SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

Page 14 of 39

.,/ e Ainfi DE LA VERITE'. Liv?i IL 15J Ài-ifi les hommes c] ui fo n t pleins de forGe& de vi- Chap. gueuL" lie font point blelTez par la veuë de quelque VU. mallàcre: & ils ne font pas tant portez à lacompaf^ fion, à caufè que cette veuë choque leur corps, que parce qu'elle choque leur railbn. Ces perfbnnes n'ont point de compafïion pour les criminels; ils (ont in- flexibles &; inexorables» Mais pour les femmes & les en fans, ils fbuffrent beaucoup de peinepar les bief- fùres qu'ils voyent recevoir à d'autres. Ils ont machi- nalement beaucoup de compallîon des miferables: & ils ne peuvent mêmes voir battre ni entendre crier une bête fans quelque inquie'tude d'cfprit.

Pour les enfens quifbnt encore dans lefêin de leur mère, la délicatefîb des fibres de leur chair e'tant infî- - niment plus grande, que ce lie des femmes, &des enfans, le cours des cfprits y doit produire des chan- gemens plus confide'rables, coinm.e on le verra dans - la fuite.

On regardera encore ce que je viens de dire comme unefimplcfuppofîtion fi on le (ouhaitte ainfi; Mais • on doit tâcher de la bien comprendre, fi en veut con- cevoir diftinftement les chofès que jeprc'tens expli-" • quer dans ce Chapitre. Car les deux fuppohtions que je viens de faire font les principes d'une infinité de chofès que l'on croit ordinairement fort difficiles & fort cachées, & qu'il me paroît en effet impofîîble -^ d'éclaircir fans recevoir ces fuppoiitions. Voici des exemples. I^î- Il y a environ fèpt ou huit ans, que l'on voyoit aux Explica- Incurables un jeune homme, qui ctoit né fou, & iion de la ■ dont le corps éroit rompu dans les mêmes endroits j^^génera- dans lefquels on rompt les criminels» Il a vécu prés de tlon des ' vingt ans en cet état: plu fieurs perfbnnes l'ont veu, enfans- Scia feue Reine mère étant allée vifiter cet Hoipital eut wo^- la curiofîté de le voir, & même de toucher les bras, fl-rue?^.x & les jambes de cejeunehommeaux endroits où ils'Ci^ de U croient rompus. plrcpa^a-'i^ Selon les principes que je viens d'établir, lacaûfè tion de de ce fiineftc accident fut, que fa isere ayant-fceu Vef^cce. ^ G 6 cju'on - 154 DE LA RECHEPvGHE Chat, qu'on aîloit rompre un criminel, l'alla voir exécuter. V. 1 1. Tous les coups que l'on donna à ce miférable, * fra- * Selon perent avec force l'imagination de cette mère, & par U pre- uneefpe'ce de contrecoup le cerveau tendre & délicat tniere de fon enfant. Les fibres du cerveau de cette femme fuppofi- furent étrangement ébranlées, & peut-être rompues tion,. en quelques endroits par le cours violent des elprits produit à la veuë d'une adion fi teruible, mais elles eurent affez de conûftence pour empefcher leur bou- leverlèment entier* Les fibres au contraire du cerveau de l'enfant ne pouvant réfiiler au torrent de ces elprits furent entièrement dillipées, Se le ravage fut aflcz grand pour, lui faire perdre l'efprit pour toujours» C'eftlàlaraifon pour laquelle il vint au monde privé! defèns. Voici celle pour laquelle, il étoit rompu aux mêmes parties du corps que le criminel, que (à mère avoir veuiiiettre à mort.

