Mais si la bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais absolument opposés, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s’établir entre eux? Il est clair que cette conciliation tant prônée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu’un mensonge. C’est le mensonge qui a tué la France, espère-t-on qu’il lui rendra la vie? On aura beau condamner la division, elle n’en existera pas moins dans le fait, et puisqu’elle existe, puisque par la force même des choses elle doit exister, il serait puéril, je dirai même plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France, d’en ignorer, d’en nier, de ne point en confesser hautement l’existence. Et puisque le salut de la France vous appelle à l’union, oubliez, sacrifiez tous vos intérêts, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles; oubliez et sacrifiez, autant qu’il sera possible de le faire, toutes les différences de partis; mais au nom de ce même salut, gardez-vous de toute illusion: car dans la situation présente les illusions sont mortelles. Ne cherchez l’union qu’avec ceux qui aussi sérieusement, aussi | passionnément que vous-mêmes, veulent sauver la France à tout prix.
Quand on va à l’encontre d’un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec la pleine certitude de ne point être abandonné au moment de la lutte, que de traîner avec soi une foule de faux alliés |8 qui vous trahiront sur le premier champ de bataille?
Il en est de la discipline et de la confiance comme de l’union. Ce sont des choses excellentes lorsqu’elles sont bien placées, funestes lorsqu’elles s’adressent à qui ne les mérite pas. Amant passionné de la liberté, j’avoue que je me défie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline à la bouche. Il est excessivement dangereux surtout en France, où discipline, pour la plupart du temps, signifie, d’un côté, despotisme, et de l’autre, automatisme. En France, le culte mystique de l’autorité, l’amour du commandement et l’habitude de se laisser commander ont détruit dans la société, aussi bien que dans la grande majorité des individus, tout sentiment de liberté, toute foi dans l’ordre spontané et vivant que la liberté seule peut créer. Parlez-leur de la liberté, et ils crieront aussitôt à l’anarchie; car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l’État, cessera d’agir, toute la société doit s’entredéchirer et crouler. Là gît le secret de l’étonnant esclavage que la société française endure depuis qu’elle a fait sa grande révolution. Robespierre et les Jacobins lui ont légué le culte de la discipline de l’État. Ce culte, vous le retrouverez en entier dans tous vos républicains bourgeois, officiels et officieux, et c’est lui qui perd la France aujourd’hui. Il la perd en paralysant l’unique source et l’unique moyen de délivrance qui lui reste: le déploiement libre des forces populaires; et en lui faisant chercher son salut dans l’autorité et dans l’action illusoire d’un État, qui ne représente plus rien aujourd’hui qu’une vaine prétention despotique, accompagnée d’une impuissance absolue.
9 Tout ennemi que je sois de ce qu’on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu’une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et réfléchie, et s’accordant | parfaitement avec la liberté des individus, reste et sera toujours nécessaire, toutes les fois que beaucoup d’individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconques. Cette discipline n’est alors rien que la concordance volontaire et réfléchie de tous les efforts individuels vers un but commun. Au moment de l’action, au milieu de la lutte, les rôles se divisent naturellement, d’après les aptitudes de chacun, appréciées et jugées par la collectivité tout entière: les uns dirigent et commandent, d’autres exécutent les commandements. Mais aucune fonction ne se pétrifie, ne se fixe et ne reste irrévocablement attachée à aucune personne. L’ordre et l’avancement hiérarchiques n’existent pas, de sorte que le commandant d’hier peut devenir subalterne aujourd’hui. Aucun ne s’élève au-dessus des autres, ou s’il s’élève, ce n’est que pour retomber un instant après, comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l’égalité.
Dans ce système, il n’y a proprement plus de pouvoir. Le pouvoir se fond dans la collectivité, et il devient l’expression sincère de la liberté de chacun, la réalisation fidèle et sérieuse de la volonté de tous; chacun n’obéissant que parce que le chef du jour ne lui commande que ce qu’il veut lui-même.
