pas de même de ceux, que nous faifbns touchant la Chap» lumière, ks couleurs, les faveurs, les odeurs & routes X. les autres qualitez fèniibles; car la vérité' ne s'y rencon- tre jamais, comme nous Talions faire voir dans le refte de ce premier livre.
On ne fèpare point ici la lumie're d'avec les cou- leurs, parce qu'on ne les croit pas fort différentes, & qu'on ne les peut expliquer féparement. L'on fera mêmes obligé de parler des autres qualitez fenfibles en général, en même-tems que l'on traittera de ces deux- cy, parce qu'elles s'expliqueront par les mêmes prin- cipes. Il faut apporter beaucoup d'attention aux cho- fès qui fijivent, car elles font de la dernière confequen- ce, & bien différentes pour leur utilité de celles qui ont précédé. /.
Je fuppofè d'abord, qu'on ait ûit quelque réflexion Dijiin- fur deux "* idées, qui (è trouvent dans nôtre ame: l'u^ ^ion de ne qui nous rcpreTente le corps, & l'autre qui nous re- l'ameO* prilènte l'efprir: Qu'on les fçache biea diftinguer du corps. par les attributs pofitns, qu'elles rcnfemient; en un * j'ap- mot, qu'on fefoit bien perluadé, que l'étendue eft pelle ici différente de la penfée. Ou bien je fuppofè, qu'on ait ^'^'^^ ^.^^ lu & médi:é quelques endroits deSaint Auguftin,com- f^^St-^ me le I G. Chapitre du i o. Livre de la Trinité, les 4. & i.-nœe- 14, Chapitres du Livre de la (^antitéde l'ame, ou les diat de Méditations de M* Defcartes, principalement ce qui l'clprit. regarde la diftindion de l'ame & du corps. Ou enfin le h xiéme difcours du difcernement de l 'ame €^ du corps de M k de Cordemoy.
Je fuppofè aum, qu'on f^aclie l'anatomie des orga- h '; nesdesfens: & qu'ils font compoièz de petits filets, ^xp"^<^* qui ontleur origine dans le milieu du cerveau; qu'ils tiondes le répandent dans tous nos membres où. il y a du lenti- organes ment, & qu'ils viennent enfin aboutir fans aucune in- desfens, terruption jufqu'aux parties extérieures du corps: que pendant que l'on veille, & qu'on eft enfanté, on ne peut en remuer un bout, que l'autre ne le remue en même-tems, à cauiè qu'ils font roiijours un peu ban- dez i de même qu'il arrive à une corde bandée, de h- Chap. X.
Vame eji unie imme- àiatemèt à la par- 71 DE LA RECHERCHE quelle on ne peut remuer une partie fans que l'autre ioit ébranlée.
Iliàutauffifçavoir, que ces filets peuvent être re- muez eu deux manie'res, ou bien par le bout qui eft hors du cerveau, ou par le bout qui etl dans le cerveau. Si ces filets font agitez au dehors par l'action des ob- jets, & que leur agitation ne fé communique point jpfqu'au cerveau, comme il arrive dans le Ibmmeil, î'ame n'en reçoit pour lors aucune fèniàtion nouvelle: mais fi ces petits filets font remiiez dans le cerveau par le cours des efprits animaux, ou par quelqu'autre cau- fè, l'âme appeAçoit quelque chofè, quoique les parties de ces filets qui iônt hors du cerveau, & répandus dans toutes les parties de nôtre corps, fbientdans un par- fait repos ', comme il arrive encore pendant qu'on dort.
Il efl: encore bon de remarquer ici. en paffant, que l'expe'rience apprend qu'il peut arriver, que nous fen- tions de la douleur dans des parties de nôtre corps qui nous ont c'té entie'rementcoupe'es: parce que les filets du cerveau, qui leur re'pon dent,, étant ébranlez de la même manière que fi elles étoient efïeiflivement bief- fées, l'âme fent dans ces parties imaginaires une dou- leur trés-réelle. Car toutes œs choies montrent vifi- blement, que l'âme réfide immédiatement, dans la partie du cerveau à laquelle tous les organes des fèns aboutiiFenti'je veux dire qu'elle y fent tous les chan- gemens, qui s'y paffent par rapport aux objets quiles ontcaufèz,ou qui ont accoutumé de les caufèr, & & qu'elle n'apperçoit ce qui fe paiïe au dehors de ctttQ partie, que par l'entremife des fibres qui y aboutilïènt. Cela pofë& bien conçu, il ne fera pas fort difficile de voir comment la fèniàtion fè fait, ce qu'il faut expli- quer par quelque exemple.