A la veuë de cette exécution fi capable d'elfraïer une femme, le cours violent des efprits animaux de la mère alla avec force de fon cerveau vers tous les en - droits de Ion corps, qui répondoient à ceux du crimi- * Selon "^^ ' ■** & la même choie ih paflà dans l 'enfant. Mais, ^a fecon- V^^^^ 9^^ ^^s os de la mère étoicnt capables de réfifler de 'uùpo- ^ ^^ violence de ces efprits, ils n'en furent point blel^ ^i/'on ^^^' P^u'^^f^^ même qu'elle ne reffentit pas la moin- dre douleur, - ni le moindre fremilTement dans les bras ni dans les jambes, lorfqu'on les rompoit au cri- jminel. Mais ce cours rapide des efprits fut capable d'entraîner les parties molles Se tendres des os de l'en- fant. Car les os font les dernières parties du corps qui fè forment, & ils ont tres-peu de confiftence dans les cnfans qui font encore dans le ièin de leur mère. Et il faut remarquer, que fi cette mère eût déterminé le mouvement.de ces efprits vers quelqu'autre partie de ihn corps en le chatouillant avec force, fon enfant n'auroit point eu les os rompus, mais la partie, qui eût répondu à cdie vers laquelle la mère auroit déter- miné ces efpiits, eût été foie blelTée, fdon ce que I >ii dcu ait, Les: DELA VERITE'. Livre IL i^^ Les raifons de cet accident fon géne'rales pour expli - cfuer comment les femmes, qui voyent durant leur Chap; grofîelTe des perfbnnes marquées en certaines parties VII. du vifàge, impriment a leurs enfans les mêmes mar- ques, & dans les mêmes parties du corps: & l'oa peut juger de là que c'eft avec railen qu'on leur dit > qu'elles fe frottent à quelque partie cache'e du corps, lorfqu'elîes apperçoivent quelque chofè qui les fur- prend, & qu'elles font agitées de quelque palîioa violente; car cela peut faire que les marques fe tracent plutôt fur ces parties cachées quefurlevifàgedeleurs enfans.

' Nous aurions (buvent des exemples pareils à celui' que nous venons de rapporter, fi les enfans pouvoienc vivre après avoir reçu de lî grandes playes, mais d'or- dinaire ce font des avortons. Car on peut dire que prefque tous les enfans, qui meurent dans le ventre de leurs mères (ans qu'elles (oient malades, n'ont point d'autre caufe de leur mal-heur, que l'épouvante, quel- que defir ardent, ou quelqu'autre paîïîon violente de leurs mères. Voici un autre exemple alTez particulier.

Il n'y a pas un an qu'une femme ayant confiderc avec trop d'application le tableau deJ&intPiedonton cclebroit la feile de laCanoniJ&tion, accoucha d'un enfant qui reiîembloit parfaitement à la repre'lènta' tion de ce fiint. Il avoit le vifage d'un vieillard, au- tant qu'en eft capable un enfant qui n'a point de barbe. Ses bras e'coient croifèz fur là poitrine, fès yeux tour- nez vers le Ciel, & il avoit très peu de front, parce - que l'image de ce Saint étant élevée vers la voûte de l'Eglife en regardant le Ciel » n'avoit auiTî prefque ' point de front. Il avoit une efpéce de mitre renvcriee fur fès épaules avec plufîeurs marques rondes aux en- droits, où les mitres font couvertes de pierreries. En- fin cet enfant reiîembloit fort au tableau, fur lequel û mère l'avoir formé par la force de fbn imagination. C'eft une chofe que tout Paris a pii voir auifi bien que moi, parce qu'on l'a coiifèrvé afTez long tems daasie - i'efprie de via, - • ï5^ DE LA RECHERCHE ï5^ DE LA RECHERCHE Cet exemple a cela de particulier que ce ne fut pas a la veuë d'un homme vivant & agité de quelque pal- fion, qui e'mut les efprits & le fang de la mère pour produire un fi e'trange effet, mais feulement la veuë d!un tableau: laquelle cependant fut fort fenfibîe & ac- compagnée d'une grande émotion d'efprits, {bit par î'ardeur & par l'application de la mère, foit par l'agi- tation que le bruit de la fefte caufoit en elle.

