SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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mal» Car ces perfonnes ne tombent pas feules dans Terreur, elles y entraînent avec elles prelque tous les efprits du commun; & un fort grand nombre de jeunes gens, qui croyent comme des articles de foi toutes leurs de'cifions. Ces faux fçavants les ayant fouvent accablez parle poids de leur profonde e'rudition, & étourdis tant par des opinions ex- traordinaires que par des noms d'Auteurs anciens & inconnus, ic font acquis une autorité fi puiflante fur leurs efprits, qu'ils refpedent, & qu'ils admirent comme des oracles tout ce qui fort de leur bouche, & qu'ils entrent aveuglément dans tous leurs fèntimcns. Des personnes même beaucoup plus fpirituelles & plus judicieufès, qui ne les auroient jamais connus, & qui ne fçauroient point d'autre part ce qu'ils font, • les voyant parler d'une manière fi décifive, & d'un air fi ncr, iî impérieux, & fi grave, auroient quel- que peine à manquer de refped & d'eftime pour - ce qu'ils dilent, parce qu'il eft tres-difSciIe de ne rien donner à l'air & aux manières. Car de même qu'il arrive fouvent, qu'un homme fier & hardi en maltraitte d'autres plus forts, mais plus judicieux, & plus retenus que luitainfi ceux qui foûtiennent ces chofcs qui ne font ni vrayes, ni même vrai-fèmblables, font fouvent perdre la parole à leurs adverfàires, en leur parlant d'une manière impérieufe, fic're> ou grave qui les furpr end.

Or ceux de qui nous parlons ont allez d'eftime d'eux-mêmes, & de mépris des autres, pour s'être fortifiez dans un certain air de fierté, mêlé de gravité & d'une femte modeitie, qui préoccupe & qui gignc ceux qui les écoutent.

Car il faut remarquer, que tous les dilférens airs des perfonnes de différentes conditions ne font que des fuittes naturelles de i'cftime que chacun a de - Ibi-même par rapport aux autres, comme ile0:fà- dk-delereconnoîtrefirony faitunpeude réflexion.

DE LA VERITE'. Livre II. 107 Ainfî Tair de fierté & debrutalité, eft l'air d'un hom- Chap» me oui s'eftime beaucoup, & qui néglige afîcz l'efti- V. me des autres. L'air modeAie elfc l'air d'un homme qui s'eftime peu, & qui eflime affez les autres. L'air gra- ve eft l'air d'un homme qui s'eftime beaucoup > & qui defïrefort d'être eftimé^ & l'air fimple, celui d'un homme, qui ne s'occupe guéres ni de (bi ni de autres. Ainii tous les difFerens airs qui font prefque infinis ne font que des effets que les différens degrez d'eftime que l'on a de loi & de ceux avec qui l'on converlè, produifent naturellement fur notre vifage, & fur tou- tes les parties extérieures de nôtre corps. Nous avons explique dans le Chapitre IV. cette correfpondance, qui eft entre les nerfs qui excitent les pallions au de'.* dans de nous> &ceux qui les témoignent au dehors - par l'air qu'ils impriment fur le vilàge.

VI>- VI>- Çueles fer/omes d'étude s'entêtent ordinairement de quelque ft^uteur j de forte que leur but principal ejî defr^avoircequila crùfansjefoucier de ce qu'' il faut croire, IL y a encore un défaut de très grande conféquen^- ce, dans lequel les gens d'étude tombent ormnai- rement, c'eft qu'ils s'entêtent de quelque Auteur. S'il y a quelque chofe de vrai > & de.bon dans un livre j ils fe jettent aulTi-tôt dans l'excez: tout en eft vrai, tout en eft bon, tout en eft admirable. Ils fè plaifent même à admirer ce qu'ils n'entendent pas, & ils veu- lent que tout le monde l'admire avec eux. Ils tirent gloire des louanges qu'ils donnent à ces Auteurs ob- leurs, parce qu'ils perfuadent par là auxautres, qu'ils les entendent parfaitement, & cela leur eft un fiijet de vanité: ils s'eftiment au defius des autres hommes, à caufe qu'il croyent entendre une impertinence d'un: ancien Auteur, ou d'un, homiae qui ne s'entendoitv.

peufc.