Lors qu'on appuie la pointe d'une aiguille fur fà main, cette pointe remue & fépare les fibres de la chair. Ces fibres font étendues depuis CQt endroit juf- quljn cerveau; & quand on veille, elles font afïez biadées pour ne pouvoir être ébranlées, que celles du cerveau DE LA VERITE'. LivreI. 75 cerveau ne le ibienc. Il s'en fuit donc que les extrêmi- Ch AB^ tez de ces fibres, qui font dans le cerveau, font aufïi X* remuées. Si le mouvement des fibres de la main eft mode'ré, celui des fibres du cerveau le fera auflî; & fi ce mouvement cft afTez violent pour rompre quelque chofc fiir la mainj il fera de même plus fon& plus violent dans le cerveau» De même fi l'on approche fà main du feu, les peti- tes parties du bois, qu'il poufTe continuellement en fort grand nombre & avec beaucoup de violence, comme la raifbn le démontre au défaut de la vûë, viennent heurter contre ces fibres, & leur commun! • quent une partie de leur agitation. Si cette adlion eft mode're'e, celle des extre'mitez des fibres du cerveau^ qui repondent à la main, fera modérée: & fi ce mou ' vement efl afTez violent dans la main pour en fcparer quelques parties, comme il arrive quand on fè brûle, le mouvement des fibres intérieures du cerveau fera â proportion plus violent. Voilà ce qui arrive à nôtre corps, quand les objets nous frapentî il faut mainte- nant voir ce qui arrive ànôtreame» Elle réfîde principalement, s 'il efl permis de le dire ^ ainfi j dans cette partie du cerveau, où tous les filets de q^ ' nos nerfs aboutiffent: elle y eft pour entretenir, & Us objets pour conferver toutes les parties de nôtre corps; & £j/-0£//«7ft par conféquent il faut qu'elle foit avertie de tous les *^^„^ ^«^^ changemens qui y arrivent,& qu'elle puiflè diftinguer ^^^ ^ ceux qui font conformes à la confticution de fôn • \^jr^g corps, d'avec les autres, parcç qu'il lui fèroit inutile I r de les connoître abfblument & fans ce rapporta ^'^^ u llel' corps. Ainfi quoique tous ces changemens de nos fi?• -^ bres ne confiflent félon la vérité, que dans des mou-,, - vemens qui ne différent ordinairement que du plus & ^ > c «^ du moins, il eft nécefTairc que l'ame les regarde com- î ^ me des changemens efïeniiellemcnt diflérens. Car en-»- corc qu en eux - mêmes ils ne dirrerent que très* 1 ri^ peu, on les doit toutefois confidérer comme effen ^^ tiellemcnt diifcrens par rapport à laconfcrvation du ^^*'^^' corps, D le 'J4 ^E LA RECHERCHE CrfÀP. le mouvemenr par exemple, qui caufe la douleur X. ne difFe're àflez ibuvent que très peu, de celui qui eau- Ce rai- fè le chatouillemjeîït: 11 n'eflpas nécelîaire qu'il y ait ionnc- jje (Jiffe'rence elTentielle entre ces deux mouvemensi confusi ^^^^ ^^ ^^ nécefTaire qu'il y ait une différence elTentiel- ou ce ju- ^c entre le chatouillcmeat, & la douleur, que ces gement deux mouvemens caulent dans rame. Carlébranle- naturcl ment des fibres qui accompagne le chatouillement, ^'^^ témoigne à l'ame la bonne conftitution de fbn corps, Sfadon *ï^'^^ ^ ^^^ ^^ ^°^^^ P°"^' ^'^'^1^^^ ^ rimprefTion de coiupo- i'objet, & qu'elle ne doit point appréhender qu'il en lée. {bit bleffé: mais le mouvement qui accompagne la Voyez ce douleur, étant quelque peu plus violent, 11 elt capable que )"ai ^ç jf^mpre quelque fibre du corps, & l'ame en doit ravant^^" être avertie par quelque lènfàtion delàgréable, afin des juge- <5u'elle y prenne garde. Ainfî quoique les mouvemens mensna- qtii fè paflent dans le corps, ne différent que du plus turels, 6c & du moins en eux-mêmes, fi néanmoins on les con- lei. ch. fjdére par rapport à laconfèrvationdenôtrcvie, on ^^' ^^' peut dire qu'ils différent eilèntieliement, C'eft pour cela que nôtre ame n'apperçoit point les c'branlemens que les objets excitent dans les fibres de nôtre chair: il lui lèroitafîéz inutile de les connoîtrej & d\Q. n'en tireroit pas afîez de lumière pour juger fî les chofes qui nous environnent, fèroiejit capables de détruire, ou d'entretenir Tceconomie de nôtre corps, Mais elle fe fent touchée de ientimens qui différent cfîentiellement j & qui marquent précitémcnt les qualitez des objets par rapport i.Con corps, lui font Icntir trés-diftindement, fi ces objets font capables de lui nuire.
