SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Où Von traitte de la Nature de VEfprit de V homme y & de Vufage qu'il en doit faire pour éviter V erreur dans les Sciences.

Quatrième Edition reveuë, & augmentée de plufieurs Eclairciflemens.

TOME PREMIER.

A AMSTERDAM, Cheï Henry Desbordes, Marchand Libraire, dans le Kalver-Straat prés le Dam.

M. DC. LXXXYÏÏÏ J AVIS DU LIBRAIRE.

CEtte Nouvelle Edition ejî faite fut la Copie In- quarto de Paris, Vz^uteur a pris le foin de lu revoir corriger X^ augmenter en divers endroits, cella Jaitejperer qu' elle en fera encor mieux receuë, on s'efl aufji attaché à ne laijjer aucune faute qui fajfe de la peine au Leâeur » O" fefpcre que mon Edition contentera Vç^Hteur O" le Public fi le fuccés répond aux. veuës que j'ai en en entreprenant cet ouvrage i je nayfaà qu'une chofe de mon. chef qui efl de le réduire en deux grands vollumes aHn de l'appareiller aux autres piè- ces du même c^uteur qui font imprimées en cette Province.

PREFACE.

PREFACE.

'ESPR I T de l'homme & trou- ve par û. nature comme fitué entre fon Créateur, & les créa- tures corporelles; puifque fe- lon fàint Auguftin il n'y a rien au dcfïlis de lui que Dieu lèul, ni rien au deffous de lui que des corps: Mais comme la grande élé- vation où il eft au defïùs de toutes les choies matérielles, n'empêche pas qu'il ne leur ibit uni, & qu'il ne dépende mêmes en quelque façon d'une portion de la matière, auffiladi- ftance infinie, quife trouve entre l'être fbu- verain & l'elprit de l'homme, n'empêche pas qu'il ne lui foit uni immédiatement, & d'u- ne manière tres-intime. Cette dernière union l'élevé au defïùs de toutes chofes; c'eft par elle qu'il reçoit fa vie, fà lumière & toute fa félicité; & Saint Auguftin nous parle en mille endroits de fes ouvrages de cette union, comme de celle qui eft la plus naturelle, & la plus efïèntielle à l'elprit: au contraire l'u- nion de l'efprit avec le corps, abaifïè l'hom- me infiniment, & c'eft aujourd'hui la prin- cipale caufe de toutes lès erreurs & de toutes lès miféres.

Je ne m'étonne pas que le commun des hommes, ou que les Philofophes Païens ne Nihil eft poten- tius ûlX creaturâ, quzmens dicitut lationa- lis, nihtl eft fubli- mius. Qixid- quid fu • pra illaîn eft, jara Jr^ Creator ^ eft.

fur Saint Jean.

Quod ratio naît anima melmseft omnibus confen- tientibus Deiis eft Awr.

PREFACE, çonfîdérent dans lame, que fou rapport & fon union avec le corps, %is y reconnoître fou rapport & fon union avec Dieu: mais je iliis lùrpris que des Philofophes Chrétiens, qui doivent préférer Tefprit de Dieu à Tefprit humain, Moïfe à Ariftote, Saint Auguftinà.

quelque miférable Commentateur d*un Phi- Adip- lofophe Païen, regardent plutôt Tamecomfam fi mi- me la forme du corps, que comme faite à htudi- Timage & pour l'image de Dieu, c'eft-à-dire omîiia°" ^^^oïi làint Auguftin, pour la vérité à laqueK fafta le feule elle eft immédiatement unie. Il eft fiint, fed vrai que Tame eft unie au corps, & qu'elle îbmfrra- ^^ ^^ naturellement la /orwîtfi mais il eft vrai tipnaiis ': ^ufli qu'elle eft unie à Dieu d'une manière quarc bien plus étroite, & bien plus eflentielle. Ce omnia rapport qu'elle a à fon corps pourroit n'être ad ip(am, il eftentiel, qu'il eft impoflibie de concevoir non niii que Dieu puiffe créer un efprit uns ce rap- Jis. ita- 11 eft évident que Dieu ne peut agir que qie fiib- pour lui-même; qu'il ne peut créer les elprits itaïuia que pour le connoître, & pour l'aimer; qu'il ipfam ni leur imprimer aucun amour, qui ne foit faûa eft, pour lui, & qui ne tende vers li»: mais il a enim eft ^^^^ maintenant unis. Ainfi le rapport que uUa na. nos efprits Ont à Dieu, eft naturel, nécefturain- faire, & abfolument indilpenlàble: mais le teroodta. j-^pport de nos elprits à nos corps, quoique DeGen. ^^' ad Int.

