SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Mais il ne faut pas nous arrêter à prophetifèr les mauvais liccez de nos pen'ées: il eft p us à propos de tâcher de les produireavec des preuves;. fortes, ôc de les mettre d^.ns un il grand jour, qu'on 1 epuifîelrs at- taquer les yeux ouver:s, ni les regarder avec attenàon fins s'y ibumettre. On doit prouver, que nous n'a- Tons aucune enlation des cbje's de dehors, qui ne renferme quelque faux jvgemcnt, en vcici la preuve, ileilceine iembk indubitable, qpe nos âmes ne E reiiiphf- 9t DE LA RECHERCHE Chap. remplilTènt pas des efpaces auffi vaftes que ceux qui XIV. font entre nous & les e'toiles fixes > quand mêmes on accorderoit qu'elles fuiïènc e'tenduës: ainfi il n'eft pas raifbnnable de croire que nos âmes {oient dans les Cieux, quand elles y voyent des étoiles. Il n'eil pas mêmes croyable, qu'elles fbrtent à mille pas de leur corps pour voir des maifons à cette diftance. Ileft donc ne'cefTaire, que nôtre ame voye les maifons & les étoiles où elles ne font pas, puifqu'elle ne fort point du corps, ouelle eft, & qu'elle ne laifïè pas de les voir : hors de lui. Or comme les étoiles qui font immédiatement unies à l'ame, lefquelles font les feules que Tame puifTe voir, ne font pas dans les Cieux, il s'en- liiit que tous les hommes qui voyent les étoiles dans les Cieux, & qui jugent enfoite volontairement qu'el- les y font, font deux Bux jugemens, dont l'un elt na- turel, & l'autre libre. L'un eft un jugement des fèns ou une fènfàtion compofée, félon laquelle on ne doi^ pas juger. L'autre efl un jugement libre de la volonté que l'on peut s'empêcher de faire, & par conféquent, que l'on ne doit pas faire, fi l'on veut éviter l'erreur, II- ^ Mais voici pour quoi l'on croit que ces m êmcs étoi- "^i fonce les que l'on voit immédiatement, font hors de l'ame ceifrux Se dans les Cieux. C'eftqu'iln'eftpasenlapuifTance Jugemens ^q l'ame de les voir quand il lui plaît; car elle ne peut les appercevoir, que lorfqu'il arrive dans fo n cerveau des mouvemensaufquels les idées de ces objets font jointes par la nature. Or, parce que l'ame n'apperçoit point les moavemens de fès organes, mais feulement fès propres fènfàtion s, & qu'elle fçaic que ces mêmes lenfàtions ne font point produites en elle par elle mê- me,- elle eft portée à juger qu'elles font au dehors, & dans la caufe qui les lui repréfènte:& elle a fait tant de fois ces fortes de jugemens, dans le mcmetems qu'elle appcrçoit les objets, qu'elle ne peut prefque plus s'empêcher de les faire. ' Il fèroitnécefîaire pour expliquer à fond ce que je viens de dire, de montrer l'utilité de ce nombre infini ^c Miits êtres j qu'on nomme des efpéces & des idées, -^r qui DE LA VERITE'. LïvRi I. 99 oui {ont comme rien & qui repréfentent toutes cho- Chaï* fes i que nous créons & que nous détruifons quand il XIY» nous plaît,& que nôtre Ignorance nous a fiât imagi- ner pour rendre raifbn^es chofes que nous n'enten- dons point» Il faudroit faire voir ia fblidite' du fènti- ment de ceux qui croyent que Dieu eft le vrai pe're de lalumie're, qui éclaire lèul tous les hommes, fans le* quels les ve'ritezies plus lîinples ne leroient point in- telligibles >& le Soleil tout éclatant qu'il eft, ne fèroit pas même vifible: qui ne reconnoiflènt point d'autr* nature que la volonté du Créateur j & qui fur ces peu- féesjontreconnu que les idées qui nous repréfentent les créatures, ne font que des perfe<Sions de Dieu, qui répondent à ces mêmes créatures > & qui les repréfèa- tent» Il faudroit enfin traitter en quoi confîfle ce que nous appelions idées, & enfuite il feroit facile de parler plus nettement des chofès que je viens de dire, mais cela nous meneroit trop loin » On n'expliquera ces chofès que dans k troifiéme livre; l'ordre le demande ainfï. Il fuiîit prefèntement que j'apporte un exemple très- fènfible & inconteflable, où il le trouve plufieurs ju- gemens confondus avec une même fènûtion.

