Or il faut bien remarquer, que tout cela ne fê fait Que ces que par machine, je veux dire, que tous les diffe'rens jugemens mouvcmens de ces nerfs dans toutes les païïious difFé- arrivent rentes n'arrivent point par le commandement de la contre volonté, mais fsfontau contraire fans fes ordres & notre vo-* même contre ces ordres: De forte qu'un corps fans lontépar ame difpofé comme celui d'un homme fàin, fèroit l'ordre capable de tous les mouvemens qui accompagnent nos d'une paiîîons. Ainfi les bêtes mêmes en peuvent avoir de provi- fèmblables quand elles ne feroient que de pures ma- dence, chines.
C'ed ce qui nous doit faire admirer la fageffe in- comprehenfible de celui, qui a fi bien rangé tous ces rcflTorts, qu'il fufHt qu'un ob;et remue le nerf optique d'une telle ou telle manière, pour produire tant de divers mouvemens dans le coeur, dans les autres par- ties du corps, & mêmes fur le vifage. Car on a dé- couvert depuis peu, que le même nerf, qui répand quelques rameau.v dans le cœur, & dans Ies"aurres par-- ties intérieures, communique audi quelques-unes de fes branches aux yeux, à la bouche, & aux autres par- ties du vifage. De forte qu'il ne peut s'élever aucune pafïion au dedans, qui ne paroiflè au dehors, parce qu'il ne peut y avoir de mouvement dans les branches qui vont au cœur,qu'il>n'en arrive quelqu'un dans cel- les qui font répandues fur le vifage. ' L»- ^140 DE LA RECHERCHE Chat, * La correfpon(îance& la fympathie qui (è trouve cw- IV. tre les nerfs du vifage, & quelques autres, qui ré- pondent à d'autres endroits du corps, qu'on ne peut nommer 5 eft encore bien plus remarquable:& ce qui fait cette grande fympathie, c'eft comme dans les autres partions, que les petits nerfs, qui vont au vi- fage ne (6 nt encore que des branches de celui qui delr . cend plus bas.
Lorfqu'on eftfurpris de quelque paflion violente, ii l'on prend foin de faire re'flex ion fur ce que l'on (ent dans les entrailles, & dans les autres parties du corps où les nerfs s'infinuent, comme aufii aux changemens de vilàge qui l'accompagnent:& fi on confidére que toutes ces diverfès agitations de nos nerfs fbntentie're- ment involontaires, & qu'elles arrivent même mai- gre' toute la refîftance que nôtre volonté y apporte,• on n'aura pas grande peine à le laifler perluader de la fimple cxpoiition, que l'on vient de faire de tous ces rapports entre les nerfs.
Mais fi l'on examine les raifbns & la fin de toutes ces chofès, on y trouvera tant d'ordre & de làgefle, qu'une attention un peu férieufe fera capable de con- vaincre les perfbnnes les plus attachées à Epicure, & a Lucrèce, qu'il y a une providence qui régit le monde. Quand je vois une montre, i'ay raifbn de conclure, qu'il y ait une intelligence, puifqu'i! eft impofTîble que le hazard ait pii produire & arranger toutes iès roues. Comment donti {èi oit-il poffible, que le ha- zard, & la rencontre des atomes (àt capable d'arran- ger dans tous les hommes, & dans tous les animaux tant de refîbrts divers, avec la jufte/Iè & la proportion queje viens d'expliquer 5 & que les hommes, & les animaux en engendrafiènt d'autres, qui leurflifîcnt tout-à-fait kmblables" Ainfi il eft ridicule de penfèr ou de dire comme Lucrèce, que le hazard a formé tou- les parties qui compofènt l'homme j que le yeux n'ont point été faits pour voir, mais qu'on s'eft avifé de ''^ir, parce qu'on avoit des yeux, & ainfi des autres parties du corps. Voici fes paroles* Lumina DE LA VERITE'. Livre IL 141 Chap.