Reulîîmè diciturfaftusadimaginem &fîmilitudinem Dei, non enim aliter iiiconunutabilem veiitatem pofiet mente coafpicere.

De vera R^L PREFACE. naturel à nos efprits, n'eft point abfblument néceflâire, ni indilpenÊible.

Ce n'eft pas ici le lieu d'apporter toutes les autoritcz & toutes les raifons, qui peu- vent porter à croire qu'il eft plus de la nature de nôtre elprit d'être uni à Dieu, que d'être uni à un coprs; ces chofes nous méneroient trop loin. Pour mettre cette vérité dans Ion jour, il feroit néceiîkire de ruïner les princi- paux fondemens delà Philolbphie païenne, d'expliquer les defordres du péché, de com- battre ce qu'on appelle fauffement expérien- ce, & de raifonner contre les préjugez & les Ululions des lèns. Ainfî, il eli trop difficile de faire parfaitement comprendre cette vérité au commun des hommes, pour l'entrepren- dre dans une Prérace.

Cependant il n'eft pas mal-aifé de la prou- ver à des elprits attentifs, & qui font iniiruits de la véritable Philofophie. Car il fuffit de ks faire ibuvenir, que la Tolonté de Dieu réglant la nature de chaque choIè, il eft plus de la nature de l'ame d'être unie à Dieu par jL la connoiflànce de la vérité, & par l'amour \ du bien, que d'être unie à un corps, puil- qu'il eft certain, comme on vient de le dire, que Dieu a fait les efprits pour le eonnoître & pour l'aimer y plutôt que pour informer des corps. Cette preuve eft capable d'ébran- ler d'abord les ejÇ)rits un peu éclairez, de les rendre attentifs, & enfiiite de les convain- cre: mais il eft moralement impoffible que des efprits de chair & de ikng, qui ne peu- vent cormoître qu€ ce qui fe fait fentir, puif- fent être jamais convaincus par de femblables raifonncmens. Il ^t pour ces lortes de per- ^ 3 fonnes 4.

PREFACE, ibhnes des preuves grofliéres&fenfible s, parce que rien ne leurparoîtfolide, s'il ne fait quel- que imprefîîon fur leurs fens. Mens, Le péché du premier homme a telkmetit quodnoh affoibli l'union de nôtre efprit avec Dieu, *^"^ » qu'elle ne fe fait fentir qu'à ceux dont le cœur puriflîma cft puritie, & 1 elpnt eclaire •• car cette union & beatif- paroît imaginaire à tous ceux, qui lùivent ma eft»w aveuglément les jugemens des fens, & les hœrèt^?" naouvêmens de paffions. nifi ipfi Au contraire, il a tellement fortifié l'union vcritari, de nôtre ame avec nôtre corps, qu'il nous ?^*do&" ^^^^^ 9^^ ^^s ^^^^ parties de nous mêmes imago v^^ foient plus qu'une même fubftance; ou pa!ris,& plutôt il nous a de telle forte afïùjetti à nos îapicntia fenj & à nos paflions, que nous fommespor- dicitur, jg^ ^ croire, que nôtre corps eft la principa- tib^mp, ^^ ^^^ ^^^^ parties dont nous fommes com- WeGe». POftï- ^^ Ifff^' Lorfque l'on confidére les différentes occu- pations des hommes, il y a tout fùjet de croi- re qu'ils ont un fentiment fi bas, & fi grolTier d'eux-mêmes. Car comme ils aiment tous la félicité, & la perfedion de leur être, & qu'ils ne travaillent que pour fe rendre plus heureux, ou plus parfaits, ne doit-on pas ju- ger qu'ils ont plus d'eflime de leur corps, & des biens du corps, que de leur efprit, &des biens de l'efprit; lorfqu'on les voit prefque toujours occupex aux chofes qui ont rapport aux corps, & qu'ils ne penfènt prefque jamais à celles, qui font ablblument néceffaires à la perfedion de leur efprit ^ Le plus grand nombre ne travaille avec tant d'afïîduité & de peine que pour fbûtenir une miférable vie, & pour laifïèr à leurs en- fans PREFACE.

fans quelques fecoursnecefîàires à lacoiifèrva-*- tion de leurs corps.