Je croi qu'il n'y a perfbnne au monde qui regardant îa Lune ne la voye environ à mille pas loin de foi, & qui ne la trouve plus grande lorfcju'elle fê lève ou qu'elle fe couche que lors qu'elle efl fort élevée fur rhorifbn; & peut-être mêmes qui ne croye voir feule- ment qu'elle eft plus grande, fans penièr qu'il fê trou- ve aucun jugement dans fz fenfàtion. Cependani il eft indubitable, que s'il n'y avoit point quelque efpece dejugementrenfermé dans fa fenfàtion, il ne vsrroit point la Lune dans fon éloignement où elle paroicj & outre celaillaverroit plus petite lorfqu 'elle k lève, que lors qu'elle eft fort élevée furl'horifbn; puif^ que nous ne la voyons grande quand elle fe lève, qu'à caufe que nous la jugeons plus éloignée, par un juge- ment naturel, dont j'ai parlé danslefîxièmeCÎiapi- tre,.

IGO DE LA RECHERCHE Mais, outL-e nos jiigémens naturels que l'on peut re- garder comme des fenfations corapofees, il le rencon- tre dans prefque toutes nos fenfations un jugement li- bre. Car non feulement les hommes jugent par un ju- gement naturel, que la douleur par exemple eft dans, leur main, ils le jugent aufTi par unjugement libre; non feulement ils l'y fèntent, mais ils l'y croyent: & ils ont pris une fi forte habitude de former de tels ju- gemens, qu'ils ont beaucoup de peine à s'en empê- cher. Cependant ces jugemens font très faux en eux- mêmes > quoique fort utiles à la confervation de la vie. Carnosiènsne nous inftruifènt que pour nôtre corps, & tous les jugemens libres qui font conformes auxjugeraens des fens font très -éloignez de la vérité'» Mais j afin de ne laifTer pas toutes ces chofes fans donner quelque moyen d'en découvrir les raifbns, il faut reconnoître qu'il y a deux fortes d'êtres: des êtres que nôtreame voit immédiatement A d'autres qu'el- le ne connoît que par le moyen des premiers. Par cxem.ple? lors que j 'apperçois le Soleil qui fè lève 5 j'ap- perçois premièrement celui que je vois immédiate- ment: & parce que je n'apperçois ce premier > qu'à caufe qu'il y a quelque chofè hors de moi, qui produit certains mouvemens dans mes yeux & dans mon ct^rveau, jejuge que ce premier Soleil qui efl dans moa ame, eft au dehors & qu'il exifte.

Il peut toutefois arriver, que nous voyions ce pre- mier Soleil qui eft uni intimement à nôtre ame, fans quel'autrefoitfuri'horifbn, & mêmes fans qu'il exi- Jte du tout. De même nous pouvons voir ce premier Soleil plus grand, lorfque l'autre fe lève, que quand il eftfort élevé fur l'honfon: & quoi qu'il foie vrai, que ce premier Soleil que nous voyons immédiate- ment > foit plus grand quiind l'autfe fs lève, il né s'enfuit pas quecetautre ibit plus grand. Car ce n'efk pas proprement cchu qui fè lève que nous voyons, puiiqu'il eft éloigné de pluHeurs niîlUq^îS de lieuèsj mais c'eft ce premier, qui elt véritablement plus grand, & tel que nous le voyons: parce que toutes les DE LA VERITF. LivïtÉ L lof leschofès, que nous voyons immédiatement, font Chap. toujours telles que nous les voyons: & nous ne nous XIY^ trompons, que parce que nous jugeons, que ce que nous voyons imme'diatement, fe trouve dans les objets exteneurs qui font caufedece que nous vo ■ yons.