10g ^ DE LA RECHERCHE Chap. P^u^'^^ï^^ P^ lui-même. Combien de fçavans ofâtfiié Yj pour éclaircir des pafTages obfcurs des Philofephes & mêmes de quelques Poètes de l'antiquité: & combien- ya^t il encore de beaux efprits qui font leurs délices de la critique d'un mot, & du fentimcnt d'un Au- teur. Mais il eft à propos d'apporter quelque preuve de ce que je dis.

La queltion dePimm^rtalité de l'ame eft fans dou- te une queftion très-importante: on ne peut trouver à redire, que des Philoibphes faflent tous leurs cf forts pour la rélbudre, & quoiqu'ils compotent de gros Volumes pour prouver d'une manière afTez foi- ble une vérité, qu'on peut démontrer en peu de mots, ou en peu de pages, cependant ils font excufables. Mais ils lont bien plaiiàns de fè mettre fort en peine pour décider ce qu'Ariftcte en a crû. Il eft ce me îèmble aflcz iuutile à ceux qui vivent préièntcmcnt de fçavoir, s'il y a jamais eu un homme qui s'appellât Ariftotcj fi cet homme a écrit ks livres qui portent fon nom; s'il entend une telle chofe ou une autre dans un tel endioit de (es Ouvrages: cela ne peut fai- rs un homine ni plus fage ni plus heureux, mais il eft très important de fçàvoir, fi ce qu'il dit eîl vrai oH. faux en foi.

Il eft donc tics- inutile defçavoir ce qu'Arift'ote a; eru de l'immortalité de l'ame, quoi qu'il foit très- utile de fçavoir que lame eft immortelle. Cependant on iif craint point d'afTarer, qu'ily aeupluiieurs fça- Yans qui fc font mis plus en peine de fçavoir iéfènti- ment d' Ariftote fur ce fujet, que la vérité de la chofe en foi i puis qu'il y en a qui ont fait des Ouvrages ex- prés pour expliquer ce que ce Philofophe en a crû, & qu'ils n'en ont pas tant fait pour fçavoir ce qu'il en lalloit croire.

Ivlais quoi qu'un très-grand nombre de gens fc' fbient fort fatigué l'cfprit pour refondre quel a été le fcntiment d'Ariftote, ils fè le font fatic^ué inutile- ment, puifqa'on ne tombe pas encore d'accord dc- g^^ttequeftion ridicule. Ce qui fait voir que les fedateursi DE LA VERITE; Livre IL 109 reurs d'Ariftote font bien malheureux d'avoir un Cha?. homme (î obfcur pour les éclairer, & qui même af- YI. fe£î:e l'obfcurité, com.me il le témoigne dans une let' trc qu'il écrit à Alexandre.

Le fèntimcîit d'Ariftote Cm l'immortalité de l'ame a donc été en divers tems une fort grande qucRion, &: fort con (iderable entre les perfonnes d'étude. Mais afin qu'on ne s'imagine pas, que je le àiCe en l'air & fans iondcmcnt, je fuis obligé de rapporter ici un paiTage de La Cerda, un peu long & un peu ennuyeux, dans lequel cet Auteur à ramalTé différentes autoritez {ùr ce Tujet, comme fur une queftion bien importan- te. Voici fes paroles furie (èconi Chapitre derejùr- re6iione carnis, deTertullien.

QuejIiQ hac in fchelis utrimque validis jujpiciombuf éigitatur j num animam immortaiem, mortakm-ve fecerit ^rijioteles. Et quidem Philojbphihaud ignohiles ajjeve- rayeruntc^rijtotelempofuijfenojlros animas ah intérim aliénas. Hi/unt è Gr^cis O' Latinis interpretibus zAfn- monius uterque, Olympiodorus, PhiloponUs, SimpliciuSf i^'vicenna-i uti memorat Mirandula l. ^. de examine va- nitAtisCap. 9. Theodorus, Metochytes, Themi^ius, S. Thomas x. contrargentes cap, 7 9. C^ Phyf. leci. 11. O* Yr<£t€rea 1 1. Metap, leâ. j. & quodlih. 10. qu. ^. art, I.cy^lbertur, traà. i, dr anima cap. zo, CT Traâ. 3,. cap. 1 3. ^.gidius lib. 3. de anima ad cap. 4. Durandus ' in 1. dif}. i%.qu. ^.Ferrarius loco citato contra gentesy ^ latè Euguhinus l. 9, de percmi philûjhphiac/ip.i%.0' quodpluris ejl-^difctpuluszSirijiotelis Theophrafhis,magi • jirimentem CT are (!T calamo novij^e peritus qui poterat.