. Ceux, qui par k bon-heur, ou le hasard de leur iiaiffance, ne font point fujets à cette nccclTité, ne font pas mieux connoître par leurs exercices & par leurs emplois, qu^ils re- gardent leur ame comme la plus noble partie de leur être. Là chafTe, la danfe, le jeu, h\ bonne-chére fom leurs occupations ordi- naires. Leur ameefclave du corps eftime& chérit tous ces divertifTemens, quoique tout- à-fait indignes d'elle. Mais, parce que leur -corps a rapport à toutes les chofès fènfibles, elle n'eft pas feulement elclave du corps^ mais elle Teft encore, par le corps &àcaufe du corps, de toutes les chofès iènfibles. Car c'edpar le corps qu'ils font unis à leurs parens, à leurs amis, à leur vil le, à leur charge, & à tous les biens fènfibles, dont la conlèrvation leur paroît auffi néceflàire & auffi eilimable, que la conlèrvation de leur être propre. Ainfilelbin de leurs biens, & le delîr de les augmenter, la pafTion pour la gloire & pour la grandeur les agite & les occupe infiniment plus que la perfeélion de leur ame.

Les (çHvans même, & ceux qui fe piquent d'elprit, «gaffent plus delà moitié de leur vie dans des allions purement animales, ou tel- lés, qu'elles donnent à pcn(èr qu'ils font plus d'état de leur fanté, de leurs biens & de leur réputation, que de la perfedion de leur ef- prit, lis étudient plutôt pour acquérir une grandeur chimérique, dans l'imagination des autres hommes, que pour donner à leur ef- prit plus de force, & plus d'étendue. Ils font de leur tête une efpece de garde-meuble, 6.

PREFACE.

dans lequel ils entafTent uns difcernement & làns ordre, tout ce qui porte un certain ca- tadére d'érudition, je veux dire tout ce qui peut paroître rare & extraordinaire, & exci- ter Tadmiration des autres hommes. Ils font gloire de refïèmbler à ces cabinets de curiolî- tez ai d'antiques, qui n'ont rien de riche ni de Iblide > & dont le prix ne dépend que de la fantailie, de la paffion, & du haiard; & ilS ne travaillent prefque jamais à fe rendre l'elpritjufte, & à régler les mouvemens de leur cœur. Non Ce n'eft pas toutesfois que les hommes cxigua ignorent entièrement qu'ils ont une ame, & portio^r ^^^ ^^^^^ ^"^^ ^^ ^^ principale partie de leur itA totius éîre. Ils ont aulfi été mille fois convaincus hurnanx par la raîfon & par l'expérience, queçc n'eft univerii pQJjjt ^^ avantage fort confidérable, qued'a- iUntiaeft ^'^^^ ^^ la réputation,desricheires,de laCmté ^m'3.6. pour quelques années i & généralement que hexu.j. tous les biens du corps, & ceux qu'on ne poP fëde que par le corps, & qu'à caulè du corps, font des biens imaginaires & périflàbles. Les hommes Içavent qu'il vaut mieux être jufte, que d'être riche i être raifonnable, que d'ê- tre fçavant; avoir l'elprit vif & pénétrant, que d'avoir le corps prompt & agile. Ces véritez ne peuvent s'effacer de leur eJÇ^rit, & ils les découvrent infailliblement, loriqu'ii leur plaît d'y penfer. Homère, par exemple qui loue fon Héros d'être vite à la courfè, eût pu s'appercevoir, s'il l'eût voulu > que c'eil la louange que l'on doit donner aux che- vaux, & aux chiens de chaiïè. Alexandre, fî célèbre dans les Hiftoires par fes illuftres bri- gandages, entcndoit quelquefois dans le plus fècret PREFACE.

fècret PREFACE.

fecret de fà railbn,lcs mêmes reproches que Tes alîàiîins & les voleurs, mal-gré le bruit confus des flatteurs qui renviroimoient: Et Celàrau paflàge du Rubicon, ne put s'empêcher de faire connoître que ces reproches Tépouvantoient, lorfqu'il fè réfolut enfin delàcrifier à Ion am- bition la liberté de là patrie.

