: La Commune de Paris et la notion de l’État, par les soins d’Élisée Reclus, dans le Travailleur, de Genève, en 1878; le contenu complet des quatorze feuillets a été publié ensuite à Paris, en 1892, sous le même titre, par Bernard Lazare, dans les Entretiens politiques et littéraires. Un autre petit écrit inachevé (48 pages manuscrites), intitulé Avertissement, et qui avait aussi été destiné à servir de préface, soit à la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique, soit plutôt à l’ouvrage entier, si on en donnait une édition complète en réimprimant la première livraison, a également été rédigé dans l’été de 1871 (du 15 juin au 3 juillet): il est resté inédit.
J. G.
P.-S. — Le texte de la présente réimpression de la première livraison de L’Empire knouto-germanique a été collationné sur le manuscrit, en sorte qu’il a été rendu complètement correct.
Les chiffres supérieurs qu’on trouvera dans le texte, placés à côté d’une barre verticale, indiquent les pages de la brochure imprimée; les chiffres inférieurs placés de la même manière indiquent les pages du manuscrit de Bakounine, Au tome III de cette collection d’Œuvres de Bakounine, je compte publier le texte complet des feuillets 139-286 du manuscrit de L’Empire knouto-germanique, y compris la partie éditée (d’une façon très incorrecte et avec des changements regrettables) par Reclus et Cafiero sous ce titre inexact Dieu et l’État. J’y joindrai le contenu des feuillets 82-256 de la première rédaction (voir ci-dessus, p. 277), ainsi que le Préambule pour la seconde livraison (inachevé) et l’Avertissement (inachevé, inédit).
L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE ET LA RÉVOLUTION SOCIALE Mon cher ami, Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main encore une fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’y étais venu, parce que j’ai cette suprême conviction, que la cause de la France est redevenue aujourd’hui celle de l’humanité, et que sa chute, son asservissement sous un régime qui lui serait imposé par la baïonnette des Prussiens, serait le plus grand malheur qui, au point de vue de la liberté et du progrès humain, puisse arriver à l’Europe et au monde.
J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du Comité central du Salut de la France, parce que, pour moi, il est évident qu’après la destruction réelle et complète de toute la machine administrative et gou | vernementale de votre pays, il ne reste plus d’autre moyen de salut pour la France que le soulèvement, l’organisation et la fédération spontanées, immédiates et révolutionnaires de ses communes, en dehors de toute tutelle et de toute direction officielles.
Tous ces tronçons de l’ancienne administration du pays, ces municipalités composées en grande partie de bourgeois ou d’ouvriers convertis à la bourgeoisie; gens routiniers s’il en fut, dénués d’intelligence, d’énergie et manquant de bonne foi; tous ces procureurs de la République, ces préfets et ces sous-préfets, et surtout ces commissaires extraordinaires munis des pleins-pouvoirs |2 militaires et civils, et que l’autorité fabuleuse et fatale de ce tronçon de gouvernement qui siège à Tours vient d’investir à cette heure d’une dictature impuissante, — tout cela n’est bon que pour paralyser les derniers efforts de la France et pour la livrer aux Prussiens.
Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, — et il serait resté tel si le général Cluseret, trop jaloux de plaire à tous les partis, n’avait point abandonné si tôt la cause du peuple; ce mouvement qui aurait renversé la municipalité inepte, impotente et aux trois quarts réactionnaire de Lyon, et l’aurait remplacée par un comité révolutionnaire, tout-puissant parce qu’il eût été l’expression non fictive, mais immédiate et réelle, de la volonté populaire; ce mouvement, dis-je, aurait pu sauver Lyon et, avec Lyon, la France.
Voici vingt-cinq jours qui se sont écoulés depuis la proclamation de la République, et qu’a-t-on fait pour préparer et pour organiser la défense de Lyon? Rien, absolument rien.
Lyon est la seconde capitale de la France et la clef du Midi. Outre le soin de sa propre défense, il a donc un double devoir à remplir: celui d’organiser le soulèvement armé du Midi et celui de délivrer Paris. Il pouvait faire, il peut encore faire l’un et l’autre. Si Lyon se soulève, il entraînera nécessairement avec lui tout le Midi de la France. Lyon et Marseille deviendront les deux pôles d’un mouvement national et révolutionnaire formidable, d’un mouvement qui, en soulevant à la fois les campagnes et les villes, | suscitera des centaines de milliers de combattants, et opposera aux forces militairement organisées de l’invasion la toute-puissance de la révolution.
3 Par contre, il doit être évident pour tout le monde que si Lyon tombe aux mains des Prussiens, la France sera irrévocablement perdue. De Lyon à Marseille, ils ne rencontreront plus d’obstacles. Et alors? Alors, la France deviendra ce que l’Italie a été si longtemps, trop longtemps, vis-à-vis de votre ci-devant empereur: une vassale de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne. Est-il possible de tomber plus bas?
Lyon seul peut lui épargner cette chute et cette mort honteuse. Mais pour cela il faudrait que Lyon se réveille, qu’il agisse, sans perdre un jour, un instant. Les Prussiens, malheureusement, n’en perdent plus. Ils ont désappris le dormir: systématiques comme le sont toujours les Allemands, suivant, avec une désespérante précision, leurs plans savamment combinés, et joignant, à cette antique qualité de leur race, une rapidité de mouvements qu’on avait considérée jusque-là comme l’apanage exclusif des troupes françaises, ils s’avancent résolument, et plus menaçants que jamais, au cœur même de la France. Ils marchent sur Lyon. Et que fait Lyon pour se défendre? Rien.