Il faut déplus confidérer, que fî l'ame n'apperce- Vbitquecequi fè pafïè dans fà main, quand elle Ct brille: fî elle n'y voyoit, que le mouvement & k fé- paratio'n de quelques fibres, elle ne s'en nîettroit gué- resenpeine: & mêmes elle pourroit quelquefois par fanraifîè & par capriee, y prendre quelque JÊtisfac^ion,- copjBiecesfantafquesquiièdiveinrîenr à touç rom- pra dans leurs emportemens & dans leurs débauches.
Ou DELA VERirr. LtvRE 1. 7J Oubiende même qu'un prifbnnier né Ce mettroit CHAïi gueres en peine, s'il voyoic cju'on dém.olit les murail- X» les qui l'enferment, & que même il s'en réjoiiiroit cians refpérance d'être bien-tôt délivré. Ainfi, fi nou5 n'appercevions que la réparation des parties de nôtre corps, lorfque nous nous brûlons, ou que -nous rece- Tons quelque bleflùre, nous nous perfùaderionsbiefl- tôt que notre bon heur n'eft pas d'être enfermé dans un corpsj qui nous empêche de jouïr des choies qui nous doivent rendre heureux -, & ainû nous ferions bien aifes de le voir détruire.
Il s'enfiiit delà, que c'eft ayec une grande fàge/Te, que l'Auteur d^ l'union de nôtre ame avec nôtre corps, aordonné que nous fèntifïions de la douleur quand il arrive a|j corps un changement capable de lui nuire y comme quand une aiguille entre dans la chair, ou que le feu en répare quelques parties î& que nous fèntiifions du chatouillement, ou une chaleur agréa- ble, quand ces mouvemens font modérez, fànsapper- cevoir la vérité de ce qui fè palïe dans nôtre corps, ni ks mouvemens de ces fibres. dont nous venons de parler.
Premièrement, parce qu'en Tentant de la douleur 8c du plaifir, qui (ont des cno(ès qui différent bien da- vantage que du plus ou du moins, nous diftinguons avec plus de facilité les objets qui en font roccafîon* Secondement, parce que cette voie de nous faire con- nokre, fi nous devons nous unir aux corps qui nous environnent, ou nous en féparer, eii la plus courte, & qu'elle occupe moins la capacité d'un efprit qui n'effe fait que pour Dieu. Eniin, parce que la douleur & Is plaifir étant des modifications de nôtre ame, qu'elle lent par rapport à fon corps, & qui la touchent bien iiavantage que la connoilTance du mou/cment de quelques fibres qui lui appartiendroient; cela- l'oblige a s'en mettre fort en peine, & cela fait une union trés- ctroite entre l'une & l'autre partie de l'homme. Il eft donc évident de tout ceci, que les (ens ne nous font donnez que pour la confervation de nôtre P 2 corps, 7^ DE LA RECHERCHE i ^rfAP* corps > & non pour nous apjprendre la vérité» X, Ce que Ton vient de dire du cnatoiiillement & de la j douleur, £e doit entendre généralement de toutes les; autres fcnfàtions, comme on le yerra mieux dans la } fuite. On a commencé par ces deux fentimens, plii- j tôt que par les autres, parce que ce font les plus vif s, Se ' qu'ils font concevoir plus fènfiblemcnt ce que l'on ] vouloir dire ] Il eft préièntemcnt trés-facilc de faire voir, que i nous tombons en une infinité d'erreurs touchant la lu- mière & les couleurs > & généralement touchant tou- tes les qualitez fènfibles, comme le froid, le chaud> ] les odeurs, les laveurs, le fon, la douleur, le chacoùiU \ leimeiit i & fi je voulois m*arrêcer à rechercher en par- j ticuher toutes celles où nous tombons fur tous les ob- jets de nos fèns, des années entières ne fiiffiroient pas | pour les déduire, parce qu'elles lont prefque infiniesi i ainfi ce fera aflTez d 'en parler en général.