Cette mère regardant donc avec application & avec e'motion d'efprits ce tabkau, l'enfant félon la premiè- re fuppofîtion le voyoit comme elle avec application & avec émotion d'efprits. La mcreen étant vivement frappée l'imitoit au moins dans la pofture, félon la deuxième fiippofition: car fon corps étant entière- ment formé &; les fibres de fà chair allez dures pour refîfter au cours des efprits, elle ne pouvoit pas l'imi- ter ou fè rendre femblable à lui en toutes chofes. Mais les fibres de la chair de l'enfant étant extrêmement molles, & par conféquent fufceptibles de toutes fortes, d'arrengemens, le cours rapide des efprits produifit dans fà chair tout ce qui étoit nécefîaire pour le rendre «ntiérementfèmblabk à l'image qu'il voyoit; & l'i- jiiitaticn à laquelle les enfans (ont les plus difpofèz fut prefque - auiu parfaite qu'elle le pouvoit être. Mais cette imitation ayant donné au corps de cet enfant une figure trop extraordinaire, elle lui cau(à la mort» II y a bien d'autres exem pies de la force de l'imagi- ïiation des mères dans les Auteurs, & il n'y a rien de fî bigarre dont elles n'avortent quelquefois. Car nori. feulement elles font des enfans difformes, mais enco- re des fruits dont elles ont fouhaittc de mange:r } des pommes, des poires, des grappes deraifîn & d'autres • cKofès lemblables. Les m^res imaginaiu & defirant fortement de manger des poires, parexç mple? les en- ;£ins les im.aginent & les défirent de même avec ar- deur: & Je cours des efprits excité par l'image du fruit defiré, lè répandant dans un petit corps fort capable 4ç changer de figuie à caufè de fà moleflè 3 ces pauvres. lafans dvYiearient rembkbles aux chofes qu'ils fou- ■• haitesti DE LA VERITE. Livre IL 157 haiîencavcc trop d'ardeur. Mais les mères n 'en fbuf- Chap. firent point de mal, parce que leur corps n'eft pas af- XlL fez mou pour prendre la figure des chofès qu'ils ima- ginent: ainfi elles ne peuvent pas les imiter, oa fè ren^ dre entiérementfemDlables à elles.

Or il ne feut pas s'imaginer que cette correfpon- dance que je viens d'expliquer, & qui eft quelquefois. caufe de fî grands defbrdres, foit une chofè inutile ou mal ordonnée dans la nature. Au contraire elle fem- bîe tre's-utile à la propagation du corps humain ou à la formation au fœtus, & elle efl: abroliiment ne'cefiaire à la tranfmilTîon de certaines difpofitions de cerveau qui doivent être différentes en difrérenstems & en difFé- rcns pais: car il efl néceflaire par exemple que hs agneaux ayent dans de certains païs le cerveau tout- à- fait difpof é à Fu'ir les loups, à caufè qu'il y en a beau- coup en ces lieux, & qu'ils font fort à craindre pour eux.

Il efl Trai que cette communication du cerveau de la mère avec celui de fbn enfant a quelquefois de mau- vaifès fuites, lors que les mères fe 1 aident fil rprcndre par quelque paffion violente. Cependant il me fèmble que fans cette communication les femmes Si. les ani- maux ne pourroient pas facilement engendrer des pe- tits de même efpéce. Car encore que l'on puifîc don- ner quelque raifon de la formation du/arw/ en géné- ral, comme Monfieur Defcartes l'a tenté afiez heu-' reufement. Cependant il efl très-difficile fans cette communication du cerveau de la mère avec celui de l'enfant, d'exphquer comment une cavale n'engen- dre point un bœuf, & une poule un œuf qui contienne une petite perdrix, ou quelque oifeau d'une nouvelle elpece: & jecroi que ceux qui ont médité fur la for- mation du fcBtus ieront de ce fèntiment.