Voilà la discipline vraiment humaine, la discipline nécessaire à l’organisation de la liberté. Telle n’est point la discipline prônée par vos |10 républicains hommes d’État. Ils veulent la vieille discipline française, automatique, routinière et aveugle. Le chef, non élu librement et seulement pour un jour, mais imposé par l’État pour longtemps sinon pour toujours, commande, et il faut obéir. Le salut de la France, vous disent-ils, et même de la liberté de la France, n’est qu’à ce prix. L’obéissance passive, base de tous les despotismes, sera donc aussi la pierre angulaire sur laquelle vous allez fonder votre république.
Mais si mon chef me commande de tourner les armes contre cette république, ou de livrer la France aux Prussiens, dois-je lui obéir, oui ou non? Si je lui obéis, je trahis la France; et si je désobéis, je viole, je brise cette discipline que vous voulez m’imposer comme l’unique moyen de salut | pour la France. Et ne dites pas que ce dilemme, que je vous prie de résoudre, soit un dilemme oiseux. Non, il est tout palpitant d’actualité, car c’est celui dans lequel se trouvent pris à cette heure vos soldats. Qui ne sait que leurs chefs, leurs généraux et l’immense majorité de leurs officiers supérieurs, sont dévoués corps et âme au régime impérial? Qui ne voit qu’ils conspirent ouvertement et partout contre la république? Que doivent faire les soldats? S’ils obéissent, ils trahiront la France; et s’ils désobéissent, ils détruiront ce qui vous reste de troupes régulièrement organisées.
Pour les républicains, partisans de l’État, de l’ordre public et de la discipline quand même, ce dilemme est insoluble. Pour nous, révolutionnaires socialistes, il n’offre aucune difficulté. Oui, ils doivent désobéir, ils doivent se révolter, ils doivent briser cette discipline et détruire l’organisation actuelle des troupes régulières, ils doivent au nom du salut de la France détruire | ce fantôme d’État, impuissant pour le bien, puissant pour le mal; parce que le salut de la France ne peut venir maintenant que de la seule puissance réelle qui reste à la France, la Révolution.
Et maintenant que dire de cette confiance qu’on vous recommande aujourd’hui comme la plus sublime vertu des républicains! Jadis, lorsqu’on était républicain pour tout de bon, on recommandait à la démocratie la défiance. D’ailleurs on n’avait pas même besoin de la lui conseiller: la démocratie est défiante par position, par nature et aussi par expérience historique; car de tout temps elle a été la victime et la dupe de tous les ambitieux, de tous les intrigants, classes et individus, qui, sous prétexte de la diriger et de la mener à bon port, l’ont éternellement exploitée et trompée. Elle n’a fait autre chose jusqu’ici que servir de marchepied.
Maintenant, Messieurs les républicains du journalisme bourgeois lui conseillent la confiance. Mais en qui et en quoi? Qui sont-ils pour oser la recommander, et qu’ont-ils fait pour la mériter eux-mêmes? Ils ont écrit des phrases d’un | républicanisme très pâle, tout imprégnées d’un esprit étroitement bourgeois, à tant la ligne. Et combien de petits Olliviers en herbe parmi eux? Qu’y a-t-il de commun entre eux, les défenseurs intéressés et serviles des intérêts de la classe possédante, exploitante, et le prolétariat? Ont-ils jamais partagé les souffrances de ce monde ouvrier, auquel ils osent dédaigneusement adresser leurs admonestations et leurs conseils: ont-ils seulement |12 sympathisé avec elles? Ont-ils jamais défendu les intérêts et les droits des travailleurs contre l’exploitation bourgeoise? Bien au contraire, car toutes les fois que la grande question du siècle, la question économique, a été posée, ils se sont fait les apôtres de cette doctrine bourgeoise qui condamne le prolétariat à l’éternelle misère et à l’éternel esclavage, au profit de la liberté et de la prospérité matérielle d’une minorité privilégiée.
Voilà les gens qui se croient autorisés à recommander au peuple la confiance. Mais voyons donc qui a mérité et qui mérite aujourd’hui cette confiance?
