Les paysans de France auraient-ils cessé d’être Français? Pas du tout. Je pense même que nulle part le patriotisme, pris dans le sens le plus étroit et le plus exclusif de ce mot, ne s’est conservé aussi puissant et aussi sincère que parmi eux; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue la base essentielle du patriotisme. Comment se fait-il donc qu’ils ne veulent pas ou qu’ils hésitent encore à se lever pour défendre cette terre contre les Prussiens? Ah! c’est parce qu’ils ont été trompés et qu’on continue encore à les tromper. Par une propagande machiavélique, commencée en 1848 par les légitimistes et par les orléanistes, de concert avec républicains modérés, comme M. Jules Favre et Cie, puis continuée, avec beaucoup de succès, par la presse et par l’administration bonapartistes, on est parvenu à les persuader que les ouvriers socialistes, les partageux, ne songent à rien de moins qu’à confisquer leurs terres; que l’em | pereur seul a voulu et pu les défendre contre cette spoliation, et que, pour s’en venger, les révolutionnaires socialistes l’ont livré, lui et ses armées, aux Prussiens; mais que le roi de Prusse vient de se réconcilier avec l’empereur, et qu’il le ramènera victorieux pour rétablir l’ordre en France.
25 C’est très bête, mais c’est ainsi. Dans beaucoup, que dis-je? dans la majorité des provinces françaises, le paysan croit très sincèrement à tout cela. Et c’est même l’unique raison de son inertie et de son hostilité contre la république. C’est un grand malheur, car il est clair que si les campagnes restent inertes, si les paysans de France, unis aux ouvriers des villes, ne se lèvent pas en masse pour chasser les Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l’héroïsme que déploieront les villes, — et tant s’en faut que toutes en déploient beaucoup, — les villes, séparées par les campagnes, seront isolées comme des oasis dans le désert. Elles devront nécessairement succomber.
Si quelque chose prouve à mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la Défense nationale, c’est que dès le premier jour de son avènement au pouvoir, il n’ait point pris immédiatement toutes les mesures nécessaires pour éclairer les campagnes sur l’état actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soulèvement armé des paysans. Était-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si évidente pour tout le monde, que du soulèvement en masse des paysans, uni à celui du peuple des villes, a dépendu et dépend encore aujourd’hui le salut de la France? Mais le gouvernement de Paris et de Tours a-t-il fait jusqu’à ce jour une seule démarche, a-t-il pris une seule mesure pour provoquer le soulèvement des paysans? Il n’a rien fait pour les soulever, mais, au contraire, il a tout fait pour rendre ce soulèvement impossible. Telle est sa folie et son crime; folie et crime qui peuvent tuer la France.
26 Il a rendu le soulèvement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l’admini | stration municipale de l’empire: ces mêmes maires, juges de paix, gardes-champêtres, sans oublier MM. les curés, qui n’ont été triés, choisis, institués et protégés par MM. les préfets et les sous-préfets, aussi bien que par les évêques impériaux, que dans un seul but: celui de servir contre tous et contre tout, contre les intérêts de la France elle-même, les intérêts de la dynastie; ces mêmes fonctionnaires qui ont fait toutes les élections de l’empire, y compris le dernier plébiscite, et qui au mois d’août dernier, sous la direction de M. Chevreau, ministre de l’intérieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulevé contre les libéraux et les démocrates de toute couleur, en faveur de Napoléon III, au moment même où ce misérable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, répandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu’odieuse, que les républicains, après avoir poussé l’empereur à cette guerre, se sont alliés maintenant contre lui avec les soldats de l’Allemagne.
Tels sont les hommes que la mansuétude ou la sottise également criminelles du gouvernement de la Défense nationale ont laissés jusqu’à ce jour à la tête de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes, tellement compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent-ils se déjuger maintenant, et, changeant tout d’un coup de direction, d’opinion, de paroles, peuvent-ils agir comme des partisans sincères de la république |27 et du salut de la France? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forcés de parler et d’agir aujourd’hui comme ils ont fait hier; forcés de plaider et de défendre la cause de l’empereur contre la république, de la dynastie contre la France, et des Prussiens, aujourd’hui alliés de l’empereur et de sa dynastie, contre la Défense nationale. Voici ce qui explique pourquoi toutes les communes, loin de résister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes.