Il efl vrai que la penfée la plus raifbnnable, & la plus conforme à l'expérience fur cette queflion très- difficile de la formation du fœtus; c'cd que les enfans font déjà tout formez avant même l'adion par laquei- kils font conçus, &.queleursmcresiîefont que leur domœr 15? DE LA RECHERCHE donner l'accroiflement ordinaire dans le tems de la groflèfTe. Cependant cette communication des efprits animaux &du cerveau de la mcre avec les ef|)rits, & le cerveau de l'enfant, fèmble encore fcrvir a régler cet accroilïèment, & à déterminer les parties qui fervent à {à nourriture, à fè ranger à peu-prés de la même ma- nière que dans le corps de la mère, c'eft- à-dire à ren- dre l'enfant fèmblable à la mère ou de même efpéce qu'elle. Cela paroit aflTez par les accidens qui arrivent, lorfque l'imagination de la mère fè dérègle, & que quelque pailion violente change la difpoiition natu- relle de fbn cerveau: car alors, comme nous venons d'expliquer, cette communication change la confor- mation du corps de l'enfant, & les mères avortent quelquefois des fœtus d'autant plus fèmblables aux fruits qu'elles ont defirez, que les efprits trouvent moins derefîftance dans les fibres du corps de l'enfant.

On ne nie pas cependant, que Dieu, fans cette com-' munication dont nous venons de parler, n'ait pu difpofèr d'une manière fi exadle & fi régulière toutes les chofès qui font nécefïàires à la propagation de l'ef^ pecepour des fiécles infinis, que les mères n'cuilènt jamais avorté, & même qu'elles euffent toujours eu àes enfans de même grandeur, de même couleur, & qui fe fufîènt refîemblez en toutes chofès: car nous ne devons pas mefiirer la puiflànce de Dieu par nôtre foi- ble imagination, & nous ne fçavons point les raifbns gu'il a pu avoir dans la conftrudion de fbn ouvrage.

Nous voyons tous les 'jours que fans le fècours de cette communication, les plantes & les arbres produi- sent affez régulièrement leurs femblables, & que les oifèaux, & beaucoup d'autres animaux n'en ont pas befbiu, pour faire croître & éclorre d'autres petits,- lorfqu'ils couvent des œufs de différente efpècejcom- me lors qu'une poule couve des œufs de perdrix. Car quoique l'on ait raifbn de penfer que les graines & ks' œufs contiennent déjà les plantes & les oiièaux qui en £w:tent, & qu'il fepuifle faire que ks petits corps de ces oifeaux ayant receu leur couformadon par la com-- DE LA VERITE'. LmiB IT-. x<,r munication dont on a parle, & les plantes la leui: par CHAFi lé moyen d'une autre communication équivalente: ce- YJL pendant c'eft peut-être deviner. Mais quand mêmes on ne devineroit pas, on ne doit pas tout-à-fait juger par les chofes que Dieu a faites, qu'elles font celles qu'il peut faire.

Si on confîde're toutesfois que les plantes, qui re- çoivent leur accroilTement par Tadion de leur mère, lui refîcmblent beaucoup plus que celles qui viennent de graine: que les tulippes par exemple qui viennent de cajeux font de même couleur que leur mère, & que celles qui viennent de graine en font prefque toujours - fort différentes, on ne pourra douter > que fî la com- jaiunication de la m.ere avec le fruit n'eft pas abfblu- ment nécefïàire afin qu'il fbit de même efpece, elle eft toujours nécefTaire j afin que ce fruit lui fbit entière- ment fèmblable.

