Pour juger donc fâinement de la Lumière & des^ couleurs, auffi bien que de toutes les autres, qualitez iènfibles, on doit diftinguer avec foin le fèntiment de couleur,,d'aYec le mouvement du nerf optique, & re- connoître par la rai-fon, que les mouvemens & les im • pulfïons.fbnt despropnètez des corps, & qu'ainfî ils .iè peuvent rencontrer dans les objets, & dans les orga- nes de nos fens; mais que la lumière, & les couleurs eue l'on voit,fc)ntdes modifications de l'ame bien dif^ fcrenres àts autres., & de%uelies aufTi l'QSi a dçs idées, bieu <?:^éreiiies^ Car DE LA VERITF. Livre I. S5 Car il dt certain ^u'un païfan par exemple. Toit Chak fort bien les couleurs, & qu'il lesaiftingue de toutes XII, les chofès qui ne font point de couleur. lï cft de même certain qu'il n 'apperçoit point de mouvement ni dans les objets colorez, ni dans le fond de les yeux: Donc ûe lacouleurn'eft point du mouvement. De même, un paï/àn fent fort bien la chaleur, il enaunecon- noi/Tance aiïez claire pour la diftinguer de toutes les cho(ês qui ne font point chaleur: Cependant, il ne penièpasfèulement, que les fibres de jfà main {bien t remutes, Lachaleurqu-'iliènty n'eft donc point un mouvement, puifque les ide'cs de chaleur & de mou- vement font difPe'rentes, & qu'il peut avoir l'une iâns l'autre. Car il n y a point d'autre railon pour di- re, qu'un quatre n'en: pas un rond, que parce que l'idée d'un quatre eft diiïerente de celle d'un rond, & que l'on peutpenfèr à l'un làns penfèr à l'autre.
Il ne faut qu'un peu d'attention pour reconnoître qu'il n'eft pas ne'ceiTaire, que la caufè qui uou.s fait fèntir telle ou telle chefe > la contienne en foi. Car de m.crae, qu'il ne faut pas qu'il y ait de la lumière dans ma main, afin que j'en voye, quand je me frap- pe les yeux; il n'eft pas SLufTi ne'celîàire qu'il y ait de la chaleur dans le fèu, afin que j'en iênte quand je lui préiènte,mes mains; ni que toutes les autres qualicez fcnfibies q«e je fens, ibient dans les objets. Il fuffit qu'ils caulent quelque e'branlement dans les fibres de- ma chair, afin que mon ame qui y eft unie, fbit mo- difiée par quelque fenfàtion. Il n'y a point de rapport entre des mcuvemens & des fcnwmens -, il eft vrai. Mais il n'y en a point auffi entre le corps & i'dprit: 8c puifque la x^ature ou la volonté' du Créateur allie ces deux fiibftances toutes oppofées qu'elles font par leur Rature, il ne feut pas- s' étonner n lears modifications font réciproques, li eft néceiïàire queceUfoit, &En qu'elles ne failent enfèmble qu'un tout.
Il faut bien remarquer, que nos fèns nous étant donnez feulement pour la confervation" de nôtre corps,. il eft trés-à- propos qu'ikiious portent à juger Êommfr U DE LA RECHERCHE Cha p. comme nous faifons des qualitez {ènfîbles. II nous efl: XII. bien plus avantageux de (èntir la douleur & la chaleur, comme étant dans nôtre corps, que fî nous jugions qu'elles ne fuflent que dans les objets qui les caufèntj parce que la douleur & la chaleur e'tant capables de nuire à nos membres, il eft à propos que nous foyons avertis, quand ils en font attaquez afin d'empêcher qu'ils n'en foient offenfèz.