Je le répète encore, c’est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le gouvernement de la Défense nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l’on ne | change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l’on ne soulève pas les paysans contre les Prussiens, la France est irrévocablement perdue.
Mais comment les soulever? J’ai traité amplement cette question dans une autre brochure. Ici je n’en dirai que peu de mots. La première condition sans doute, c’est la révocation immédiate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n’y aura rien à faire. Mais cette révocation ne sera qu’une mesure négative. Elle est absolument nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Sur le paysan, nature réaliste et défiante s’il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C’est assez dire que les décrets et les proclamations, fussent-ils même contresignés par tous les membres, d’ailleurs à lui parfaitement inconnus, du gouvernement |28 de la Défense nationale, aussi bien que les articles de journaux, n’ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son cœur ne sont ouverts aux idées, tant que ces dernières apparaissent sous une forme littéraire ou abstraite. Pour le saisir, les idées doivent se manifester à lui par la parole vivante d’hommes vivants et par la puissance des faits. Alors il écoute, il comprend et finit par se laisser convaincre.
Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des apôtres de la république? Le moyen ne serait point mauvais; seulement il présente une difficulté et deux dangers. La difficulté consiste en ceci, c’est que le gouvernement de la Défense nationale, d’autant plus jaloux de son pouvoir que ce pouvoir est nul, et fidèle à son malheureux système de centralisation politique, dans une situation où cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui-même tous les apôtres, ou bien il chargera de ce soin ses nouveaux préfets et commissaires extraordinaires, tous ou presque tous appartenant à la même religion politique que lui, c’est-à-dire tous ou presque tous étant des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de | journaux, des adorateurs soit platoniques, — et ce sont les meilleurs, mais non les plus sensés, — soit très intéressés, d’une république dont ils ont pris l’idée non dans la vie, mais dans les livres, et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyre, aux autres des carrières brillantes et des places lucratives; d’ailleurs très modérés, des républicains conservateurs, |29 rationnels et positivistes, comme M. Gambetta, et, comme tels, ennemis acharnés de la révolution et du socialisme, et adorateurs quand même du pouvoir de l’État.
Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle république ne voudront naturellement envoyer comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. Où diable les prendront-ils? Les républicains bourgeois sont aujourd’hui si rares, même parmi la jeunesse! Si rares que, dans une ville comme Lyon, par exemple, on n’en trouve pas assez pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient être confiées qu’à des républicains sincères.
Le premier danger consiste en ceci: que si même les préfets et les sous-préfets trouvaient, dans leurs départements respectifs, un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l’office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient nécessairement, presque toujours et partout, inférieurs, et par leur intelligence révolutionnaire et par l’énergie de leurs caractères, aux préfets et aux sous-préfets qui les auront envoyés, comme ces derniers sont évidemment, eux-mêmes, inférieurs à ces enfants dégénérés et plus ou moins châtrés de la grande révolution qui, remplissant aujourd’hui les suprêmes fonctions de membres du gouvernement de la Défense nationale, ont osé prendre dans leurs mains débiles les destinées de la France. Ainsi descendant toujours plus bas, d’impuissance à plus grande impuissance, |30 on ne trouvera rien de mieux à envoyer, comme propagateurs de la république dans les campagnes, que des républicains dans le genre de M. Andrieux, le procureur de la République, ou de M. Eugène Véron, le | rédacteur du Progrès à Lyon; des hommes qui, au nom de la république, feront la propagande de la réaction. Pensez vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le goût de la république?