Serait-ce la bourgeoisie? — Mais sans parler même de la fureur réactionnaire que cette classe a montrée en Juin 1848, et de la lâcheté complaisante et servile dont elle a fait preuve pendant vingt ans de suite, sous la présidence aussi bien que sous l’empire de Napoléon III; sans parler de l’exploitation impitoyable qui fait passer dans ses poches tout le produit du travail populaire, laissant à peine le strict nécessaire aux malheureux salariés; sans parler de l’avidité insatiable et de cette atroce et inique cupidité, qui, fondant toute la prospérité de la classe bourgeoise sur la misère et sur l’esclavage économique du prolétariat, en font l’ennemie irréconciliable du peuple, voyons quels peuvent être les droits actuels de cette bourgeoisie à la confiance de ce peuple?
Les malheurs de la France l’auraient-ils transformée tout d’un coup? Serait-elle redevenue franchement patriote, républicaine, démocrate, populaire et révolutionnaire? Aurait-elle montré la disposition de se lever en masse et de donner |13 sa vie et sa bourse pour le salut de la France? Se serait-elle | repentie de ses vieilles iniquités, de ses infâmes trahisons d’hier et d’avant-hier, et se serait-elle franchement rejetée dans les bras du peuple, pleine de confiance en lui? Se serait-elle mise de plein cœur à la tête de ce peuple pour sauver le pays?
Mon ami, il suffit, n’est-ce pas, de poser ces questions, pour que tout le monde, à la vue de ce qui se passe aujourd’hui, soit forcé d’y répondre négativement. Hélas! la bourgeoisie ne s’est point transformée, ni amendée, ni repentie. Aujourd’hui comme hier et même plus qu’hier, trahie par le jour dénonciateur que les événements jettent sur les hommes aussi bien que sur les choses, elle se montre dure, égoïste, cupide, étroite, bête, à la fois brutale et servile, féroce quand elle croit pouvoir l’être sans beaucoup de danger, comme dans les néfastes journées de Juin, toujours prosternée devant l’autorité et la force publique, dont elle attend son salut, et ennemie du peuple toujours et quand même.
La bourgeoisie hait le peuple à cause même de tout le mal qu’elle lui a fait; elle le hait parce qu’elle voit dans la misère, dans l’ignorance et dans l’esclavage de ce peuple sa propre condamnation, parce qu’elle sait qu’elle n’a que trop bien mérité la haine populaire, et parce qu’elle se sent menacée dans toute son existence par cette haine qui chaque jour devient plus intense et plus irritée. Elle hait le peuple parce qu’il lui fait peur; elle le hait doublement aujourd’hui, parce que seul patriote sincère, réveillé de sa torpeur par le malheur de cette France, qui n’a été d’ailleurs, comme toutes les patries du monde, qu’une marâtre pour lui, le peuple a osé se lever; il se reconnaît, se compte, s’organise, commence à parler haut, chante la Marseillaise dans les rues, et par le bruit qu’il fait, par les menaces qu’il profère déjà contre les trahisseurs de la France, trouble l’ordre public, la conscience et la quiétude de Messieurs les bourgeois.
La confiance ne se gagne que par la confiance. La bourgeoisie |14 vient-elle de montrer la moindre confiance dans le peuple? Bien loin de là. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle fait, prouve au contraire que sa défiance contre lui a dépassé toutes les bornes. C’est au point que dans un moment où | l’intérêt, le salut de la France exige évidemment que tout le peuple soit armé, elle n’a pas voulu lui donner des armes. Le peuple l’ayant menacée de les prendre par force, elle dut céder. Mais après lui avoir livré les fusils, elle fit tous les efforts possibles pour qu’on ne lui donnât pas de munitions. Elle dut céder encore une fois; et maintenant que voilà le peuple armé, il n’en est devenu que plus dangereux et plus détestable aux yeux de la bourgeoisie.
