SigPhi · Mikhail Bakunin

L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale

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puissant et libre, en dehors des masses agricoles et par conséquent contre elles; les paysans de l’Italie et de l’Allemagne auraient été livrés encore plus à la merci des seigneurs féodaux, résultat qui, d’ailleurs, n’a point été évité, puisque l’organisation municipale des villes a eu pour conséquence de séparer | profondément les paysans des bourgeois et de leurs ouvriers, en Italie aussi bien qu’en Allemagne.

Mais ne rêvons pas pour ces bons bourgeois allemands! Ils rêvent assez eux-mêmes; il est malheureux seulement que leurs rêves n’aient jamais eu la liberté pour objet. Ils n’ont jamais eu, ni alors, ni depuis, les dispositions intellectuelles et morales nécessaires pour concevoir, pour aimer, pour vouloir et pour créer la liberté. L’esprit d’indépendance leur a toujours été inconnu. La révolte leur répugne, autant qu’elle les effraie. Elle est incompatible avec leur caractère résigné et soumis, avec leurs habitudes patiemment et paisiblement laborieuses, avec leur culte à la fois raisonné et mystique de l’autorité. On dirait que tous les bourgeois allemands naissent avec la bosse de la piété, avec la bosse de l’ordre public et de l’obéissance quand même. Avec de telles dispositions, on ne s’émancipe jamais, et même au milieu des conditions les plus favorables on reste esclave.

C’est ce qui arriva à la Ligue des villes hanséatiques. |119 Elle ne sortit jamais des bornes de la modération et de la sagesse, ne demandant que trois choses: qu’on la laissât paisiblement s’enrichir par son industrie et par son commerce; qu’on respectât son organisation et sa juridiction intérieure; et qu’on ne lui demandât pas des sacrifices d’argent trop énormes en retour de la protection ou de la tolérance qu’on lui accordait. Quant aux affaires générales de l’empire, tant intérieures qu’extérieures, la bourgeoisie allemande en laissa volontiers le soin exclusif aux « grands Messieurs » (den grossen Herren), trop modeste elle-même pour s’en mêler.

Une si grande modération politique a dû être nécessairement accompagnée, ou plutôt même est un symptôme certain, d’une grande lenteur dans le développement intellectuel et social d’une nation. Et en effet, nous voyons que pendant tout le treizième siècle, l’esprit allemand, malgré le grand mouvement commercial et industriel, malgré toute la prospérité matérielle des villes allemandes, ne produit absolument rien. Dans ce même siècle, on enseignait déjà, dans les écoles de l’Université de Paris, malgré le roi et le pape, une doctrine dont | la hardiesse aurait épouvanté nos métaphysiciens et nos théologiens, affirmant, par exemple, que le monde, étant éternel, n’avait pas pu être créé, niant l’immatérialité des âmes et le libre arbitre. En Angleterre, nous trouvons le grand moine Roger Bacon, le précurseur de la science moderne et le véritable inventeur de la boussole et de la poudre, quoique les Allemands veuillent s’attribuer cette dernière invention, sans doute pour faire mentir le proverbe. En Italie naissait Dante. En Allemagne, nuit intellectuelle complète.

Au seizième siècle, l’Italie possède déjà une magnifique littérature nationale: Dante, Pétrarque, Boccace; et dans l’ordre politique, Rienzi, et Michel |120 Lando, l’ouvrier cardeur, gonfalonier à Florence. En France, les communes, représentées aux États-généraux, déterminent définitivement leur caractère politique, en appuyant la royauté contre l’aristocratie et le pape. C’est aussi le siècle de la Jacquerie, cette première insurrection des campagnes de France, insurrection pour laquelle les socialistes sincères n’auront pas, sans doute, le dédain ni surtout la haine des bourgeois. En Angleterre, Jean Wicleff, le véritable initiateur de la Réformation religieuse, commence à prêcher. En Bohême, pays slave, faisant malheureusement partie de l’Empire germanique, nous trouvons dans les masses populaires, parmi les paysans, la secte si intéressante et si sympathique des Fraticelli qui osèrent prendre, contre le despote céleste, le parti de Satan, ce chef spirituel de tous les révolutionnaires passés, présents et à venir, le véritable auteur de l’émancipation humaine selon le témoignage de la Bible, le négateur de l’empire céleste comme nous le sommes de tous les empires terrestres, le créateur de la liberté: celui même que Proudhon, dans son livre de la Justice, saluait avec une éloquence pleine d’amour. Les Fraticelli préparèrent le terrain pour la révolution de Huss et de Ziska. — La liberté suisse naît enfin dans ce siècle.

