Il y a bien des gens que la vanité fait parler Grec & mêmes quelquefois d'une langue qu'ils n'entendent pas; car les Diélionnairesaulfi bien que les tables & les lieux communs font d'un grand fecours à bien des Auteurs: mais il y a peu de gens qui s'avilènt d'entaf- fèrkurGrccfiirunfujetjoùileftfi mal à propos de s'en{crvir:& c'eft ce qui me fait croire que c'efcla préoccupation, & une efhme déréglée pour Euclide, quiaforméledeflèindece Livre dans l'imagination de fon Auteur.
Si cet homme eût fait autant d'ulàge de ù raifoa que de fà mémoire, dans une matière, où la feule rai- jondoirétreemployée; ou s'il eût eu autant de re£- ped: & d'amour pour la vérité,que de vénération pour l'Auteur qu'il a commenté,- il y a grande apparence, qu'ayant employé tant de tcm.s fijr un fujct ii pedt, il leroit tombé d'^.ccord, que les définitions que donne Euclide de l'angle plan & des lignes parralleles font deftcctueufcs, & qu'elles n'en expliquent point afiez la nature: 'S: que la fi:condc proportion eu: imperri- :i]ent|(f puifqu'cilc ne iç peut trouver que par la troifiéme fiéme DE LA VERITE'. Livre H. ir^ fiémc demande, laquelle on nedevroitpasfi-tôtac- ChA1?> corder que cette féconde proportion j puifqu'en ac- VU, cordant la troifîéme demande, qui eft que 1 on puifle décrire de chaque point un cercle de l'intervalle qu'on Toudra, on n'accorde pas feulement que l'on tire d'un point une ligne égale à une autre, ce qu'Euclide exé- cute par de grands détours dans cette féconde propo- rtion, mais on accorde que l'on tire de chaque point un nombre infini de lignes de la longueur que l'on veut.
Mais le defïèin de la plupart des Commentafeurs, n'eft pas d'éclaircir leurs auteurs,, & de chercher la vé- ntéjc'eft de faire montre de leur érudition, & de dé- fendre aveuglement les défauts mêmes de ceux qu'ils commentent. Ils ne parlentpas tant pour fè faire enten- dre ni pour faireen tendre leur Auteur,que pour lè fai- re admirer eux-mêmes avec lui.Si celui dont nous par- lons n'avoit rempli fbn Livre de paflàges Grecsjde piu- fieurs noms d'Auteurs peu connus, &defèmblables re- marques alTez inutiles pour entendre des notionscom- munes, des définitions de nom, & des demandes de Géométrie, quiauroit lu fbn Livre? qui l'auroit ad- miré? & quiauroit donné à fbn Auteur la quahté de içavant homme, & d'homme d'efprit?
Je ne croi pas qu'on puifîè douter après ce que l'on a dit, que la ledureindifcrete des Auteurs ne préoc- cupe fbuvent l'efprit. Or auffi - tôt qu'un efprit efl préoccupé, il n'a plus tout à-fàit ce qu'on appelle le fèns commun. Il ne peut plus juger fàinement de tout ce qui a quelque rapport au fujet de fà préoccupation; il en infe<5lc tout ce qu'il penfè. Il ne peut même gué» res s'appliquer à des fujets entièrement éloignez de ceux dont il eft préoccupé. Ainfî un homme entêté d 'Ariflote ne peut goûrcr qu' Ariftote: il veut juger de toutpar rapporta Ariflote: ce qui eft contraire à ce Philofophe lui paroît faux: il aura toujours quelque paflàge d' Ariftote à la bouche: il le citera en toutes for- tes d'occafions, & pour toutes fô'-tes de fi-ijets; pour prouver des chofcs obfcures &qaeperfoiiaenecon- K 2, çoit iio DELA RECHERCHE çoit, pour pijQUver aufïi des cliofes tres-évidentcs, & iefquelles des enfens même ne pourroientpas douter j parce qu'Ariftote lui eft ce que la raifon & révidence font aux autres.
De même fi un homme eft entête' d'EucIide& de Gcome'trie, il voudra rapporter à des lignes, & à des propositions de (on Auteur tout ce que vous lui direz. Il ne vous parlera que par rapport à là fcience. Le tout ne lèra plus grand que (à partie que parce qu'Euclide l'a dit, & il n'aura point de honte de le citer pour le prouver, comme je l'ai remarque' quelquefois. Mais cela eft encore bien plus ordinais^à ceux qui fiiivent d'autres Auteurs que ceux de Ge'ome'cric -, & on trou- ve très -fréquemment dans leurs Livres de grands paG- fages Grecs, Hébreux > Arabes, pour prouver des çhofes qui font dans la dernière évidence.