Par haine et par crainte du peuple, la bourgeoisie n’a point voulu et ne veut pas de la république. Ne l’oublions Jamais, cher ami, à Marseille, à Lyon, à Paris, dans toutes les grandes cités de France, ce n’est point la bourgeoisie, c’est le peuple, ce sont les ouvriers qui ont proclamé la république. À Paris, ce ne furent pas même les peu fervents républicains irréconciliables du Corps législatif, aujourd’hui presque tous membres du gouvernement de la Défense nationale, ce furent les ouvriers de la Villette et de Belleville qui la proclamèrent contre le désir et l’intention clairement exprimée de ces singuliers républicains de la veille. Le spectre rouge, le drapeau du socialisme révolutionnaire, le crime commis par Messieurs les bourgeois en Juin, leur ont fait passer le goût de la république. N’oublions pas qu’au 4 septembre, les ouvriers de Belleville ayant rencontré M. Gambetta et l’ayant salué par le cri de « Vive la République », il leur répondit par ces mots: « Vive la France! vous dis-je ».
M. Gambetta, comme tous les autres, ne voulait point de la république. Il voulait de la révolution encore moins. Nous le savons d’ailleurs par tous les discours qu’il a prononcés, depuis que son nom a attiré sur lui l’attention du public. M. Gambetta veut bien se dire un homme d’État, un républicain |15 sage, modéré, conservateur, rationnel et positiviste, mais il a la révolution en horreur. Il veut bien gouverner le peuple, mais non se laisser diriger par lui. Aussi tous les | efforts de M. Gambetta et de ses collègues de la gauche radicale au Corps législatif n’ont-ils tendu, le 3 et le 4 septembre, que vers un seul but: celui d’éviter à toute force l’installation d’un gouvernement issu d’une révolution populaire. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, ils se donnèrent des peines inouïes pour faire accepter à la droite bonapartiste et au ministère Palikao le projet de M. Jules Favre, présenté la veille et signé par toute la gauche radicale; projet qui ne demandait rien de plus que l’institution d’une Commission gouvernementale nommée légalement par le Corps législatif, consentant même à ce que les bonapartistes y fussent en majorité, et ne posant d’autre condition que l’entrée dans cette commission de quelques membres de la gauche radicale.
Toutes ces machinations furent brisées par le mouvement populaire qui éclata le soir du 4 septembre. Mais au milieu même du soulèvement des ouvriers de Paris, alors que le peuple avait envahi les tribunes et la salle du Corps législatif, M. Gambetta, fidèle à sa pensée systématiquement anti-révolutionnaire, recommande encore au peuple de garder le silence et de respecter la liberté des débats (!), afin qu’on ne puisse pas dire que le gouvernement, qui devait sortir du vote du Corps législatif, ait été constitué sous la pression violente du peuple. Comme un vrai avocat, partisan de la fiction légale quand même, M. Gambetta avait sans doute pensé qu’un gouvernement |16 qui serait nommé par ce Corps législatif sorti de la fraude impériale et renfermant en son sein les infamies les plus notoires de la France, aurait été mille fois plus imposant et plus respectable qu’un gouvernement acclamé par le désespoir et par l’indignation d’un peuple trahi. Cet amour du mensonge constitutionnel avait tellement aveuglé M. Gambetta, qu’il n’avait pas compris, tout homme d’esprit qu’il est, que nul ne pourrait ni ne voudrait croire à la liberté d’un vote émis en de pareilles circonstances. Heureusement, la majorité bonapartiste, effrayée par les manifestations de plus en plus menaçantes de la colère et du mépris populaire, s’enfuit; et M. Gambetta, resté seul avec ses collègues de | la gauche radicale dans la salle du Corps législatif, s’est vu forcé de renoncer, bien à contre-cœur sans doute, à ses rêves de pouvoir légal, et de souffrir que le peuple déposât aux mains de cette gauche le pouvoir révolutionnaire. Je dirai tout à l’heure quel misérable usage lui et ses collègues ont fait, pendant les quatre semaines qui se sont écoulées depuis le 4 septembre, de ce pouvoir qui leur a été confié par le peuple de Paris pour qu’ils provoquassent dans toute la France une révolution salutaire, et dont ils ne se sont servis jusqu’à présent au contraire que pour la paralyser partout.