De même quand nous voyons de la liimiére ct\ voyant ce premier Soleil qui eft immédiatement uni a nôtre efprit, nous ne nous trompons pas de croire que nous en voyons j il n'eft pas pofTible d'en douter. Mais nôtre erreur eft que nous voulons fans aucune railbn, & même contre route raifbn, que cette lumie'^ re que nous voyons imme'diatement> exifte dans le So- leil qui eft hors de nous» C'eft ta même chofe des au- tres objets de nos fèns.

-Si Ton prend garde à ce que nous avons dit dés le /f/, commencement, & dans la fuite de cet Ouvrage: il (c- L'erreur ra. facile de voir, que de toutes les chofès qui fe trou- neferen- vent dans chaque fènfation, l'erreur ne fe rencontre \ontre que dans les jugemens que -nous failons^s & que nos p^sdans- lenfàtions font dans les objets. ' ' nos (en- Premièrement, ce n'eft pas une erreur d'ignorer r^tionsy qu& i'adion des objets confifte dans le mouvement de ^^;^ /^^_ quelques"unes de leurs parties, & que ce mouvement [ç-^ç^jt fècommuniaueauxorganesdenosiens: qui font les ^^^,^ ^^j- «Jeux'-premieies chofes qui iè trouvent dans chaque m^smcns fènfation Car il y a bien de la diiFérencc entre ignorer une chofe, & être dans une erreur à l'égard de cette choIè, Secondem.cnt, nous ne nous trom.pons point dans la troiGéme, qui eft proprement la (èniation.' Lorfque nous fentons de la chaleur, lorfque nous voyons de la lumière -, des couleurs, ou d'autres objets, il eft vrai., que nous les voyons, quand mêmes nous ferions phréiietiques. Car il n'y a rien de plus vrai que tous les vifîonnaires voyent ce qu'ils voyent'j &" leur erreur^ ne coupite que dans les jugemens qu'ils font, que ce qu'ils voyent, exifte Véritablement au dehors, à caufe qu'ils le voyent au dehors.

TOI DE LA RECHERCHE TOI DE LA RECHERCHE C'efl ce jugement qui renferme un confentement cîc nôtre liberté, & par confécjuent qui efl fujet à l'erreur. Et nous devons toujours nous empêcher de le faire > félon la règle que nous avons miiè au commencement de ce livre: Que nous ne devons jamais juger de quoi que ce fôit, îorîque nous pouvons nous en erwpêcher, & que l'évidence & la certitude ne nous y contraignent pas, comme il arrive ici. Car quoi que nous nous (en- tions extrêmement portez par une habitude trés-forte, à juger que nos fènfàtions lont dans les objets j comme que la chaleur eft dans k feu, & les couleurs dans les tableaux: cependant nous ne voyons point de raiion certaine& évidente qui nous prefîè& qui nous oblige d le croire j & ainfi nous nous fbumettons volontai- rement à l'erreur, par le mauvais u(àge que nous fai- fons de nôtre liberté, quand nous formons librement de tels jugemens.

CHAPITRE XV.

JExpîîcation des erreurs particulières de la Vue > pour fer- yir d'exemple des erreurs générales de nos fens.