Mais il n'en eft pas de même des couleurs; elles ne peuvent d'ordinaire blelTer le fond de l'œil, où elles fe raflemblent, & il nous eft inutile de fçavoir qu'elles y font peintes. Ces couleurs ne nous font nécellàires, que pour connoître plus diftindtement les objets; & c'eft pour cela que nos fèns nous portent à les attribuer feulement aux objets. Ainfi les jugemens, aufquels l'impreiTion de nos fens nous portent, font trés-ju- ftes, fi on les confide're par rapport à la confervatioii du corps: mais néanmoins ils font tout-à-fait bizar- res, & trés-e'loignez de la ve'rite', comme on a de'ja vu en partie, & comme on le verra encore mieux dans la fuite.
Chap. chapitre XIII.
XIII.
I, 3e la nature àesfenfatiom. IL (^'o« les comoît mieux ^uon ne croit. III. Ohjeâîion &" réponfe. IV. Pour- quoi l'on s' imagine ne rien connaître defesfenfations. V. Qu'on Je trompe de croire, que tous les hommes ont les mêmes fenjations des mêmes objets^ YL Ohje6îion O'réponje.
/. TT A troifiémc chofe qui fe trouve dans chacune de ^éfinitio jL nosfèn(àtions,oucequenousj[èntons,par,exem- desfen- pie, quand nous fommes aupre's du feu, eu: une ma- fations, dijication de nStre ame par rapport à ce qui Je pa^e dans le corps auquel elle efl unie. Cette modification eft agréa- ble, quand ce qui le pafTe dans le corps eft propre pour aider lacirculation du fang&ks autres fonâ:ioiis de ^ la DE LA VERITE'» Litrî I. iy la vie; onlanomme du terme équivoque de chaleur: Chap. & cette modification eft pénible &c toute différente de XIII. l'autre, quand ce qui fè palTe dans le corps eft capable de l'incommoder & de le brûler, c'cft-à-dire, quand les mouvcmens qui font dans le corps, font capables d'en rompre quelques fibres, & elle s'appelle ordinai- rement douleur ou brûlure, &:ainfides autres fcnfà- tions. Mais voici les penfées ordinaires que l'on a ilir cefijjet. La première erreur eft,que l'on s'imagine fans raijfbn / j- qu'on n'a aucune connoiiîànce de fès fenfàtions. Il le o« con- trouve tous les jours une infinité de gens, qui (e met- ^q/"^ tent fort en peine de fçavoir ce que c'eft que la dou- fftieux leur, leplaifir, & les autres fènlations; ils ne demeu- r^^ p^^_ rentpas mêmes d'accord qu'elles ne font que dans l'a- py.^^ r^^^ me, & qu'elles n'en font que des modij&cations. Il /^^/o^i- eft vrai, que ces fortes de gens font admirables de quon ne vouloir qu'on leur apprenne ce qu'ils ne peuvent ^^qj^ ignorer, car il n'eft pas pofiible à unhomme d'igno- rer entièrement, ce que c'eft que la douleur, quand il la fent.
Une perfônne par exemple, qui fe brûle la main, diftingue fort bien la douleur qu'il fènt d'avec la lu-. miére, la couleur, le fon, les faveurs, les odeurs, le plaifir, & d'avec toute autre douleur que celle qu'il fènt; il la diftingue très -bien de l'admiration, du de- fir, de l'amour; il la diftingue d'un quarré, d'un cer- die, d'un mouvement: enfin il la reconnoît fort dif- férente de toutes les chofes, qui ne font point cette douleur qu'il fènt. Or s'il n'avoir aucune connoiiTance de la douleur, je voudrois bien fçavoir comment il pourroitconnoître avec évidence & certitude, que ce qu'il fent n'eft aucune de ces chofcss.
Nous connoilTons donc en quelque manière ce que nous fèntons immédiatement, quand nous voyons des couleurs, ou que nous avons quelqu'autre ienti- ment: & mêmes il eft très certain, que fi nous ne le connoiliions pas,' nous ne connoîcrions aucan objet jtenfible: cariieft'évidcntquenousne pourrions p?.s difÙun DE LA RECHERCHE Chap. diftingucr par exemple l'eau d'avec le vin r fi nous ne XIII. {^avions que les fènfations que nous avons de run> font différentes de celles que nous avons de l'autre, & ainfi de toutes les chofès q^ue nous connoiflbns par les fcns.