Dans prefque toutes les feniàtions, il y a quatre cho-.1 F"/, (es différentes, que l'on confond > parce qu'elles fc \ Çuatre font toutes enfemble,& comme en un inftant. C'eft- ' chofes 1^ le principe de toutes les autres erreurs de nos lèns. ^uel'on La première eft VaBion de l'objet, c'eft-à-dire, ] confond dans la chaleur, par exemple, /'/wp«/j'zo/z&: le mou- '• ianscha- vement des petites parties du bois contre les fibres de; ^iiejen- la main. i jation* La féconde eft UpaJJion de l'organe du fèns, c'eft-à-,; dire, l'agitation des fibres de la main caufée par pelle \ des petites parties du feu, laquelle agitation fè commu- nique ju 'ques dans le cerveau, parce qu'autrement l'a- i mené fèntiroit rien. ] Xâ troilïéme eft la{>aJJion, la fcnfation, ou la percep-; tion de l'ame, c'eft- à-dire, ce qu'un chacun fènt,: quand il eft auprès du feu. ' ] La quatrième eft /e/«gfWf«ï que l'ame fait, que ce qu'elle lent eft dans ù, main, & dans le feu. Or ce; ju- ] ment eft naturel, ou plutôt ce n'elt qu'une fèniâtion; compoièe: mais cette ienfation ou ce jugement,natu-; JJIijf^ft prefque toujours iliiyid'un autre jugement U- ■ bre,; DE LA VERITF. Litre L 77 brc, que l'ame a pris une fi grande habitude de toc, ChaK qu'elle ne peut prefque plus s 'en empêcher, Xr Voilà quatre chofès bien différentes, comme l'on peut voir, lefquelles on n'a pas foin de diftinguer, & qucl'on cft porte' à confondre à caufe de l'union étroit te de l'ame & du corps, laquelle nous empêche de bien démêler les ptoprictcz de la matie're d'avec celles del'eiprit.
Il eix cependant facile de reconnnoître, que de ces quatres cnofès qui fè paffent en nous, quand nous ientons quelque objet, les deux premie'res appartien- nent au corps, & que les deux autres ne peuvent ap^ partènir qu'a l'ame, pourvu qu'on ait un peu médité fiir la nature de l'ame & du corps, comme on l'a du iàire,ainnqucjerailuppofë» Mais il faut expliquer ces choies en paniculicr.
I. "De V erreur où lo'n tombe touchant Va^ion des ohjetf contre les fibres extérieures de nos/èns. II. Caufede cette erreur. III. Objeâiion ^ ré^onfe, ON traitera dans ce Chapitre & dans les trois Çxxi- vans, de ces quatre chofes que nous venons de. dire que l'on confondoit, & que l'on prenoit pour unefimpleiènfàtion j & on expliquera feulement en générai, les erreurs dans krquelles nous tombons: parce que fi on youloit entrer dans le détail, ce ne fè- roit jamais fait. On efpére toutefois mettre l'efprit de ceux, qui méditeront iérieufement ce que l'on va dirCt en état de découvrir avec une très -grande facilité, toutes les erreurs où les fcns nous peuvent porter: mais on leur demande pour cela> qu'ils' méditent- avec quelque application, tant fur les Chapitres qui fui vent, que fur celui qu'ils viennent de lire. -^ La première de ces chofès que nous confondons 'De Ver^ dans chacune de nos fcnfàtions, eft l'adioii des objets reur o;iK D } fur 7S DE LA RECHERCHE Cha?» fiir les fibres extérieures de nôtre corps. Il eftccr- XI. tain qu'oniie met pref que jamais de différence entre Von tom- la ièniàtion de l'ame & cette adion des objets; & cehe tou- la n'a pas befbin de preuve. Prefque tous les homme» chant s'imaginent que la chaleur par exemple que l'on fènt, VaBion eft dans le fèu qui la caule^ que la lumière eft dans des objets l'air, & que les couleurs tont llir les objets colorez. Ils contre les ne penfent point aux mouvemens des corps impercep ^ fibres de tibles qui caufent ces feutimens.