In contrariam fa^ionem ahicre nonnulli Pairt^ nec injirmiPhilojophiyJujlimismfuaParoenefi-, Origenes in ÇiÀ«(r6(piif.à^6j y & utfertur 2<fa:^ianK- in dijj^. contra MuHom. C NyJJenus l. z.de anima cap. 4. Ttoeodoretus de curandis Gracornm ajfe6îihus L ^.Galenus in hijioria philojophicâi Pomponatius l. de imm.crtalitate animât Si- mon Portius l. de mente humana y Caietanus ■^. de anima cap. z. In eum Jenfum, ut caduc um animum nosirum pu- faret e^rifloteles, junt partim adduBi «ih zy^îexandro f^pho" 110 DE LA RECHERCHE Ch A p. zy^phodis auditore-, quijîc folitus er^t interpretari tAri" VI. ftotelicam mentem } quamvis Eu^uhinus cap. 1 1. C^ i z, eum excufet. Et quidem unde coUegifje videtur ^^lexan- der mortalitdtem, nempeex ii. M.etaph. inde S. Tho' masyTheodorus-, Metochytes immortalitatem collegerunt.

Porro Tertullianum veutraT^hanc opinionem ample- xum credo -y fedputajleinhffc parte amhiguum ^^rifiote- Um. Itaque ita citât illum pro utraç[ue. Nam cumhîc étdfcrihat ç^rifloteli mortaiitatem anim^^tamen l.de ani- ma c, 6. pro contraria opinione immortalitatis citât. Ea- dem mente fuit Plutarchus > pro utraque opinione adyo- cans eundem philofophum in t. 5. de placitis philofbp. Nam cap. i. mortaiitatem trihuit, 0" cap, z 5. immor- talitatem., ExScolaflicisetiam, qui in neutram partem t^rijlotel'em conjiantemjudicant,.eddubiumO* ancipi- tem, fîint Scotus in 4. difl:. 45. jg-w. i. art^ z.Harveus quodlib.j.qu. 11.6^ i.fenten.dijt. I. qu. r. Niphus in Opufculo de immortalitate anim<e cap. r. O" récentes alii interprètes: quam mediam exiflimationem credo verio- remJedfcholti lexyetatjUt autoritatum pondère librato illudfuadeam.

On donne toutes ces citations pour vraïes fiir la foi de ce Commentateur, par ce qu'on croiroit perdre Ion tems à les vérifier, & qu'on n'a pas tous ces beaux livres d'où elles font tirées. On n'en ajoute point aulli de nouvelles, parce qu'on ne lui envie point la gloire de les avoir bien recueillies 5 & que l'on perdroit encore bien plus de tems > fi on le vouloir faire quand on ne feiiilleteroit pour cela que les tables de ceux qui ©nt commente' Ariftotc.

On voit donc dans ce paflàge de La Çerda, que des perfonnes d'étude qui pafient pour habiles, le font bien donné de la peine pour fçavoir ce qu'Ariftote cro^oit de l'immortalité de l'ame; & qu'il y en a qui ont été capables de faire des livres exprés fur ce fujet; comme Pomponace: car le principal but de cet Au- teur dans fbn livre eft de montrer, qu'Ariftote a crû que l'ame étoit mortelle» Et peut-être y a-t-ildes gens qui ne iè mettent pas feulement en peine dcfça- /** voir DÉ LA VERITE'. Livre IL m Yoir ce qu'Ariftore a crû fur ce fujet: mais gui regar- Ch ap* dent même, comme une queftion qu'il elttres irn- YL portant de fça voir, iî parexemple, Tertullien, Plu- tarque, ou d'autres ont crû ou non, que le {èntiment d'Ariftote fût que l'ame e'toit mortelle j comme on a grand iujet de le croire de La Cerda mêmes, fi on faic réflexion lur k dcrnie're partie du partage qu'on vient de citer. PorroTertulliamm, &lerefte.