TIL il eft vïsi que fi on me prelïè, & qu'on me deman- Ohje- ^e, que j 'explique donc ce que c'cft que la douleur, le Ûion & plaihr, la couleur, &c. j^e ne le pourrai pas faire réponfe. comme il faut par des paroles j mais il ne s'enfuit pas de là, que fi je voi de la couleur, ou que je me brûle, je ne connoifiè du moins en quelque manie're ce que je fens adiuellcment.
Or la raifon pour laquelle toutes les fcnfàtions ne peuvent pas bien s'expliquer par des paroles, comme toutes les autres choies, c'eft qu'il dépend de lavo- k)nte' des hommes d'attacher les idées des chofes à tels noms qu'il leur plaît. Ils peuvent appeller le Ciel, Ouranos, Schamajim, &c. comme les Grecs & les Hébreux: mais ces mêmes hommes n'attachent pas comme il leur plaît, leurs fen(àtions à des paroles, ni- mêmes à aucune autre chofe. Ils ne voyent point de couleurs, quoi ciu'on leur en parle, s'ils n'ouvrent les jeux. Ils ne goûtent point de faveurs, s'il n'arrive quelque changement dans l'ordre des fibres de leur langue, & de leur cerveau. En un mot, toutes les len- fàtions ne dépendent point de la volonté des hom- mes: & il n'y a que celui qui les a faits, ciui les confer- ve dans cette mutuelle correfpondance des modifica^. lions de leur ame avec celles de leur corps. De forte ^ue fi un homme veut, que je lui repréfênte de la. chaleur, ou de la couleur, je ne puis me fèrvir de pa- roles pour cela: mais il faut que j'imprime dans les organes de fèsfèns les mouvemcnsaufquels la nature aattaché CCS fènfations: il faut que je l'approche du feu, & que je lui faffe voir des tableaux.
C'efl pour cela qu'il eO: impodibie de donner aux aveugles la moindre connoifiance de ce que l'on en- tend par rouge, verd, jaune, &cc: Car puifqu'on ne faiC-ie,&ir^ entendre, quiiiid celui c^ui écoute n'a pas- DE LA VERITE'. Litre I. 89 les mêmes idées ^ue celui qui parle j il cft manifeftc, Chaï. que les couleurs n'étant point attachées au fbn des pa- XIII. rôles, ou au mouvement du nerf des oreilles, mais à celui du nerf Optique, on ne peut pas les repréfènter aux aveugles, puifque letunçrf Optique ne peut être c'branlé par les objets colorez. _ Nous avons donc quelque connoinànce de nos fcn- y^, s.. fations. Voyons maintenant d'où vient que nous cher-,^^'*;* chons encore à les connoître, & que nous croyons ^^ ^^/ '' n'en avoir aucune connoiflance. En voici fans doute la ^^P"^^ raifon, nef^co- L'ame depuis le péché efi: devenue comme corpo- "^^'^^r' relie par inclination. Son amour pour les chofès iènfî- ^J^'^^J^^ blés diminue fans celle l'union, ou le rapport qu'elle a j^,^j^ avec les chofès intelligibles. Ce n'eft qu'avec dégoût *^^^^' qu'elle conçoit les chofès qui ne fè font point fèntir, & tWc fè laflc incontinent de ks confidérer. Elle i&it tous fès efforts pour produire dans fbn cerveau quelques images qui Us repréfcntent, & dh s'eft lî fort accou- tumée dés l'enfance à cette forte de conception, qu'eN le croit mêmes ne point connoître ce qu'elle ne peut imaginer. Cependant il fè trouve plufieurs chofès qui n'étant point corporelles, ne peuvent être repréfèn- fèntées à l'elprit par des images corporelles, comme nôtre amc avec toutes (es modifications. Lors donc que nôtre ame veut fè repréfènter fà nature, & fes pro- pres fènfàtions, elle fait effort pour s'en former une image corporelle. Elle fè cherche dans tous les êtres corporels: elle fè prend tantôc pour l'un, & tantôt pour l'autre, tantôt pour de l'air, tantôt pour du feu, ou pour l'harmonie des parties de fbn corps j & fc - voulant ainfi trouver parmi ks corps, & imaginer fes propres modifications qui font (es fenfations, comme les modifications des corps, il ne faut pas s'étonner fi dlz s'égare, & li elle fè méconnoit entièrement elle même.