La révolte des cantons allemands de la Suisse contre le despotisme de la maison de Habsbourg est, un fait si contraire à l’esprit national de l’Allemagne, qu’il eut pour con | séquence nécessaire, immédiate, la formation d’une nouvelle nation suisse, baptisée au nom de la révolte et de la liberté, et comme telle séparée désormais par une barrière infranchissable de l’Empire germanique.

121 Les patriotes allemands aiment à répéter, avec la célèbre chanson pangermanique d’Arndt, que « leur patrie s’étend aussi loin que résonne leur langue, chantant des louanges au bon Dieu »: So weit die deutsche Zunge klingt, Und Gott im Himmel Lieder singt! S’ils voulaient se conformer plutôt au sens réel de leur histoire qu’aux inspirations de leur fantaisie omnivore, ils auraient dû dire que leur patrie s’étend aussi loin que l’esclavage des peuples et qu’elle cesse là où commence la liberté.

Non seulement la Suisse, mais les villes de la Flandre, liées pourtant avec les villes de l’Allemagne par des intérêts matériels, par ceux d’un commerce croissant et prospère, et malgré qu’elles fissent partie de la Ligue hanséatique, tendirent, à partir même de ce siècle, à s’en séparer toujours davantage, sous l’influence de cette même liberté.

En Allemagne, pendant tout ce siècle, au milieu d’une prospérité matérielle croissante, aucun mouvement intellectuel, ni social. En politique deux faits seulement: le premier, c’est la déclaration des princes de l’Empire qui, entraînés par l’exemple des rois de France, proclament que l’Empire doit être indépendant du pape et que la dignité impériale ne relève que de Dieu seul. Le second, c’est l’institution de la fameuse Bulle d’or qui organise définitivement l’Empire et décide qu’il y aura désormais sept princes électeurs, en l’honneur des sept chandeliers de l’Apocalypse.

Nous voilà enfin arrivés au quinzième siècle. C’est le siècle de la Renaissance. L’Italie est en pleine floraison. Armée de la philosophie retrouvée de la Grèce antique, elle brise la lourde prison dans laquelle, pendant dix siècles, le catholicisme |122 avait tenu renfermé l’esprit humain. La foi tombe, la pensée libre renaît. C’est l’aurore resplendissante et joyeuse | de l’émancipation humaine. Le sol libre de l’Italie se couvre de libres et hardis penseurs. L’Église elle-même y devient païenne. Les papes et les cardinaux, dédaignant saint Paul pour Aristote et Platon, embrassent la philosophie matérialiste d’Épicure, et, oublieux du Jupiter chrétien, ne jurent plus que par Bacchus et Vénus; ce qui ne les empêche pas de persécuter par moments les libres-penseurs dont la propagande entraînante menace d’anéantir la foi des masses populaires, cette source de leur puissance et de leurs revenus. L’ardent et illustre propagateur de la foi nouvelle, de la foi humaine, Pic de la Mirandole, mort si jeune, attire surtout contre lui les foudres du Vatican.

En France et en Angleterre, temps d’arrêt. Dans la première moitié de ce siècle, c’est une guerre odieuse, stupide, fomentée par l’ambition des rois et soutenue bêtement par la nation anglaise, une guerre qui fit reculer d’un siècle l’Angleterre et la France. Comme les Prussiens, aujourd’hui, les Anglais du quinzième siècle avaient voulu détruire, soumettre la France. Ils s’étaient même emparés de Paris, ce que les Allemands, malgré toute leur bonne volonté, n’ont pas encore réussi à faire jusqu’ici, et avaient brûlé Jeanne d’Arc à Rouen, comme les Allemands pendent aujourd’hui les francs-tireurs. Ils furent enfin chassés de Paris et de France, comme, espérons-le toujours, les Allemands finiront bien par l’être aussi.