De forte qu'encore queDieu ait préveu que cette com- munication du cerveau de la mère avec celui de fbn en- fànt,feroit quelquefois mourir d^s fœtus & engendrer des monflres à caufè du dérèglement de l'imagination de la merexcpendant cette communication eft fi admi- rable j& fî nccefïàire par les raifbns que je viens de dire, & pour plufieurs autres que je pourrois encore ajou- ter, que cette connoifîànce que Dieu a eue de ces in»- conveniens ne lui a pas du empêcher d'exécuter fbn deffein. On peut dire en un fens que Dieu n'a pas eu delîèin de faire des monftres: car il me paroit évident que fi Dieu ne faifoit qu'un animal il ne k feroit ja- mais monftrueux. Mais ayant eu defîein de produire un ouvrage admirable par les voyes les plus fîmples, & de lier toutes fès créatures les unes avec les autres, il a préveu certains effets quifuivroient nécedairement de l'ordre, & de la nature des chofès, &x;ela ne l'a pas dé- tourné de Ton deffein. Car enfin quoi-qu'unmonflre tout feul fbit un ouvrage im.parfait,toutefois lors qu'il Cil joint avec le refte des créatures, il ne rend point là-. îîionde imparfait.

Koi!is.aYons fufifamiaent explique ee que l'imagi^ aatiojft-i léù DE LA RECHERCHE nation d'une mère peut faire fur le corps de fbn enfont: examinons preièntement le pouvoir qu'elle a fur for» eipritj & tâchons ainfi de de'couvrir les premiers dére'- glcmens de refprit& delà volonté des hommes dans leur origine: carc'tft-là nôtre principal deflein.

Il eft certain que Its traces du cerveau font accom- pagne'es des fentimens & des ide'es de l'ame, & que les émotions des elprits animaux ne fe font point dans le corps, qu'il n'y ait dans l'ame des mouvemens qui leur répondent 5 En un mot, il eft certain que toutes les paflions & tous les lêntimens corporels font accom- pagnez de véritables fentimens & de véritables pafïîons de l'ame. Or félon nôtre première foppofîtion les mè- res communiquent à leurs enfans les traces de leur cer- veau > & cnfuite les m.ouvemens de leurs efprits ani- maux. Donc elles font naître dans l'efprit de leurs en- fans les mêmes paillons & les mêmes iéntimens dont dks font touchées:& par conféquent elles leur cor- rompent le cœur & la raifon en plufieurs manières.

S'il lé trouve tant d'enfans qui portent fur leur vifi- ge des marques, ou des traces de l'idée qui a frappe leur mère, quoi que les fibres de la peau fafîent beau- coup plus de réliftance au cours des efprits que \ts par- ties molles du cerveau, & que les efprits foient beau- coup plus agitez dans le cerveau que vers la peau; on ne peut pas raifonnablemênt douter, que \ts efprits ani- maux de la mère ne produifcnt dans le cerveau de leurs enfans beaucoup de traces de leurs ém.otions déré- glées. Or les grandes traces du cerveau, & les émo^ rions des efprits qui leur répondent, fe confèrvant long-tems & quelquefois toute la vie; il efl évident que comme il n'y a gueres de femmes qui n'ayent quelques foibleffes, & qui n'ayent été émues de quel- que paillon pendant îeurgro^flè, il ne doit y avoir que très peu d'enfàns qui n'ayent l'efprit mal tourné en quelque chofè, & qui n'ayent quelque pafïion do- minante.

On n'a que trop d'expériences de ces chofès, & tout kaioade fçaitafïèz qu'ily a de^ faiViilics entières, qui .-^ fonc ' DE LA VERITE'. Livre H. i^i font affligées de grandes foiblefTes d'imagination, Cha.p. qu'elles ont he'rité de leurs parens: Mais il n'eft pas VU, iie'celîâire d'en donner ici des exemples particuliers. Au contraire il eft plus à propos d'affûrer pour la con- fblation de quelques perfonnes, que ces foibleiïès des parens n'e'tant point naturelles, ou propres à la nature de l'homme, les traces & les veftiges du cerveau qui en font la caufè, {e peuvent eHacer avec le tems.