L'ame, quoiqu'unie au corps d'une manié- ^^.^ ^ re fort étroite, ne laiffe pas d'être unie à veritas"^ Dieu, & dans le tems même qu'elle reçoit prsefides par fbn corps ces fentimens vifs & confus, que ^«^"iî^us fes paffions lui infpirent, elle reçoitde la ve- f^"ibûs rite éternelle qui prélîde à Ibnefprit, lacon- k, fi- noifïànce de ion devoir &de ièsdéreglemens. muique Lorfque fon corps la trompe, Dieu la dé- j^^p°"' j'u-: des oiri'* trompe; lorlqu'il la flatte, Dieu la blelïè i nibus & lorlqu'il la lotie, & qu'il lui applaudit, Dieu etiamdi- lui fait intérieurement de fenglans reproches, ^^"^^J! & il la condamne par la mantfeftation d'une H^^i,' loi plus pure & plus ûinte, que celle de lachair hus. ' qu'elle a fuivie. ^Liqui- Alexandre n'avoit pas befoin que les Scy- ^^ ^^' ^^^" thés lui vinlîènt apprendre fon dev oir dans une \tàmtï Langue étrangère; il fçavoitdecelui-même, liquidé qui inftruit les Scythes & les nations les plus o^nes barbares,. les règles de la juftice qu'il devoit omn^* fùivre. | La lumière de la vérité, qui éclaire undcvo- tout le monde l'éclairoit aufii; & la voix de luntcoii- la nature, qui ne parle ni Grec ni Scythe, ni JM^""^' Barbare, lui parloir comme au reftedeshom- fç^pe" mes un langage tres-intelligiblc. Les Scythes quodvodiunt.

Conf. S,, 't^ug. î. 1 o. C. 2.^. V. fluînt. Cur liv. 7. c.?. -f Intus.io do- liiicii-o cogitationis, nec Hebraa nec Grxca nec Latina, rec Bajr- bata VSRITAS, fine oris 6c linjzuae orgaais, fine tlrepitu iVliâ" biii\im. Conf. S. c/éugJiy, 11. ch, }, 3 PREFACE.

* videtKf avoîent beau lui faire des reproches far ïà con- â^eVccf. duîte, ils ne parloient qii'à fes oreilles; & dere-, * Dieu ne parlant point à fon cœur, ou plutôt cumm Pieu parlant àfbncœur, mais lui n'écoutant ab ipfo q^ç je5 Scythes, qui ne faifoient qu'irriter rSip J« ^^^ paffions, & qui le tenoient ainfî hors de pr l'r lui-même, il n'entendoit point la voix de la Nam vérité, quoiqu'elle l'étonnât, & il nevoyoit etiam fol point fà lumière, quoiqu'elle le pénétrât. '^^}^' ^ Il eft vrai que nôtre union avec Dieu dimi^ Scie"n" nue & s'affoiblit y à melùre que celle, que iiiuftrat nousavons avec les chofes fenfibles, augmen- ^ ^h\' te &; fè fortifie: mais il eft impolTible que cet- foTpnt"^ te union fe rompe entièrement, fans quenô^ fens cft, tre être Ibit détruit. Car encore que ceux qui fedpne- font plongez dauB le vice, & enivrez des plai- fente foie ^j-g ^ foient infènfîbles à la vérité y ils ne laif- îlnYeV ^f^t pas d'y être unis. * Elle ne les abandonne Sic & Sa- pas, ce font eux qui l'abandonnent. Sa lu- pientta miére luit dans les ténèbres, mais elle ne les HiTnus L ^^^P^ P^^ toujours i de même que la lumière c. ubi-* du foleil environne les aveugles, & ceux qui <\ue prx- ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les fcas eft, ^^5 ^ j^j jgg autres.