nos/ens^ Il eft vrai qu'ils ne jugent pas que la douleur ibit Caufede que la chaleur eft dans le feu: mais c'eft que Taicette er- guille & fonadion font vifibles, & que les petites parretir* '^i^s du bois qui fortent du feu, & leur mouvement contre nos mains ne jfe voyent pas. Ainfi ne voyant rien qui frappe nos mains, quand nous nous chauffons, ôc yfèntant delà chaleur, nous jugeons naturellement que cette chaleur eft dans le feu, feute d'y voir autre chofe.
De forte qu'il eft ordinairement vrai, qne nous at- tribuons nos fenfàtions aux objets, quand les caufès de ces {ènlàtions nous font inconnues. Et parce que la' douleur ôc le chatoiiiJlement font produits avec des corps fenfîbles, comme avec une aiguille &c une plu- me, que nous voyons & que nous touchons, nous ne jugeons pas à caulè de cela, qu'il y ait rien de fembla- blable à ces featimens dans les objets qui nous les eau- lent. jrr II eft vrai néanmoins, que nous ne lailTons pas ju- Obi ' ger, que la brûlure n 'eft pas dans le feu, mais fèuIe- rt • ' ment dans la main, quoiqu'elle ait pour caufc les peti- ^-- - tes parties du bois, aulTi bien que la chaleur, laquelle toutefois nous attribuons au feu. Mais la railon de ceci eft que la brûlure eft une elpécc de douleur: car ayant jugé plufîeurs fois, que la douleur n'eft pas dans le corps extérieur qui la caulè, nous fbmmes portez à faire encore le même jugement de la brûlure.
Ce qui nous porte encore à en juger de la forte, c'eft queli^BOuleur, ou la brûlure appliquent forcement nôtre DE LA VERITE'. Livre L 79 nôtre ame aux-parties de nôtre corps, & cela nous dé- Ch A.f, tourne de penfèr à autre ckofè: ai nu l'efprit attache la X ^» fênûtion de la brûlure à l'objet, qui lui elt le plus pr^- (ènt. Et parce que nous reconnoiflbns un peu après, que la brûlure a laiiTe' quelques marques viables dans la partie où nous avons (ènti de la douleur, cela nous confirme dans le jugement que nous avons fait que U brûlure eft dans la main.
Mais cela n'empêche pas, qu'on ne doive recevoir cette re'glegéne'ralej Que nous av^ns coutume d'attrî' huer nos fenfations aux objetSy toutes les fois qu'ils a?ijfent fur nous par le mouvement de quelques parties invifihies^ Etc'eftpour cette railbn, que l'on croit ordinaire- ment que les couleurs s lalumie're, les odeurs, ïts la- veurs, le Ion, & quelques autres fentimens j font dans l'air, ou dans les objets extérieurs qui les caufcnt j par- ce que toutes \ts fènfàtions font produites en nous par le mouvement de quelques corps impercepti- bles.
CHAPITRE XII.| Chap.
XII.