On peut toutefois rapporter ici l'exemple du Roi Jacques d'Angleterre, duquel parle le Chevalier d'Ig- by, dans le Livre de la poudre de Sympathie qu'il a ' donné au public. Il alfure dans ce Livre que Marie Stuard étant groile duRoiJacques,queIques Seigneurs d'Ecoffe entrèrent dans fà chambre, & tuèrent en {à préfènce fbn Secrétaire qui ctoit Italien j quoiqu'elle {èfùtjettéeau devant de lui pour les en empêcher: que cette PrincefTe y reçut quelques légères bleflures; & que la frayeur qu'elle eut fit de fi grandes impref- fions dans fon imagination, qu'elles fe communiquè- rent à l'enfant qu'elle portoit dans fon fein: Dç iorçe que le Roi Jacques fon fils demeura toute fa vie fans pouvoir regarder une épéenuë. Il dit qu'il l'expéri- menta lui même, lorfqu'il fut fait Chevalier: car ce Princeluidevant toucher l'épaule de l'épée, il la lui porta droit au vifage, & l'en eut même bleiTé, fi quel- qu'un ne l'eut conduite adroitement où il falîoit. Il y atantdefomblables exemples, qu'il eft inutile d'en aller chercher dans les auteurs. On ne croit pas qu'il fo trouve quelqu'un qui contefre ces chofès. Car en- fin on voit un très-grand nombre de perfonnes qui ne peuvent foulFrir la veuë d'un rat, d'une fouris,d'un chat, d'une grenoiiille, & pB^icipalcmcnc des animaux qui rampent comme les-^rpens & les couleu- ^ vres; èc qui ne connoiiTentpoint d'autre caufè de ces Explica^ averfons extraordinaires, que la peur que les mères tionde la- ont eues de ces divers animaux pendant leur groiîefTè. concupf- Mais ce que je fouhaite principalement que l'on re- ceyice^O' marque, c'eft qu*il y a toutes les apparences poiTibles du péché que les hommes gardent encore aujourd'huy dans originel, leur i6i DE LA RECHERCHE Chap. leur cerveau des traces & des imprefïions de leurs pre- ' IIV. miers parens. Car de même que les animaux produi- jfencleursièmblables, & avec des veftiges iemblables dans leur cerveau, lefquels font caufe que les animaux de même efpe'ceontles mêmes fympathies, & antipa- thies, & qu'ils font les mêmes adions dans les mêmes rencontres: Ainfî nos premiers parens après ieur^pe'- che ont receu dans leur cerveau de fi grands veftiges 8c àzs traces fi profondes par l'imprefTion des objets (èn- fiblesjqu'ils pourroient bien les avoir communiquées à leurs enfans. De forte que cette grande attache, que nous avons de's le ventre de nos mères à toutes les ehofès (ènfibles, & ce grand e'ioignement de Dieu où nous lommes en cet état, pourroit être explique en quelque manie' re par ce que nous venons de dire.

Car comme il eft nécefïàire félon l'ordre étabU de h Rature, que les penfe'es del'amc foient conformes aux traces qui font dans lecerveau: on pourroic dire que, dés que nous fommes formez dans le ventre de nos mères, nous fommes dans le péché & inicûiez de la corruption de nos parens, puifque dés ce teras-Iàuous fommes très-fortement attachez aux plaifirs de nos fèns. Ayant dans nôtre cerveau des traces femblables à celles des perfonnes qui nous donnent l'être, il eft né- eefîàire que nous ayons auill les mêmes penfées, & les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets fenfi- blés.