Hélas! je craindrais le contraire. Entre les pâles adorateurs de la république bourgeoise, désormais impossible, et le paysan de France, non positiviste et rationnel comme M. Gambetta, mais très positif et plein de bon sens, il n’y a rien de commun. Fussent-ils même animés des meilleures dispositions du monde, ils verront échouer toute leur rhétorique littéraire, doctrinaire et avocassière devant le mutisme madré de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n’est pas chose impossible, mais c’est chose très difficile que de passionner les paysans. Pour cela, il faudrait avant tout porter en soi-même cette passion profonde et puissante qui remue les âmes et provoque et produit ce que dans la vie ordinaire, dans l’existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles; des miracles de dévouement, de sacrifice, d’énergie et d’action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles. Ils avaient le diable au corps, et ils étaient parvenus à mettre le diable au corps à toute la nation; ou plutôt ils furent eux-mêmes l’expression la plus énergique de la passion qui animait la nation.
Parmi tous les hommes d’aujourd’hui et d’hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-vous rencontré ou seulement entendu parler d’un seul, duquel on puisse dire qu’il porte |31 en son cœur quelque chose qui approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont animé les hommes de la grande révolution? Il n’y en a pas un seul, n’est-ce pas? Plus tard je vous exposerai les raisons auxquelles doit être attribuée, selon moi, cette décadence désolante du républicanisme bourgeois. Je me contente maintenant de la constater et d’affirmer en général, sauf à le prouver plus tard, que le républicanisme bourgeois a été moralement et intellectuellement châtré, rendu bête, impuissant, faux, lâche, réactionnaire, et définitivement rejeté comme tel en dehors de la réalité his | torique, par l’apparition du socialisme révolutionnaire.
Nous avons étudié avec vous, cher ami, les représentants de ce parti à Lyon même. Nous les avons vus à l’œuvre. Qu’ont-ils dit, qu’ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui menace d’engloutir la France? Rien que de la misérable et petite réaction. Ils n’osent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon qu’entre les autoritaires de la république et ceux de la monarchie, il n’y a de différence que le nom. C’est la même jalousie d’un pouvoir qui déteste et craint le contrôle populaire, la même défiance du peuple, le même entraînement et les mêmes complaisances pour les classes privilégiées. Et cependant M. Challemel-Lacour, préfet, et aujourd’hui, devenu, grâce à la servile lâcheté de la municipalité de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de M. Gambetta, son cher élu, le délégué confidentiel et l’expression fidèle des pensées les plus intimes de ce grand républicain, de cet homme viril, dont la France attend aujourd’hui bêtement son salut. Et pourtant M. Andrieux, aujourd’hui procureur de la République, et procureur vraiment |32 digne de ce nom, car il promet de surpasser bientôt, par son zèle ultra-juridique et par son amour démesure pour l’ordre public, les procureurs les plus zélés de l’empire, — M. Andrieux s’était posé sous le régime précédent comme un libre-penseur, comme l’ennemi fanatique des prêtres, comme un partisan dévoué du socialisme et comme un ami de l’Internationale. Je pense même que peu de jours avant la chute de l’empire, il a eu l’insigne honneur d’être mis en prison à ce titre, et qu’il en a été retiré par le peuple de Lyon en triomphe.
Comment se fait-il que ces hommes aient changé, et que, révolutionnaires d’hier, ils soient devenus des réactionnaires si résolus aujourd’hui? Serait-ce l’effet d’une ambition satisfaite, et parce que se trouvant placés aujourd’hui, grâce à une révolution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu’à toute autre chose à la conservation de leurs places? Ah! sans doute l’intérêt et l’ambition sont de puissants mobiles et qui ont dépravé bien des gens, | mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les sentiments de ces nouveaux fonctionnaires de la République. Auraient-ils trompé le peuple, en se présentant à lui, sous l’empire, comme des partisans de la révolution? Eh bien, franchement, je ne puis le croire; ils n’ont voulu tromper personne, mais ils s’étaient trompés eux-mêmes sur leur propre compte, en s’imaginant qu’ils étaient des révolutionnaires. Ils avaient pris leur haine très sincère, sinon très énergique ni très passionnée, contre l’empire, pour un amour violent de la révolution, et, se faisant illusion sur eux-mêmes, ils ne se doutaient pas qu’ils étaient des partisans de la république et des réactionnaires en même temps.