Lumind nefacîas oculorum chra, creata ly.
Pro/picere utpojjrmus, & ut pro ferre viai Proceros pafus, ideo fafligiapojje Sur arum acfeminum pedihui fundataplicari.
Brachia tumforro vdidis exaptalacertis EfjC, manu/que datas utraque ex parte minijlrdt Utjacere ad vitam pojjimus, qu<€ foret ufus.
Ccetera dégénère hoc imer quxcumque pretantur Omnia ferversaprjepojierafuni ratione.
.Islil ideo natu'ejl in no^ro corpore ut uti Pojfmus, fed quod natum ejl id procréât ufum.
Ne faut-il pas avoir une e'trange averfion d'une provi- dence pour s'aveugler ainfî volontairement de peur de lareconnoître, & pour tacher de (e rendre infènfîble à des preuves auili fortes & aufîî convaincantes, que cell-S que la nature nous 'en fournit? Il eft vrai que quand on afFede une fois de faire l'efprit fort, ou plu- tôt l'impie, ainfi que failbient les Epicuriens, on fe trouveincontinent tout couvert de ténèbres 5 & on ne voitplusquede faulîes luuis: on nie hardiment les choies les plus cliires, & on afsûre fièrement & ma- giftralement les plus faufles & les plus obfcures.
Le Poète, que je viens de citer, peut fèrvir de preu- ve de cet aveuglement des efprits forts: Car il pronon- ce haidiment & contre toute apparence de vérité', fur les queilions les plus difficiles & les plus obfcures, & il fèmble qu'il n'apperçoive pas les idées même les plus claires, & les plus e'videntes. Si je m'arrêtois à rappor- ter des paffages de cet A uteur pour jufhfier ce que dis, je ferois une digreffion trop longue & trop ennuïeufè. S'il ék. permis de faire quelques re'flexions, qui arrê- tent pour un momentl'efprit fur des ve'ritez efïènciel- les, il n'ell jamais permis de faire des digreffions, qui détournent l'efprit pendant un temsconfidérable de l'attention à fon principal fujet, pour l'appliquer à des choies de peu d'importance, CHA- I4X DE LA RECHERCHE CHAPITRE Y, o I. Delà mémoire» ÏI. Et des hahittSes, N vient d'expliquer les caufes générales tant ex- térieures qu'intérieures, qui prodoifènt dtt changement dans les efprits animaux, & par confè- quentdansla faculté d'imaginer. On a feit voir que les extérieures {ont les viandes dont oa (c nourrit, & l'air que l'on refpire: & que l'intérieure confiée dans l'agitation involontaire de certains nerfs. On ne {çait point d'autres caulès générales, & l'on afsùremême qu'il n'y en a point.De forte que la faculté d 'imaginer ne dépendant de la part du corps que de ces deux cho- ies, fçavoir des efprits animau x, & de la difpod tion du cerveau fiir lequel ils agillènt, il ne refte plus ici, pour donner une parfaite connoiflance de l'imagination que d'expofèr les différenschangemens qui peuvent arri' ver dans la fubftance du cerveau.
Nous ks examinerons, après que nous aurons don- né quelque idée de la mémoire,^ des habitudes; c'eft- à-dire de cette facilité que nous avons de penfèr à des chofes aufquelles nous avons déjà penfé, & de faire des chofès que nous avons déjà faites. L'ordre le de- mandeainfî.
Pour l'explication de la mémoire, ilfautfèfou- venir de ce qu'on a déjà dit plufieurs fois: Que toutes nos différentes perceptions font attachées aux change- memoire. mens, qui arrivent aux fibres delà partie principale du cerveau dans laquelle l'ame re'fide plus particulière- ment.