S'iln'eft pas fort utile de fçavoir ce qa'Ariflote a crû de l'immortalité de l'amc, ni ce que Tertuîlien & Plutarque ont penié qa'Ariftote e» croyoit, le fond de la queftion, l'immortalité de l'ame, eft au moins une venté qu'il eil néceiîàire (^ fçauoir. Mais il y a. une infinité de choies qu'il eft fort inutile de conaoî- tre, & delquelles par conféquent il eft encore plus inutile de fçavoir ce que les anciens en ont penfé; & cependant on (è met fort en peine pour de- viner les fèntimens dts Philofophcs fur de fem- blables fujets. On trouve des livres pleins de ces éjfamens ridicules j & ce font ces bagatelles qui ■ont excité tant de guerres d'érudition. Ces queftions vaines &- impertinentes, ces Généalogies ridicules d'opinions inutiles, font des fujets importans de cri- tique aux fçavans. Ils croyent avoir droit de méprifcr ceux qui méprifent ces fotrifès, & detraitter d'igno- ransceux qui font gloire de les ignorer. Ilss'imagi- nçnt polTéder parfaitement l'Hiftoire généalogique des formes (ubirantielles, &le fiécleeft ingrat s 'il ne reconnoît leur mérite. Que ces chofes font bien voir la foiblefïè& la vanité del'efprit de l'homme ^ &que lôrlque ce n'eft point la raifon qui régie les études, non feulement les études ne perfedionnent point la raifôuj mais même qu'elles l'obrcurcifTent, la corrompent, &la pervertiUent entièrement.

II eft à propos de remarquer ici, que dans les que- ftions de la foi ce n'eft pas un défaut de chercher ce qu'en a crû par exemple, S. Auguftin, ou un autre Père de l'Eglifè, ni même de rechercher, fi S. Augu- ftin a crû ce que croyoient ceux qui l'ont précédéj par m DE LA RECHERCHE ce ope ks choies ck la fcnoe s'apprcnn^nr qucpar la tiaâidoo, drqoelaGBfea ncpeocpis les découvrir. La crovacce la plos aocknoe écanc la plus vraie j il ânt tâcber <k fçaToir quelle ëeoit celle <ks andens; & cela De(èpeiK qu'en examinam kiêzinmenc deplulîeurs pdiotincs, qm Çcïonz iuivis en différens cems. Mais les chofes cnri Wépen^eiit 6e. la railon leur ^tcocs op- po(ces,&: '.I ne £ur pas.fe nKcirc en peine de ce ^'en ©or cru Ic^ andens, pour (çavoir ce qu'il en faut croire. CcpeHdinr je ne Içai pir quel renveiiêmenr d'eipric, csrtimcs gens s'effàrouchcnr, il l'on p^Ic en Philoib- phie aiicreînen: eu" AriftoK ■. Se ac Ce me^enc {XHOt en peine, il Toa parie en Tiicologie au:rirQenc que ^Evingue, ks Peres&:ksCoiiG΀s.IlineknibIe,qnt ceîôacd'c crien: le rlui ccncie ks Toojcnr &: qui dekzi<knt même a^ec plus d'opima- trere' Certaines nooTcanrez de Theo'ogic qj'on doit àczdkcz: car ce n'efl point lemr îai^age que l'on n'ap- PCDOTc pas: coût incoona qu'il aie été a i'anr:qiiicc> r nâgeiantonic roefixitks erreurs qu'ils répan<knt> ovqn'ils ibàtknziem àh ^^eur de ce lang^ équiTo^ En maoére d&Tbëotog^ on doit aimer l 'andqmt^, parce qa'ondaitaîmcr la ▼éncé, Se que la vérité (c troore dans l'aadquite; il Lut que tou:e oirioiîte' cef- le, lors ^'oanent une fois la venré. Niais cnmaaé- redePhilofo^eoadoit au contraire ain-.er la nom- ■teauré, par la même raifoo qu'il faut toujours aimer laTcri pvut'énre s'appliquer qu'a les entendre; mais h raifcn ne permet pas qu'on le croie. La raifbn veur au contraire, que nous Ici pigioos pics igaorsns qnc les Bouveajn Fnilofbplies } pmlqoe dans le rems oa nous TÎTcaî., fc monde ell plus TÎeni de deux milk ans, & qu'il a plus d'eîpc'riaiceqiie dans le cems d'Ariflore Sl éz riaion, comiiic Ion a ct'ji dit, & que les nou- .^ veaux -A DE LA VERITE'. Livre II. n, ▼cauxPhilofbphes peuvent içavoir toutes les Tentez» Cha?. eue les Anciens nous ont iaiflées, & en trouver encore VI. piufîears litres. Toutefois h raifbn ne veut pas, qu'on croye encore ces nouveaux Philofophes lur leur parole plutôt que les Anaens. Elle veut au con- traire, qu'on examine avec attention leurs penfees, & qu'on ne s'y rende, que lorsqu'il ne pourra plus s'empêcher d'en douter, uns {è préoccuper ridicule- ment de leur grande icieace, ni des autres qualitez de leur eiprit.