eue eft ^" ^ Il en eft de même de l'union de nôtre ef- veritas, prit avec nôtre corps. Cette union diminue ubique à proportion que celle que nous avons avec ^T,l"V^ Dieu s'augmente; mais- U n'arrive jamais Tract. 5 5. b-C^ que je dh ici des deux unions deTef^rit d'vet Dieu, C^ avec le^ cot^s fe doit entendre félon la manière ordinaire -de eoncevoir les. chofes. Car il eft vrai que l'efprit ne peuteflreim^ mediatementuni qu*à Dieu; je veux dire que l'e/prit ne dépend véritabUmentquede Dieui Et s' il eft uni-aux corps j ou. s' tien dépend) tV/? que ta volonté de Dieu fait efficacement cette unions eu cette, depenaan es.. On concevra a^e:^ ceci par la juits d^. l' Qfh PREFACE, qu*clle fe rompe entièrement que par nôtre mort. Carquand nous ferions aulTi éclairez, & aulTi détachez de toutes les chofes fenfibles que les Apôtres, il eft nécelïaire depuis le pé- ché, que nôtre eîprit dépende de nôtre corps, & que nouslèntionslaloi de nôtre chair, ré- fifter & s'oppofer uns celle à la loi de nôtre efprit.

L'efprit devient plus pur, plus lumineux,. plus fort & plus étendu à proportion que s'au- gmente l'union qu'il a avec Dieu; parce que. c'efi: elle qui fait toute là perfe6l:ion. Au con- traire il fe corrompt, il s'aveugle, il s'affoi— blit& il fe relïèrre à mcfure que l'unioii qu'il a avec fon corps s'augmxnte & fè fortifie; parce que cette union fait auffi toute fon imper- fedion. Ainlî un homme qui juge de toutes • cholcs^. par lès fens, qui luit en toutes chofes les mouvemens de fes palTions, qui n'àpper- çoit que ce qu'il fent, & qui n'aime que ce qui le flatte, eft dans la plus miférable dilpofîtion d'elprit où il puifle être; dans cet état il eft in- finiment éloigné de la vérité,. & de fon bien. Mais lors qu'un homme ne juge des choies ç^^- que par les idées pures de l'efprit, qu'il évite enim be- avec foin le bruit confus des créatures, &que nefeini:- rentrant en lui - même, il écoute fon fouve- ^^Jf "*. rain Maître dans le filence de fes fens & de penas ' fespalTions, il eft impoflible qu'il tombe dans eft? tan- l'erreur. tofeaiu - Dieu ne trompe jamais ceux qui Tinterro-?e"iiexiîfc gent par une application férieufe, & par une finceriiis, converfion entière de leur efprit vers lui, quanto quoiqu'il ne. leur falfe pas toujours entendre J^^^^ove- Ô fes fubduccre intentionem mentis à carporis fenfibus potait. iiÀug' ds im^ moft. anLm£. Ch. i q.

PREFACE.

fes réponfes: mais lorfque feCprit fe détournant. de Dieu fe répand au dehors, qu'il n*interro - ge que ion corps pour s'inftruire de la vérité, qu'il n'écoute que fes fens, fon imagination » & fès palîîons qui lui parlent fans ceife, ileft impoffible qu'il ne fè trompe. La fagefTe & la vérité, la perfedion & la félicité ne font pas des biens que l'on doive efperer de fon corps: Il n'y a que celui-là feul qui cft au dcf- fus de nous, & de qui nous avons receu l'être, qui le puille perfeétionner.