Ce qui la porte encore beaucoup à vouloir imaginer &s fènfàtions, c'eft qu'elle juge qu'elles font dans les objets, & qu'elles en font mêmes des modiiications,&: par C& DE LA RECHERCHE Chap* par conféquent que c'eft quelque chofe de corporcI,5c XIII. qui (ê peut imaginer. Elle juge donc que la nature de £ès fènfàtions ne confifte que dans le mouvement qui fcs caufe., ou dans quclqu 'autre modification d^un corps; ce quife troiïvc différent de ce qu'elle iènt, qui n'eu rien de corporel, & qui ae le peut représenter par des images corporels. Cela l'embaraflTe & lui fait croire qu'elle ne connoît pas fcs propres fënlàtions.
Pour ceux qui ne font point de vains efforts, afîa de fè repre'fenter l'ame & fès modifications par des images corporelles, & qui ne laiffent pas de demander ^ qu'on leur explique les fènlàtions > ifs doivent f çaYoir f/'^^ qu'on ne connoît point l'ame, ni fès modifications, f^ " par <ies idées, prenant le mot d'idée dans fbn ve'ri table cijjernent ç^^^ ^ jg| q^g j^ ]g détermine & que je l'explique dans jurlech le troifie'me Livre, mais feulement par fentiment in- 7. de la térieur: & qu'ainfi lors qu'ils fbuhaitent qu'on leur 2,.{>art. explique l'ame & fcs fenfations par quelques idées, ils duyhv, fouhaitent ce qu'il n'eft: pas po/fible à tous les hom- mes enfèmble de leur donner j puifquc les hommes ne peuvent pas nous inftruire en nous donnant les idées des chofès, mais feulement en nous failànt pen- fèr à celles que nous avons.
La féconde erreur où nous tombons touchant les feniations, c'eft que nous les attribuons aux objets: ^ ^l\^ a été expliquée dans le Chapitre XI. ôc XIL -.,, La troificmejeft que nous jugeons que tout le mon- \luon je a les mêmes fènfations des mêmes objets. Nous crorompe^ yons par exemple que tout le monde voit le Ciel bleu, «^J'o^re |ç5 prez verds, & tous les objets vifibles, delà même ^ue tous manière que nous les voyons, & ainfi de toutes les aules hom- j^-^j qualitezfcnfibles des autres fèns. Plufieurs permes ont fonnes s'étonneront mêmes de ce que je mets en dou- Les me- ce des choies qu'ils croyent indubitables. Cependant mesjen^ je puis alfûrer qu'ils n'ont jamais eu aucune raifbn jations j'e(^ juger de la manière qu'ils en jugent: & quoique des mê- je ne puiile pas démontrer mathématiquement qu'ils mes ob- fè trompent, je puis toutefois démontrer, que s'ils ne pi^- fè trompent pas, c'eit par le plus grand hazard du T mon- DE LA VERITE'. Livre L 91 inonde. J'ai mêmes desraifons afïèz fones pour affù- Chap. rer qu'ils font yéritablemenc dans l'erreur. XIII.