« La pensée réactionnaire, dit Proudhon, que le peuple ne l’oublie jamais, a été conçue au sein même |33 du parti républicain. » Et plus loin il ajoute que cette pensée prend sa source dans « son zèle gouvernemental », tracassier, méticuleux, fanatique, policier, et d’autant plus despotique qu’il se croit tout permis, son despotisme ayant toujours pour prétexte le salut même de la république et de la liberté.
Les républicains bourgeois identifient à grand tort leur république avec la liberté. C’est là la grande source de toutes leurs illusions lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, de leurs déceptions et de leurs inconséquences, lorsqu’ils ont en mains le pouvoir. Leur république est toute fondée sur cette idée du pouvoir et d’un gouvernement fort, d’un gouvernement qui doit se montrer d’autant plus énergique et puissant qu’il est sorti de l’élection populaire; et ils ne veulent pas comprendre cette vérité pourtant si simple, et confirmée d’ailleurs par l’expérience de tous les temps et de tous les pays, que tout pouvoir organisé, établi, agissant sur le peuple, exclut nécessairement la liberté du peuple. L’État politique n’ayant d’autre mission que de protéger l’exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l’État ne peut être compatible qu’avec la liberté exclusive de ces classes dont | il représente les intérêts, et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. Qui dit État ou pouvoir dit domination, mais toute domination présume l’existence de masses dominées. L’État, par conséquent, ne peut avoir confiance dans l’action spontanée et dans le mouvement libre des masses, dont les intérêts les plus chers sont contraires à son existence. Il est leur ennemi naturel, leur oppresseur obligé, et, tout en prenant bien garde de l’avouer, il doit toujours agir comme tel.
Voilà ce que la plupart des jeunes partisans de la république autoritaire ou bourgeoise ne comprennent pas, tant qu’ils restent dans l’opposition, tant qu’ils n’ont pas encore essayé eux-mêmes du pouvoir. Parce qu’ils détestent du fond de leurs cœurs, avec toute la passion dont ces pauvres natures abâtardies, énervées, sont capables, le despotisme monarchique, |34 ils s’imaginent qu’ils détestent le despotisme en général; parce qu’ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un trône, ils se croient des révolutionnaires; et ils ne se doutent pas que ce n’est pas le despotisme qu’ils ont en haine, mais seulement sa forme monarchique, et que ce même despotisme, pour peu qu’il revête la forme républicaine, trouvera ses plus zélés adhérents en eux-mêmes.
Ils ignorent que le despotisme n’est pas autant dans la forme de l’État ou du pouvoir, que dans le principe de l’État et du pouvoir politique lui-même, et que, par conséquent, l’État républicain doit être par son essence aussi despotique que l’État gouverné par un empereur ou un roi. Entre ces deux États, il n’y a qu’une seule différence réelle. Tous les deux ont également pour base essentielle et pour but l’asservissement économique des masses au profit des classes possédantes. Mais ils diffèrent en ceci, que, pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique, qui, de nos jours, tend fatalement à se transformer partout en dictature militaire, n’admet la liberté d’aucune classe, pas même de celle qu’il protège au détriment du peuple. Il veut bien et il est forcé de servir les intérêts de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d’intervenir, d’une manière sérieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.
Ce système, quand il est appliqué par des mains inhabiles ou par trop malhonnêtes, ou quand il met en opposition trop flagrante les intérêts d’une dynastie avec ceux des exploiteurs de l’industrie et du commerce du pays, comme cela vient d’arriver en France, peut compromettre gravement les intérêts de la bourgeoisie. Il présente |35 un autre désavantage, fort grave, au point de vue des bourgeois: il les froisse dans leur vanité et dans leur orgueil. Il les protège, il est vrai, et leur offre, au point de vue de l’exploitation du travail populaire, une sécurité parfaite, mais en même temps il les humilie en posant des bornes très étroites à leur manie raisonneuse, et, lorsqu’ils osent protester, il les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si vous voulez la plus généreuse et la moins réfléchie, de la classe bourgeoise, et c’est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti républicain-bourgeois.