C'eftce que S. Auguftin nous apprend par Piinci- ces belles paroles. Lafagefiez'terneh^ dit-il, cTuift ^fi ^^ frinctj>e de toutes les cnatures capables intelle- d'intelligence, ir cette fagejfe demeurant toû" duaiis eft jours la même, ne cefie jamais de far 1er à fes sterna crzatures dans le plus fecret de leur raifon^ q^iîod""^' 4)?» qu'elles fe tournent vers leur principe: par* principi- Ce qu^il n''y a que la vui de la fagefie ùernelle^ nm ma- qui donne l*ètre aux efprits, qui puijîe pour pciisinfe aifiji (liYcles achever ^ & leur donner leur der- niùtabi'- W'^^^ pcrfeBion dont ils font capables, rer, nul- t Lorfque nous verrons Dieu tel qu'il cji^nour loniodo ferons femb labiés à lui ^ dit l'Apôtre faint Jean, cuîtâinf- N^^5 ferons par cette contemplation delà ve- j)iratio- rite éternelle, élevei à ce degré de grandeur, ne voca- auquel tendent toutes les créatures Ipirituellcs tioTiis lo- par la nécelfité de leur nature. Mais pendant creatura: ^^^ ^^^^ fommcs fiir la terre, le poids du cui prin- corps appelàntit l'efprit; il le retire lans cefïb cipium de la préfence de fon Dieu, ou de cette lu- cil, ut j^ converta- ■ zar ad id ex quo eft; qnod alitet formata ac perfe3:a eflè non poffit. I. de Gen. ad litt. ch. 5,0. f Scimus quoniam cum apparuerît fî- îïiiles ci crîmas, quoniam videbimuseumficud eft. Joan^ Ep.I, ^^' 3- V. i. Corpus quod ^irumpitui sggtavat aniraam. Sap^ PREFACE.

miérc intérieure qui Téclaire; il fait des ef- forts continuels pour fortifier fbn union avec les objets fenfibles j & il l'oblige à fe repré- fenter toutes chofcs, non félon ce qu'elles font en elles-mêmes, mais félon le rapport qu'elles ont à la confcrvation de la vie.

Le corps, félon le Sage, remplit l'efprit d'un fi grand nombre de fenfetions, qu'il de- Terrena vient incapable de connoître les chofès les ip^abita- moins cachées: la vue du corps éblouit &dif- muftn-" fipe celle de l'efprit & il eft difficile d'apper- lum çevoir nettement quelque vérité par les yeux *»"\'a de l'ame, dans le tems que Ton fait ulàee ^^E^^^ des yeux du corps pour la connoître. Celaîait difficile voir que ce n'eft que par l'attention de l'ef- jeftima- prit que toutes les veritez fe découvrent, &."^"s qur que toutes les Siences s'apprennent; parce fiînt?& qu'en effet l'attention de refprit n'eiï que fon quje in retour & û converfîon vers Dieu, qui eft nô- profpeâa tre feul maître, & qui feul peut nous inftruire [""^^"5 de toute vérité, par la manifeftation de fa iùb- cum la- ftance, comme parle S. Auguftin. bore.

Il eft vifible par toutes ces chofes, qu'il ^<^^' faut réfîfter fansceffe à l'efîbrt que le corps 9- M* fait contre l'efprit, & qu'il faut peu à peu s'ac-. ^^^"^. coûtumer à ne pas croire les rapports que nos bins/,S", fens nous font de tous les corps qui nous en- inquo,' vironnent, qu'ils nous repréfentent toujours &àquo, comme dignes de nôtre application & denô-?^e^^^in, tre eftime: parce qu'il n'y a rien de fenfîbleà ^eiiigibi.' quoi nous devions nous arrefter, ni dequoy liter lu- nous devions nous occuper. C'eft une des '^'r"^ **"*• veritez que la ûgefTe éternelle femble avoir. J^^ '* voulu ij/iinua. vit uobis (Chripus) animam humanam non vegetarî, non illurrinari, non bcatificari, niûabipia SUBSTANTIA Dei. cJ^^^ in}oan.