Sous ce rapport, M. Gambetta et tous ses collègues du gouvernement de la Défense nationale n’ont été que la trop juste expression des sentiments et de la pensée dominante de la bourgeoisie. Réunissez tous les bourgeois de France, et demandez-leur ce qu’ils préfèrent: de la délivrance de leur patrie par une révolution sociale, — et il ne peut y avoir |17 d’autre révolution aujourd’hui que la révolution sociale, — ou bien de son asservissement sous le joug des Prussiens? S’ils osent être sincères, pour peu qu’ils se trouvent dans une position qui leur permette de dire leur pensée sans danger, les neuf dixièmes, que dis-je, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes, ou même les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes, vous répondront, sans hésiter, qu’ils préfèrent l’asservissement à la révolution. Demandez-leur encore, en supposant que le sacrifice d’une partie considérable de leurs propriétés, de leurs biens, de leur fortune mobilière et immobilière, devienne nécessaire pour le salut de la France, s’ils se sentent disposés à faire ce sacrifice? et si, pour me servir de la figure de rhétorique de M. Jules Favre, ils sont réellement décidés à se laisser plutôt enterrer sous les décombres de leurs villes et de leurs maisons, que de les rendre aux Prussiens? Ils vous répondront unanimement qu’ils préfèrent les racheter aux Prussiens. Croyez-vous que si les bourgeois de Paris ne se trouvaient pas sous l’œil et sous le bras toujours menaçants des ouvriers de Paris, Paris aurait opposé aux Prussiens une si glorieuse résistance?
Est-ce que je calomnie les bourgeois? Cher ami, vous savez bien que non. Et d’ailleurs, il existe maintenant, au vu et la connaissance de tout le monde, une preuve irréfutable de la vérité, de la justice de toutes mes accusations contre la bourgeoisie. Le mauvais vouloir et l’indifférence de la bourgeoisie ne se sont que trop clairement manifestés dans la question d’argent. Tout le monde sait que les finances du pays sont ruinées; qu’il n’y a pas un sou dans les caisses de ce gouvernement de la Défense nationale, que Messieurs les bourgeois paraissent soutenir maintenant avec un zèle si ardent et si intéressé. Tout le monde comprend que ce gouvernement ne peut les |18 remplir par les moyens ordinaires des emprunts et de l’impôt. Un gouvernement irrégulier ne peut trouver du crédit; quant au rendement de l’impôt, il est devenu nul. Une partie de la France, comprenant les provinces les plus industrieuses, les plus riches, est occupée et mise en pillage réglé par les Prussiens. Partout ailleurs le commerce, l’industrie, toutes les transactions d’affaires se sont arrêtés. Les contributions indirectes ne donnent plus rien ou presque rien. Les contributions directes se paient avec une immense difficulté et avec une lenteur désespérante. Et cela dans un moment où la France aurait besoin de toutes ses ressources et de tout son crédit pour subvenir aux dépenses extraordinaires, excessives, gigantesques de la défense nationale. Les personnes les moins habituées aux affaires doivent comprendre que, si la France ne trouve pas immédiatement de l’argent, beaucoup d’argent, il lui sera impossible de continuer sa défense contre l’invasion des Prussiens.
Nul ne devait comprendre cela mieux que la bourgeoisie, elle qui passe toute sa vie dans le maniement des affaires et qui ne reconnaît d’autre puissance que celle de l’argent. Elle devait comprendre aussi que la France ne pouvant plus se procurer, par les moyens réguliers de l’État, tout l’argent qui est nécessaire à son salut, elle est forcée, elle a le droit et le devoir de le prendre là où il se trouve. Et où se trouve-t-il? Certes ce n’est pas dans les poches de ce misérable prolétariat auquel la cupidité bourgeoise laisse à peine de | quoi se nourrir; c’est donc uniquement, exclusivement dans les coffres-forts de Messieurs les bourgeois. Eux seuls détiennent l’argent nécessaire au salut de la France. En ont-ils offert spontanément, librement, seulement une petite partie?