Dans la seconde moitié du quinzième siècle, en France, nous voyons la naissance du vrai despotisme royal, renforcé par cette guerre. C’est l’époque de Louis XI, un rude compère, valant à lui seul Guillaume I avec ses Bismarck et Moltke, le fondateur de la centralisation bureaucratique et militaire de |123 la France, le créateur de l’État. Il daigne bien encore quelquefois s’appuyer sur les sympathies intéressées de sa fidèle bourgeoisie, qui voit avec plaisir son bon roi abattre les têtes, si arrogantes et si fières, de ses seigneurs féodaux; mais on sent déjà à la manière dont il se comporte avec elle que, si elle ne voulait pas l’appuyer, il saurait bien l’y forcer. Toute indépendance, nobiliaire ou bourgeoise, spirituelle ou temporelle, lui est également odieuse. Il abolit la chevalerie | et institue les ordres militaires: voilà pour la noblesse. Il impose ses bonnes villes selon sa convenance et dicte sa volonté aux États-généraux: voilà pour la liberté bourgeoise. Il défend enfin la lecture des ouvrages des nominaux et ordonne celle des réaux: voilà pour la libre pensée. Eh bien, malgré une si dure compression, la France donne naissance à Rabelais à la fin du quinzième siècle: un génie profondément populaire, gaulois, et tout débordant de cet esprit de révolte humaine qui caractérise le siècle de la Renaissance.

En Angleterre, malgré l’affaiblissement de l’esprit populaire, conséquence naturelle de la guerre odieuse qu’elle avait faite à la France, nous voyons, pendant tout le quinzième siècle, les disciples de Wicleff propager la doctrine de leur maître, malgré les cruelles persécutions dont ils sont les victimes, et préparer ainsi le terrain à la révolution religieuse qui éclata un siècle plus tard. En même temps, par la voie |124 d’une propagande individuelle, sourde, invisible et insaisissable, mais néanmoins très vivace, en Angleterre aussi bien qu’en France, l’esprit libre de la Renaissance tend à créer une philosophie nouvelle. Les villes flamandes, amoureuses de leur liberté et fortes de leur prospérité matérielle, entrent en plein dans le développement artistique et intellectuel moderne, se séparant par là même toujours davantage de l’Allemagne.

Quant à l’Allemagne, nous la voyons dormir de son plus beau sommeil pendant toute la première moitié de ce siècle. Et pourtant, il se passa, au sein de l’Empire, et dans le voisinage le plus immédiat de l’Allemagne, un fait immense qui eût suffi pour secouer la torpeur de toute autre nation. Je veux parler de la révolte religieuse de Jean Huss, le grand réformateur slave.

C’est avec un sentiment de profonde sympathie et de fierté fraternelle que je pense à ce grand mouvement national d’un peuple slave. Ce fut plus qu’un mouvement religieux, ce fut une protestation victorieuse contre le despotisme allemand, contre la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands; ce fut la révolte de l’antique commune slave contre l’État allemand. Deux grandes révoltes slaves avaient eu lieu déjà dans le onzième siècle. La première fut dirigée contre la pieuse oppression de ces braves chevaliers teutoniques, ancêtres des lieutenants-hobereaux actuels de la Prusse. Les insurgés slaves avaient brûlé toutes les églises et exterminé tous les prêtres. Ils détestaient le christianisme, et avec beaucoup de raison, parce que le christianisme, c’était le germanisme, dans |125 sa forme la moins avenante: c’était l’aimable chevalier, le vertueux prêtre et l’honnête bourgeois, tous les trois Allemands pur sang, et représentant comme tels l’idée de l’autorité quand même, et la réalité d’une oppression brutale, insolente et cruelle. La seconde insurrection eut lieu, une trentaine d’années plus tard, en Pologne. Ce fut la première et l’unique insurrection des paysans proprement polonais. Elle fut étouffée par le roi Casimir. Voici comment cet événement est jugé par le grand historien polonais Lelewel, dont le patriotisme et même une certaine prédilection pour la classe qu’il appelle la démocratie nobiliaire ne peuvent être mis en doute par personne: « Le parti de Maslaw » (le chef des paysans insurgés de la Mazovie) « était populaire et allié du paganisme; le parti de Casimir était aristocrate et partisan du christianisme » (c’est-à-dire du germanisme). Et plus loin il ajoute: « Il faut absolument considérer cet événement désastreux comme une victoire remportée sur les classes inférieures, dont le sort ne pouvait qu’empirer à sa suite. L’ordre fut rétabli, mais la marche de l’état social tourna dès lors grandement au désavantage des classes inférieures. » (Histoire de la Pologne, par Joachim Lelewel, t. II, p. 19.)