Que veut ce parti? L’abolition de l’État? La fin de l’exploitation des masses populaires officiellement protégée et garantie par l’État? L’émancipation réelle et complète pour tous par le moyen de l’affranchissement économique du peuple? Pas du tout. Les républicains bourgeois sont les ennemis les plus acharnés et les plus passionnés de la révolution sociale. Dans les moments de crise politique, lorsqu’ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un trône, ils condescendent bien à promettre des améliorations matérielles à cette classe si intéressante des travailleurs; mais comme, en même temps, ils sont animés de la résolution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacrées de la société actuelle, toutes ces institutions économiques et juridiques qui ont pour conséquence nécessaire la servitude réelle du peuple, leurs promesses s’en vont naturellement toujours en fumée. Le peuple, déçu, murmure, menace, se révolte, et alors, pour contenir l’explosion du mécontentement populaire, ils se voient forcés, eux les révolutionnaires bourgeois, de recourir à la répression toute-puissante de l’État. D’où il résulte que l’État républicain est tout aussi oppressif que |36 | l’État monarchique; seulement, il ne l’est point pour les classes possédantes, il ne l’est qu’exclusivement contre le peuple.
Aussi nulle forme de gouvernement n’eût-elle été aussi favorable aux intérêts de la bourgeoisie, ni aussi aimée de cette classe, que la république, si elle avait seulement, dans la situation économique actuelle de l’Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus menaçantes, des masses ouvrières. Ce dont le bourgeois doute, ce n’est donc pas de la bonté de cette république, qui est toute en sa faveur, c’est de sa puissance comme État, ou de sa capacité de se maintenir et de le protéger contre les révoltes du prolétariat. Il n’y a pas de bourgeois qui ne vous dise: « La république est une belle chose, malheureusement elle est impossible; elle ne peut durer, parce qu’elle ne trouvera jamais en elle-même la puissance nécessaire pour se constituer en État sérieux, respectable, capable de se faire respecter et de nous faire respecter par les masses. » Adorant la république d’un amour platonique, mais doutant de sa possibilité ou au moins de sa durée, le bourgeois tend par conséquent à se remettre toujours sous la protection d’une dictature militaire qu’il déteste, qui le froisse, l’humilie et qui finit toujours par le ruiner tôt ou tard, mais qui lui offre au moins toutes les conditions de la force, de la tranquillité dans les rues et de l’ordre public.
Cette prédilection fatale de l’immense majorité de la bourgeoisie pour le régime du sabre fait le désespoir des républicains bourgeois. Aussi ont-ils fait et font-ils précisément aujourd’hui des efforts « surhumains » pour lui faire aimer la république, pour lui prouver que, loin de nuire aux intérêts de la bourgeoisie, elle leur sera au contraire tout à fait favorable, ce qui revient à dire qu’elle sera toujours opposée aux intérêts du prolétariat, et qu’elle aura toute la force nécessaire pour imposer au peuple le respect des lois |37 qui garantissent la tranquille domination économique et politique des bourgeois.
Telle est aujourd’hui la préoccupation principale de tous les membres du gouvernement de la Défense nationale, aussi | bien que de tous les préfets, sous-préfets, avocats de la République et commissaires généraux qu’ils ont délégués dans les départements. Ce n’est pas autant de défendre la France contre l’invasion des Prussiens, que de prouver aux bourgeois qu’eux, républicains et détenteurs actuels du pouvoir de l’État, ont toute la bonne volonté et toute la puissance voulues pour contenir les révoltes du prolétariat. Mettez-vous à ce point de vue, et vous comprendrez tous les actes, autrement incompréhensibles, de ces singuliers défenseurs et sauveurs de la France.
Animés de cet esprit et poursuivant ce but, ils sont forcément poussés vers la réaction. Comment pourraient-ils servir et provoquer la révolution, alors même que la révolution serait, comme elle l’est évidemment aujourd’hui, l’unique moyen de salut qui reste à la France? Ces gens qui portent la mort officielle et la paralysie de toute action populaire en eux-mêmes, comment porteraient-ils le mouvement et la vie dans les campagnes? Que pourraient-ils dire aux paysans pour les soulever contre l’invasion des Prussiens, en présence de ces curés, de ces juges de paix, de ces maires et de ces gardes-champêtres bonapartistes, que leur amour démesuré de l’ordre public leur commande de respecter, et qui font et qui continueront de faire, eux, du matin jusqu’au soir, et armés d’une influence et d’une puissance d’action bien autrement efficaces que la leur, dans les campagnes, une propagande toute contraire? S’efforceront-ils d’émouvoir les paysans par des phrases, lorsque tous les faits seront opposés à ces phrases?