Pour reconnoître la vérité de ce que j'avance, il faut fcfouvenir de ce quej'ai déjà prouve', fçavoir qu'il y a grande diJftérence entre les fènfàtions, & les caufes des lènfitions. Car on peut juger delà qu'abfolument parlant il (è peut faire, qae des mouvemens fèmbla- bles des fibres intérieures du nerf Optique ne falîent pas avoir à différentes peribnnes les mêmes fènû- tions, c'eft-à dire, voir les mêmes couleurs j &'qu'il peut arriver qu'un mouvement qui caufèra, dans une, perfonue la fènfàtion de verd ou de gris dans un autre, ou mêmes une nouvelle fenfàdon que perfonne n'au- ra jamais eue.
Il eft confiant que cela peut être, & qu'on n'a point de raifbn qui nous démontre le contraire: cependant on tombe d'accord, qu'il n'cft pas vrai-fèmblable que cela foit ainfï. Il eft bien plus raifonnable de croire, que Dieu agit toujours de la même manière, dans l'u- Jiion qu'il a mifè entre nos âmes & nos corps j & qu'il a attaché hs mêmes idées, & Its mêmes fènfàtions aux mouvemens femblables des fibres intérieures du cer- Yeau de différentes perfonnes.
Qu'il fbit donc vrai, que les mêmes mouvemens des fibres qui aboutillènt dans le milieu du cerveau, fbient accompagnez des uiêmes fènfàtions dans tous hs hommes: s'il arrive que les mêmes objets ne pro- duifènt pas les mêmes mouvemens dans leur cerveau, ils n'exciteront pas par conféquent les mêmes fenfa-. tions dans leur ame. Or il me paroît indubitable, que hs organes des fèns de tous les hommes n'étant pas difpofèz de la même manière, ils ne peuvent pas rece- voir les mêmes imprefîions des mêmes objets.
Les coups de point par exemple, que les portefaix fe donnent pour fe flatter, fèroient capables d'eftro- pier bien des gens. Le même eeup produit des mou- vemens bien diiFérens, & excite par conféquent des fènfàtions bien différentes, dans un homme d'une. conflitution robufte, & dans un gifant, ou une iemmc 91 DE LA RECHERCHE femme de foible complexion. Ainfi n'y ayant pas deux perfbnnes au monde, de qui on puidè afeûrer qu'ils ayent les organes des {èns dans une parfaite con- formité' j on ne peut pas aisùrerj qu'il y ait deux hom* mes dans le monde, qui ayent tout-a fait les mêmes ièntimens des mêmes objets.
C'eft là l'origine de cette e'trange variété' qui (è ren- contre dans les inclinations des hommes. Il y en a qui aiment extrêmement la mu(ique -, d'autres qui y font in(ènliblesj & mêmesentreceux qui s 'y plaident, les uns aiment un genre de mufique, I^s autres un autre, ièlon la diveriîté prefque infinie qui fe trouve dans les fibres du nerf de l'ouïe, dans le fang & dans les efprits. Combien par exemple y a-t-il de différence entre k niufique de France, celle d'Italie, celle des Chinois^, & les autres? &parcon{équentlegoûtque les diffé- rens peuples ont des diJïérens genres de mufique. Il arrive mêmes qu'en différenstems on reçoit des im- pre/Iions fort différentes par les mêmes concerts: cai ïï l'on a l'imagination échauffée par une grande abon- daiice d'efprits agitez, on fè plait beaucoup plus à en- tendre une mufique hardie, & où il entre beaucoup de diflbnances, que dans une mufique plus douce, & plus félon ks régies & l'exadlitude mathématique. L'expérience le prouve, & il n'elt pas fort difficile d 'en donner la raifbn.
Il en elt de même des odeurs. Celui qui aime la fleur d'orange, ne pourra peut-être fôuffrir la rofe, & d'autres au contraire.