NOus avons donné, cemefèmble, affez d'ou- verture, pour recomioître les erreurs' de nos. fens à l'égard des qualitez fenfibles en général, à^Ç- quelles ona parlé à l'occafîon de la lumière!k des cou- leurs, que l'ordre demandoit qu'on expliquât. II lèmble qu'on devroit maintenant defcendre un peu dans le particulier} & examiner en détailles erreurs, où chacun de nos fens nous porte: mais on ne s'arrête- ra pas à ces choies, parce qu'après ce que l'on a déjà dit, un peu d'attention fuppléera facilement à des di(- coursennuïeux, que l'on lèroit obligé défaire. On vaiéulemcnt rapporter les erreurs générales, ou nô- tre vue nous fait tomber touchant la lumière 5c les couleurs, & l'on croit que cet exemple fufiîrapour fai- icconi^ Itre les erreurs de tous les autres lens.

LorjtqtK DE LA VERITE'* Livre I. lo, Torfciue nous avons regardé quelques niomenslc Ghap. Soleil, voici ce qui fe pafTe dans nos yeux, & dans no- XY# tre ame, & les erreurs dans lefquelles nous tombons.

Çeuxquifçavent les premiers éle'mens delaDiop- trique, & quelque choie de la ftrudture admirable des yeux, n'ignorent pas que les rayons du Soleil ibuJfFrent refradion dans le cryjlalini & dans les au- tres humeurs, & qu'ils le ralfemblent enfuite fur la rétine ou nerfoptique, qui tapilîê tout le fond de l'ociU de la même manière que \ts rayons du Soleil, qui tra- Terfènt une /o«pe ou verre convexe,fè ralîèmblentau foyer ou point brûlant de ce verre à deux, trois, ou quatre pouces de lui à proportion de ià convexité. Or ^^P^pif^ i-i / ^ j /- r 1 noir bru- 1 expérience apprend que ii on met au loyer de cette j^ f^cii^^ loupe quelque petit morceau de papier noir,les rayons ment, du Soleil font une fi grande impremon (ùr cette étoffe mais il ou fur ce papier, & i\s en agitent les petites parties ^^"^ une avec tant de violence qu'ils les rompent & les féparent '■^^^^ les unes d'avec les autres^ en un mot qu'ils les brûlent, ^^l:*^^-* ou les réduifènt en fumée & en cendres. ou plus Ainfi l'on doit conclure de cette expérience, que fi coavexe le nerf optique étoit noir, & que fi la prunelle, ou le pour trou de Vuvée-i par laquelle la lumière entre dans les brûler da yeux s'élargiflbit pour laifier librement pailer les ra- P^P^^^ yons du Soleil, au lieu qu'elle s'étrecit pour les em- ^" ' pécher, il arriveroit la même chofè à nôtre rétine, qu'à cette étoffe ou à ce papier noir, & les fibres fe- roient H fort agitées, qu'elles fcroient bien-tôt rom- pues Si brûlées. C'eft pour cette railbn, que la plii- part des hommes fèntent une grande douleur, s'ils re- gardent pour un moment le Soleil 5 parce qu'ils ne peuvent fi bien fermer le trou de la prunelle, qu'il n'y pafiè toujours afièz de rayons pour agiter lesiilets da nerfoptique avec beaucoup de violence, ôcavec quelque fujct de craindre qu'ils ne le rompent.

L'ame n'a aucune connoifl'ance de tout ce que nous venons de dire j & quand elle regarde le Soleil, elle n'apperçoit ni Ion nerfoptique, ni qu'il y ait du mou- vement dans ce nerf: mais cela n'elt pas une erreur, ce E 4 n'cft ÎC4 DE LA RECHERCHE Chap. n'eft qu'une (împle ignorance. La première erreur où ^î^Y. elle tombe, eft qu'elle juge que la douleur '«qu'elle fènt eft dans (en œil.

Siincoiitinentapre'squ'ona regardé le Soleil, on entre dans un lieu fort oblcut les yeux ouverts, cet ébranlement des fibres du nerf optique caufë par les rayons du Soleil diminue, & fe change peu à peu -, c'cfi-là tout le changemient que l'on peut concevoir dans les yeux. Cependant ce n'eft pas ce que l'ame y apperçoit, niais feulement une lumière blanche Se jaune: & la féconde erreur eft qu'elle juge, que la lu- mière qu'elle voit, eit dans ihs yeux, ou fur une muraille proche de nous.