Sachez-le bien, le paysan a en haine tous les gouvernements. |38 Il les supporte par prudence; il leur paie régulièrement les impôts et souffre qu’ils lui prennent ses fils pour en faire des soldats, parce qu’il ne voit pas comment il pourrait faire autrement, et il ne prête la main à aucun changement, parce qu’il se dit que tous les gouvernements se valent et que le gouvernement nouveau, quelque nom qu’il se donne, ne sera pas meilleur que l’ancien, et parce qu’il veut éviter les risques et les frais d’un changement inutile. De tous les régimes d’ailleurs, le gouvernement républicain lui | est le plus odieux, parce qu’il lui rappelle les centimes additionnels de 1848 d’abord, et qu’ensuite on s’est occupé pendant vingt ans de suite à le noircir dans son opinion. C’est sa bête noire, parce qu’il représente à ses yeux le régime de la violence saccadée, sans aucun avantage, mais au contraire avec la ruine matérielle. La république, pour lui, c’est le règne de ce qu’il déteste plus que toute autre chose, la dictature des avocats et des bourgeois de ville, et, dictature pour dictature, il a le mauvais goût de préférer celle du sabre.
Comment espérer alors que des représentants officiels de la république pourront le convertir à la république? Lorsqu’il se sentira le plus fort, il se moquera d’eux, et les chassera de son village; et lorsqu’il sera le plus faible, il se renfermera dans son mutisme et dans son inertie. Envoyer des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux dans les campagnes, pour y faire la propagande en faveur de la république, ce serait donc donner le coup de grâce à la république.
Mais alors que faire? Il n’y a qu’un seul moyen, c’est de révolutionner les campagnes aussi bien que les villes. Et qui peut le faire? La seule classe qui porte aujourd’hui réellement, franchement, la révolution en son sein: La classe des travailleurs |39 des villes.
Mais comment les travailleurs s’y prendront-ils pour révolutionner les campagnes? Enverront-ils dans chaque village des ouvriers isolés comme apôtres de la république? Mais où prendront-ils l’argent nécessaire pour couvrir les frais de cette propagande? Il est vrai que MM. les préfets, les sous-préfets et commissaires généraux pourraient les envoyer aux frais de l’État. Mais alors ils ne seraient plus les délégués du monde ouvrier, mais ceux de l’État, ce qui changerait singulièrement leur caractère, leur rôle, et la nature même de leur propagande, qui deviendrait par là même une propagande non révolutionnaire, mais forcément réactionnaire; car la première chose qu’ils seraient forcés de faire, ce serait d’inspirer aux paysans la confiance dans toutes les autorités nouvellement établies ou conservées par | la république, donc aussi la confiance dans ces autorités bonapartistes dont l’action malfaisante continue de peser encore sur les campagnes. D’ailleurs, il est évident que MM. les sous-préfets, les préfets et les commissaires généraux, conformément à cette loi naturelle qui fait préférer à chacun ce qui concorde avec lui et non ce qui lui est contraire, choisiraient, pour remplir ce rôle de propagateurs de la république, les ouvriers les moins révolutionnaires, les plus dociles ou les plus complaisants. Ce serait encore la réaction sous la forme ouvrière; et, nous l’avons dit, la révolution seule peut révolutionner les campagnes.
Enfin, il faut ajouter que la propagande individuelle, fût-elle même exercée par les hommes les plus révolutionnaires du monde, ne saurait avoir une très grande influence sur les paysans. La rhétorique pour eux n’a point de charme, et les paroles, lorsqu’elles ne sont pas la manifestation de la force, et ne sont pas immédiatement |40 accompagnées par des faits, ne sont pour eux que des paroles. L’ouvrier qui viendrait seul tenir des discours dans un village, courrait bien le risque d’être bafoué et chassé comme un bourgeois.