Cela fèul fùppofe, la nature de la mémoire efl ex- pliquée. Car de même que les branches d'un arbre,qui ont demeuré quelques temps ploïécs d'une certaine feçon, confèrvent quelque facilité pour écre ploïées de' nouveau de la même manière; ain' • les f bres du cer- veau ^nt une fois receu certaines impre/iions par le courL de; efprits animaux, & par l'aâiion des objets> gardent aflez long-tcms cjuelque facilité pour recc voir ces DE LA VERITE'. Livre H. 1^5 ces marnes diftofïtions. Or la mémoire ne concile Chap. c|ue dans cecte facilité 5 puifque l'on penfe aux mêmes V. choies, lorique le cerveau reçoit les mêmes impreP- fions.
Comme les erprits animaux agilîènt tantôt plus/ 5c tantôt moins fort liir la fubftance du cerveau, & que les objets icn'ibles font des imprefTions bien plus grandes, que l'imagination toute lèule, il eft fkciic de là de reconnoître, pourquoi on ne le fouvient pas éga- lement de toutes les choies que l'on a apperceiies. Pourquoi, par exemple, ce que l'on a apperceu plu- fîeurs fois fe reprefente d'ordinaire à l'ame plus vivement, que ce que l'on n'a apperceu qu'une ou deux ibis. Pourquoi on fe fouvient plus diftindc- ment des chofes qu'on a vues, que de celles qu'oa a feulement imagine'es: & ainfi pourquoi on fçau- ra mieux, par exemple la diftributiou des veines dans le foie, apre's l'avoir veuë une feule fois dans la diUèdion de cette partie, qu'apre's l'avoir lue' plu- fieurs fois dans un livre d'anatomic, & d'autres cho- fes fèmblables.
Que fi on veut faire re'fîexion fur ce qu'on a dit au- paravant de l'imagination ^liir le peu que l'on vient de dire de la me'moire; & fi l'on eil: de'livré de ce pré- jugé: Que nôtre cerveau eft trop petit pour conlèrrer des veftigcs, & des imprelllons en fort grand nombre, on aura le plaif^r de découvrir la caufe de tous ces effets furprenans de la mémoire, dont parle Saint Auguftin avec tant d'admiration dans le dixième Livre de les Confeflions. Et l'on ne veut pas expliquer ces chofès plus au long, parce que l'on croit qu'il eft plus à pro- pos que chacun le les explique à foi même par quelque effort d'efprit; à caufe que les chofes qu'on découvre par cette voye font toujours plus agréables, 8c font da- vantage d'ifnprelfion fiir nous que celles qu'on ap- prend des autres.
Pour l'explication des habitudes, il eft néceffaire de //. fçavoir la manière don ton a fiije-t de nenfèr que l'ame DeshU" ïemuë les parties du corps auquel elle eft unie: La bitudes, voici.
144 DE LA RECHERCHE Chpa. voicr. Selon toutes les apparences du monde, il y a Y. toujours dans quelques endroits du cerveau, quels qu'ils ibient, un aflez grand nombre d'efprits ani- maux très agitez par la chaleur du cœur d'où ils font fbrtis>& tous prêts de couler dans les lieux où ils trou -. vent le pall'age ouvert. Tous les nerfs aboutiflent au +T'expli- réièrvoir de ces efprits, & l'ame a le f pouvoir de de- que ail- termirer leur mouvement, & de les conduire par ces leurs en nerfs dans tous les mufcles du corps. Ces efprits y ?"°r A c't^3"t entrez, ils les enflent, & par confequciit ils ra- cepou*^ coure fient. Ainfî ils remuent les parties, aufquelles voir. * les mufcles font attachez.
