SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Ce qu'on peut donc dire des fibres du cerveau j c'cfl: que d'ordinaire elles font tres-molles, & très délica- tes dans les enfans,' qu'avec l'âge elles fè durciflent, & fè fortifient j que cependant la plupart des femmes, &: quelques hommes les ont toute leur vie extrême- ment délicates. On ne fçauroit rien déterminer da^ van tage. Mais c'eft affez parler des femmes & des en- fans: ilsnefè mêlent pas de chercher la vérité & d'en inftruire les autres: aafi leurs erreurs ne portent pas beaucoup de préjudice, car on ne les croit guéres dans les chofès qu'ils avancent. Parlons àzs hommes faits, de ceux dont l'efprit eft dans fa force & dans fà vi- gueur, & que l'on pourroit croire capables de trouver la vérité, & de l'enfeigner aux autres.

Le tems ordinaire de la plus grande perfedion de l'efprit eft depuis treate jafqu'à cinquante ans. Les fibres du cerveau en cet âge ont acquis pour l'ordinai- ve une confifteiice médiocre. Les plaifîrs & les dou- leurs des fèns ne font prefque plus d'impreffion fur elles. De forte qu'on a'a plus à fèdefïendre, que des. paffions violentes qui arrivent rarement, & defquelï les on peut fè mettre à couvert, fi on en évite avec foin toutes \ts occafîons. Ainfi l'ame n'étant plus divertie par les chofès fènfibles, elle peut contempler facile- ment la vérité.

Un homme dans cet état, & qui ne fcroit point rempli des préjugez de l'enfance; qui dés fàjeuneflc zvxoii acquis de la facilité poni la niéditation j qui ne DE LA VERITE'. Livre H. i8i Toudroit s'arrêterqu'aux notions claires & diftindes Ch ap. de refprit; qui rejetreroit foigneufement toutes les L idées confufes des fens, & qui auroit le tems & la volonte'deine'diter,netomberoitlâns doute que dif- ficilement dans l'erreur. Mais ce n'eft pas de cet hom- me dont il faut parler:-c'efl: des hommes du com- mun, qui n'ont pour l'ordinaire rien de celui-ci.

Je dis donc, que la coniiftence, qui fe rencontre avec l'âge dans les fibres du cerveau des hommes 5 fait' la (olidité & la confidence de leurs erreurs, s'il eft per- mis de parler ainfî. C'eft le £ceau> qui fcéelle hurs pré- jugez, & toutes leurs faufîes opinions, &■ qui les met à- couvert de la'foree de la raifon. Enfin autant que cet- te confiitution des fibres du cerveau efi: avantageufc aux personnes bien élevées, autant eft elle delàvanta- ^euie à la plus grande partie des hommes, puifqu'elle confirme les uns & les autres dans les penfées où ils font.

Mais les hommes ne fc-nt pas feulement confirmez dans leurs erreurs, quand ils font venus à l'âge de quarante ou de cinquante ans. Ilsfbntencore plusfu- jets à tomber dans de nouvelles: parce que fe croyant alors capables de juger de tout, comme en efièt ils le devroient être, ils décident avec préfomption, 6c ne confultent que leurs préjugez > car les hommes ne raifbnnent des chofès, que par rapport aux idées, qui leur font les plus familières* Quand un Chymifle veutraifbnoer de quelque corps naturel,fès trois prin- cipes lui viennent d'abord en l'efprit. Un Peripateti- Cten penlè d'abord aux quatre éiomens, & aux quatre • premières qualitez -, un autre Philofophe rapporte tout à d'autres principes. Ainfi il nepeut entrer dans î'êfprit d'un homme rieii qm ne fbit incotitinent in- fedé des erreurs, aulquellesil.eftrujet, & qui n'en augmente lenombre.

Cette confiftence des fibres du cerveau a encore un très-mauvais effet, principalement dans les perfbnncs plus âgées, qui efl de les rendre incapables de médita- tioa. Ils ne peuvent apporter d'attention à la pièpart I.

lîz DE LA RECHERCHE Chap. des chofes qu'ils veulent fçavoir, & ainfi ils ne peu- vent pénétLer les véiitez un peu cachées. Ils ne peu- vent goûter les ièntimens les plus raifonnables, îorî- cju'ilsfbntappuyezfùrdesprincipes qui leur paroif- fent nouveaux j quoi qu'ils fbient d'ailleurs fort intel- li^ens dans les chofès dont râjje leur a donné beau- coup d expérience. Mais tout ce que je dis ici, ne s en- tend que de ceux qui ont pafTé leur jeuneflè, (ans faire ufâge de leur efprit, & fans s'appliquer.