Enfin l'agitation des fibres de la rctine diminue tou- jours, & celle peu- à-peu; car lors qu'un corps a été ébranlé, on n'y doit rien concevoir autre chofè qu'u- ne diminution de ion mouvement: mais ce n'eft point encore ce que l'amcknt dans fês yeux. Elle voit que- la couleur blanche devient orangée, puis le change en rouge, & enfin en bleue. Et la troifieme erreur où nous to^nbons, eft que nous jugeons qu'il y a dans nôtre œil > ou lur une muraille proche de nous, des changemens qui différent bien davantage que du plus ou du moins ^ à caufè que les couleurs bleue, orangée & rouge que nous voy ons, différent cntr'eiles bien au* trement que du plus & du moins* i- Voilà quelques erreurs, où nous tombons touchant la lumière & les couleurs: Se ces erreurs nous font en- core tomber en beaucoup d'autres, comme nous Tal- ions explique! dans les Chapitres fuiyans.

CHAPI' DE LA VERITE'. Livre 1. i» CHAPITRE XVI. chap.

I. ^e les erreurs de nos fens nous fervent de principes gé-- XVI. néraux & fort féconds pour tirer de fauj^es conclufions, le/quelles fervent de principes a leur tour. II. Origine dis différences effentielles. lll. Des formes fuhfrantieL les, iV.De quelques autres erreurs delaFhilofophie- de C Ecole.

ONa ce me femble expliqué fuififàmment, pour des perfbnnes qui ne font point préocupe'es, & - qui font capables de quelque attention d'efprit, en ^ les qui s y trouvent. II eit mawtenant a propos de > montrer, qu on s elt lervi de ces erreurs générales, ^ ^ comme de principes inconteftables, pour expliquer ^'^^'^ l^^' toutes choies i qu on en a tuxunemnnite ciefaulles..

confe'quences, qui ont aulli i leur tour fervi de princi- r^/"^T^ pe pour tirer d'autres ccnfe'quen ces; Se qu'ainu on a Ç^^'^^^'^'^^jf compoie peu- à-peu ces icien ces imaginaires fans corps P^^'^J^" & (ans réalité, après lefqudles on court aveuglement; ^f^^f mais cjui lemblables à des phantômes,ne laiîTent autre F-^W^ cho(eàceuxquilesembrairent,quela confudon & la ^^"^'^^', honte de s'être lailféfêduire, ou ce caradére de folie P^^^'5'''^ qui fait qu'on prend plaifir à fe repaître d'illulions & ji^^'^cnt de chimères» C'eîl: ce qu'il faut montrer en particu- ^-^t'-;'" lier par des exemples. '^^P^ '^ On a déjà dit, que nous avions coutume d'attribuer l^^^^'^^^^Tf^'- aux objets nos propres fenlàtions, & que nous ju- gions que kscouleu: s, les odeurs, les faveurs & les autres quahtez fènfibles fe trouvoient dans les corps que nous appello.iS colorez, & ainfi des autres. On a reconnu que c'eit une erreur. Il, faut préfèntemenr monrrer que nous nous fèrvons de cette erreur com- me d'un principe pour tirerdefaufies confe'quences; & qu'enluite nous regardons ces dernières coiifé- qucnces comme d'autres principes, fur ierqucls nous» cantiiiiiouS' d 'appui r nos raiionnemens. En uamo':, io(J DE LA RECHERCHE CrtAP. il faut cxpofer ici les démarches que fait l'efprithu- Xyi. main dans la recherche de quelques véritez particuliè- res, lorfqae ce faux principe, que nos fenjaîions font dans les objets, lui paroit incojiteftable.