Tout cela leur arrive, à cauiè que les traces, que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres deleur cexveau, font fi profondes qu'elles de- m.eurent toujours entr'ouvertes,- & que les elprits ani- maux y palïànt continuellement les entretiennent toû' joursfàns leur permettre de fè fermer. De forte que lame étant contrainte d'avoir toujours ks penfées qui font liées avec ces traces, elle en devient comme efcla- ye; & clic en eft toujours troublée & inquiétée, lors mêmes que connoiflàntfon égarement, elle veut tâ- cher d'y remédier^ Ainfi elle eft continuellement en danger de tomber dans un très-grand nombre d'er- reurs, fi elle ne demeure toujours en garde, & dans une réfblution inébranlable d'obfèrver la règle dont on a parlé au commencement de cet ouvrage, c'eft-à- dire de ne donner un conlèntement entier qu'à des chAlcs entièrement évidentes.
Je ne parie point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d'étude auquel ils s'appliquent. Ce- la fe doit traiter dans la morale i quoi que cela (è puiiTe aufîi rapporter à ce qu'on vient de dire de la preoccu' pation. Car îors qu'un homme iè jette à corps perdu dans ialcdure des Rabins, & des Livres de toutes fortes tes DE LA VERITF. Livke II m tes ^c langues les plus inconnues, & par confe'quent Chap. les plus inutiles, & qu'il y confume toute fa vie, il ie VU. feitfàns doute par préoccupation, & fur une c^éràncc imaginaire de devenir fçavant j quoi qu'il ne puiflè ja- jnais acquérir par cette voye aucune véritable feiencc. Mais comme cette application à une étude inutile ne nous jette pas tant dans l'erreur, qu'elle nous fait per- dre nôtre tems pour noiis remplir d'une fbtce vanité, on ne parlera point ici de ceux qui fè mettent en tête de devenir fçavans dans toutes ces fortes de fciences balTes ou inutiles, defquelles le nombre eft fort grand, & que l'on étudie d'ordinaire avec trop de pafïïoA.
CHAPITRE VIII. Chap.
VIII. I. Des inventeurs de non-veaux Jyflemes, II. Dernière erreur des perfonnes d'étude.
NOus venons de faire voir l'état de l'imagination des perfbnnes d'étude, qui donnent tout à l'autorité de certains Auteurs: il y en a encore d'au- tres, qui leur font bien oppofèz. Ccux-cy ne refpe- d:ent jamais les Auteurs, quelque eftimc qu'ils ayent parmi les Sçavans. S'ils les ont eftimez, ils ont biea changé depuis,- ils s'érigent eux mêmes en Auteurs. Ils veulent être les inventeurs de quelque opinion nou- velle, afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde 5 & ils s'afïurent qu'en difaiit quelque chofe qui n'ait point.encore été dite, ils nemanqueront pas d'admiiûteurs.
Cesfbrtes de gens ont d'ordinaire l'imagination alTez forte: les fibres de leur cerveau font de telle na- ture, qu'elles conlervent long-tems les traces qui leur ont été imprimées. Ainfi,. lors qu'ils ont une fois imaginé un tyfleme qui a quelque vrai-fembliince, on ne peut plus les en détromper. Ils retiennent & con- fèLvent très -chèrement toutes les chofès qui pe^jveuc K'5 ' ièrvic %ii DE LA RECHERCHE /èrvir en quelque manière à le confirmer, & au eou^ traire ils n'apperçoivent prefque pas toutes les obje- âions qui lui font oppofées, ou bien ils s'en de'font par quelque diftindion frivole. Ils fè plaifent intérieu- rement dans la vue de leur ouvrage, & de l'eftime <5u'ils efpe'rent en recevoir* Ils ne s'appliquent qu'à considérer l'image de la ve'rité que portent leurs opinions vrai - fèmblables: Ils arrêtent cette ima- ge fixe devant leurs yeux, mais ils ne regardent ja- mais d'une vûë arrêt e'e les autres faces de leurs ientimens, lefquelles leur en découvriroient la ÊulTete'.
II faut de grandes qualitez pour trouver quelquç ve'ritable fyileme: car il lîe fuffit pas d'avoir beaucoup de vivacité & de pénétration, il faut outre cela une certaine grandeur & une certaine étendue d'efpritjqui puifîeenvilàger un très-grand nombre de chofes à là fois. Les petits elprits,-avec toute leur vivacité & tou^ te leur délicatefTe, ont la vue trop courte pour voir toutcequieftnéceiîaire à l'établilieraent de quelque lyfleme. Ils s'arrêteiit à de petites difficultcz cpii les rebutent, ou à quelques lueurs qui les ébloiiiflént: ils n'ont pas la vùë allez étendue pour voir tout le corps d.'un grand fùjet en même-tems.
Mais quelque étendue & quelque pénétration qu'ait l'efprit, fi avec cela il n'elt exemt depa{îion& depréjugez, il n'y arien à efperer. Les préjugez oc- cupent une partie de l'efprit, & en infedent tout le relte. Les partions confondent toutes les idées en mil- le manières, & nous font prefque toujours voir dans- lès objets tout ce que nous defirons d'y trouver. La palfion même que nous avons pour la vérité nous trompe quelquefois, lorfqu'elle elt trop ardente j mais lèdélîrdeparoitrefçavantefl ce qui nous empêche le plus d'acquérir une fcience véritable.