Pour e'claircir ces choies il faut fçavoir que nous ne pouvons apprendre quoi que ce fbitifi nous n'y appor- tons de l'attention j & que nous ne fçaurions gue'res erre attentifs à quelque chofè, fi nous ne l'imaginons, & fi nous ne nous la reprefèntons vivement dans nô- tre cerveau. Or afin que nous puifïlons imaginer quelques objets, il eft néceilaire que nous faiîions ploïer quelque partie de nôtre cerveau > ou que nous lui imprimions quelqu'autre m.ouvement pour poU' voir former les traces, aufquelles font attachées les idées, qui nous reprcfèntent ces objets. De forte que Ci les fibres ducerreau fè font un peu durcies, elles ne fe- ront capables que de l'inclination & des mouvemens, qu'elles auront eues autrefois. Et ainfi l'ame ne pour- ra imaginer, ni par conféquent être attentire à ce <^u elle vouloit, mais feulement aux choies qui lui font familières.

De là il faut conclure, qu'il eft très -avantageux de s'exercer à méditer fur toutes fortes de fujets, afin M*rtCquerir une certaine facilite de penfèr à ce quon veut. Car de même que nous acquérons une grande iàcilitè de remuer les doits de nos mains en toutes ma- nières, & avec une très-grande viteffe par le fréquent ufàge que nous en fàiibns en joiiant des inftrumensr aiufiles parties de nôtre cerveau, dont le mouvement eft nècefîàirc pour imaginer ce que nous voulons, ac- quièrent par T ufàge une certaine facihtè à fè ploïer, qui fait qtie l'on imagine les chofès que l'on veut avec beaucoup de facilite, de promptitude, 6c même de netteté, Orfe DE LA VERITE'. Livre IL 185 Or le meilleur moyen d'acquérir cette habitude qui Chap, fait la principale différence d'un homme d'cfprit 'd'à- I. vec un autre,c'^àc s'accoutumer dés fa jeuneilè à chercher h ve'rité des choies mêmes fort difficiles, parce quten cet âge les fibres du cerveau font capables de toutes fortes d'inflexions.

Je ne pre'tens pas néanmoins qwe cette facilité fè puifîe acquérir par ceux qu'on appelle gens d'étude, qm ne s'appliquent qu'à lire fans méditer, & fans re- chercher par eux-mêmes la réfoludon de; qucftions avant que delahredans les Auteurs. Il eft afiez vifible que par cette voye l'on n'acquiert que la facilité defè fouvenir des chofès qu 'on a leuës. On remarque tous les jours, que ceux qui ont beaucoup de ledure, ne peuvent apporter d'attention aux chofès nouvelles dont on leur parle, & que la vanité de leur érudition les portant à en vouloir juger avant que de les conce- voir, les fait tomber dans des erreurs grolliéres, dont les autres hommes ne font pas capables.

Mais quoi que le defFaut d'attention foit la princi- pale cauiè de leurs erreurs, il y en a encore une qui leur eft particulière, C'eft: que trouvant toujours dans leur mémoire une infinité d'efpeces confufès, ils. en prennent d'abord quelqu'une qu'ils confîdérent com- me celle dont il elt queftion î & parce que leschofcs qu'on dit ne lui conviennent pas, ils jugent ridicule- meàit qu'on fe trompe. Quand on veut leur repré- senter't|u'ils fè trompent eux-mêmes, & qu'ils nefça- vent pas feulement l'état de la queftion, ils s'irritet^-t; & ne pouvant concevoir ce qu'on leur dit, ils conti- nuent de s'attacher à cette faufïè efpece que leur mei* moire leur a préfèntée. Si on leur en montre trop ma- nifeftement la faulTeté, ils en fubllituënt une féconde & unetroifîéme qu'ils delFendent quelquefois contre toute apparence de vérité, & même contre leur propre confcience -, parce qu'ils n'^ont guéres de refpe£t ni d'amour pour la véiité, & qu'ils ont beaucoup de confufion & de honte à reconnoirrejqu'il y a âts cho- fès q^u'on Içait mieux qu'eux.