Mais afin de rendre ceci plus fenfible, prenons ' cjuclque corps en particulier, dont on rechercneroit la nature: & voyons ce que feroit un homme, qui vou - droit paxexempleîConnGÎtre ce que c'eft que du miel& ilu fèl. La première chofe que feroit cet homme, feroit 4'en examiner lacouleurjl'odeurjla faveur &: les autres «jualitez fenfïbles; quelles font celles du miel, & celles- du (d; en quoi elles conviennent, en quoi elles dif- férent, & le rapport qu'elles peuvent encore avoir avec celles des autres corps. Cela fait, voici à- peu- prés la manière dont il raifbnneroit, fuppolé qu'il crût comme un principe inconteftable que les fènfar- lions fufîent dans les objets des fens.

Toutes les chofès que je fèns en goûtant, en voyante ïl. & en maniant ce miel&cefel, font dans ce miel & origi- dans ce fel. Or il eft indubitable que ce que je fèns- T^edes dans le miel diffère eiTentiellement de cequejefcns différen- dans le fèl. La blancli^eur du Tel diffère fans doute bien iesquon davantage que du plus &: du moins de la couleur dui attribué miel.j & la douceur du miel, de la faveur piquante- nux ob- du fel: & par confèquent, il faut qu'il y ait une diffè- jets-^que rence efîèntielle entre le miel & le fèl, puifque tout ce f f j dijfér que je fens dans l'un & dans l'autre ne diffère pas fèu- verxes lement du plus & eu moins,. maisqu'il diffère efïèn- font dans tiellement.

famé. Voilà la première démarche, que cette perfbnne feroit. Car fans doute, il ne peut juger que le miel &. Je lel diffèrent eiîèn ciel lement, que parce qu'il trou- ve qiïeîes apparences de l'un différent eflentiellement de celles de l'autre; c'efr-à^dire, que les fenfàtions qu'il a du miel, difFèrent eiTentiellement de celles. <]u'iî a du fel, puiiqu'il n'en juge que par l'imprellioa qu'ils font fur ks fens» Il regarde donc enfiiite (àcon- elufion, comme un nouveau principe, duquel il to 4^uties concUiiiQiis en cette force.

Puis DE LA VERITF. Livrs I. 207 Puis donc que le miel & le fcl, & ks autres corps Chap. naturels différent e/ïèntiellement les uns des autres; XVI. il s'enfuit que ceux-là fe trompent lourdement, qui ///. nous veulent feire croire que toute la différence, qui Vorigi^ ^trouve entre ces corps, neconfîfleqaedansladiiïë ne des rente configuration des petites parties qui les compo-/orwfj: fènt. Car puifque la figure n'eil point clïèntielle aux y«^y?<in- différcns corps î que la figure de ces petites par- tielies, lies qu'ils imaginent dans le miel change, le miel de- meurera toujours miel, quand même ces parties au- roient la figure de petites parties du £èl. Ainfî, il Bluî de ne'ceflite' qu'il le trouve quelque fùbftance, qui étant jointe à la matière première commune à.tous les diiférens corps, faffe qu'ils différent elîentiellemenc les uns des autres.

Voilà la féconde démarche que feroit cet homme, &l'heureu'e découverte des formes fubjlantielles: ces fubltances fécondes, qui font tout ce que nous voyons dans la nature quoiqu'elles ne (libfîfteht que dans l'i- magination de nôtre Philofbphie. Mais voyons les propriétez, qu'il va libéralement donner à cet être de fon invention, carilctera fans doute à toutes les autres fubftances les propriétez qui leur font les plus. efTcntielles, pour l'en revêtir.