La Bohême s’était laissé germaniser encore plus que la Pologne. Comme cette dernière, jamais elle n’avait été conquise par les Allemands, mais elle s’était laissé profondément | dépraver par eux. Membre du Saint-Empire, depuis sa formation comme État, elle n’avait jamais pu s’en détacher pour son malheur, et elle en avait adopté toutes les institutions cléricales, féodales et bourgeoises. Les villes et la noblesse de la Bohême s’étaient germanisées en partie; noblesse, bourgeoisie et clergé étaient allemands, non de naissance, mais de baptême, ainsi que par leur éducation et par leur position politique et |126 sociale; l’organisation primitive des communes slaves n’admettant ni prêtres, ni classes. Seuls, les paysans de la Bohême s’étaient conservés purs de cette lèpre allemande, et ils en étaient naturellement les victimes. Cela explique leurs sympathies instinctives pour toutes les grandes hérésies populaires. Ainsi nous avons vu l’hérésie des Vaudois se répandre en Bohême déjà au douzième siècle et celle des Fraticelli au quatorzième, et vers la fin de ce siècle ce fut le tour de l’hérésie de Wicleff, dont les ouvrages furent traduits en langue bohême. Toutes ces hérésies avaient également frappé aux portes de l’Allemagne; elles ont dû même la traverser pour arriver en Bohême. Mais au sein du peuple allemand elles ne trouvèrent pas le moindre écho. Portant en elles le germe de la révolte, elles durent glisser, sans pouvoir l’entamer, sur sa fidélité inébranlable, ne parvenant pas même à troubler son sommeil profond. Par contre, elles trouvèrent un terrain propice en Bohême, dont le peuple asservi, mais non germanisé, maudissait du plein de son cœur et cette servitude et toute la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands. Cela explique pourquoi, dans la voie de la protestation religieuse, le peuple tchèque a dû devancer d’un siècle le peuple allemand.

L’une des premières manifestations de ce mouvement religieux en Bohême fut l’expulsion en masse de tous les professeurs allemands de l’université de Prague, crime horrible que les Allemands ne purent jamais pardonner au peuple tchèque. Et pourtant, si l’on y regarde de plus près, on devra convenir que ce peuple eut mille fois raison de chasser ces corrupteurs patentés et serviles |127 de la jeunesse slave. À l’exception d’une très courte période, de trente-cinq ans à peu près, entre 1813 et 1848, pendant lesquels le déver | gondage du libéralisme, voire même du démocratisme français, s’était glissé par contrebande et s’était maintenu dans les universités allemandes, représenté par une vingtaine, une trentaine de savants illustres et animés d’un libéralisme sincère, voyez ce qu’ont été les professeurs allemands jusqu’à cette époque et ce qu’ils sont redevenus sous l’influence de la réaction de 1849: les adulateurs de toutes les autorités, les professeurs de la servilité. Issus de la bourgeoisie allemande, ils en expriment consciencieusement les tendances et l’esprit. Leur science est la manifestation fidèle de la conscience de l’esclave. C’est la consécration idéale d’un esclavage historique.

Les professeurs allemands du quinzième siècle, à Prague, étaient au moins aussi serviles, aussi valets que le sont les professeurs de l’Allemagne actuelle. Ceux-ci sont dévoués corps et âme à Guillaume Ier le féroce, le maître prochain de l’Empire knouto-germanique. Ceux-là étaient servilement dévoués tout d’avance à tous les empereurs qu’il plairait aux sept princes électeurs apocalyptiques de l’Allemagne de donner au Saint-Empire germanique. Peu leur importait qui était le maître, pourvu qu’il y eût un maître, une société sans maître étant une monstruosité qui devait nécessairement révolter leur imagination bourgeoise-allemande. C’eût été le renversement de la civilisation germanique.