Tout 184 DE I>A RECHERCHE Ch Ap. Tout ce qu'on a dit des perfonnes de quarante & de I_ cinquante ans, fè doit encore entendre avec plus de ///. raifbn des vieillards j parce que les £bres de leur cer- j)ps ^^^ ^"^ encore plus inflexibles, & que manquant vieil^ d'ejiprits animaux pour y tracer de nouveaux velliges> îards. ^^u- imagination eft toute languilïante. Et comme d'ordinaire les fibres de leur cerveau font mêle'es avec beaucoup d'humeurs fiiperfluës, ils perdent peu à peu la mémoire des choies paflees » & tombent dans les foiblelTes ordinaires aux enfans. Ainfi dans Tâge dé- crépit, ils ont les de'fauts qui dépendent de la conftitu- tion des fibres du cerveau, lefquels fe rencontrent dans les enfans & dans les hommes faits: quoi que l'on puifTe dire, qu'ils font plus iàges que les uns & les au- tres, à caufe qu'ils ne font plus fi fujets à leurs pa{^ fions, qui viennent de l'émotion des efprits animaux. On n'expliquera pas ces chofes davantage, parce qu'il eft facile de juger de cet âge par les autres dont on a parlé auparavant, & de conclure que les vieillards ont encore plus de difficulté que tous les autres à con- cevoir ce qu'on leur dit 3 qu'ils font plus attachez à leur préjugez & à leurs anciennes opinions -, 8c par conséquent, qu'ils font encore plus confirmez dans leurs erreurs & dans leurs mauvaifès habitudes, & au- tres chofes fèmblables. On avertit feulement, que l'e'- tac du vieillard n'arrive pas précifèment àfoixante, ou à foixante & dix ans j que tous les vieillards ne rado- tent pas; que tous ceux qui ont pafTé foixante ans ne font pas toujours délivrez des paffions des jeuiies ^ns: & qu'il ne faut pas tirer des conféquehces trop générales des principes que l'on a établis.

m^ CHâ-PÎ- DE LA VERITE'. Livre IL 1S5 Quf les e/prits animauxvont d'ordinaire dans tes traces des idées qui nous font les ^lus familières, ce qui fait qu'on ne juge point jainement deschofes.

JE croi avoir expliqué dans les chapitres prëce- dens les divers changemens oui Ce. rencontrent dans les elprits animaux, & dans la conftitution des fibres du cerveau félon les diffe'rens âges, Ainlî pourvu qu'on ait un peu médité fur ce que nous avons: dit fur ce fujetj on doit avoir àprefentune connoif- fanceafe diftindede l'imagination, & des caufès phyfiques les plus ordinaires des diiFérens que l'on re- marque entre les efprits, puifque tous les changemens qui arrivent à l 'imagination & à l'elprit, ne font que des fuites de ceux qui fe rencontrent dans les efprits aniniaux, & dans les fibres dont le cerveau eft corn- JJOfë.

JJOfë.

Mais il y a plufieurs caufes particulie'res, & gu'on pocrroitappcller morales, des changemens qui atrir vent à l'imagination des hommes ^ fçavoir leurs diffé- rentes conditions, leurs différens emplois, en un mot leur différente manière de vivre à la confi dération defquelles il faut s'attacher: parce que ces fortes de changemens font caufe d'un nombre prefqu'iniini d'erreurs, chaque perfonne jugeant des choies par rapport à fà condition. On ne croit pas devoir s'arrê- ter à expliquer les efîets de quelques caufès moins or- dinaires, comme des grandes maladies, des malheurs» fiirprenans, & des autres accidens inopinez, qui font~ des imprefîions tres-vioIentes dans le cerveau & même qui le bouleverfènt entièrement,• parce oue ces chofès arrivent rarem.cnt; & que les erreurs ou tom- bent ces fortes deperfbnnes font fi grolïîéres, qu'el- les ne font point contagieufès, puifque toutle monde les reGonnoît fans peine.

Afin CHAP.