Pour ks faveurs, il y a autant de diverfité que dans ks autres fènfations. Les GiufCcs doivent être toutes différentes pour plaire également à différentes per- fonnes, ou pour plaire également à une même per- fbnne en difrérens tems. L'un aime le doux j l'autre aime l 'aigre. L'un trouve le vin agréable, & l'autre en a de l'horreur ^ & la même perfonne qui le trouve agréable quand elle fe porte bien, le trouve amer 3uand eliea la fièvre, & ainfi des autres- fcns. Cepen- ant tQiiis ks hommes aiment le plaifir: ils aiment ' ' tous DE LA VERITE'. Livre L 95 tous les fènfations agréables: ils ont tous en cela la Chap. même inclination. Us nç reçoivent donc pas les me- XIIL mes fenfations des mêmes objets» puifqu'ils ne les ai- ment pas également.
Ainfi, ce qui fait dire à un homme qu'il aime le doux, c'efl: que la {ènlàtion qu'il en a eft agréable: & ce qui feit qu'un autre dit qu'il n'aime pas le doux, c'eft que félon la vérité, il n'a pas la même fenfàtion que celui qui l'aime. Et alors quand il dit qu'il n'aime pas le doux, cela- ne veut pas direqu'il n'aime pas à avoir la même {èniàtion que l'autre, mais feulement qu'il ne l'a pas. De forte que Ton parle impropre- ment, quand on dit qu'on n'aime pas le doux, on de- vroit dire qu'on n'aime pas le fucre, le miel, &c. que tous les autres trouvent doux & agréables,- & qu'on ne trouve pas de même goût que les autres, parce qu'on a les fibres de la langue autrement difpofées.
Voici un exemple plus iènfible: fuppofe que de vingt perfonnes, il y ait quelqu'un qui ait froid aux mams, & qui ne fçache pas les noms dont on Ce fèrt en France pour expliquer les fenfations de froideur & de chaleur i & que tous les autres au contraire ayenc les mains extrêmement chaudes. Si en hyveronleur apportoit à tous de l'càu un peu froide pour fèlaver9 ceux qui auroient les mains fort chaudes, fè lavant d'abord les uns après les autres pourroient bien dire: Voilà de l'eau bien froide., je n'aime point cela Mais quand ce dernier qui a les mains extrêmement froides viendroit à la fin pour fe laver, il diroit au contraire: - Je ne fçai pas pourquoi vous n'aimez pas l'eau froide, pour moi je prens plaiiîr de fentir le froid, & de me laver.
Ileft bien clair dans cet exemple, que quand ce der- nier diroit: j'aime le froid, cela ne fignificroit autre choie, fînon qu'il aime la chaleur, & qu'il lafènt > où les autres fènrent le contraire.
Ainfi quand un homme dit: J'aime ce qui eft amer, & je ne puis fouffrir les douceurs; cela ne fignifie au- tre chore> finon qu'il a'apas les mêmes fènlations que ceux 94 DE LA RECHERCHE Chap. ceux qui difent qu'ils aiment les douceurs, & qu'ils Xin» ont de l'averfion pour tout ce qui e(t amer.
Il eft donc certain, au'une kniation qui eft agréa- ble aune perfbnne, l'en: aufli à tous ceux qui la fen- tent; mais que les mêmes objets ne la font pas fèntir a tout le monde, à cauie de la diffe'rente dilpofition des organes des {ens:ce qu'il eft de la dernie'reconfequen- ce de rem arquer pour la Phyfique & pour la Morale» On peut ieulemcnt ici faire une objeâ:ion fort iàcilc à re'Ibudre, fçavoir qu'il arrive quelquefois que des personnes, qui aiment extrêmement de certaines viandes, viennent enfin à en avoir horreur: ou parce qu'en la mangeant ils y ont trouvé quelque lalete' mê- lée, qui les a furpris; ou parce qu'ils ont été' fort ma- lades a caufè qu'ils en avoient pris avec excez, ou en- fin pour d'autres raifbns. Ces fortes de perlbnnes di- ra-t-on, n'aiment plus les mêmes fenfations qu'ils ai- moient autre-fois j car ils les ont encore quand ils mangent les mêmes viandes,& cependant elles ne leur font plus agréables.