D’ailleurs quelles sciences enseignaient-ils, ces professeurs allemands du quinzième siècle? La théologie catholique-romaine et le code Justinien, deux instruments du despotisme. Ajoutez-y la philosophie scolastique, et cela à une époque où, après avoir sans doute rendu, dans les siècles passés, de grands services à l’émancipation de l’esprit, elle s’était arrêtée et comme immobilisée dans sa lourdeur monstrueuse et pédante, battue en brèche par la pensée moderne qu’animait le pressentiment, sinon |128 encore la possession, de la science vivante. Ajoutez-y encore un peu de médecine barbare, enseignée, comme le reste, dans un latin très barbare; et vous aurez tout le bagage scientifique de ces professeurs. Cela valait-il la peine de les retenir? Mais il y avait une grande urgence de les éloigner, car, outre qu’ils dépravaient | la jeunesse par leur enseignement et par leur exemple servile, ils étaient les agents très actifs, très zélés de cette fatale maison de Habsbourg qui convoitait déjà la Bohême comme sa proie.

Jean Huss et Jérôme de Prague, son ami et son disciple, contribuèrent beaucoup à leur expulsion. Aussi, lorsque l’empereur Sigismond, violant le sauf-conduit qu’il leur avait accordé, les fit juger d’abord, par le concile de Constance, puis brûler tous les deux, l’un en 1415 et l’autre en 1416, là, en pleine Allemagne, en présence d’un immense concours d’Allemands accourus de loin pour assister au spectacle, aucune voix allemande ne s’éleva pour protester contre cette atrocité déloyale et infâme. Il fallut que cent ans se passassent encore, pour que Luther réhabilitât en Allemagne la mémoire de ces deux grands réformateurs et martyrs slaves.

Mais si le peuple allemand, probablement encore endormi et rêvant, laissa sans protestation cet odieux attentat, le peuple tchèque protesta par une révolution formidable. Le grand, le terrible Ziska, ce héros, ce vengeur populaire, dont la mémoire vit encore, comme une promesse d’avenir, au sein des campagnes de la Bohême, se leva, et, à la tête de ses Taborites, parcourant la Bohême tout entière, il brûla les églises, massacra les prêtres et balaya toute la vermine impériale ou allemande, ce qui alors signifiait la même chose, parce que tous les Allemands en |129 Bohême étaient des partisans de l’empereur. Après Ziska, ce fut le grand Procope qui porta la terreur dans le cœur des Allemands. Les bourgeois de Prague eux-mêmes, d’ailleurs infiniment plus modérés que les Hussites des campagnes, firent sauter par les fenêtres, selon l’antique usage de ce pays, les partisans de l’empereur Sigismond, en 1419, lorsque cet infâme parjure, cet assassin de Jean Huss et de Jérôme de Prague, eut l’audace insolente et cynique de se présenter comme compétiteur de la couronne vacante de Bohême. Un bon exemple à suivre! c’est ainsi que devront être traités, en vue de l’émancipation universelle, toutes les personnes qui voudront s’imposer comme autorités officielles aux masses populaires, | sous quelque masque, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit.

Pendant dix-sept ans de suite, ces Taborites terribles, vivant en communauté fraternelle entre eux, battirent toutes les troupes de la Saxe, de la Franconie, de la Bavière, du Rhin et de l’Autriche que l’empereur et le pape envoyèrent en croisade contre eux; ils nettoyèrent la Moravie et la Silésie, et portèrent la terreur de leurs armes dans le cœur même de l’Autriche. Ils furent enfin battus par l’empereur Sigismond. Pourquoi? Parce qu’ils furent affaiblis par les intrigues et par la trahison d’un parti tchèque aussi, mais formé par la coalition de la noblesse indigène et de la bourgeoisie de Prague, allemandes d’éducation, de position, d’idées et de mœurs, sinon de cœur, et s’appelant, par opposition aux Taborites communistes et révolutionnaires, le parti des Calixtins; demandant des réformes sages, possibles; représentant en un mot, à cette époque, en Bohême, cette même politique de la modération hypocrite et de l’impuissance habile, que MM. Palacki, Rieger, Brauner et C y représentent si bien aujourd’hui.