/2 PREFACE, voulu nous apprendre par Ion incarnation: torins" ^^ ^P^^^ ^^^^^ ^^^^^ ^^^ ^^^''^ fenfible à la ciivina di- P^^s haute dignité qui fe puiïïè concevoir, il cendaeft, nous a fait connoître par TavililTement où il a qusnon réduit Cette même chair, c'eftàdire, parl'a- fenCbiii- '^'^^i^^-ent de ce qu'il y a de plus grand entre busCgnisîcs chofes lenfibks, le mépris que nous de- tranfcen- VOUS faire de tous les objets de nos fens. dit om- çj^^ peut-être pour la même raifon que faint huma- ^^^^ difoit, qu'il ne connoiflbit point Jesus- namfa- Chkist felon la chair: Car cen'eft pas à la ri^^^' chair de JeSuS- Christ qu'il faut s'arrêter, iDfum ^'^^^ ^ l'efprit caché fous la chair; Caro varfuù ^ homi- ^i^'od habctar attende, nvn quod erat, dit S. nem Âuguftin. Ce qu'il y a de vifible ou de fen- o^^"nd- ^^^^^ ^*^^ Jpsus Christ, ne mérite nos ado- c\<yjo rations, qu'à caufe de l'union avec le Verbe, ufquefe qui ne peut être l'objet que de Tefprit fcul. pioprer H q[\ abfolument néceflàirc que ceux quife depreife- ^^^^^^t rendre ûges & heureux, foicnt en- lit, & tiérement convainais, & comme pénétrez non te- de ce que je viens de dire. Il ne fufïit pas fenfibus ^— '^^^ ^^ croyent fur ma parole, ni qu'ils en quibus ^^'cnt perfuadez par l'éclat d'une lumière paP yidfnrut ûgérc: il eil néceiBire qu'ils le fçachent par ira mi- mille expériences., & mille démon ftrations fed ad' J^conteflables: Il faut que ces chofes ne fe inteiie- puiiTent jamais etfacer de leur efprit, & qu'el- ftiim les leur f(;ient préfentes dans toutes leurs étu- jubct (jc5 ^ ^^jj5 toutes les autres occupations da fimui leurvie.

démon- Ceux qui prendront la peine de lire avec ftrans & quelque application l'Ouvrage que l'on donne poflit, & cur hsc faciat, & quam parvi pendat. t^Aug. i. de ord. 9. Et fi cognovimus fecundum carnem Chriftum, jara non. fccundun» carcena norifaus. i. ûà Cor. Tx. in Joan. t%.

• PREFACE, préfentementau public, entreront fi je ne me trompe dans cette dUpofition- d' elprit. Car on y démontre en piufîeurs manières,, que nos-fèns, nôtre imagination, & nos paflions nous font entièrement inutiles pour découvrir la vérité & nôtre bien; qu'ils nous éblomÏÏent au. contraire, & nous lèduifent en toutes ren- contres; & généralement que toutes les con- noifTanccs que Tefprit reçoit par le corps, ou à caufe de quelques mouvemens qui fe font dans le corps, font toutes fàuiTes & confufès, par rapport aux objets qu'elles repréièntent; quoiqu'elles foient très - utiles à la conforva- tion du corps, & des biens qui ont rapport au corps- On y combat plufieurs erreurs, & princi-. paiement celles qui font les plus univerfelle- ment reçues, ou qui font caufe d'un plus grand dérèglement d'eiprit; & l'on fait voir qu'elles font prelque toutes des fuites de l'u- nion de l'eiprit avec le corps. On prétend en plufieurs endroits faire fentir à l'efprit fà fervitude, & la dépendance où il eft de toutes- les chofcs fenfibles, afin qu'il fe réveille de fon airoupifl[èment, & qu'il fafiÊ quelques ef- forts pour fà délivrance.

On ne le contente pas d'y faire une fimple expofition de nos égaremcns, on explique encore h nature de reibrir. On ne s'arrête; pas par exemple, à faire un grand dénombre- ment de toutes les erreurs particulières des- fcns, ou de l'imagination, mais on s'arrête principalementaux caufesde ces erreurs. On montre tout d'une vue, dans l'explication- de.ces facultez, & des erreurs générales dans le%ielles ou tombe, un nombre comme in-^ Êni PREFACE..

Êni PREFACE..

fini de ces erreurs particulières dans lefquelles on peut tomber. Ainfî le fujetde cet Ouvra- ge cil l'efprit de l'homme tout entier. On le confîdére en lui - même, on le confîdére par rapport aux corps, & par rapport à Dieu. On examine la nature de toutes lès facultez; on marque les u^es que l'on en doit feire pour éviter l'erreur. Enfin on explique la plupart des chofcs que l'on a crû être utiles pour avancer dans laconnoilïànce de l'hom- me.