Et pourtant, depuis que la France existe, jamais elle ne s’est trouvée dans une situation plus désespérée, plus terrible. Toutes ses armées sont détruites. La plus grande partie de son matériel de guerre, grâce à l’honnêteté du gouvernement et de l’administration impériale, n’a jamais existé que sur le papier, et le reste, grâce à leur prudence, a été si bien enfoui dans les forteresses de Metz et de Strasbourg, qu’il servira probablement beaucoup plus à l’armement de l’invasion prussienne qu’à celui de la défense nationale. Cette dernière, sur tous les points de la France, manque aujourd’hui de canons, de munitions, de fusils, et, ce qui est pis encore, elle manque d’argent pour en acheter. Non que l’argent manque à la bourgeoisie de la France; au contraire, grâce à des lois protectrices qui lui ont permis d’exploiter largement le travail du prolétariat, |4 ses poches en sont pleines. Mais l’argent des bourgeois n’est point patriote, et il préfère | ostensiblement aujourd’hui l’émigration, voire même les réquisitions forcées des Prussiens, au danger d’être appelé à concourir au salut de la patrie en détresse. Enfin, que dirai-je, la France n’a plus d’administration. Celle qui existe encore et que le gouvernement de la Défense nationale a eu la faiblesse criminelle de maintenir, est une machine bonapartiste, créée pour l’usage particulier des brigands du Deux Décembre, et, comme je l’ai déjà dit ailleurs, capable seulement, non d’organiser, mais de trahir la France jusqu’au bout et de la livrer aux Prussiens.
Privée de tout ce qui constitue la puissance des États, la France n’est plus un État. C’est un immense pays, riche, intelligent, plein de ressources et de forces naturelles, mais complètement désorganisé, et condamné, au milieu de cette désorganisation effroyable, à se défendre contre l’invasion la plus meurtrière qui ait jamais assailli une nation. Que peut-elle opposer aux Prussiens? Rien que l’organisation spontanée d’un immense soulèvement populaire, la Révolution.
Ici, j’entends tous les partisans de l’ordre public quand même, les doctrinaires, les avocats, tous ces exploiteurs en gants jaunes du républicanisme bourgeois, et même bon nombre de soi-disant représentants du peuple, comme votre citoyen Brialou par exemple, transfuges de la cause populaire et qu’une ambition misérable, née d’hier, pousse aujourd’hui dans le camp des bourgeois; je les |5 entends s’écrier: « La Révolution! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France! Ce serait un déchirement intérieur, la guerre civile, en présence d’un ennemi qui nous écrase, nous accable! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la Défense nationale; l’obéissance la plus parfaite vis-à-vis des fonctionnaires militaires et civils auxquels il a délégué le pouvoir; l’union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques, religieuses et sociales les plus différentes, entre toutes les classes et tous les partis: voilà les seuls moyens de sauver la France. » ---------- La confiance produit l’union et l’union crée la force, voilà sans doute des vérités que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des vérités, il faut deux choses: il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l’union, également sincère de tous les côtés, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d’un parti par un autre. Il faut que tous les partis qui s’unissent, oubliant tout à fait, non pour toujours sans doute, mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs intérêts particuliers et nécessairement opposés, ces intérêts et ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, se laissent également absorber dans la poursuite du but commun. Autrement qu’arrivera-t-il? Le parti sincère deviendra nécessairement la victime et la dupe de celui qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifié non au triomphe de la cause commune, mais au détriment de cette cause et au profit exclusif du parti qui aura hypocritement exploité cette union.
6 Pour que l’union soit réelle et possible, ne faut-il pas au moins que le but au nom duquel les partis doivent s’unir soit le même? En est-il ainsi aujourd’hui? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prolétariat veulent absolument la même chose? Pas du tout.
Les ouvriers de France veulent le salut de la France à tout prix: dût-on même, pour la sauver, faire de la France un désert, faire sauter toutes les maisons, détruire et incendier toutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au cœur des bourgeois: propriétés, capitaux, industrie et commerce; convertir en un mot le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre à outrance, la guerre barbare au couteau s’il le faut. N’ayant aucun bien matériel à sacrifier, ils donnent leur vie. Beaucoup d’entre eux, et précisément la plus grande partie de ceux qui sont membres de l’Association internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui incombe aujourd’hui au prolétariat de France. Ils savent que si la France succombe, la cause de l’humanité en Europe sera perdue pour un demi-siècle au moins. Ils savent qu’ils sont responsables du salut de la France, non seule | ment vis-à-vis de la France, mais vis-à-vis du monde entier. Ces idées ne sont répandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avancés, mais tous les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l’asservissement de leur pays sous le joug des Prussiens serait la mort pour leurs espérances d’avenir; et ils sont déterminés à mourir plutôt que de léguer à leurs enfants une existence de misérables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France à tout prix et quand même.
La bourgeoisie, ou au moins l’immense majorité de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c’est la conservation quand même de ses maisons, de ses propriétés et de ses capitaux; ce n’est pas autant l’intégrité du |7 territoire national, que l’intégrité de ses poches, remplies par le travail du prolétariat par elle exploité sous la protection des lois nationales. Dans son for intérieur et sans oser l’avouer en public, elle veut donc la paix à tout prix, dût-on même l’acheter par l’amoindrissement, par la déchéance et par l’asservissement de la France.