On n'aura pas de peineàfèperlùader, que l'ame remué le corps de la manière qu'on vient d'expliquer, fi on prend garde, que lorfqu'on a e'te' long -tems (ans nianger,on abeau vouloir donner de certains mouve- mens àfon corps, on n'en peut venir à bout, 3c même l'on a quelque peine à fè foûtenir liir lès pieds. Mais ii on trouve le moien de faire couler dans ion cœur quelque chofe de fort (piritueux comme du vin ou quelqu'autre pareille nourriture, on lent aufïl-tôt que le corps obéît avec beaucoup plus de facilité, Se l'on le remue en coûtes les manières qu'on fouhaitte. Car cette lèule expérience fait ce me iemble allez voir, que l'ame ne pouvoit donner de mouvement à fon corps faute d'efprits animaux, & que c'ellparleur irioyeu qu'elle à recouvré fon empire fur lui.
Or les eiiflures des mufcles lent fî vifîbles & fi fenfi- bles dans les agitations de nos bras & de toutes les par- ties de nôtre corps j & il eit h raifonnable de croire que ces mufcles ne fe peuvent enfler, que parce qu'il y entre quelque corps, de même qu'un baion ne peut iè grof- fir, m s'enfler, que parce qu'il y entre de l'air, ou autre chofo 5 qu'il (emble qu'on nepuifi'e douter, que les ef- prits animaux ne foient pouflez du cerveau par les nerfs julques dans les mulcles pour les enfler, & pour y produire tous les mouvemens que nous fouhaitons. C?xCnmufcIe étant plein, ileft nécefiàirement plus courtques'il étoit vuide,ainfi il tire & remue ia partie.
DE LA VERITES Livre IL 14s à laquelle il efl: attaché, comme on le peut voii: cxpli- Chap, que' plus au long dans les livres des PaJJions, &de Y« l'homme de M, Defcartes» On ne donne pas cepen- dant cette explication, comme parfaitement démon- trée dans toutes Ces parties. Pour la rendre entière- ment évidente j il y a encore plusieurs choies à defirer, defquelles il dï prefqu'impomblc de s'éclaircir. Mais il eft aufli affez inutile de les fçavoir pour nôtre fùjet: car que cette explication foit vraye, ou fàulTe, elle ne laifïè pas d'être également utile pour faire connoîtrc la nature des habitudes; parce que fi l'ame ne remue point le corps de cette manière, elle le remue néccf fàirementdequelqu'autre qui lui eft afTez fèmblablc> pour en tirer les conféquences que noiis en tirons.
Mais afin de fuivre nôtre explication, il faut remar- quer que les efprits ne trouvent pas toujours les che- mins, par où lis doivent pafïer, alîèz ouverts &afl«!z libres; & que cela fait que nous avons, par exemple, de la diiîi culte à remuer les doits avec la vite/ïè qui eft nécefi[àire pour joiier des inftrumens de mufique, ou Ifs mufcles qui fervent à la prononciation, pour pro- noncer les mots d'une langue étrangère: mais que peu à peu les elprits animaux par leur cours continuel ou- vrent &:appIaniJîent ces chemins, enforte qu'avec le tems ils n'y trouvent plus de refiftance. Or c'eft dans cette facilité que les elprits animaux ont de palTer dan$ hs membres de nôtre corps, que confiftent les habi- tudes.
Il eft très facile félon cette explication de refondre une infinité de queftions, qui regardent les habitudes comme par exemple, pourquoi les enfans font plus capables d'acquérir de nouvelles habitudes, que les perfonnes plus âgées. Pourquoi il eft trés-diflîcilc de perdre de vieilles habitudes» Pourquoi les hommes à Force de parler ont acquis une fi grande facilité à cela> qu'ils prononcent leurs paroles avec une vitefie in- croyabl©, &même fans y penfèr: comme il n'arrive quetropibuventàceuxquidifent des prières, qu'ils ont accoutumé de faire depuis plufieurs années. Ce- G pendant 14^ DE LA RECHERCHE Ckap, pendant pour prononcer un feul mot, il faut remuer Y, <^ans un certain tems, & dans un certain ordre, plu - fieurs mulcles à la fois, comme ceux de la langue, des le'vresj du goiîer & du diaphragme. Mais on pourra avec un peu de méditation fe fàtis faire /iir ces que- fiions, & fiir plufieurs autres trés-curieufes & alfcz utiles î & il n'eft pas nëce{ïàire de s'y arrêter.