IL \îé DE LA RECHERCHE €h A p. Afin de comprendre parfaitement tous les changc- ï I. mens, que les différentes conditions produifent dans l'imagination, il eîl abfolumentne'cefTairedefefbu- venir que nous n'imaginons les objets qu'en nous en formant des images; & que ces images ne font autre chofè que les traces que les efprits animaux font dans le cerveau: que nous imaginons les chofès d'autant plus fortement > que ces traces font plus profondes & mieux gravées, & que les efprits animaux y ont pafîé plus fbuvent & avec plus de violence:& que lorfque les efprits y ont paflé plufieurs fois, ils y entrent avec plus de facilité, que dans d'autres endroits tout proches,par leiqiif Is ils n'ont jamais paffé, ou par lefquels ils n'ont pas pafTé fï fbuvent. Ceci eft la caufè la plus ordinaire de laconfufîon, & de la fauffeté de nos idées. Caries efprits animaux qui ont été dirigez par l'adion des ob- jets extérieurs, ou même par les ordres de l'ame, pour produire dans le cerveau de certaines traces > en produifent fbuvent d'autres, qui à k vérité leur ref- îèmblent en quelque chofè, mais qui ne font point tout à-fait les traces de ces mêmes objets, ni celles que l'ame defîroit de fè reprefènter: parce que les ef- prits animaux trouvant quelque refîflance dans les endroits du cerveau par où il falloir pafTer, ils fè détour- nent facilement pour entrer en foule dans les traces profondes des idées, qui nons font plus familières. Voici des exemples fort grofUcrs, & trcs-fènfibles de ces chofès, Lorfque ceux, qui n'ont pas la vûë extraordinaire- ment courte, regardent la Lune, ils y voient deux yeux, un nez, une bouche, en un mot il leur fèm* ble-, qu'ils y voient un vifàge. Cependant il n'y a rien dans la Lune de ce qu'ils penfènt y voir. Plufieurs per- fbnnes y voient tout autre chofe. Et ceux qui croient que la Lune eft "telle qu'elle leur paroit, fe détrompe- ront facilement s'ils la regardent avec des lunettes d'approche f\ petites qu'elles fbient } ou s'ils conful- tent les defcriptionsqu'Hevelius, Riccioli, & d'au- tres efi ont données au public. Or larailbn pourîa- *. quelle DE LA VERITE'. Livre IL 187 quelle on Toit ordinairement un vilàge dans la Lune, C:îA?* & non pas les taches irre'gulie'res qui y font, c'cft ijue I L les traces de vifàge qui font dans nôtre cerveau font très-profondes, à caufe que nous regardons fouvent des vifàges & avec beaucoup d'attention» Deforteque les efprits animaux trouvant de la refiftance dans les autres endroits du cerveau, ils fe détournent facile- ment de la direction, que la lumière de la Lune leur imprime quand on la regarde, pour entrer dans ces traces auxquelles les idées de vifàge font attache'es par la nature. Outre que la grandeur apparente de la Lune n'e'tant pas fort diffe'rente de celle d'une tête ordinai- le dans une certaine diflance, elle forme par fon im- .preiîîon des traces, qui ont beaucoup de liaifon avec celles qui reprefèntent un nez, une bouche, 8c des yeux, & ainfî elle détermine les efprits à prendre leur cours dans les traces d'un vifàge. Il y en a qui voient dans la Lune'un homme à cheval, ou quelqu'autre cho- ie qu'un vifàge j parce que leur imagination aïant été Yivement frapée de certains objets, les traces de ces ob- jets fè r'ouvrent par la moindre chofè qui y a rapport..

C'eft aulïi pour cette même raifon, que nous hou5 imaginons voir des chariots, des hommes > des lions, ou d'autres animaux dans les nues, quand il y a quel- que peu de rapport entre leurs figures & ces animaux; & que tout le monde, & principalement ceux qui ont coutume dedefîîncr, voient quelque-fois des têtes d hommes fur des murailles, où il y a pluficurs taches irreguliéres.

C'eft encore pour cette raifon, que les efprits de vin eatrant fans diredion de la volonté dans les traces les plus familières, font découvrir les fecrets delà plus grande importance: & que quand on dortonfonge ordmairement aux objets que l'on a vus pendant le jour, qui ont formé de plus grandes traces dans le cerveau, parce que l'ame fê reprefènte toujours les chofès, dont elle a des traces plus grandes & plus profondes. Voici d'autres exemples plus conlpofèz.