Pour répondre à cette objedion, il faut prendre garde que quand ces pcrfbnnes goûtent des vian- des dont ils ont tant d'horreur -& de dégoût, ils ont deu^ fènlations bien différentes en même tcms. Ils ont celle de la viande qu'ils mangent, l'objedion le. fuppofe: & ils ont encore une autre (ènfàtion de dé- goût qui vient par exemple de ce qu'ils imaginent for- tement la làleté, qu'ils ont vue, mêlée avec ce qu'ils mangent. La raifon de ceci eft, que lorfque deux mou- vemens fe font faits dans le cerveau en m.ême tems, l'un ne s 'excite plus fans l'autre, fi ce n'eft après un tems confidérable. Ain/i, parce que la (enlation agréa- ble ne vient jamais làns cette autre dégoûtante, & que nous confondons ks choies qui fè font en mêmc- tems 5 nous nous imaginons, que cette fènfation qui ctoit autrefois agréable ne l'eftplus, Cependant fi el- le eft toujours la même, il eft nécelfaire qu'elle ibit toujours a^réabîfe. De forte que, fi l'on s'imagine qu'elle pfeft pas agréable > c'dt parce qu'elle eft jointe & DE LA VERITE^. LivRiE L 95 & confondue avec une autre, qui caufè plus de dégoût Chat ♦ que celle ci n'ad'agre'ment» XIII.
li y a plus de difticultéà prouver que les couleurs & quelques autres (enûtions, que j'ai appellécs foibles & languilTantes j ne font pas les mêmes dans tous les hommes, parce que toutes ces (èniàtions touchent û {)eu l'ame, qu'on ne peut pas diftinguer, comme dans es faveurs ou d'autres lenlations plus fortes & plus vi- ves, que l'une eft plus agréable que l'autre,- & recon- noître ainli par h variété duplaifir ou du dégoût qui fc trouveroit dans différentes perlbnnes, la diverfité de leurs lenlations. Toutetois la railon, qui montre que les autres iènfations ne font pas (èmblables en diffé- rentes perfonnes, montre aulti qu'il doit y avoir de la variété dans les (ènlàtions que l'on a des couleurs. En effet, on ne peut pas douter qu'il n'y ait beaucoup de diverfité dans les organes de la vue de différentes per- fonnes, audi bien que dans ceux de l'ouïe ou du goût: Car il n'y a aucune raifon de fuppofèr une parfaite ref^ fèmblance dans la difpofition du nerf optique de tous les hommes, puifqu'il y a une variété infinie dans toutes les choies de la Nature > & principalement dans celles qui font matérielles. Il y a donc giande appa- rence, que tous les hommes ne voient pas les mêmes couleurs dans les mêmes objets.
Cependant, je croi qu'il n'arrive jamais ou prefque jamais, que des perfonnes voient le blanc & le noir d'une autre couleur que nous, quoi qu'ils ne le voient pas également blanc ou noir. Mais pour les couleurs moyennes, comme le rouge, le jaune & le bleu, 6c princip Jement celles qui fontcompofe'es de ces trois- ci j je croi qu'il y a très peu de perfonnes qui en ayent tout-à- fait la même fènfàtion. Car iltètrouv quel- i^uefois des perfonnes, qui voyent certains corps d'une couleur jaune, par exemple, lorlqu'ils les regardent d'un oeil & d'une couleur verte ou bleue, lorfqu'ils les regardent de l'autre. Cependant, fî l'on fuppofoit que ces perfonnes fuflënt nées borgnes, ou avec deux yeux difpofez à voir bleu ce<]u'on appelle verc,ils croiroient 9^ DE LA RECHERCHE Chap» voir les objets de la même couleur que nous les vo- Xlir. yons, parce qu'ils auroient toujours entendu nom- mer vert ou bleu ce qu'ils verroient jaune ou rouge.