Puis donc qu'il fè trouve dans chaque corps naturel r,^ deuï fubftan ces qui le compofent: l'une qui eftcom- y,.*. muneau miel & au ùl & à tous les autres corps, & l'au- ^''^<^- " tre qui fait que le miel eit miel, que le fel eft fel, & que "^ f ^^^ tous ks autres corps font ce qu'ils fbntj il s'enfuit, que ^^ Ja première qui eft la matière, n'ayant point de con- traire & étant indifférente à toutes les formes, doit de- ^'^^^^ meurer fans force & fans aâ:ion,puifqu'elîe n'a pas be-- ^f ^. ^^ foin de fe defïèndre: mais pour les autres, qui font les / T^/'. formes fubit^ntielles, elles ont befbin d'être toujours pi^r accompagnées de quai tez & de facultez pour les déf- ^^^^ fendre, ii faut qu'elles fbient toujours fur leurs gardes.^^, ^e peur d'être furpriiès j qu'elles travaillent conta. «fl ~ "^^^ ^" lemeiit à leur confervation à étendre leur domin.itio-i fiir les matières Yoiiines j & à pouilèr leurs conquêtes loS DE LA RECHERCHE loS DE LA RECHERCHE Chap. le plus avant qu'elles pourront 3 parce que fi eUes Xyi. e'toient (ans forces,ou fi elles manquoient a agir^d'au- très formes les viendroient (iirprendre, & les ane'anti- roient aufli-tôt. Il faut donc qu'elles combattent tou- jours,& qu'elles nourrilîent ces antipathies, & ces hai-- nés irre'conciliables contre ces formes ennemies qui ne cherchent qu'à les détruire.

Que s'il arrive, qu'une forme s'empare delà ma- tie're d'une autre: que la forme de cadavre, par exem-. pie, s'empare du corps d'un chien: il ne faut pas que cette forme fè contente d'anéantir la forme du chien, il faut que (à haine fefàtisfafiè dans la deftruc- tion de toutes les quaiitez qui ont fuivi le parti de Ton ennemie. Il faut aufli tôt, que le poil du cadavre ibit blanc d'une blancheur de cre'ation nouvelle: que ion fang {bit rouge d'une rougeur qui ne foit point liif- pede: que tout ce corps Ibit couvert de quaiitez fidè- les à leur maitrelTe, & qu'elles la deftendent ièion le peu de forces, qu'ont les quaiitez d'un corps mort, qui doivent bien-tôt pe'rir à leur tour. Mais parce ^u'on ne peut pas toujours combattre, & que toutes^ chofès ont mi lieu de repos; il faut uns doute que le feu, par exemple, ait (on centre,, cii il tàehe tou- jours d'aller p2J'iàkgéreté& par fbn inclination na- turelle, afin de repoier, de ne brûler plus, & de quitter mêmes fa clialéur, qu'il ne gardoitici bas que pourfàde'fenfè.

Voilà une petite partie des confe'quences, que l'on tire de ce dernier principe, qu'il y a des formes' fub- ftantielîcs, lesquelles conféquences on a fait conclu- re à nôtre l'hilofbpheavec un peu trop de liberté'; car d'ordinaire les autres difènt ces mêmes- choies plus, fe'rieulement qu'il n'a pas fait ici.

Il y a encore une infinité d'autres confequences,qûc tire tous les jours chaque Philolbphe, félon fon hu- meur & ion inclination, félon la fécondité ou là fteri- iké de fbn imagination; car cenefont^ueceschofèi i^ui les font difïérer les uns des autres.

On ne s'Arrête point ici à conibatcre ces fubftauees DE LA VERITE'. Livre I. 109 chimériques, d'autres perfbnnes les ont aiïèzexa- Chap. minées. Ils ont aflez fait voir que les formes fubftau- XYI. tieïles ne furent jamais dans la nature, & qu'elles fer- vent à tirer un très-grand nombre de confequences ri- dicules, & même contradidoires. On (è contente d'avoir reconnu leur origine dans l'elprit de l'hom- me, & d'avoir fc.it voir, qu'elles doivent ce qu'elles font aujourd'hui à ce pre'juge' comm.un à tous les hommes, Que les fenfations font dans les objets qu'ils Chap] [entent. Car il l'on confide're avec un peu d'attention 10. art. ^. ce que nous avons de'ja dit, (çavoir: Qu'il eft ne'ceffai- re pour la confèrvatioi du corps, que nous avons des fenfàtfons elïentiellemxent différentes, quoique Iq.s impreffions que les objets font fur nôtre corps, ne dif- férent que tre's- peu, on verra clairement que c'eft à tort, qu'on s'imagine de fi grandes différences dans les objets de nos {èns.