Ilcllvifible par ce que l'on vient de dire, qu'il y a beaucoup de rapport entre la mémoire & les habitu- des, & qu'en un lèns la mémoire peut paiTer pour une efpece d'habitude. Car de même que les habitudes corporelles confiftent dans la facilité que les efprits ont acquifè de palTer par certains endroits de nôtre corps: ainfi la mémoire confifte dans les traces, que les mêmes efprits ont imprimées dans le cerveau, IcC- quelles font caufes de la facilité que nous avons de nous fouvenir des chofes. De forte que s'il n'y avoir point de perceptions attachées aux cours des efprits animaux, ni à ces traces, il n'y auroit aucune différen- ce entre la mémoire & les autres habitudes. Il n'cft pas aufliplus difficile de concevoir que les bêtes > quoi que fans ame Se incapables d'aucune perception, fe fouviennent en leur manière des chofes, qui ont fait fur la fènter confinent les membres de leur corps acquie- mémoire j-^j^j-pe^ ^ peu différentes habitudes, qu'à concevoir ^ ^^^ comment une m.achine nouvellement faite ne joue hahith- _ |- facilement, q^e lors qu'on en a fait quelque ^''/ft ufage.' nîucHes, ^ €HA- DE LA VERITE'. LivRi II. 14^ CHAPITRE VI. c^^,^ I. Que lesfihres du cerveau ne font pasfùjettes à des chan-» * gemens fi f romps que les effrits, IL Trois différens changemens dans les trois différens âges.
TOutes les parties des corps vivans /ont dans an ^ mouvement continuel, les parties folides & les ^, fluides, la chair aufïî bien que le fang: il y a feulement ^^ ^^ cette différence entre le mouvement des unes & des P'^^^^ ^^ autres, que celui des parties du {àng eft vifîblc & fen- ^^^^^^ iîble, & que celui des fibres de nôtre chair eft tout-à- "v^'^f fait imperceptible. Il y. a donc cette différence entre P^^J^J^*' les efprits animaux & la fubftance du cerveau, que les ^^^^ "^^ elprits anim.au X font trés-agitez & très -fluides, & que ^"^^^^^ lafubftawce du cerveau a quelque folidité Se quelque ^^^^r Gonfîifence. De forte que les elprits fe divifenten peti- P^^^P^ tes parties, & fe diffipenten peu d'heures, en tranfpi- ^^^,^^ rant par les pores des vaifleaux qui les con tiennent;& il vP''''^!i en vient ibuvent d'autres en leur place qui ne leur font point du tout fèmblables:mais les fibres du cerveau ne font pas fi faciles à fe diffiper; il ne leur arrive pas fbu- vent des changemens confiderableSi & toute leur fiib- f tance nefè peut changer qu'après plusieurs années.
Les différences les plus confiderables qui fè trou- vent dans le cerveau d'un homme pendant toutç^fà •, vie, font dans l'enfance, dans l'âge d'un homme fait,. ^'^^^ &danslavieilleffe. change ~^ Les fibres du cerveau dans l'enfance font molles, ^V^^ ^"^ flexibles, & délicates. Avec l'âge elles deviennent i^^^''^'. plus féches, plus dures, & plus fortes. Mais dans la ^'^•^S'^" vieillefTe elles font tout, à-fait inflexibles, grofliéres & arrivent mêlées quelquesfois avec des humeurs fuperfkiës, que "■^''^f ^^f la chaleur tres-foible de cet âge ne peut plus difliper. ^^ois dij- Car de même que nous voyons que les fibres, qui J^"^^^^ compofem la chair, fe durciffent avec le tems,& que la ^^^^' chair d'un perdreau eft fans conteftation plus tendre que celle d'une vieille perdrix:ainfi les fibres du cer- G z veau 14Î DE LA RECHERCHE vtau d'un enfant ou d'un jeune homme doivent être beaucoup plus molles & plus délicates que celles des perfonnes plus avancées en âge.