Une maladie eft nouvelle; elle fait des ravages qui rS8 DELA RECHERCHE €hap. furprennent le monde. Cela imprime des tracés fî II. profondes dans le cerveau, que cette maladie eft tou- jours pre'lènte à l'cfprit. Si cette maladie eft appellëe par exemple le fcorbut, toutes les maladies feront le fcorbut. Le fcorbut eft nouveau, toutes les maladies lè- vent le (corbut. Le fcorbut eft accompagné d'une dou- zaine de fymptomes, dont il y en aura beaucoup de communs à d'autres maladies: Cela n'importe.S'il arr- re qu'un malade ait quelqu'un de ces fymptomes,il fe- ra malade du fcorbut} & on ne penfèra pas feulement aux autres maladies, qui ont les mêmes fymptomes. On s'attendra, que tous les accidens qui font arrivez à ceux qu'on a vu malades du fcorbut, lui arriveront aulîî. On lui donnera les mêmes médecines, &on fera furpris de ce qu'elles n'ont pas le même effet, qu'on a vu dans les autres.

Un Auteur s'applique à un genre d'étude, les tra» cesdufujec de fbn occupation s'impriment fi profon- dément, & rayonnent il vivement dans tout fbn cer- veau, qu'elles confondent & qu'elles effacent quel quefbis les traces des chofès même fort différentes. Il y en a eu un, par exemple, qui a fait plufieurs volu- mes fur la Croix: cela lui a fait voir des croix par tout j & c'eft avec raifbn que le Père Morinlerailledece qu'il croioit, qu'une médaille reprefèntât une croix, quoi qu'elle reprefèntât toute autre chofè. C'eft par un fèmblabîe tour d'imagination que Gilbert, ôc plu- fieurs autres, après avoir étudié l'A iman, & admi- ré fes proprietez, ont voulu rapporter à des qualitez Magnétiques^ un très -grand nombre d'eftets natu- rels, qui n'y ont pas le moindre rapport.

-Les exemples qu'on vientd'apporter, fuiHfent pour prouver que cette gtande facilite, qu'a l'imagination àfe repreiènter les objets qui lui font familiers, & la difficulté qu'elle éprouve à imaginer ceux qui lui font nouveaux, fait que les hommes fè forment prefquc toujours des idées j qu'on peut appeller mixtes &im^ pures; & que l'efprit ne juge des chofès que par rap • port iibi-même & àfès premières penfè'es. Ainfî les dîifédîifé- DE'L A VERITE'. Livre II. 189 diiï-érentes pa/Tîons des homes, leurs inçIinatios,leur$ Chap,' conflitionsiîeurs emplois, leurs qualitez, leurs études,, II. enfin toutes leurs différenres manières de vivre, met- tant de fort grandes différences dans leurs idées, cela les fait tomber dans un nombre infini d'erreurs, que nous expliqueiôs dans la (uite.Et c'eft ce qui a faitdire au Chancelier Bacon ces paroles fort judicieufes:©»?- nei ^ercepticnes tamfenfus quam mentis Junt ex analogia hoyninis-,nonexayialogiauniverfi: f/? queintellecîushu' maniis rnjiar jpecuUïnaeqHalis ad radios rerû quifuâ fiatu* ■ Yd ^'atnrce rerum immifcei, eamque difiorquetj&' inficii.

CHAPITRE III.

De la liai/on mutuelle des idées de l'efprit O" des traces . du cerveau, O' delà liai/ou mutuelle des traces avec les traces, C^ des idées avec les idées.

DE toutes les chofès matérielles il n'y en a point Cj^^j»-^ de plus digne de l'application des hommes, que jjj^* la flriidure de leur corps, & que la correfpondence qui eft entre toutes les parties qui lecompolent: & de toutes les chofès fpirituelles il n'y en a point dont la connoilîanceleur foitplus nécefïaire que celle de leur ame^ & de tous les rapports qu'elle a in difpenfable- ■ment avec Dieu & naturellement avec le corps.

Il ne fulht pas de (èntir ou de connoître confufë- • meiit) que les traces du cerveau font liées lès unes avec les autres, & qu'elles font fuivies du mouvement des ■ efprits animaux: que les traces réveillées dans le cer- veau réveillent des idées dansl't/pritjôc que des moU' vemens excitez dans les efprits animaux excitent des paffions dans la volonté. Il faut autant qu'on lepeut> îçavoir diflind:ement la caufe de toutes cesliaifons différentes, & principalementles elïets qu'elles font" capables de produire.