Ainfi nous devons naître avec la concupifcence r & avec le péché originel. Nous devons naître avec la concupifcence fi la concupifcence n'eft que l'effort na- turel, que ÏQs traces du cerveau font (ur l'efprit pour l'attacher aux ehofès ^|(îbles:& nous devons naître dans'le péché originmr le péché originel n'eft autre ehofe, que le règne de la concupifcence, & que ces ef- S Paul ^^^""^ comme vidorieux & comme maîtres de l'efpric aûxRom ^ ^^ cœur de l'enfant. Or il y a grande apparence, que ch. 6. S'^ le règne de la concupifcence ou la vidoirede la con- 12.14. cupifcence, eft ce qu'on appelle péché originel dans C^<^. les enfans, & pèche aduel dans les hommes libres. i0 H DE LA VERITE'. Livre IL itfj Il femble feulement, qu'on pourroit conclure des Chai. principes que je viens d'e'tablir, une chofe contraire à VII. l'expenence, fçavoir, que la mère devroic toujours VI. communiquer à {on enfant des habitudes & des incli- Ohje" nations fcmbiables à celles qu'elle a, & la facilité d'i- Ûiam O* maginer, & d'apprendre les mêmes chofès qu'elle réponfes^ connoît: car toutes ces choies ne de'pendent, comme l'on a dit, que des traces & des veftiges du cerveau» Or il eft certain, que les traces & les veftiges du cerveau des mères iè communiquent aux enfans. On a prou- ve' ce fait par des exemples qu'on a rapportez touchant les hommes 3 &: il eft encore confirme' par l'exemple àts animaux, dont les petits ont le cerveau rempli des mêmes vdviges, que ceux dont ils font fortis; ce qui feit que tous ceux qui font d'une même efpe'ce, ont la même voix,. la même manie're de remuer leurs mem- bres, & enfin les mêmes ru(ès pour prendre leur proie & pour iè deffèndre de leurs ennemis. Il devroit donc fuivre de là, que puifque toutes les traces des mères ik gravent, & s'impriment dans le cerveau desenfàns, les enfàns devroient naître avec les mêmes habitudes, & les autres qualitez qu'ont leurs mères: & mêmes les confêrver ordinairement toute leur vie, puifque les habitudes qu'on a de's fà plus tendre jcuneiTe, font cel- les qui fe confèrvent plus long-tems,• ce qui ne'ant- moins eft contraire à l'expe'rience.

Pourre'pondre a cette objediion, il faut (ça voir qu'il y a de deux fortes de traces dans le cerveau. Les unes font naturelles ou propres à la nature de l'homme: les autres font acquifes. Les naturelles -font tre's-pro fon- des, & il eft impoffible de îes^ftacer tout-à-fait: les acquifes au contraire fè peuvent perdre facilement, parce que d'ordinaire elles ne font pas fi profondes. Or quoi que les naturelles, & les acquifes ne différent que du plus & du moins, & que fouvent les premières aïent moins deforce que les Secondes, puifque l'on ac- coutume tous les jours des animaux à faire des chofès tout-à-:&it contraires à celles aufquelles ils font portez par ces traces naturelles j ( on accoutume par exemple- 164,DE LA RECHERCHE^ Chap. un chien à ne point toucher à du pain, & à ne point VII.j courir après une perdrix qu'il voit & qu'il fènt j } ce- pendant iLy a cette difFe'rcnce entre ces traces, que les naturelles ont pour ainli dire de iècretes alliances avec hs autres parties du corps: car tous les relïbrts de nô- tre machine s'aident les uns les autres pour Ce confer- Vcr dans leur e'tat naturel. Toutes les parties de nôtre corps contribuent mutuellement à toutes les chofes nécefTàires pour la conlèrvation, ou pour le rétablifïè- ment des traces naturelles. Ainfi on ne les peut tout- à-fait eiïàcer, ■& elles commencent à revivre, lors qu'on croit les avoir détruites.

Au contraire les traces acquiies, quoi que plus gran- des, plus profondes, & plus fortes que les naturelles, ièperdentpeu à peu, fi l'on n'a foin de les confèrver par l'application continuelle des caufès qui les ont produites: parce que les autres parties du corps ne contribuent point à leur confèrvation, & qu'au con- traire elles travaillent contiritiellement à les effacer & à les perdre. OiTpeut comparer ces traces aux playes ordinaires du corps; ce font des bleiTures que nôtre cerveau à receuës, lesquelles Ce renferment d'elles - ^îêmes, comme les autres playes, par laconftrudion admirable de la machine.