L'onrcconnoîtralaraifondeceschangemens,fion confidere, que ces fibres font continuellement agitées par les efprits animaux, qui coulent à l'tntour d'elles en plusieurs manières. Car de même que les vents lè- chent la terre, fur laquelle ils fbufHent, ainfi les efprits animaux par leur agitation continuelle rendent peu à peu la plufj?art des fibres du cerveau de l'homme plus fcches, plus comprimées, & plus folides, en iorte que les perfonnes plus âgées les doivent avoir prelque toujours plus inflexibles, que ceux qui font moms avancez en âge. Et pour ceux qui font de même âge, les yvrognes qui pendant plufîeurs années ont fait ex- cez de vin, où de femblables boifions capables d'en^ y vrer, doivent les avoir aulîî plus folides, & plus in- flexibles, que ceux qui fè font privez de CesboiHons pendant toute leur vie.
Or les différentes conftitutions du cerveau dans les cnfens,dans ks hommes faits, & dans les vieillards, font des caufcs fort confidérables de la différence qui fe remarque dans la faculté d'imaginer de ces trois âges defquels nous allons parler dans la fuite.
Chap. chapitre VII.
Chap. chapitre VII.
yiî. I. De h communication qui eji entre le cerveau à' une mereO' celui àefon enfant. ll,De la communication qui ejl' entre nôtre cerveau CT" les autres parties de mire corps laquelle nous porte à l'imitation C!^ ala compaffion. llï. Explication de la génération des enfans mon- - firueux, C^ de la propagation des efpeces. ÎV. ExpUcaîion de quelques déréglemens d\ejprit C^ de quelques inclinations de la volonté. V De la concupijcence O' du pèche originel. VI. OhjeBions C^réponjcs.
L cft ce me femble afTez évident que nous tenons à toiUQ's choies, &: que nous avons des rapports na- .^ turels ^ DE LA VERITF. Livre IL 149 turels à tout ce qui nous environne, Icfquels nous font Cha?. tiéS'UtiIes pour la confèrvation & pour la commodité YH.. de la vie. Mais tous ces rapports ne font pas égaux. Nous tenons bien davantage a la France qu'à la Chine, au Soleil qu'à quelque étoile, à nôtre propre, maifoa qu'à celle de nos voifins. Ily adesliensinvifiblesqui tious attachent bien plus étroitement aux hommes qu'aux bêtes j- à nos parens & à nos amis qu'à des étrangers; à ceux de qui nous dépendons pour la con- fèrvation de nôtre être, qu'à ceux de qui nous ne crai- gnons & n'eiperons rien.
Ce qu'il y a principalement à remarquer dans cette union naturelle qui eft entre nous & les autres hom- mes 5 c'eft qu'elle eft d'autant plus grande, que nous avons davantage befoin d'eux* Les parens & ks amis îcnt unis étroitement les uns aux autres: on peut dire que leurs douleurs & leurs miCeres font communes, aulfi bien que leurs plaifirs & leur félicité j car toutes les pallions & tous les fentimens de nos amis le com- muniquent ànouspar l'impreflion de leur manière, 6c par l'air de leur vilage. Mais parce qu'abfolumenc nous pouvons vivre fans eux, l'union naturelle qui eft entr'eux & nous n'eft pas la plus grande qui puilïe éîie.