IleufauEconnoîtrelacaufe, parce qu'il faut co ti- noitre celui qui feul eft capable d'agir en nous, &de nous rendre heureux ou malheureux: & il en faut CJonnoîcrc les eFiets, parce qu'il faut nous connoître nous-inêmesautant que ueu^ le pouvons, &lesau- * tt€s homme>s avec guino us devons vivre. Alors nous fçau- Î90 DE LA RECHERCHE fçaurons les moyens de nous conduire & de nous con- fèrver nous-mêmes, dansVétatleplus heureux & le plus parfait où l'on puifie parvenir/elon l'ordre de la nature & {èlon les règles de l'Evangile; & nous pour- rons vivre avec les autres hommes, en connoifiant exactement & les moïens de nous en (êrvir dans nos befbins, & ceux de les aider dans leurs mifëres, Je ne pre'tens pas exphc^uer, dans ce Chapitre j un fujet fi vaftc & fi e'tendu Je n e pre'tens pas même de le faire entièrement dans tout cet ouvrage. Il y a beau • coup de chofès que je ne connois pas encore, & que je n'efpere pas de bien connoître:& il y en a quelques- unes que je croifçavoir, & que je ne puis expliquer. Car il n'y a point d'efpritfî petit qu'il foitjqui ne puif - fcen me'ditant découvrir plus de ve'ritez que l'homme du monde le plus éloquent n'en pourroit de'duire. 2 II ne faut pas s'imaginer comme la plupart des Phi- TieVu' Jofophes que l'efprit devient corps, lors qu'ils s'unit •^».1^ au corps & que le corps devient efprit lors qu'il s'unit Vame ^ l^lp^it* L ame n elt pouit répandue dans toutes les avec le P^^^^ies du corps, afin de lui donner la vie & le mou- vement, commel'imagination fe le figure: & le corps ■* * ne devient pointcapable de (entimentpar l'union qu'il a avec Tefp rit, comme nos fens faux & trompeurslem- . blent nous en convaincre. Chaque fubftance demeure ce qu'elle eft, & comme l'ame n'eft point capable d'e- tenduë& de mouvement, le corps n'eft point capa- ble de fentiment & d'inclmations.Toute l'alliance de l'efprit & du corps qui nous eft connue, coniifle dans : une corre/pondance naturelle & mutuelle des penfe'es de l'ame avec les traces du cerveau, & des e'motions - derameaveclesmouvemensdesefprits.

Pe's que l'ame reçoit quelques nouvelless ide'es, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces; & de's queles objets produifènt de nouvelles traces, l'ame reçoit de nouvelles ide'es. Ce n'eft pas qu'elle confi- de'rc ces traces, puis qu'elle n'en a aucune connoifTan- ce j ni que ces traces renferment ces idées, puis -quel- les n'y ont aucun rapport; ni enfin qu'elle reçoive fes idée^de ces traces > car comme nous expliquerons ail' ail' DE LA VERITE'. Livre IL i^i ailleurs, il n'eft pas concevable que l'ejlpnt reçoive Chap. quelque chofè du corps, & qu'il devienne plus éclai'* III, re' qu'il n'eft, en fe tournant vers lui ainfi que les Phi- lofophes le prétendent, qui veulent que ce fbit par converfîon aux phantômes ouaux traces du cerveau, fer converjionem ' ad phantajmata, que l'efprit apper- çoive toutes choies/; De même dés que l'ame veut que le bras (oit mik, lebraseftmû, quoi qu'elle ne fçache pas lèulement ce qu'il faut faire pour le remuer: & dés que les e{prits animaux font agitez, l'ame fè trouve émue, quoi qu'elle ne (cache pas feulement s'il y a dans (on corps des e(prits animaux.

Lors que je traitterai des padîons je parlçray de la liaifon qu'il y a entre les traces du cerveau & les mou- vemens des e(prirs, & de celle qui eft entre les idées & les émotions de l'ame, car toutej les pallions en dé- pendent. Je dois feulement parler ici de la liaifon des idées avec les traces, & de la liailbn des traces les uiaes avec les autres.

Il y a trois caufès fort con(îderablcs de U î iiiCen des Trois idées avec les traces. La première &. la plus générale, caufes de cc(i l'identité du tems. Car il fufïit fouvent qwe nous la liaifon ayons eii certaines penfées dans le temps qu'il yavoit ^^^ idées dans nôtre cerveau quelques nouvelles traces, afin que ^ des ces traces ne puidènt plus fe produire fans que nous traces. ayïons de nouveau ces mêmes penfées.Si l'idée deOieu s'eflpréfèntée à mon efpritdans le même-tems que mon cerveau a été frappé de la vûëde ces trois caraéle- res iahiou du fon de ce mot, il fuffira que les traces que ces caraéleres ou leur fon auront produites fè réveil- lent, afin que je penfè à Dieu, & je ne pourrai penfer à Dieu qu'il ne fe produifc dans mon cerveau quelques traces confufès des caraderes, ou des fons qui auront accompagné les penfées que j'airai eiies de Dieu: car le cerveau n'étant jamais fans traces, il a toujours cel- les qui ont quelque rapport à ce que nous penfons> quoique fouvem ces traces fbienc fort imparfaites & io.itco'nfa(es.

La ifi DE LA RECHERCHE Chap» La féconde caufè de la liaifbn des ide'es avec les tra- IIL ces, ôc qui fuppolè toujours la première, o'eft la vo- lonté des hommes. Cette volonté' eft nécefïàire afin que cette liaifbn des ide'es avec les traces jfoit regle'e & accommode'e à l'ufage. Car fi les hommes n'avoient pas naturellement de l'inclination à convenir entr'eux pour attacher leurs ide'es à des fignes fcnfibles: non leulement cette liaifbn des idées feroit entièrement inutile pour la focieté, m ais elle feroit encore fort de'- reglèe& fort imparfaite.

Premièrement parce que les idées ne fè lient forte- ment avec Its traces, que lors que les efprits étant agi- tez 5 ils rendent ces traces profondes & durables. De forte que les efprits n'étant agitez que par les pallions, files hommes n'en avoient aucune pour communi- c|uer leurs fentimens & pour entrer dans ceux des au- tres, il eft évident que la liaifbn exade de leurs idées a certaines traces feroit bien fbible j puifqu'ils nes'afïii- jettifrentàcesliaifbnséxaâ;es& régulières que pour fè rendre intelligibles» Secondement, La répétition de la rencontre des mêmes idées avec les mêmes traces étant nécefïàire pour former une liaiion qui fè puillè conferver long- temsj puis qu'une première rencontre, fi elle n'eft ac- compagnée d'un mouvement violent d'efprits ani- maux, ne peut faire de fortes liaifbns; il eft clair que files homm.es ne voul oient pas convenir, ce feroit le plus grand hazard du monde, s'il arrivoit de ces ren- contres des mêmes idées & des mêmes traces. Ain fi la volonté des hommes eft nécefïàire pour régler la jiaifon des m.êmes idées auec les mêmes traces j quoi- que cette volonté de convenir ne foit pas tant un effet de leur choix & de leur raifon, qu'une impreflion de l'Auteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, & avec une inclination tres-forte à nous unir par l'efprit, autant que nous le fommes par le corps.

La troifiéme caufè delà liaifbn deis idées avec les tra- ces, f Jlft la nature ou la volonté confiante & immua- ble DE LA VERITE'. Livre H. i^j blc du Créateur. Ilyaparexemple une liaiibn natu- CHAf^ reJIe, & qui ne dépend point de nôtre volonté, entre III, les traces queproduifent un arbre ou une montagne que nous voyons, & ks idées d'arbre ou de monta- gnej entre les traces que produifènt dans nôtre cerveau ie cri d'un homme, ou d'un animal qui IbufFre & quo nous entendons fè plaindre, l'air du vifàge d'un hom- me qui nous menace ou qui nous craint, & les idées de douleur, de force, de foiblelTc, & même entre les fèntimens de compalïîon, de crainte & de courage qui £c produifènt en nous.

Ces liaifbns naturelles font les plus fortes de toutes; elles font fèmblablcs gene'ralement dans tous les hom- mes i& elles font abfolumentnc'ceffaires à laconfer- vation de la vie. C'efl: pourquoi elles ne dépendent point de nôtre volonté. Car, fi la liaifon des ide'es aveclesfons& certains caraderes eft foible, & fore différente dans dijfférens païs j c'eft qu'elle dépend de la volonté foible, & changeante des hommes: & la raiion pour laquelle elle en dépend, c'eft parce que cette liaifon n'eft point abfolument néceifaire pour vi- vre, m.ais feulement pour vivre comme des hommes qui doivent former entr'eux une focieté raifonnable.