I. Des erreurs touchant les mcuvemens des fhres de nos fens. II. Que nous n'appercevons pas ces mouvemens, ou que nousles confondons avec nos fenfations » III. Ex- périence qui le prouve, IV. Trois fortes de fenfations» V. Les erreurs qui les accompagnent^ LA féconde chofè, qui fè trouve dans chacune àt^ ^' fènfàtions ^ efl l'ébranlement des fibres de nos erreurs nerfs, qui fè communique jufqu 'au cerveau: &. nous toucharA nous trompons en ce que nous confondons toujours ^^^ mou- cet ébranlement avec la lènûtion de l'ame, & que vemens nous jugeons qu'il n'y en a point, lorfque nous n'en ouïes /- appercevons point par les fèns.. branle- Nous confondons, par exemple l'ébranlement que mens des le feu excite dans les fibres de nôtre main, avec la fen- fihres de fàtion de chaleur,& nous difons que la chaleur eft dans nos fens, D 4 nôtre CVLAf.
XII. IL tes con- fondons a\ec les fenfatiôs de notre ame,C^ ^e (quel- quefois mus ne les af- ferceyôs point. III. Bxpcriè- cequile frowve.
to DE LA VERITE'. Livre L nôtre main* Mais, parce que nous ne fèntons point l'ébranlement 5 que les objets vifibles font fur le n«rf optique, qui eft au fond de Tœil, nous pcnfons que ce nerf n'eft point ébranlé, & qu'il n'eft point couvert des couleurs que nous voyons: nous jugeons au con- traire qu'il n'y a que l'objet extérieur, (ur lequel ces couleurs fbient répandues. Cependant on peut voir par l'expérience qui luit, que les couleurs Ibntpref^ qu'auflî fortes & aulfi vives fur le fond du nerf opti-» que, que fiir les objets vifibles.
Que l'on prenne un œil de bœuf nouvellement tué, qu'on ôteles peaux qui font à l'oppofite de la prunel- le, à l'endroit où eft le nerf optique, & qu'on mette en leur place quelque morceau de papier fort traiifpa- rent. Cela fait, qu'on mette cet œil au trou d'une fe- nêtre, enforte que la prunelle foit à l'air, & que le der- rière de l'œil foit dans la chambre, qu'il faut bien fer- mer, afin qu'elle foit fort obfcure. Et alors on verra toutes les couleurs des objets,quifont hors de la cham- bre, répandues for le fond de l'œil, mais peints à la renverfe. Que s'il arrive que ces couleurs ne foient pas aiîè2 vives, il faudra allonger l'œil en le prelïànt parles cotez, fi les objets qui iè peignent au fond de l'œil font trop proches j ou bien le ^aireplus court, li les objets font trop éloignez.
On voit bien par cette expérience, que nous de- Trions juger, ou fèntir les couleurs au fond de nos yeux, de même que nous jugeons que la chaleur eft dans nos mains, (i nos fèns nous étoient donnez pour découvrir la vérité, & fî nous nous conduifîons par raifon dans les jugemens que nous formons for les ob- jetsde nos fèns.
Mais, pour rendre quelque raifon de toute la bizar- rerie de nos jugemens for les quaiitez fènfîbles, il faut confîdéier que l'ame eft unie fi étroitement à fon corps, & qu'elle eft encore devenue fî charnelle depuis k péché qu'elle lui attribue beaucoup de chofes, qui n'appartiennent qu'à elle-mcme,&: qu'elle ne fe diftjn- gue ifefque plus d'avec lui. De forte qu'elle ne lui at^ tribaë DE LA VERITES Livré I. %t tiibuë pas feulement toutes les fèn Étions,• dont nous chat». pirloHS à prcfènt; mais aufïî la force d'imaginer, & XU* mêmes quelqaefois la puiffance de railbnner: car il y a eu un grand nombre de Philolbphes aflez ftupidcs, & aflèz grollîers pour croire, que l'ame n'étoit que la plus dûiCQôc laplus {iibtile partie du corps.
Si l'on veut bien lire Tertulien, on ne verra que trop de preuves de ce que je dis, puifqu'il cft lui-mê- me de ce fèntiment apre's un très- grand nombre d'Au- teurs qu'il rapporte. Cela eft fi vrai, qu'il tâche de prouver dans le livre de l'ame, que la foi, l'Ecriture, & même les révélations particulie'res nous obligent de croire que l'ame eft corporelle. Je ne veux point ré- futer ces fèntimens, parce que j'ai fuppofé qu'on de- voit avoir lu quelques Ouvrages de Saint auguitin, ow de M, Dcfcartes, qui auront afîeziàit voir l'extrava- gance de ces penfées,& qui auront aflez aiïèrmi l'efprit dans la diftindùon de l'étendue & de la penfec, de l'a- me & du corps.