Ves enfans dans le lèin de leurs mercs, le corps def^ ^* quels n'eft point encore entièrement formé, & qui Deiàco- Ibnrpar eux-mêmes dans un état de foiblelïè & dedi- munica--- fette la plus grande qui fe puiife concevoir, doivent tien qui aufïi être unis avec leurs mères de la manière la plus eR entre étroite qui fe puifïc imaginer. Ei quoi que leur ame le cer • fbitféparéedecellede leur mère, leur corps n'étant veau de point détaché du fien, on doit penfèr qu'ils ont les la mère ^ mêmes fentimens & les mêmes paiTions, en un mot tT celui toutes les mêmes penfécs qui s'excitent dans i'ame à defonen^ l'occafion des mouvemens qui fe produifent dans le fant. corps.
Ainlî les enfans voyent ce que leurs mères voyent, ils entendent les mêmes cris, ils reçoivent les mêmes impreilions des objets, & ils ibiit agitez de mêmes G 3 pafUons» - i$o DE LA RECHERCHE Chap. palTions. Car puifque l'air du vifage d'un homme paf- VII. flîonné pénètre ceux qui le régardent, & imprime na- turellement en eux une paffion fèmblablêaGellequi l'agite, quoique l'union de cet homme avec ceux qui le confîde'rent ne ibit pas fort grande: on a ce me (èm- ble raifbn de penlèr que les mères font capables d'im- primer dans leurs enfans tous les mêmes ièntimens dont elles font touchées, & toutes les mêmes paiTions dont elles font agitées. Car enfin le corps de l'enfant ne fait qu'un même corps avec celui de la mère: le fàng & les efprits font communs à l'unô: à l'autre: les ièntimens & les paffions font des fiiites naturelles des mouvcmens des cfprits & du fàng, & ces mouvemens le communiquent nécellairement de la mère à l'en- fant. Doncles paffions & les fèntimens & générale- ment toutes les penfëes dont le corps eftl'occafioa ibnt communes à lanière Se à l'enlànt.
Ces chofès me paroiflenc inconteftables pour pla- ceurs xaifons; cependant je ne les avance ici que com- me une fuppolîtion qui félon ma penfée, fè trouvera fuflifâmment démontrée par la fuite» Car toute fup' ^ ^' ^ pofîtion qui peut fàcisfaire à la réfolution de toutes les Delaco- difficultez que l'on peut former, doit pafTer pour un. mimica- principe inconteftabie.
tion qui L^g liens invifibles par lefquels l'Auteur de la natu- €Jt entre re unit tous ces ouvrages, font dignes de h fageffe de notre D^çy & ^Je l'admiration des hommes; il n'y a rien de cerveau plus furprenant ni de plus inflruilif tout emfèmble: ^ '^-f mais nous n'y penfons pas. Nous nous laiffons con- Autres duirc fans conndérer celui qui nous conduit, ni com- parties ment il nous conduit: la nature nous eft cachée aulTi de nôtre bien que fon Auteur j & nous fentons 1;s mouvemens cerp^ila- quifèproduifentennous, fans en confidérer lesrefr quelle forts. Cependant il y a peu de chofès qu'il nous foit noiapor- plus néceffaire de connoître j car c'eft de leur connoLl- te a /*/- lance que dépend l'explication de toutes les chofès qui mitation ont rapport à l'homme.
(yàla II y a certainement dans nôtre cerveau des refforts côpapcn gui nqps portent naturellement à l'imitation, car cdd.
DE LA VERITE'. LtviE IL i-t cîlnécefTaire à la focieté civile. Non feulement il eft Chap. nécefTaire que les enfans croyent leurs percs 3 les diCci^ YII„ pies, leurs maîtres i & les inférieurs, ceux qui font au defTus d'eux: il faut encore que tous les hommes ayent quelque difpofition à prendre les mêmes maniè- res, & à faire les mêmes adions de ceux avecqui ils reulent vivre. Car afin que les hommes fè lient ■> il eii: nécefTaire qu'ils le relTemblent & par le corps & par l'cfprit. Ceci eft le principe d'une infinité de chofès dont nous parlerons dans lafiiite. Mais pour ce que nous avons à dire dans ce Chapitre, il eft encore né- cefTaire > que l'on fâche qu'il y a dans le cerveau des difpofitions naturelles qui nous portent à la compaf* fion auflî bien qu'à l'imitation.