Mais il faut que je dilè ici en palîànt, qu'on ne trou- ve rien à rédire à ces termes de /orwf, èc de^dijférence effentielle. Le miel efi: fans doute miel par (à forme, de c'eft ainfi qu'il diffère efièntielkment du fel Tmais cet- te forme ou cette différence effenti'elle', ne confifte que dans la différente configuration de fés parties. C'eft,^ cette différente configuration, qui fait que le miel eft miel, & que le fcl eft lèl; & quoi qu'il ne (bit qu'ac- cidentel à la matière, en général d'avoir la configu- ration dès parties du miel ou du fèl, & ainfi d'avoir la forme du m iei on du fèl, on peut dire cependant qu'il eft effentiel au miel & au Çd, pour être ce qu'ils font, d'avoir une telle ou telle configuration dans leurs parties. De m.ême que les fcnfetions de froid > de chaud, du plaifir & de la douleur, ne font point efïèntieîiesàrame, mais feulement à l'ame, qui les fènt rpârceque c'eft par ces fènfàtions qu'elle eft ap' pellée fèniir du châud, du froid, du plaifir &c de la dcLikur.

CHAPI- Chap. XVII.

ïïo DE LA RECHERCHE CHAPITRE XVII.

I. z^utre exemple tiré de la morale, lequel fait 'voir que nos fens ne nous offrent que de faux biens. II. Q^il ny a que Dieu quifoit notre bien. III. Origine des er- reurs des Epicuriens O" des Stoïciens.

o N a rapporté des preuves, qui font ce me fièmble aflcz voir que ce pre'jugé, ^lue nos fenfations jont dans Us objets, eli un principe très fécond en erreurs dans la Phyfique. U en faut maintenant apporter d'au- tres tire'es delà Morale > daiis laquelle ce même pré- jugé joint avec celui-ci. J^e les objets de nos fens font les feules Sl les "véritables eau je s de nos fenfations ^ efi aujji très -danger eux.

Il n'y a rien de fi commun dans le monde, que de i' voir des perfbmies qui s'attachent aux biens fènfibles: E^em- les uns aiment la mufique les autres la bonne chère, & fie tiré d'autres enfin font palTionnez pour d'autres chofès. delà Or voici à-peu -prés de quelle manière ils doivent Morale, avoir raifbnné, pour s'être perfuadez que tous ces quenos objets font des biens. Toutes les faveurs agréables qui Jens ne nous plaifènt dans les feflins, ces fons qui flattent l'o- nous of- reille, & ces autres plaiurs que nous fentons en d'aUf pent que très occafîons, font fans doute renfermez dans Its ob- defaux jets fènfiblcs, ou tout au moins ces objets nous ics hiens^. font fèntir, ou enfin nous ne pouvons les goûter que Îiar leur mc^yen. Or il n'ell pas polTible de douter que e plaiiir ne fbit bon, que la douleur ne foit mauvaifè^ nous en fbmmes intérieurement convaincus: & par conféqueût les objets de nos pallions font des biens très réels, auiquels nous devons nous attacher pour être heureux.

Voilà le raifbnnement, que nous faifbns d'ordinai- re prcfque fans y penfèr, Ainlî, c'eit à caufè que nous croyons, que nos fènfàtions font dans les objets, oa . bien quje les objets ont sn eux-mêmes le pouvoir de ■ JiOUS- DE LA VERITE'. Livre I. m