CHAPITRE VII. Chap.

va.

Df Upréoccufation des Commmtateurs» CEt excez de préoccupation paroît bien plus étrange dans ceux, qui commentent quelque Auteur; parce que ceux qui entreprennent ce tr^vîil, qui iêmbîe de Coi peu digne d'un homme d'eiprit, s'i- maginent que leurs Auteurs méritent i'admiranon de tous les hommes. Ils le regardent aulïî comn^c ne fei(ànt avec eux qu'une même perfonne: & dans cet- te Tuë l'amour propre joue admirablement bien fôn jeu. Ils donnent adroitement dcsloiianges avec pro- fiiiîon a leurs Auteurs, ils les environnent de chrtez Se de lumière, ils les comblent de gloire, iç^hant bien que cet:e gloire rejaillira fur eux-m-êmes. Cette idc'c de grandeur n'élevé pas leuîement Anllote, ou Pla- ton, dans l'efprit de beaucoup de gens,elieimpri2:c aufli du reiped: pour tous ceux qui les ont commen- tez; & tel n'auroit pas fait rapothéofè de fon Auteur, s'il ne s'étoit miagine comme enveloppé dans la mê- me gloire.

Je ne prétens pas toutefois, que tous les Commen- tateurs donnent des loiiangcs à leurs Auteurs dans refpc'rijce du retour, plufieurs en auroient quelque - horreur s'ils y faiibient réflexion, ils les lodent de bonne foi, & làiis y entendre fin elle, ils n'y pei^iènt pasi 114 DE LA RECHERCHE pas; mais î'amour propre y penfe pour eux, & (ans qu'ils s'en apperçoivent. Les hommes ne Tentent pas la chaleur auieft dans leur cœur, quoiqu'elle donne la vie & le mouvement à toutes les autres parties de leur corps, il Élut qu'ils fe touchent & qu'ils fè manient, pour s'en conviiincre, parce que cette chaleur eft natH- relle. Il eu eft de même de la vanité, eile eft fî naturel- le à l'homme qu'il ne la fènt pas î quoique ce ibitcllc qui donne pour ainfî dire la vie & le mouvement à la plupart de fès pcnfées & de fès defïcins, elle le fait Ibu- vcnt d'une manière qui lui eft imperceptible. Il faut fctât€r,fè manier, (è fonder, pour fçavoir qu'on eft vain. On ne connoît point allez, qucc'eft la vanité', qui donne le branle à la plupart des adions \ & quoi- que l'amour propre le [cache, il nelelçaitquepour le de'guifer au refte derhommc.

Un Commentateur ayant donc quelque rapport & quelque Ifaifon avec l'Auteur qu'il commente, fon amour propre ne manque pas de lui découvrir de grands ujjets de louange en cet Auteur, afin d'en pro- fiter lui- me'me. Et cela fe fait d'une manie're fî ad- droite, fi fine, & fi de'Iicate qu'on ne s'en apperçoic point. Mais ce n'eft pas ici le lieu de découvrir les ibuplelTes de l'amour propre.

Les Commentateurs ne Iciient pas feulement les Auteurs, parce qu'ils font prévenus d'eflime pour eux, & qu'ils fè font honneur à eux mêmes en les loiiantrmais encore parce que c'eft la coutume, & qu'il fèmble qu'il en faille ain fi ufer. Il ie trouve des pcrfbnnes qui n'ayant pas beaucoup d'eftime pour certains Auteurs, ne laiiTent pas de les commenter, & de s'y appliquer, parce que leur eroploi, le hazard, ou mêmes leur caprice les a engagez à ce ti^wail: & ceux- ci fè croyent obligez de loiier d'une manie're hyperbo- lique les fciences & les Auteurs fur lefquels ils travail- lent, quand même ce fèroit des Auteurs impertinens, & dts fciences tres-baffes é^ trcs-inutiles.