Comme donc il n'y a rien dans tout le corps qui ne foit conformée aux traces naturelles, elles Ce tranlmct- tent dans les enfans avec toute leur force. Ainlî les Perroquets font des petits, qui ont les mêmes cris, ou les mêmes chants naturels, qu'ils ont eux-mêmes» Mais parceqae les traces acquiies ne font que dans le cerveau, & qu'elles ne rayonnent pas dans le refte du corps,,fî ce n'ed quelque peu, comme lorfqu'elles ont ère' imprimées par les émotions qui accompagnent les pallions violentes, elles ne doivent pas fe tranlmcttre dans les enfans. Ainfî un Perroquet qui donne le bon jour & le bon foir à fon Maître, ne fera pas des petits auffi fçavans que lui, & des perfonnes dodes & habi- les n'auront pas des en&ns qui leur reffemblent» Ain^^'t^uoi qu'il foit vrai, que tout ce qui fè paflTe. " dans DE LA VERITE'. Livre IL^ i6^ dans- le cerveau de la nieie, fè pallè auflî en même tems Ch ap. dans celui de l'enfant; que la mère ne puifîe rien voir, VIL rien fentir, rien imaginer, que l'enfant ne voie, ne le fente, & ne l'imaguie, & enfin que toutes les fauUès traces des mères corrompeut l'imagination des en^ fans: néanmoins ces traces n'ciiantpas naturelles dans le fèns que nous venonsd'expliquer, il ne faut pas s'é- tonner ii elles fe referment d'ordinaire, aufTi-tôt que les enfans font fbrtis du iein de leur mère. Car alors, la caufe gui formoit ces traces, & qui les cntretenoit, ne {ubfitte plus; la conftitution naturelle de tout le corps contribue à leur deftrudion j & les objets fcnfi- bles en produifent d'autres nouvelles, très-profondes, & en très-grand nombre, qui effacent preique toutes celles que les enfans ont eues dans le {èin de leur mère. Car puifqu'il arrive tous les jours, qu'une grande dou- leur fait qu'on oublie celles qui ont précédé,il n'eft pas poiîible que des fèntimens aulli vifs que font ceux des enfans, qui reçoivent pour la première fois l'impref- fîon des objets fur les organes délicats deleurlèns, n'effacent la plufpart des traces, qu'ils n'ont receu des mêmes objetsq'fieparuneefpéce de contrecoup, lors qu 'ils en étoient comme à couvert dans le fèin de leur mère.

Toutesfois lorsque ces traces font formc'es par une forte paffion, & accompagnées d'une agitation trés- violente de fang & d'efprits dans la merejcUes agiflent avec tant de force fur le cerveau de l'enfaiirSc fur le re- fte de fon corps, qu'elles y impriment des veftiges auf- fî profonds de aum durables, que les traces naturelles: comme dans l'exemple du Chevalier d'igby; dans ce« lui de cetenfantné foû.^ tout brifé, dans le cerveau & dans tous les membres duquel l'imagination de la mère avoir produit de fî grands ravages, & enfin dans l'exemple de la corruption générale de la nattire de l'homme.

Et il ne faut pas s 'étonner fi ks enfans du Roi d'An- gleterre n'ont pas eu la même foiblelfe que leur Père. Premièrement, parce que ces fortes de traces ne s'im- priment ié« DE I-A RECHERCHE Chap, priment jamais fî avant dans le refte du corps que les VII» naturelles. Secondement, parce que la mère n'ayant pas la même foibleffe que le père, elle^ a empêché par là bonne conftitution que cela n'arrivât. Et enfin par- ce que la mère agit infiniment plus fur le cerveau de J'enfant que le Père, comme il eft évident par les cho- ses que Ton a dites.