On pourroit encore prouver que tous les hommes ne voient cas les mêmes objets de même couleur, à caufc que Jfclon les remarques de quelques -uns, les me » mes couleurs ne plailènt pas également à toutes Ibrtes de pcrfonnes \ puifque fices fèniàtions étoient \ç.^ œê- ines,elles fèroient également agréables à tous les hom- mes. Mais parce qu'on peut faire contre cette preuve des objections tres-fbrces, appuyées fiir la réponfe a[ue j'ai donnée à l'objcdion prccédente,onnc la croit pas afièz folide pour la propofèr.
En effet il elt aflez rare qu'on fè plaifè beaucoup plus à une couleur qu'à une autre, de même qu'on prend beaucoup plus de phifir à une faveur qu'à une autre. La raifbn en eft, que les {cntimens des couleurs ne nous font pas donnez pour juger, fi les corps £oïa propres à nôtre nourriture, ou s'ils n'y font pas pro- pres. Cela fe marque par le plaifir & la couleur, qui Ibnt les caradéics naturels du bien &: du mal. Les objets en tant que colorez ne font ni bons ni mauvais à manger, ^i les objets nous paroilToient agréables ou defagréables en tant que colorez, leur viie fèroit tou- jours fuivie du cours des cfprits qui excite & qui ac- compagneles paflïons, puifqu'on ne peut toucher l'a- me lans l'émouvoir.Nous haïrions fbuvent de bonnes choies, & nous en aimerions de mauvaifès, de forte que nous ne conferverions pas long-tems nôtre vie. Enfin les femimens de couleur ne nous font donnez, c,ue pour diftinguer les corps les uns des autres j & c'eft ce qui fè fait auffi bien, fbit qu'on voye l'herbe verte ou que l'on la voye rougej pourvu que la perfon- nc qui la voit verte ou rouge, la voye toujours de la même manière.
Mais c'eft afTez parler de ces fenfàtions j parlons maintenant des jugemens naturels, & des jugemens libres qui les accompagnent. C'eft la quatrième chofe que nous confondons avec les trois autres dont nous venctts de traiter. C H A t DE LA VERITF. Livre I; 57 CHAPITRE XIV.. CKAfl I. Des fauxjiigemens qui accompagnent nos jenfati9ns-i& que nous confondons avec elles. II. R^ifons de ces faux jugemens. lll. Que Terrcurnefe trouve point dans ms^ fenfationsy mais jeulement dans ces jugemens.
ON prévoit bien d'abord, qu'il fe trouvera fort 7. peu de perfbnnes qui ne (bieni" choquées de cet- Des faux te propofition ge'iie'rale que l'on avance: Içavoir, que jugemen: nous n'avons aucune fèiifàrion des objets de dehors, quiac-^ qui ne renferme un ou plusieurs jugemens. On fçait compa- bien que la plupart ne croyent pas mêmes, qu'il iè gnentnos trouve aucun jugement ou vrai ou faux dans nos fen- fenjatios^ lâtions. De forte que czs peribnnes furprifes de la ^ que nouveauté de cette proportion, diront ians doute en nouscon^ eux-mêmes: mais comment cela fè peut-il faire? Je fondons ne juge pas que cette muraille foit blanche, je voi bieo avec elles qu'cllel'ed: Je ne juge point que la douleur Ibit dans ma main', je l'y (eus très-certainement:& qui peut douter de chofes fî certaines, s'il ne {entier objets au- trement que je ne fa. s? Enfin leurs inclinations pour les préjugez de 1 enfance les porteront bien pKis avantj ôc s'ils iic pafTent aux injures & au mépris de ceux qu'ils croiront perdiadez des fènrmiens contraires aux leurs, ils mériteront (ans doute d'être mis au nombre des perfbnnes modérées.