Je reviendrai, cher ami, sur cette question d’argent, qui est la question principale quand il s’agit de mesurer la sincérité des sentiments, des principes | et du patriotisme bourgeois. Règle générale: Voulez-vous reconnaître d’une manière infaillible si le bourgeois veut sérieusement telle ou telle chose? Demandez si, pour l’obtenir, il a sacrifié de l’argent. Car soyez-en certain, lorsque les bourgeois veulent quelque chose avec passion, ils ne reculent devant aucun sacrifice d’argent. N’ont-ils pas dépensé des sommes immenses pour tuer, pour étouffer la république en 1848? Et plus tard n’ont-ils pas voté avec passion tous les impôts et tous les emprunts que Napoléon III leur a demandés, et n’ont-ils pas trouvé dans leurs coffres-forts des sommes fabuleuses pour souscrire à tous ces emprunts? Enfin proposez-leur, montrez-leur le moyen de rétablir en France une bonne monarchie, bien réactionnaire, bien forte et qui leur rende, avec ce cher ordre public et la tranquillité dans les rues, la domination économique, le précieux privilège d’exploiter sans pitié ni vergogne, légalement, systématiquement, la misère du prolétariat, et vous verrez s’ils seront chiches!
Promettez-leur seulement qu’une fois les Prussiens chassés du territoire de la France, on rétablira cette monarchie, soit avec Henry V, soit avec un duc d’Orléans, soit même avec un rejeton de l’infâme Bonaparte, et persuadez-vous bien que leurs coffres-forts s’ouvriront aussitôt et qu’ils y trouveront tous les moyens nécessaires à l’expulsion des Prussiens. Mais on leur promet la république, le règne de la démocratie, la souveraineté du peuple, l’émancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent ni de votre république ni de cette émancipation à aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres fermés, en ne sacrifiant pas un sou.
Vous savez mieux que moi, cher ami, quel a été le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l’organisation de |20 la défense de Lyon, par la municipalité de cette ville. Com | bien de souscripteurs sont-ils venus? Si peu que les prôneurs du patriotisme bourgeois s’en montrent eux-mêmes humiliés, désolés et désespérés.
Et on recommande au peuple d’avoir confiance en cette bourgeoisie! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l’exiger elle-même. Elle prétend gouverner et administrer seule cette république qu’au fond de son cœur elle maudit. Au nom de la république, elle s’efforce de rétablir et de renforcer son autorité et sa domination exclusive, un moment ébranlées. Elle s’est emparée de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n’en laissant quelques-unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de siéger parmi Messieurs les bourgeois. Et quel usage font-ils du pouvoir dont ils se sont emparés ainsi? On peut en juger en considérant les actes de votre municipalité.
Mais la municipalité, dira-t-on, vous n’avez pas le droit de l’attaquer; car, nommée après la révolution, par l’élection directe du peuple lui-même, elle est le produit du suffrage universel. À ce titre, elle doit vous être sacrée.
Je vous l’avoue franchement, cher ami, je ne partage aucunement la dévotion superstitieuse de vos bourgeois radicaux ou de vos républicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m’exalter pour lui. Qu’il me suffise de poser ici, en principe, une vérité qui me paraît incontestable et qu’il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent, à l’heure qu’il est, d’institutions démocratiques et républicaines, savoir que le suffrage universel, tant qu’il sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité |21 détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne | pourra jamais produire que des élections illusoires, anti-démocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.
Toutes les élections qui, depuis le coup d’État de Décembre, ont été faites directement par le peuple de France, n’ont-elles pas été diamétralement contraires aux intérêts de ce peuple, et la dernière votation sur le plébiscite impérial n’a-t-elle pas donné sept millions de « OUI » à l’empereur? On dira sans doute que le suffrage universel ne fut jamais librement exerce sous l’empire, la liberté de la presse, celle de l’association et des réunions, conditions essentielles de la liberté politique, ayant été proscrites, et le peuple ayant été livré sans défense à l’action corruptrice d’une presse stipendiée et d’une administration infâme. Soit, mais les élections de 1848 pour la Constituante et pour la présidence, et celles de mai 1849 pour l’Assemblée législative, furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou même intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue liberté. Et pourtant qu’ont-elles produit? Rien que la réaction.
« Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon, celui dont il s’est applaudi le plus, est l’application du suffrage universel. Le jour même où le décret a été promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe: Le suffrage universel est la contre-révolution. On peut juger, d’après |22 l’événement, si nous nous sommes trompé. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense majorité, par les prêtres, les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus réactionnaire, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement. » Non, cela ne pouvait être et aujourd’hui encore cela ne pourra pas être autrement, tant que l’inégalité des conditions économiques et sociales de la vie continuera de prévaloir dans l’organisation de la société; tant que la société continuera d’être divisée en deux classes, dont l’une, la classe exploi | lante et privilégiée, jouira de tous les avantages de la fortune, de l’instruction et du loisir, et l’autre, comprenant toute la masse du prolétariat, n’aura pour partage que le travail manuel assommant et forcé, l’ignorance, la misère, et leur accompagnement obligé, l’esclavage, non de droit, mais de fait.
Oui, l’esclavage, car quelque larges que soient les droits politiques que vous accorderez à ces millions de prolétaires salariés, vrais forçats de la faim, vous ne parviendrez jamais à les soustraire à l’influence pernicieuse, à la domination naturelle des divers représentants de la classe privilégiée, à commencer par le prêtre jusqu’au républicain bourgeois le plus jacobin, le plus rouge; représentants qui, quelque divisés qu’ils paraissent ou qu’ils soient réellement entre eux dans les questions politiques, n’en sont pas moins unis dans un intérêt commun et suprême; celui de l’exploitation de la misère, de l’ignorance, de l’inexpérience politique et de la bonne foi du prolétariat, au profit de la domination économique de la classe possédante.
Comment le prolétariat des campagnes et des villes pourrait-il résister aux intrigues de la politique cléricale, nobiliaire et bourgeoise? Il n’a pour se défendre qu’une arme, son instinct qui tend presque toujours au |23 vrai et au juste, parce qu’il est lui-même la principale, sinon l’unique victime de l’iniquité et de tous les mensonges qui règnent dans la société actuelle, et parce qu’opprimé par le privilège, il réclame naturellement l’égalité pour tous.
Mais l’instinct n’est pas une arme suffisante pour sauvegarder le prolétariat contre les machinations réactionnaires des classes privilégiées. L’instinct abandonné à lui-même, et tant qu’il ne s’est pas encore transformé en conscience réfléchie, en une pensée clairement déterminée, se laisse facilement désorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s’élever à cette conscience de lui-même, sans l’aide de l’instruction, de la science; et la science, la connaissance des affaires et des hommes, l’expérience politique, manquent complètement au prolétariat. La conséquence est facile à tirer: Le prolétariat veut une chose; des hommes | habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu’il se doute même qu’il fait tout le contraire de ce qu’il veut; et lorsqu’il s’en aperçoit à la fin, il est ordinairement trop tard pour réparer le mal qu’il a fait et dont naturellement, nécessairement et toujours, il est la première et principale victime.
C’est ainsi que les prêtres, les nobles, les grands propriétaires et toute cette administration bonapartiste, qui, grâce à la niaiserie criminelle du gouvernement qui s’intitule le gouvernement de la Défense nationale, peut tranquillement continuer aujourd’hui sa propagande impérialiste |24 dans les campagnes; c’est ainsi que tous ces fauteurs de la franche réaction, profitant de l’ignorance crasse du paysan de la France, cherchent à le soulever contre la république, en faveur des Prussiens. Et ils n’y réussissent que trop bien, hélas! Car ne voyons nous pas des communes, non seulement ouvrir leurs portes aux Prussiens, mais encore dénoncer et chasser les corps-francs qui viennent pour les délivrer?