L'ame eft donc fi aveugle qu'elle fè mcconnoît elle -* ^ même, & qu'elle ne voit pas que Cqs propres iènfà- Ex^lica.-^- tions lui appartiennent. Mais pour expliquer ceci, il ^"« de Êiutdiftingucr dans l'ame trois ibrtes de {èniàiicns, trois Cor'-- quelques-unes fones& vives, quelques autres foibles- tes de & ]anguiiranti:s,,& enfin de moyennes entre les unes & fr-!^ • lis autres. tions de- Les fènfations fortes & vives font celles qui éton- l'ame, nent l'ejtprit, & qui le réveillent avec quelque force >, parce qu'elles lui font fort agréables ou fort incom- modes: telles font la douleur, le chatoiiillement, le grand froid, le grand chaud, & généralement toures- celles qui ne font pas feulement accompagnées de ve- rtiges dans le cerveau, mais encore de quelque mou- vement des efÎ3rits, propre à exciter les palhons, com- me nous expliquerons ailleurs.
Les fènfànons foibles & lànguifTantes font celles eut touchent fort peu l'arse, &c quineluifont niforta-- greabîe-s, ni fort incommodes, comme la lumière mé- diocre, toutes les couleurs, les fons ordiiiaires & afiez fcibles,&e^ D- 5; Enfiit Sij DE LA RECHERCHE Chap. Enfin j'appelle moyennes entre les fortes & les foi- ^Ut blcs, ces fortes de fenfàtions qui touchent l'ame mé- diocrement, comme une grande lumie're, un fbn vio- lent, &c^ Gr il faut remarquer qu'une fenfacionfoi- ble ôc languifTante peut devenir moyenne, & enfin for- te & vive. La fenfation par exemple, qu'on a de la lu- mière, eft foible, quand la lumie're d'un flambeau efl: languifTante, ou que le flambeau ell éloigné: mais cet- te fenfation peut devenir moyenne, fi l'on approche le *. flambeau allez prés de nous; & eafin elle peut devenir trés-forte & trés-vive, fi l'on approche le flambeau Ci prés de fes yeux qu'on en fbitébloiii, ou bien quand on regarde le Soleil. Ainfi la fenfation de la lumière peut être forte, foible, ou moyenne, félon les différens degrez. fT Voici donc les jugemens, que nôtre amc fait de ces Erreurs f^^ois foftes de fènfàtions, où nous pouvons voir, qu'el- quiac- le fuit prefque toujours aveuglément les impreflions compa.^ fènfibles, ou les jugemeus naturels des fens j & qu'el- •pâment ^^ féplaît, pour sinCi dire, à fe répandre fur tous les les fenfa- objets qu'elle coniidére, en fè dépouillant de ce qu'el- îions, leapourles en revêtir» Les premières de ces fènfàtions font fi vives & fi touchantes, quel''ame ne peut prefque s'empêcher de •reconnoître qu'elles lui appartiennent en quelque fa- ^on: de forte qu'elle ne juge pas feulement qu'elles font dans les objets, mais elle les croitauiïï dans les membres de fon corps, lequel elle confidére comme une partie d'elle-même» Ainfi elle juge que le froid & le chaud ne font pas ieulement dans la glace & dans le feu, mais q u 'i Is fbn t au fC dan s f es propres mains.
Pour les fènfàtions linguifîàntes, elles touchent fi peu famé, qu'elle ne croit pas qu'elles lui appartien- nent, ni qu'elles fbientau dedans d'elle-même, niauf^ fi dans fon propre corps, mais feulement dans les ob- jets. C'ePc pour cette raifbii que 110113 ôtons la lumié- le & hs couleurs, à nôtre ame Si. à nos propres yeux, pour en parer les objets de dehors: quoique la ràifbii nous apprenne qu'elles ne iè trouveûc point dans l'i- ^ déc DE LA VERITE'. Livre L ^ 85 dée que nous avons de la matière 5 & que l'cxpe'nence Chap»* nous fàiïè voir que nous les devrions juger dans nos XIL yeux, auiîi bien que fur les objets, puifque nous les y voyons aufll bien que dans les objets, comme j'ai prou- véparrexpcricnce d'un œil de boeuf mis au trou d'*- ne fenêtre.