Que faut-il donc faire?
Il faut envoyer dans les campagnes, comme propagateurs de la révolution, des Corps-francs.
Règle générale: Qui veut propager la révolution doit être franchement révolutionnaire lui-même. Pour soulever les hommes, il faut avoir le diable au corps; autrement on ne fait que des discours qui avortent, on ne produit qu’un bruit stérile, non des actes. Donc, avant tout, les corps-francs propagateurs doivent être, eux-mêmes, révolutionnairement inspirés et organisés. Ils doivent porter la révolution en leur sein, pour pouvoir la provoquer et la susciter autour d’eux. Ensuite, ils doivent se tracer un système, une ligne de conduite conforme au but qu’ils se proposent.
Quel est ce but? Ce n’est pas d’imposer la révolution aux campagnes, mais de l’y provoquer et de l’y susciter. Une révolution imposée, soit par des décrets officiels, soit à main armée, n’est plus la révolution, mais le contraire de la révo | lution, car elle provoque nécessairement la réaction. En même temps, les corps-francs doivent se présenter aux campagnes comme une force respectable et capable de se faire respecter; non sans doute pour les violenter, mais pour leur ôter l’envie d’en rire et de les maltraiter, avant même de les avoir écoutés, ce qui pourrait bien arriver à des propagateurs individuels et non accompagnés d’une force respectable. Les paysans sont quelque peu grossiers, et les natures grossières se laissent facilement entraîner par le prestige et par les manifestations de la force, sauf à se révolter contre elle plus tard, |41 si cette force leur impose des conditions trop contraires à leurs instincts et à leurs intérêts.
Voilà ce dont les corps-francs doivent bien se garder. Ils ne doivent rien imposer et tout susciter. Ce qu’ils peuvent et ce qu’ils doivent naturellement faire, c’est d’écarter, dès l’abord, tout ce qui pourrait entraver le succès de la propagande. Ainsi ils doivent commencer par casser, sans coup férir, toute l’administration communale, nécessairement infectée de bonapartisme, sinon de légitimisme ou d’orléanisme; attaquer, expulser et, au besoin, arrêter MM. les fonctionnaires communaux, aussi bien que tous les gros propriétaires réactionnaires, et M. le curé avec eux, pour aucune autre cause que leur connivence secrète avec les Prussiens. La municipalité légale doit être remplacée par un comité révolutionnaire formé d’un petit nombre de paysans les plus énergiques et les plus sincèrement convertis à la révolution.
Mais avant de constituer ce comité, il faut avoir produit une conversion réelle dans les dispositions sinon de tous les paysans, au moins de la grande majorité. Il faut que cette majorité se passionne pour la révolution. Comment produire ce miracle? Par l’intérêt. Le paysan français est cupide, dit-on; eh bien, il faut que sa cupidité elle-même s’intéresse à la révolution. Il faut lui offrir, et lui donner immédiatement, de grands avantages matériels.
Qu’on ne se récrie pas contre l’immoralité d’un pareil système. Par le temps qui court et en présence des exemples | que nous donnent tous les gracieux potentats qui tiennent en leurs mains les destinées de l’Europe, leurs gouvernements, leurs généraux, leurs ministres, leurs hauts et bas |42 fonctionnaires, et toutes les classes privilégiées, clergé, noblesse, bourgeoisie, on aurait vraiment mauvaise grâce de se révolter contre lui. Ce serait de l’hypocrisie en pure perte. Les intérêts aujourd’hui gouvernent tout, expliquent tout. Et puisque les intérêts matériels et la cupidité des paysans perdent aujourd’hui la France, pourquoi les intérêts et la cupidité des paysans ne la sauveraient-ils pas? D’autant plus qu’ils l’ont déjà sauvée une fois, et cela en 1792.
Écoutez ce que dit à ce sujet le grand historien de la France, Michelet, que certes personne n’accusera d’être un matérialiste immoral: