Il faut bien remarquer ici que la liaifon des idées> qui nous reprélentent des chofès fpirituelles diftin- guéesdenous, avec les traces de nôtre cerveau n'eft point naturelle ôc ne le peut être; & par conféquent qu'elle eft > ou qu'elle peut être différente dans tous les hommes jpuifqu'elle n'a point d'autre caufe que leur volonté & l'identité du tems, dont j'ai parlé au- paravant. Au contraire la liaifon des idées, de toutes les choies matérielles avec certaines traces particuliè- res eft naturelle, & par conféquent il y a certaines tra- ces qui réveillent la même idée dans lous les hommes. On ne peut douter par exemple que tous les hommes n'ayent l'idée d'un quarré à la veuë d'un quatre, par- ce que cette liaifon eft naturelle. Mais on peut douter qu'ilsayenttous l'idée d'un quarré lors qu'ils enten-« oent prononcer ce mot quarré, parce que cette Baifon 1 eit Chap ^^^ entièrement volontaire. Il faut penfer la même TTj ' chofe de toutes les traces qui font liées avec les idées àcs choies fpirituelies.
Mais, parce que les traces qui ont liaifon naturelle avec les idées touchent & appliquent l'efprit, & le rendent par conféqucnt attentif, la plupart des hom ' mes ont affez de facilite' pour comprendre & retenir les ve'ritez fènfibles & palpables, c'eft-à-dire les rap- ports qui font entre les corps. Et au contraire, parce que les traces qui n'ont point d'autre liaifon avec le*- idées, que celles que la volonté y a miles,ne frappent point vivement l'efprit, tous les hommes ontaflèz de peine à comprendre,& encore plus à retenir ks véritez abftraites,c'cft-à-dire les rapports qui font entre les chofos qui ne tombent point fous l'imaginarion. Mais lors que ces rapports font un peu compofez ils paroil^ fènt abfolument incomprehenlîbks, principalement à ceux qui n'y font pomt accoutumez; parce qu'ils n'ont point fortifié la liaifon de ces idées abftraites avec leurs traces par une méditation continuelle. Et quoique les autres les ayent parfaitement comprifos, ils les oublient en peu de tems, parce que cette liaifon n'eftprelque jamais aufli forte que les naturelles.
Il cft 11 vrai que toutela difficulté que Ton a à com- prendre & à retenir les choies fpirituelies & ablhaitcs, vient de la difficulté que l'on a à fortifier la liailbn de leurs idées avec les traces du cerveau, que lors qu'on trouve moyen d'expliquer par les rapports des chofes matériellesjceux qui fc trouvent entre les chofès îpiri- tuellesjon les fait aifément comprendre; & on les im- prime de telle forte dans l'efprit que non feulement on en eR" fortement perfiiadé, mais encore qu'on* les re- tient avec beaucoup de facilité. L'idée générale que l'on a donnée de l'efprit dans le premier Chap. de cet ouvrage elt peut-être une alTez bonne preuve de ceci.
Au contraire lors qu'on exprime les rapports qui le trouvent entre les chofès matérielles, de telle manière qu'il n'y a point dehaifon néceflaire entre les idées de ces "jfofes è les traces de leius expreffions, on a beau- coup DE LA VERITE', Livre n» i^ç coup de peine à les comprendre, & on les oublie Êici- CHAt* Icment. 1}1^ Ceux par exemple qui commencent l'étude de l 'Algè- bre ou de l 'analyfe ne peuvent comprendre les dëmon- ftrations al^ebraïques qu'avec beaucoup de peine: & lors qu'ils les ont une fois comprifès, ils ne s'en fbu- viennentpaslong-tems. Parce que les quarrez, par exemple» les parallélogrammes, les cubes, les fblideSf &c. étant exprimez par <ï<î,ab ^a^ ^abc, &c. dont les traces n'ont point de liaifon naturelle avec leurs idées» l'efprit ne trouve point de prifc pour s'en fixer les idées & pour en examiner les rapports.
Mais ceux qui commencent la Géométrie commu- ne, conçoivent tres-clairement & tres-promptemenc les petites démonftrations qu'on leur explique, pour- vu qu'ils entendent tres-diftinétement les termes dont on fe fert: parce que les idées de quarré, de cercle, &c. font liées naturellement avec les traces des figures qu'ils voyent devant leurs yeux. Il arrive mêmes fou- vent que la feule ex pofition delà figure qui fert à la demonftration la leur fait plutôt comprendre que les dilcoui s qui l'expliquent. Parce que les mots n'étant liez aux idées que par une inftitution arbitraire, ils ne réveillent pas ces idées avec aflèz de promptitude & de netteté pour en reconnoître facilement les rapports, car c'eft principalement à caufè de cela qu'il y a de la difficulté à apprendre les fciences.
On peut en pafîànt reconnoître par ce que je viens de dire que ces écrivains, qui fabriquent un grand nombre de mots nouveaux & de nouvelles figures pour expliquer leurs fèntimens, font fou vent des ou- vrages afîèz inutiles. Ils croyent fè rendre intelligi- bles, lors qu'en effet ils le rendent incomprehenfîbles» Nous défînilîons tous nos termes & tous nos cara<5te- res, difènt-ils, & les autres en doivent convenir. Il efl vrai: les autres en conviennent de volonté j mais leur nature y répugne. Leurs idées ne font point attachées à ce: termes nouveaux, parce qu'il faut pour cela de l'ufàge & un grand uiàge. i-çs auteurs ont peut-être Il cet 19^ DE LA KECHERCHE Cî W» cet uiàge, mais les ledeurs tie l'ont pas. Lors iju'on ui. prétend inftruire refprit, il éft nëcellaire ck le connoî- tre, parce qu'il fautfuivre la nature & ne pas l'irriter ni la choquer.
On ne doit pas cependant condamner le foin que prennent les Mathématiciens de définir leurs termes, car il cft évident qu'il les faut définir pour ôter les équivoques. Mais autant qu'on le peut il faut fe ièr- 'Tir de termes quifoient reçus, &\i dont la lignification ordinaire ne foit pas fort éloignée de celle qu'on pré- tend introduire, &c'eft ce qu'on n'obfèrve pas tou- jours dans les Mathématiques.
On ne prétend pas auflî par ce qu'on vient de dire, condamner l'Algèbre telle principalement que M. Pefcartes l'a rétablie; car encore que la nouveauté de quelques «xprefïîons de cette faence fàfle d'abord . quelque peine à l'efprit, ilyafipeu de variété & de confiifion dans ces exprellions, & le lècou rs que l'ef- prit en reçoit (urpafle fi fort la difFiCalté qu'il a trou- vée, qu'on ne croit pas qu'il Ce puilTe inventer uwe ma- nière d'ex primer fcs raifbnnemens qui s'accomm»ode mieux aveclanatiire de l'efprit, & qui puific le porter : plus avant dans la découverte des véritez inconnues. Les expreflîons de cette fcience ne partagent peint la capacité de l'efprit, elles ne chargent point la mémoi-» re, elles abrègent d'une manière merveiljeufe toutes Mes idées & tous nos raifonnemens,'Sc elles les rendent mêmes en quelque manière fênfibles par l'ulàge. En- fin leur utilité eit beaucoup plus grande que celle des cxpieflions quoique naturelles des figures defiinées de triangles-, de^qusrrez & autres fèmblables qui ne peu- ■ yentiervir à la recherche & à l'expoiitlon des véritez u'n peu cachées. Mais.c'cft alTez parler de la haifon des idées avec les traces du cerveau: il eft à propos de dire quelquecholèdelaliaifon des traces les unes avec leg autres, & par confèquent à. celle cjui eft entre les idées qui répondent à ces traces.
Cette liailbn confiée en ce que les traces du ccr- vçay iè lient h bien les unes avec les autres,' qu'elles ne DE LA VEPvITE'. Livre IL 197 peuvent plus Ce réveiller làns toutes celles, qui ont été Chap* imprimées dans le même tems. Si un homme par IIL exemple, fe trouve dans quelque cérémonie publique, //» s'il en remarque toutes les circonftances, & toutes hs De la principales perfonnes qui y afliftent, le tems^le lieu,Ie liaifon jour5& toutes les autres particularitez,il Tuffira qu'il fè mutuelle fbuvienne du lieu, ou même d'une autre circonftance des tra.- moins rem.arquable de la cérémonie pour ie repréfèn ' ces, ter toutes les autres. Ceftpourcelaque quand nous ne nous fouvenons pas du nom principal d'une chofey flous le désignons (uffifàmment en nous fèrvant du nom, qui Signifie quelque circonftance de cette choie: comme ne pouvant pas nous Ibuvenir du nom propre d une Eglilè, nous pouvons nous fervir d'un autre nom qui fîgnifie une choÊ:, qui y a quelque rapport. Nous pouvons dire: c'cft cette Eglifé, où il y avoit tant de prefTe, oùMonfîcur.,.. prêchoit, où nous allâmes Dimanche» Et ne pouvant trouver le nom propre d'une perfbnne, ou étant plus à propos de le oefigner d'une autre manière, on le peut remarquer par ce vi{àge picotté de vérole, ce grand homme bien - ^t, ce petit bolTufelon les inclinations qu'on a pour lui, quoi qu'on ait tort de fc fervir de paroles de mé- pris.
Or la liaifon mutuelle des traces & par conféquent des idées les unes avec les autres n'eft pas feulement le fondem.ent detoutes les figures de laRhétorique-.mais encore d'une infinité d'autres chofès de plus grande conféquence dans la Morale, dans la Politique, & gé- néralement dans toutes ks (ciences, qui ont quelque rapport à l'homme, & par conféquent de beaucoup de choiès, dont nous parlerons dans la fuite.
La caufe de cette liailon de plufieurs traces eft V iden- tité du tems auquel elles ont été imprimées dans le cerveau. Car il iuiHt que plufieurs traces ayent été produites dans le même-tems,afin qu'elles ne puifîent fè réveiller que toutes eniêmble: parce que les efprits animau x trouvant le chemin de toutes les traces qui fè fbnt fait&s dans le même-tems, entr 'ouvert, ils y con • j i tinlient t^î DE LA RECHERCHEtiniient leur chemin à caufe qu'ils y pafTent plus facile- ment qui par les autres endroits du cerveau^ C'eli-Ià h caufè de la mémoire, & des habitudes corporelles qui nous font communes avec les bêtes.
Ces liailons des traces nefbnt pas toujours jointes avecles émotions deo elprits, parce que toutes hs cho- fcs que nous voyons, ne nous paroilïènt pas toujours ou bonnes ou mauvaiiès. Ces liaifons peuvent aullî changer & (è rompre parce que n'^'cant pas toujours ncceffaires à la confèrvation de la vie, elles ne doivent pas toujours être les mêmes.
Mais il y a dans nôtre cerveau ^es traces qui font liées naturelîementles unes avec les autres, & encore avec certaines émotions des efprics, parce que cela eft ne'celîàire à la conferv.-tion de la vie: & leur liaifon ne peut fe rompre, ou ne peut fe romprefacilement, par- ce qu'il eft bon qu'elle foit toujours la même. Par. exemple, la trace d'une hauteur que l'on voit au def- ibus de foi, & de laquelle on eften danger de tomber, ou la trace de quelque grand corps qui eft prêt à tonj- ber for nous & à nous écrafor, eft naturellement liéQ avec Celle qui nous repreïente la mort j & avec une émotion àçs écrits, qui nous dilpofe à la fiiite, & au defir de fuïr. Cette liaifon ne change jamais, parce qu'il eft ne'cclîaire qu'elle foit toujours la même; & elle confïfte dans une difpofition des fibres du cerveau, gue nous avon s de's nôtre naifîan ce.
Toutes les liaifons qui ne font point naturelles fè peuvent & le doivent rompre, parce que les difïe'ren- tes circonftances des temps & des lieux les doivent changer, afin qu'elles foient utiles à la confèrvation de. la vie. Il eft bon que les perdrix, par exemple, fuyent les hommes qui ont des rufîls, dans les lieux ou clans les tcms où l'on leur fait la chafTe: mais il n'eft pas ne'- cefTaire ^'elles les fuient en d'autres lieux,& en d'au- tres tems, Ainfî, pour la confèrvation de tousles ani- maux, il eft nécelTaire qu'il y ait de certaines liaifons de traces, qui Ce puiflent former & détruire facile- nient j iR'il y en m d'autres qui ne fe puifTenc rompre que DE LA VERITE'. Livre IL 195 que difficilement j & d'autres eafin j qui ne fè puiiTent Ch Ap^ jamais rompre. XIJ.
Il efttres-utile de rechercher avec ibin les difFe'rens cfFets que ces différentes liaifbns font capables de pro- duire: car ces efîets font en très-grand nombre, & de très-grande conféquence pour la connoifiTance de l'homme & de toutes les chofês qui ont rapport à lui. On reconnoitra dans la fuite que ces choies font la principale caufe de nos erreurs. Mais il eft tems de re- venir à ce que nous avons promis de traitter, & d'ex- pliquer les diiîe'rens changemens qui arrivent à l'ima- gination des hommes à caufc de leur différente ma- nière de vivre.
CHAPITRE IV. Chap.
IV.
I. Que lesperfonnes d'étude font les plus Jujettes à Ver-^ reur. li. E^ifons pour lejquelles on aime mieux fuiyrc l^ autorité que défaire uj'age de fort ejprit.
L'Es différences, qui fè trouvent dans les manière? de vivre des hommes, font prefque infinies. Il y a un très-grand nombre de différentes conditions, de diiFérentes charges, de différentes communau- tez. Cesdifrérences font > que prefque tous les hom- mes agiflent pour des deiTeins tous différcns, &: qu'ils raifonnent fur de diifércns principes. Il fe- roit même afîez diâScile de trouver plufieurs perfon- nes, qui eulïènt entièrement les mêmes vues dans une même communauté, dans laquelle les particuliers ne doiv eut avoir qu'un même ef prit, & que les mêmes defîeins. Leurs différens emplois & leurs différentes liaifons mettent nécelfairement quelque différence dans ie tour & la manière qu'ils veulent prendre, pour exécuter les chofès mêmes dont ils conviennent. Cela fait bien voir que ce fèroit entreprendre l'impofTible, que de vouloir expliquer en détail les caufês morales de l'erreur j- mais aulli il fer oit allez inutile de ie faire I 4 ici* 100 DE LA RECHERCHE Chap. ici. On veut feulement parler des manières de rivrc, lY* qui portent à un plus grand nombre d'erreurs, & à des erreurs de plus grande importance. Quai>d on les aura expliquées, on aura donné afïèz d'ouverture à l'efprit pour aller plus loin j & chacun pourra voir tout d'une vue, &: avec grande facilité les caufes tres-cachées de plufieurs erreurs particulières, qu'on ne pourroit ex- pliquer qu'avec beaucoup de tems & de peine. Quand î'ciprit voit clair, il (è plaît à courir à la vérité j & il y courtd'unevitelTequi ne fc peut exprimer. ' L'emploi duquel ilfemblele plus nécciîàire de parler «*^^ ^^ ici à caufe qu'il produit dans l'imagination des hom- ferjon- ^^^^^ ^^^ changemens plus confidérables, & qui con- **^^ t" duilèîit davantage à Terreur, c'eft l'emploi des per- tuae jùfi jjjjjj^çg d'étude, qui font plus d'ufage de leur mémoi- i^sf us ^ requedeleurefpnt. Car l'expérience a toujours fait jy * "^ connoitre, que ceux qui le font appliquez avec plus l erreur. ^J ardeur à la ledure des livres, & à la recherche de la Vftrité, font ceux-là mêmes qui nous ont jettez dans un plus grand nombre d'erreurs.
Il en eft de même de ceur qui étudient que de ceux qui voyagent. Quand un voyageuf a pris par mal- heur un chemin pour un autre, plus il avance, plus il s'éloigne du lieu où il veut aller 5 & il s'égare d'autant plus, qu'il eft plus diligent, & qu'il (è hâte davantage d'arriver au lieu qu'il fouhaite. Amfi ces delirs ar- dens, qu'ont les hommes pour la vérité, font qu'ils fc jettent dans la ledurc des hvrcs où ils croyent k trouver; ou qu'ils fe forment un fyftéme chyméri- que des choies qu'ils fbuliaitent de fçavoir, duquel ils s'entêtent, & qu'ils. tâchent mêmes par de vains efforts d'eipritde faire goûter aux autres, afin de recevoir l'honneur qu'on rend d'ordinaire aux mventeuxs des fyftémes. Expliquons ces deux défauts.
Il eft afTezdiihcile de comprendre, comment il fè p€ut faire que des gens qui ont de l'efprit, aiment mieux iè-fervir de refpric des autres dans la rechei-che de la vérité, qliç de celui que Dieu leur a donné. Il y a fans àoum infiniment plus deplaiiir &^. plus d'honneur ' àfe DE LA VERITE'. Livre IL 201 à Ce conduire par fes propres yeux, que par ceux des Chap. autres; & un homme qui a de bons yeux ne s'aviià ja- IV. mais de (c les fermer, ou de fe les arracher, dans VcC- pérance d'avoir un conduâ:eur. Cependant i'u(àge de refp-iteflàrufàgedes yeux, ce que l'efprit efl: aux- ycux } & de même que l'efprit eft infiniment au deffus des yeux, l'ufàge de l'efprit eft accompagné de Ci- tisfadions bien plus folidcs, & qui le contentent bien autrement, que la lumière & les couleurs ne contentent la vûë. Les hommes toutes fois fe fer- rent toujours de leurs yeux pour fè conduire, & ils ne fè fervent prcfque jamais de leur efprit pour de'- couvrir la vente', _ Mais il y a plufïeurs caufès qui contribuent à ce ren- ^ ' verfcment d'efprit. Premie'rement, la parefîc natu- i\S^P^^ (plle des hommes, qui ne veulent pas fe donner la pei- P^^^ ^r ne de méditer. 2«^^^" Secondement, l'incapacité de méditer, dans laquel- °»^i'^^- k on e(l tombé, pour ne s'être pas appliqué dés fà jeu- ^"^^^ ncfTe, comme on a expliqué dans le ChapitrelX. /«'"v-r-f ^ Entroiiîémelieu, le peu d'amour qu'on a pour les ^ ^'^^OU'-- véritezabliraites, qui font le fondement de tout ce ^^>2^^ que l'on peut connoîtreici bas. défaire En quatrième lieu> la fatisfadion qu'on reçoit dans «/^Ç^ "^'^ la connoifianee des vrai-fèmblanccs, qui font fort jonej^rii^ agréables Se fort touchantes, parce qu'elles font ap- puyées fur les notions fènfïbles.
En cinquième lieu, la fbtte vanitéqui nous faitfou- haiter d'être eflimezfçavans; Car on appelle fça vans ceux qui ont le plus de ledure: la connoiHance des opinioas eft bien plus d'ufàge pour la converfàtion5& pour étourdir les efprits du commun, que la connoif?» lance de la véritable Philoibphie qu'on apprend en méditant.
En fixiéme lieu, parce qu'on s'imaginefàns raifbn,- que les Anciens ont été plus éclairez que nous ne pou- vons l'être, & qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas- ïéiiiTi. En- feptiéme lieuj parce qu'un faux refped mêle- X- 5, d'fâiie; €hap. IV.
Chrus obobfcuram UnguûM.
Lucrèce.
101 DE LA RECHERCHE d'une (ôtte curiofité fait qu'on admire davantage les chofes les plus éloignées de nous, les chofes les plus - vieilles, celles qui viennent de plus loin, ou de païs in- connus, & mêmes les Livres les plus obfcur'-. Ainlî on eftimoit autrefois Heraclite pour (on obkuritc'.. On, recherche les me'daiîles anciennes quoique ron- gées delà rouillc,& on garde avec grand foin îa lan- terne & la pantoufle de quelque ancien, quoique man- gées de \CK: leur antiquité fait leur prix. Tes gens s'appliquent à la ledure des Rabbins, parce qu'ils ont écrit dans une langue étranme, très -corrompue ^ tres-obfcure. On eftime davantage les opinions les plus vieilles, parce qu'elles font les plus éloignées de nous. Et fans doute, fi Nembrot avoit écrit i'Hiftoi- re deion Règne j, toute la politique la plus fine, & mê- me toutes les autres fciences y fèroient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu'Homère & Vir- gile avaient une connoiiTance parfaite de la nature. Il ' faut reipeder l'antiquité, dit on j quoi Ariftote, fia- ton, Epicure,ces grands hommes (è fèroient trompez? On ne confidére pas qu'Ariftote, Platon, Epicure âçritatiî étoient hommes comme nous, & de-mcme efpéce que nous: & de plus qu'au tems, où nous vivons, le monde eft plus âgé de deux mille ans,qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé; & que c'eft la vieillefle du monde, & l'expérience, qui font décou* Yi-ir la vérité..
En huitième lieu, parce que lors qu'on eftime une opinion nouvelle, & un Auteur du tems, il fèmble que leur gloire efface la nôtre, àcaufè qu'elle en eft trop proche, m^is on ne craint rien de pareil de l'honneur qu'on rend aux Anciens.
En neuvième lieu, parce que la vérité, Se la nou- veauté ne peuvent pas fè trouver enfèmble dans les chofes de la foi. Car les hommes ne voulant pas faire de dilcernement entre ies véritez qui dépendent delà raiibn, & celles q«i dépendent de la tradition, ne con- fi^éreijt pas qu'on doit les apprendre d'une manière toute Giitercnre, ils confondent h nouveauté avec fiiiatem forh-, non an- DE LA VERITF. Livre IL 205 l'erreur & l'antiquité avec la véxité. Lutker, Calvin, Chap. & les autres ont innove', & ils ont erré.-Donc Galilée, ly. Hervée, Defcartes (etrompent dans ce qu'ils dilènt de nouveau. L'impanation de Luther eft nouvelle, Se el- le eftfaufTe: donc la circulation d'Hervée eft faufîe, puifqu'ellc eft nouvelle. C'eft pour cela aulîi qu'ils appellent indifféremment du nom odieux de nova- teur, les hérétiques, & les nouveaux Philofophes. Les idées & les mots de vérité 8c d'antiquité, defaupe- té Se de nouveauté ont été liez ks uns avec les autres: c'en eft fait, le commun des hommes ne les féparô ■ plus, & les gens d'efprit fèntent même quelque peine à ks bien feparer.
En dixième lieu, parce qu'on eft dans un tems, au ' q^uel la fcience des opinions anciennes eft encore en vogue; Se qu'il n'y a que ceux qui font u&ge de leur efprit, quipuifient par la force de leur railbn fe mettre au delfus des méchantes coutumes. Quand on eft dans la prefTe & dans la foule, il eft difficile de ne pas céder au torrent qui nous emporte.
En dernier lieu, parce que les hommes n'agiflenc que par intérêt: & c'eft ce qui fait que ceux mêmes qui le détrompent, & qui reconnoilïènt la vanité de ces Ibrres d'études, ne iaidènr pas de s'y appliquer; parce que les honneurs, les dignitez, & même les bé- néfices y font attachez, & queceux qui y excellent, les ont toujours plutôt que ceux qui les ignorent.
Toutes ces raifbns font ce me ferable aflez com- prendre-, pourquoi les hommes luivent aveugléiTiCnt -' les opinions anciennes comme vrayes, & pourquoi ilK - rejettent fans difcernement toutes les nouvelles com- me fauiTes; enfin pourquoi ils ne font point, ou pref* que point d'ufage de leur elprit. Il y a (ans doute en - core un fort grand nombre d'autres raifons pins par- ticuliéres qui contribiient à cela: mais fi Ton conii- déreavec attention celles que nous avons rapportées, on n'aura pas fujet d'être fiirpris de vo'r renrètement - de certiunes gens pour l'autorité des Anciens.
.04 DE LA RECHERCHE CHAr. CHAPITRE Y.
Deux mauvais effets de la kcÎMr.efùr l^ imagination.
CE faux & lâche refpedtj que les hommes portent aux Anciens, produit un très grand nombre d'effets tres-pcrnicieux qu'il cfl: à propos de remar- quer. J^ye:z /e Le premier eft que lès accoutumant à ne pas fai- I.article rc ufàge de leur cfprit, il les met peu à peu dans du chap. une véritable impuifTance d'en faire ufàge. Car il ne prece- faut pas s'imaginer, que ceux qui vieiliifîènt.lur les; dent,. Livres d' Ariftote & de Platon, faffent beaucoup d'iifàge de leur efprit. Ils employent ordinairement tant de. tems à. la lefture de ces livres, que pour tâcher d'entrer dans les fcntimens de leurs Auteurs j &: leur but principal eft de fçavoir au vrai les opinions, qu'ils ont tenues, làns fe mettre beaucoup en pei- ne de ce qu'il en faut tenir, comme on le prouve- ra dans le Chapitre fuivant, Ainli la fcience & la Philofbphie qu'ils apprennent, eft proprement une fcience de mémoire, h. non pas une fcience d'efprit^ Ik ne fçavent que des Hiftoires & des faits, & non pas-, des véritez évidentes j&celbntplùtôt des Hiftoriens> que de véritables Philofbphes, Le fécond effet que produit dans l'imagination la kfture des Anciens, c'eft qu'elle met une étran- ge confufîon dans toutes les idées de la plupart de •ceux qui s'y appliquent. Il y a deux différentes ma- nières de lire les Auteurs: l!iuie très-bonne & très- utile,& l'autre fort inutile, & même danger eu fè. IL eft très -utile de lire, quand, on médite ce qu'on lit: quand on tâche de trouverpar quelque effort d'efprit îarcTolutiondesqueitions, que l'on voit dans les ti- tres des Chapitres, avant même que de commencer à lés lire: quand on arrange, & quand on confère les. idées des choies les unes avec les autres 3 en un mot,. ^^ <iuaad( DE LA VERITE'. Livre II. 105 quandonuièdefàraifon. Au contraire il cft inutile Chap. de lire, quand on n'entend pas ce qu'on lit: mais il clt Y. dangereux de lire, & de concevoir ce qft'oalit, quand ou ne l'examine pas aficz pour en bien juger,principa- lement fi l'on a adez de me'moire pour retenir ce qu'on a conçu, & afiez d'imprudence pour y confen' tir. La première manière éclaire l'efprit: elle le forti- fie, Scelle en augmente l'e'tenduë. La féconde en di- minue l'étendue, & elle le rend peu à peu foible, ob- fcur 5c confus.
Or la plupart de ceux qui font gloire de {çavoir les opinions des autres, n'étudient que de la féconde ma- nière. Airifi, plus ils ont de Icdiure, plus leur efprir devient foible & confus. La raifbn en eft, que ks tra* ces de leur cerveau fè confondent les unes avec les au- tres, parce qu'elles fontentres-grand nombre, & quc- Ja raifon ne lésa pas rangées par ordre; ce qui empê - chc l'efprit. d'imaginer & de fè. repréfcnter nettement les choies dont il a befoin. Quaiid l'efprit veut ouvrir certaines traces, d'autres plus familières fe rencon- trant à la traverfè, il prend le change. Car la capacité du cerveau n'étant^as infinie, il eflprefqueimpolîi- ble que ce grand nombre de traces formées fans ordre- ne fè broiiilîen: & n'apportent de la confusion dans les idées. C'eft pour cette même raifbn que les perfonnes de grande mémoire ne font pas ordinairement capa^ blcs de bien juger des.chofès, où il faut apporter beau- ^ coup d'attention.
Mais ce qu'il faut principaleï^ent remarquer, c'eft cjuc les connoifiances qu'acquièrent ceux qui lifent làns ^méditer, & feulement pour retenir les opi» nions des autres; en un mot toutes hs fcienccs qui dépendent de la mémoire font proprement de ces fcicnces qui enflent, à caufè qu'elles ont de l'éclat & qu'elles donnent beaucoup de vanité à ceux qui les poilèdent. Ainfi ceux qui font fçavans en cette manière étant, d'ordinaire remplis d'orgueil & de prèfbmption, prétendent avoir droit de juger c«': Kiut, quoi qu'ils en ibieut trcs -peu capables 3 ce qui 10^ DE LA RECHERCHE Chap» les fait tomber dans un très-grand nombre d'erreurs. Y. Mais cette faufTe feience fait encore plus grand