il faut donc fçavoir que non fèuîementlesefprits animaux fè portent naturellement dans les parties de pôtre corps pour faire les mêmes adions, & les mê- mes mouvemens que nous voyons faire aux autres, mais encore pour recevoir en quelque manière leurs bleffures, & pour prendre part à leurs miferes. Car l'expérience nous apprend, que lorfque nous confi- dérons avec beaucoup d'attention quelqu'un que l'on frappe rudement, ou qui a quelque gran de playc, les efprits fè tranfportent avec effort dans les parties de nôtre corps qui répondent à celles que l'on voit blcf- fèr dans un autre: pourveu que l'on ne détourne point ailleurs le cours de ces efprits, en fe chatoiiillant vo- lontairement avec quelque force une autre partie que ce] le que 1 on voit blelTer; ou que le cours naturel des efprits vers le cœur & les vifceres, qui eft ordinaire aux émotions fubites, n'entraîne ou ne change point. celui dont nous parlons j ou enfin que quelque liaifbri extraordinaire des traces du cerveau & des mouve- mens des efprits ne_fafîè pas le même effet.
Ce tranfport des efprits dans les parties de nôtre corps, qui répondent à celles que l'on voitblefTer d.sns les autres, fe fait bien fentir dans les perfbnnes dèhcaies> qui ont l'imagination vive, & les chairs fort tendres Se fort molles. Car ils refïentent fort fouï^i DE LA RECHERCHE vent comme une efpéce de fremiiTement dans leurs jambes, par exemple s'ils regardent attentivement quelqu'un qui y ait une ulcère, ou qui y reçoive actuellement quelque coup. Voici ce qu'un de mes amis m'e'crit pour confirmer ma penfee. Vnhomme d'âge qui demeure che:!c une de mesjœurs étant malade, unejeunefervante de la maifon tenait la chandele, comme on le feignait au pied: Quand elle lui vit donner le coup de lancette elle fut faifie d'une telle apprehenfion qu'elle fen- tît trois ou quatre jours enfuite une douleur fi vive au mè' me endroit du pied, quelle fut obligée de garder le lit pendant ce tems. La raifon de ces accidens eftqueles cfprits fe répandent avec force dans ks parties de nôtre •tforpsqui re'pondent à celles que nous voyons bleiïer dans les autres 5 & cela afin que les tenant plus ban- dées, ils les rendent plus fenfiblesànôtrea.ne, & qu'elle ibit fur fès gardes pour éviter les maux que nous voyons arriver aux autres.
Cette compalTion dans les corps produit lacom- paliïon dans les efprits. Elle nous excite à fbulager les autres, parce qu'en cela nous nous foulageons nous- mêmes. Enfin elle arrête nôtre malice & nôtre cruau- té. Car l'horreur du fang, la frayeur de la mort, eu un mot l'impreffion (enfible delà compallion empê- che (buvent de malTacrer des bêtes, ks perlbnnes même les plus perfuadées que ce ne font que des ma- chines: parce que la plupart des hommes ne les peu- Tcnt tuer fans fè bleiier par le contrecoup de la corn- paflïon» Ce qu'il faut principalement remarquer ici, c'efl que la veuë fènfible de la blefîure qu'une perfonne re- çoit, produit dans ceux qui le voyent une autre blef- furc d'autant plus grande, qu'ils font plus foibles & plus délicats. Parce que cette veuë fènfible poufiànt avec eflfort les efprits animaux dans les parties du corps qui répondent à celles que l'on voitblellèr, ils font une plus grande impreilion dans les fibres d'un corps délicat que dans celles d'un corps fort & ro- buftc.
.,/ e Ainfi