La plus belle, la plus agréable, & la plus nécelTaire de toutes nos connoiflànces, eft làns doute la connoiflànce de nous-mêmes^ . De toutes les fciences humaines, la fcience de l'homme eft la plus digne de l'homme: Cependant cette fcience n'eft pas la plus cul* tivée, ni la plus achevée que nous ayons. Le commun des hommes la néglige entièrement. Entre ceux mêmes qui fe piquent de fcience, il y en a tres-peu qui s'y appliquent. & il y en a encore beaucoup moins qui s y appli- quent avec firccez. La plupart de ceux qui pafïcnt pour habiles dans le monde, ne voient que fort confufément la différence efîèntjelle qui eft entre Telprit & le corps. Saint Au- 7 gutlin mêmes, qui a fi bien diftingué ces deux 4*'^.'S- êtres, confelfe qu'il a été long-tems fans la pouvoir reconnoïtre. Et quoi qu'on doive de- meurer d'accord qu'il a mieux expliqué les pro- priétez de Tame & du corps, que tous ceux qui l'ont précédé, & qui l'ont lùivi jufqu'à nôtre liécle; néanmoins il feroîtà fc)uhaitter qu'il n'eût pas attribué aux corps qui nous en-, viroanent, toutes les qualitez fenliblcs que nous appercevons parleur moyen; car eiifia elle PREFACE, elle PREFACE, elles ne font point clairement contenues dans ridée qu*il avoit de la matière. De forte qu'on peut dire avec quelque aiTurancc, qu'on n'a point alTez clairement connu la différence de l'elprit & du corps, que depuis quelques an- nées.

I^es uns s'imaginent bien connoître la na- ture de l'cfprit. Plulîeurs autres font perfua» dez qu'il n'eft pas poiïîble d'en rien connoî- tre. Le plus grand nombre enfin ne voit pas de quelle utilité eft cette connoifTance, & pour cette raifon ils la méprifent. Mais tou- tes ces opinions (î communes, font plutôt des effets de Timâgination & de l'inclination des hommes, que des fùittes d'une vûë claire & diftin<5te de leur efprit. C'eft qu'ils fentent de la peine & du dégoût à rentrer dans eux* mêmes, pour y reconnoître leurs foibleiTes & leurs infirmités, oc qu'ils feplaifent dans les recherches curieufcs, & dans toutes lesfcien- ces qui ont quelque éclat. Etant toujours hors de chez eux, ils ne s'apperçoivent point des defordres qui s'y paffent. Ils penfent qu'ils fe portent bien, parce qu'ils ne fe fentent point. Ils trouvent mêmes à redire, que ceux qui connoifïènt leur propre maladie iè mettent dans les remèdes; ils difent qu'ils iè font ma- lades, parce qu'ils tâchent de fe guérir.

Mais ces grands génies qui pénétrent les lècrets les plus cachez de la nature; qui s'é- lèvent en efprit jufques dans les Cieux, & qui defcendent jufques dans les abîmes, de- vroient fe fouvenir de ce qu'ils font. Ces grands objets ne font peut être que les éblouir. 11 faut que l'efprit forte hors de lui-même pour atteindre à tant de chofes, mais il ne peut en fbrtirfànsfediffiper. Les PREFACE.

Les hommes ne font pas nez pour devenir Aftronomes, ow Chymiftes i pour pafïer toute leur vie pendus à une lunette, ou atta- chez à un fourneau; & pour tirer enlùitedes conféquences alTcz inutiles de leurs obferva- tions laborieufes. Je veux qu'un Agronome ^it découvert le premier des terres, des mers, -& des montagnes dans la lune; qu'il fe foit apperçû le premier des taches qui tournent fur le fokil, & qu'il en ait exaélemcnt cal- culé les mouvemens. jeveux qu'un Chymi- (le ait enfin trouvé le fecret de fixer le mer- cure, ou de faire de cet alkaéft par lequel Vanhelmont fè vantoit de difToudre tous les corps: en font ils pour cela devenus plus fà- ges& plus heureux? Ils fe font peut être fait quelque réputation dans le monde; mais s'ils y ont pris garde, cette réputation n'a fait qu'é- tendre leur fervitude.