En efïèc) il fèroit alTez ridiculequ'un homme entre- prît de commenter un Auteur qu'il çroiroit être im- .0 pertinent, DE LA VERITE'. Livre IL iis pertinent, & qu'il s'appliquât fèrieufemcnt à écrire Cha?, d'une matière qu'H penlèroit être inutile. Il faut donc YII. pour couièrverîa réputation, loiier ces fciences, quand les uns & les autres feroient me'prifables? & que la faute qu'on a faite d'entreprendre un méchant Ouvra- ge, Ibit réparée par une autre faute» C'eft ce qui fàic que ^es perfonnes dodes, qui commentent différens Auteurs difènt (bavent des choies qui {è contredi- f^nt.

C'eft auffi pour cela que prefquc toutes lesPrc'faccs ne font point conformes à la vérité, ni au bon (èns. Si l'on commente Ariftote, c'eft le génie de la, nature. Si l'on écrit fiiu Platon, c'eft le divin Platon. On ne com- mente guéres les Ouvrages des hommes tout court. Ce font toujours les Ouvrages d'hommes tout divins, d'hommes qui ont l'admiration de leur fiécic, ôc qui ont reçu de Dieu des lumières toutes particulières. lî en eft de même de la matière que l'on traite: c'eft tou- jours la plus belle, la plus relevée & la plus néceflaire déroutes. Mais afin qu'on ne me croye pas fur ma parole: Voi- ci la manière dont un Commentateur fameux entre les fçavans, parle de l'Auteur qu'il commente* C'eft Avcrioësqui parle d' Ariftote. Il dit dans la préface fur laPhydque de ce Philofophe, qu'il a été l'inven- teur de la Logique, de la morale, & de la Mctaphyfi- que, & qu'il les a miles dans leur perfedion. Complet "vit, die- il, quia nul lus eorum^quifecutijunt eum ufque éid hoc tempHS, quod ejl mille & quingentorum annorum, quidquam addidit, nec inyeniesin ejus verbis errorem alicujus quantitatis y O' talem ejjèvirtuteminindividuo ano miraculofum-, O' extraneum exijlit. O' heec dijfofitio cum in uno homine reperitur > dignus eH ejje divinus magis quamhumanus. En d'autres endroits > il lui donne des louanges bien plus pompeuses & bien plus magnifi- ques, comme i. degeneratione ammalium. Laudemus Deum qui feparavit hune yirum ah aliis inperfeÛionei appropriayitque ei ultimam dignitdtem humanam, quam non omnishomo potef mquacumQue dtate attingere. Le même Chap VIL' âiones principm Mlemen- toY'.'m Buclidis.

zi6 DE LA RECHERCHE même ditauffi /. i. deftruc. dijp.y ç^rîflotelis doEîrinA eji SUMMzA FERJTz^S, quoniam ejus intelleBus fuît finis humant intelleBus quare bene dicitur de illo ^ quod if fe fuît creattis-, O' datus nobis divinaprovidentiai ut non igncremus pojjibilia fciri.

En vérité, ne faut-il pas être fou pour parler ainfî; & ne faut-il pas que l'entêtement de cet Autear (bit dégénéré en extravagance de en folie. La doârine d'^rifloteefî la SOVFEI{,MNE VE^TE'. Per- fonne nepeut avoir de fcîence qui égale, ni mêmes qui ap- proche delà fienne. Ùejî lui qui nous ef} àoymé de Dieu pour apprendretout ce quipeut être connu. C'eji lui qui rend tous les hommes fages, C^ ils font d'autant plus Jca- vans qu'ils entrent mieux dansfapenjée, comme i\ le die en un autre endroit, c^rifîoteles fuit Pr inceps, per quem perficiuntur omnes fapientes, quijueruntpofi eum: ticet différant inter fe in intelligendo "verba ejus, C in eo quod fequitur ex eis. Cependant les Ouvrages de ce Commentateur fè font répandus dans toute l'Europe, & même en d'autres pais plus éloignez.IIs ont été tra- duits d'Arabe en Hébreu, d'Hébreu en Latin, & peut- être encore en bien d'autres langues, ce qui montre afîez l'eftime que hs Sçavans en ont fait; De forte qu'on n'a pu donner d'exemple plus fèn^-ble que ce- lui, cij delà préoccupadoèi des perfonnes d'étude. Car il fait afïèz voir que non feulement ils s'entêtent fou- vent de quelque Auteur, mais auiîi que leur entête- ment fè com.munique à d'autres, à proportion de l'e- ftime qu'ils ont dans le monde j & qu'ainfilesfau/Tès loiianges que les Commentateurs lui donnent,fouvcnc font caufe que des perfonnes peu éclairées, qui s'ad- dorment à la ledure, (è préoccupent, & tombent dans une'infinité d'erreurs» Voici un autre exemple.