Or la raifbn pour laquelle tous les hommes ne voyent point d'abord que les couleurs, les odeurs, ks faveurs, & toutes les autres (ènfàtions font des modi- fications de leur ame j c'eft que nous n'avons point d'i- dée claire de nôtre ame. Car lors que nous connoiP fons une chofe par l'idéeijui la reprélènte, nous con- noilTons clairement les modifications qu'elle peut avoir. Tous les hommes conviennent que la rondeur, par exemple, eft une modification de l'étendue, par uneidée claire qui la repréfèntc. Ainfine connoiflant Foyt^^ le point nôtre ame par (on idée, comme je l'expliquerai chnp, 7. ailleurs, mais feulement par le fentiment intérieur de la i. quenous en avons, nous ne fcavons poiiat par fimple part, du^ vûë, mais feulement par raisonnement, u la blan- 3.XiT/rf, cheur, la lumière, les couleurs, les autres fenfàtions, foibles & languifîàntes font, ou ne font pas des modi- fications denôtreame. Mais pour les fenfàtions yiw&si comme la douleur & leplaifir, nous jugeons facile- ment qu'elles font en nous, à caufè que nous fentons bien quelles nous touchent:& que nous n'avons pas befbindelesconnoitre par leurs idées, pour fçavoy: qu'elles nous appartiennent.
Pour les fenfàtions moyennes, l'ame s'y trouve fort cmbaralféc. Car d'un côté elle veut fciivre les juge- mens naturels des fens, & pour cela, elle éloigne de foi, autant qu'elle peut, ces fortes de fenfàtions, pour les attribuer aux objets: mais de l'autre côté, elle ne peut qu'elle ne fente au dedans d'elle-même, qu'elles - lui appartiennent j principalement, quand ces fenfà- tions approchent de celles que j'ai nommées fortes & vives: de force que voici comme elle le conduit dans les jugemens qu'elle en fait. Si la fènfàtion la toHche afïèz fort, elle la juge dans fbn propre corps, auffi bien »4 ^^^ LA RECHERCHE Ghap. que dans Pobjet. Si elle ne la touche que très -peu, elle ,XII* nela jugeque dans l'objet. Et fi cette lènfàtion cft éxaâiement moyenne entre les fortes & les foibles > alors l'ame ne içait plus qu'en croire, lorfqu'elle n'en juge ^ueparlesfèns» Par exemple > fi on regarde une chandelle d'un peu loin, l'ame juge que la lumière n'eft que dans l'objet. Si on la met tout proche de fès yeux, l'ame juge qu'el- le n'eft pas feulement dans la chandelle, mais auffi dans fê&yeux. Que fî on la retire environ à un pied de foi, l'ame demeure quelque tems (ans juger (i cette lumie're n'eft que dans l'objpt. Mais elle ne s'aviie ja- anais de penfèr comme elle devroit faire, que la lumiè- re n'eft & ne peut être une proprie'te', ouunemodifi- cation de la matière, & qu'elle n'eft qu'au dedans d'el- le-même 5 parce qu'elle ne penfè pas à k (èrvir de fà raifbn pour découvrir h vérité de ce qui en cft, mais Seulement deies icns, qui ne la découvrent jamais, ôc qui ne /ont donnez que pour la eon{eivation du corps. Or la caufe pour laquelle l'ame ne {èfert pas delà laifon -. c'eft-à-dire, de la pure intelledion, quand el- le confidère un objet qui peut être apperçû par les fènsî c'eft que l'ame n'eft point touchée par les chofes qu'el- Je appcrçoit par la pure intelkâiion, & qu'au contraire elle l'eft très-vivement par les choks lènfîbles 3 car l'a- ime s'applique fort à ce qui la touche beaucoup, & elle néglige de s 'appliquerais choies qui ne la touchent, pas. Ainfîelle conforme prefque toujours lès jugcmens libres aux jugemens naturels de fès fèns.