À partir de cette époque, la révolution populaire commença à décliner rapidement, cédant la place d’abord |130 à l’influence diplomatique, et un siècle plus tard à la domination de la dynastie autrichienne. Les politiques, les modérés, les habiles, profitant du triomphe de l’abhorré Sigismond, s’emparèrent du gouvernement, comme ils le feront probablement en France, après la fin de cette guerre et pour le malheur de la France. Ils servirent, les uns sciemment et avec beaucoup d’utilité pour l’ampleur de leurs poches, les autres bêtement, sans s’en douter eux-mêmes, d’instruments à la politique autrichienne, comme les Thiers, les Jules Favre, les Jules Simon, les Picard, et bien d’autres serviront d’instruments à Bismarck. L’Autriche les magnétisait et les inspirait. Vingt-cinq ans après la défaite des Hussites par Sigismond, ces patriotes habiles et prudents portèrent un dernier coup à l’indépendance de la Bohême, en faisant détruire par les mains de leur roi Podiebrad la ville de Tabor, ou plutôt le camp retranché des Taborites. C’est ainsi que les répu | blicains bourgeois de la France sévissent déjà et feront sévir encore bien davantage leur président ou leur roi contre le prolétariat socialiste, ce dernier camp retranché de l’avenir et de la dignité nationale de la France.

En 1526, la couronne de Bohême échut enfin à la dynastie autrichienne, qui ne s’en dessaisit plus jamais. En 1620, après une agonie qui dura un peu moins de cent ans, la Bohême, mise à feu et à sang, dévastée, saccagée, massacrée et à demi dépeuplée, perdant d’un seul coup ce qui lui restait encore d’indépendance, d’existence nationale et de droits politiques, se trouva enchaînée sous le triple joug de l’administration impériale, de la civilisation allemande et des Jésuites autrichiens. Espérons, pour l’honneur et pour le salut de l’humanité, qu’il n’en sera pas ainsi de la France.

131 Au commencement de la seconde moitié du quinzième siècle, la nation allemande donna enfin une preuve d’intelligence et de vie, et cette preuve, il faut le dire, fut splendide: elle inventa l’imprimerie, et par cette voie, créée par elle-même, elle se mit en rapport avec le mouvement intellectuel de toute l’Europe. Le vent d’Italie, le sirocco de la libre pensée souffla sur elle, et, sous ce souffle ardent, se fondit son indifférence barbare, son immobilité glaciale. L’Allemagne devint humaniste et humaine.

Outre la voie de la presse, il y en eut une autre encore, moins générale et plus vivante. Des voyageurs allemands, revenant d’Italie vers la fin de ce siècle, en rapportèrent des idées nouvelles, l’Évangile de l’émancipation humaine, et le propagèrent avec une religieuse passion. Et cette fois, la semence précieuse ne fut point perdue. Elle trouva en Allemagne un terrain tout préparé pour la recevoir. Cette grande nation, réveillée à la pensée, à la vie, à l’action, allait prendre à son tour la direction du mouvement de l’esprit. Mais hélas! elle se trouva incapable de la garder plus de vingt-cinq ans en ses mains.

Il faut bien distinguer entre le mouvement de la Renaissance et celui de la Réforme religieuse. En Allemagne, le premier ne précéda que de peu d’années le second. Il y eut une courte période, entre 1517 et 1525,où ces deux mouvements parurent se confondre, quoique animés d’un esprit tout à fait opposé: l’un représenté par des hommes comme Érasme, comme Reuchlin, comme le généreux, l’héroïque Ulrich von Hutten, poète et penseur de génie, le disciple de Pic de la Mirandole et l’ami de Franz von Sickingen, d’Œcolampade et de Zwingli, celui qui |132 forma en quelque sorte le trait d’union entre l’ébranlement purement philosophique de la Renaissance, la transformation purement religieuse de la foi par la Réforme protestante, et le soulèvement révolutionnaire des masses, provoqué par les premières manifestations de cette dernière; l’autre, représenté principalement par Luther et Mélanchthon, les deux pères du nouveau développement religieux et théologique en Allemagne. Le premier de ces mouvements, profondément humanitaire, tendant, par les travaux philosophiques et littéraires d’Érasme, de Reuchlin et d’autres, à l’émancipation complète de l’esprit et à la destruction des sottes croyances du christianisme, et tendant en même temps, par l’action plus pratique et plus héroïque d’Ulrich von Hutten, d’Œcolampade et de Zwingli, à l’émancipation des masses populaires du joug nobiliaire et princier; tandis que le mouvement de la Réforme, fanatiquement religieux, théologique et, comme tel, plein de respect divin et de mépris humain, superstitieux au point de voir le diable et de lui jeter des encriers à la tête, comme cela est arrivé, dit-on, à Luther, dans le château de la Wartbourg, où l’on montre encore, sur le mur, une tache d’encre, devait nécessairement devenir l’ennemi irréconciliable et de la liberté de l’esprit et de la liberté des peuples.