Un illuftre entré les Sçavans, qui a fondé des chai- res de Géométrie, & d' Aftronomie dans l'Univerfité d'Oxford,commcnce un Livre, qu'il s'efl avifé de fai- re fur les huit premières proportions d'Euclide, par ces paroles. Co«///i«w meum^nuditores^fi vires C^ vale- tudo [îiEecerintj explicare defnitionesypetiticnesycommu- DE LA VERITE'. Livre II. 117 hfSy O" oâo priores propofitiones primi libri elemento- Cha?^ r«w, catera pofl me venîentibus relinqucre: & il finit par yj^ celles-ci: Exohi per Dei grdtiam, Domini auditoresy promiffum, liberavifdem meam, explicaVi pro modulo meo definitiones, petitiones^ communes fententiai, tT oEio priores propofitiones elementorum Euclidis* Hic amis fejjiis cyclos artemque repono. Succèdent in hoc munus aiii fortajjè magis vegeto corpore y vivido ingénia, O'c» Il ne faut pas une heure à un efprit me'diocre^pour ap- prendre par lui-même, ou par le {ècours du plus petit Géome'tre qu'il y ait, les définitions, les demandes, les axiomes & les huit premières proportions d'Euclide: à peine ont» elles befoin de quelque explication, & ce- pendant voici un Auteur qui parle de cette entreprifè, comme (î elle e'toit fort grande & fort difficile, lia peur que les forces lui manquent, y? vires, & valetud» ftiffecerint. Il laifiè à lès fuccelTeurs à pouffer ces cho- ies: Cxtera poji me yenientibus relinquere^ Il remercie Dieu de ce que par une grâce particulière, il a exécute ce qu'il lui avoit promis: Exolvi fer Deî gratiam pro" mijjum j liberavi fidem meam j Explicavi pro modu' lo meo. Quoi? la quadrature du cercle? la duplica- ton du cube? Ce grand homme a cxplique'pro modula fuo, les de'finitions, les demandes, les axiomes, & leshuitpremiérespropofitionsdu premier Livre des Elcmens d'Euclide. Peut être qu'entre ceux qui lui fuccederont, il s'en trouvera qui auront plus de fàntc', & plus de force que lui pour continuer ce bel ouvrage. Succèdent in hoc munus alii porta s se magis vegeto cor^ pore, O" vivido ingenio. Mais pour lui il cft tems qu'il fè repofc, hicannisfejfus cyclos artemque reponit.

Euclide ne penloit pas être fi oblcur, ou dire des choies fi extraordinaires en compolànt lès Eleraens, qu'il fut néceffaire de faire un Livre de pre's de trois cent pages pour expliquer Tes définitionsjlès axiomes, j cuarù fes demandes, & fès huit premières propohtions. ^ Mais ce fçavant Anglois fçait bien relever la Icience d'Euclide, & iî l'âge le lui eûtpermis, & qu'il eût con^ tinuedclamême force, nous aurions priJfcntcment K douze ii8 DE LA RECHERCHE ^ Chap, douze ou quinze gros volumes fur les fèuls élemens VII» de Géométrie, qui feroicnt fort inutiles à tous ceux qui veulent apprendre cette fence, & qui feroient bien de l'honneur â Euclide.

Voilà des delîeins bizarres, dont la faufTè erudi- dition nous rend capables. Cet homme fçavoit du Grec, car nous lui avons l'obligation de nous avoir donné en Grec les ouvrages de S, Chryfoltomo. Il avoit peut-être lu les anciens Géomètres. Il fçavoit hiftoriquement leurs propofitions, auffi bien que leur généalogie. Il avoit pour l'antiquité tout le rcfpcâ; que l'on doit avoir pour la vérité» Et que produit cette difpofition d'efprit? Un commentaire des défi- nirions de nom, des demandes, des axiomes, & des huit premières propofitions d'Euclide beaucoup plus di fficile à entendre & à retenir, je ne dis pas que ces propofitions qu'il commente,mais que tout ce qu'Eu- clide a écrit de Géométrie.