Il y eut toutefois, comme je l’ai dit, un moment où ces deux mouvements si contraires durent réellement se confondre, le premier étant révolutionnaire par principe, le second forcé de l’être par position. D’ailleurs, dans Luther lui-même, il y avait une contradiction évidente. Comme théologien, il était et devait être réactionnaire; mais comme nature, comme | tempérament, comme instinct, il était passionnément révolutionnaire. Il avait la nature de l’homme du peuple, et cette nature puissante n’était point faite pour subir |133 patiemment le joug de qui que ce soit. Il ne voulait plier que devant Dieu, dans lequel il avait une foi aveugle et dont il croyait sentir la présence et la grâce en son cœur; et c’est au nom de Dieu que le doux Mélanchthon, le savant théologien, et rien qu’un théologien, son ami, son disciple, en réalité son maître et le museleur de cette nature léonine, parvint à l’enchaîner définitivement à la réaction.

Les premiers rugissements de ce rude et grand Allemand furent tout à fait révolutionnaires. On ne peut s’imaginer, en effet, rien de plus révolutionnaire que ses manifestes contre Rome; que les invectives et les menaces qu’il lança à la face des princes de l’Allemagne; que sa polémique passionnée contre l’hypocrite et luxurieux despote et réformateur de l’Angleterre, Henry VIII. À partir de 1517 jusqu’à 1525, on n’entendit plus en Allemagne que les éclats de tonnerre de cette voix qui semblait appeler le peuple allemand à une rénovation générale, à la révolution.

Son appel fut entendu. Les paysans de l’Allemagne se levèrent avec ce cri formidable, le cri socialiste: Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! qui se traduit aujourd’hui par ce cri plus formidable encore: « À bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l’humanité; liberté et prospérité au travail, égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur les ruines de tous les États! » Ce fut le moment critique pour la Réforme religieuse et pour toute la destinée politique de l’Allemagne. Si Luther avait voulu se mettre à la tête de ce grand mouvement populaire, socialiste, des populations rurales |134 insurgées contre leurs seigneurs féodaux, si la bourgeoisie des villes l’avait appuyé, c’en était fait de l’Empire, du despotisme princier et de l’insolence nobiliaire en Allemagne. Mais pour l’appuyer, il eût fallu que Luther ne fût pas un théologien, plus soucieux de la gloire divine que de la dignité humaine, et indigné que des hommes opprimés, des serfs qui ne devaient | penser qu’au salut de leurs âmes, eussent osé revendiquer leur portion de bonheur humain sur cette terre; il eût fallu aussi que les bourgeois des villes de l’Allemagne ne fussent pas des bourgeois allemands.

Écrasée par l’indifférence et en très grande partie aussi par l’hostilité notoire des villes et par les malédictions théologiques de Mélanchthon et de Luther, beaucoup plus encore que par la force armée des seigneurs et des princes, cette formidable révolte des paysans de l’Allemagne fut vaincue. Dix ans plus tard fut également étouffée une autre insurrection, la dernière qui ait été provoquée en Allemagne par la Réforme religieuse. Je veux parler de la tentative d’une organisation mystico-communiste par les anabaptistes de Munster, capitale de la Westphalie. Munster fut pris et Jean de Leyde, le prophète anabaptiste, fut supplicié aux applaudissements de Mélanchthon et de Luther.