Il n'y a donc rien de plus rare, que de trouver des perfbnnes capables défaire de nouveaux fyftemes: ce- pendant il n'eil pas fort rare de trouver des gens -, qui S 'ea foieg* formé quelqu'un â leur fàncaifie. On ne ^ voie DE LA VERITE', Livre II. ii; voit qiie fort peu de ceux qui étudient beaucoup, rai- Chap. fonner félon les notions communes: il y a toujours YIII, quelque irrégularité' dans leurs idées j & cela marque allez qu'ils ont quelque fyftéme particulier qui ne jj©us eft pas connu." Il eft vrai que tous les Livres qu'ils compolènt ne s'en (entent pas: car quand il eft queftion d'écrire pour le public, on prend garde de plus prés à ce qu'on dit, & l'attention toute feule fuf- fit allez ibuvent pour nous détromper. On voit tou- tcsfois de tems en tems quelques livres qui prouvent ailèz ce que l'on vient de dire: car il y a mêmes des pcribnnes,qui font gloire de marquer dés le commen^' cernent de leur livre qu'ils ont in venté quelque nou- ▼eaa fyftéme.
Le nombre des inventeurs de nouveaux (yftémes, s'augmente encore beaucoup par ceux qui s'étoicnt préoccupez de quelque Auteur: parce qu'il arrive {buvent que n'ayant rencontré rien de vrai ni de folide dans les opinions des Auteurs qu'ils ont lus, ils en- trent premièrement dans un grand dégoût, & un grand mépris de toutes fortes délivres, & eniuite ils imaginent une opinion vrai-feiiibUble qu'ils embraf- fènt detout leur cœur, & dans laquelle ils fe fortifieiiC de la manière qu'on vient d'expliquer.
Mais lors que cette grande ardeur qu'ils ont eue pour leur opinion s 'eft rallentie ou que le deiîein de la faire paroltre en public les a obligez à léxaminer avec- une attention plus éxadle & plus férieufe, ils en dé- couvrent la fauiTeté & ils la quittent: mais avec condi- tion, qu'ils n'en prendront jamais d'autres,- & qu'ils condamneront abfoiument tous ceux qui prétendront avoir découvert la vérité.
De (bite que la dernière eft la plus dangereufe er- ^ ^* rcur ou tombent plufieurs perlbnncs d'étude, c'cft Erreur qu'ils prttendent qu'on ne peut rien fçavoir. Us ont coyijide^ lu beaucoup de Livres anciens & nouveaux, ou ils rabledes n'ont point trouvé la vériié; ils ont eu piuiieurs belles ferjon- penfées qu'ils ont trouvé faufTes, après les avoir éxa- nés d'é- Biuoées avec plus d'attention i De là ils concluent, que tndc.
K 4 f©as Chap. tous les hommes leur refïèrabient, & que fi ceux qui YUI. croyent avoir de'couvcrt quelques ve'ritczy faifoient une réflexion plus fcrieufe,ilsfe de'tromperoicnt auflî bien qu'eux. Cela leur iuffit pour les condamner iàns ctitrcr dans un examen plus particulier: parce que s'ils ne les condamnoicnt pas, ce fcroit en quelque manière tomber d'accord qu'ils ont plus d'efprit qu'eux, & cela ne leur parole pas vrai-femblablc.
Ils regardent donc comme opiniâtres tous ceux qui affurent quelque choie comme certain j & ils neveu- lent pas qu'on parle des fcicnces, comme des véritez évidentes, defqiielles on ne peut pas raifonnablement douter, maisiealement comme des opinions qu'il cftbondene pas ignorer. Cependant ces perfonnes devroientconfîde'rer, que s'ils ont lu un fort grand nombre de livres, ils ne les ont pas néanmoins lus tous, ou qu'ils ne les ont pas lus avec toute l'attention néceflairepour les bien comprendre ^ & que s'ils ont cû beaucoup de belles penfées qu'ils ont trouvé faulïès dans la fuite, néanmoins ils n'ont pas eu toutes celles qu'on peut avoir j &qu'ainfiil Te peut bien faire, que d'autres auront mieux rencontré qu'eux. Er il n'cft ^ pas nécefTaire abfolument parlant, que ces autres aycnt plus d'efprit qu'eux, fi cela les choque, car il fuffit qu'ils ayent été plus heureux. On ne leur fait point de tort, quand on dit qu'on fçait avec é vidence 'ce qu'ils ignorent, puifqu'on dit en même tems que pluiîeurs iiécles ont ignoré les mêmes véritez > noa pas faute de bons efprits, mais parce que ces bons ef- prits n'ont pas bien rencontré d'abord.
Qu'ils ne fe choquent donc point, fi on voit clair, & fi on parlecomme l'on voit. Qu^ils s'appliquent à ce qi^'on leur dit, fi leur efprit eft encore capable d'ap- plication après tous leurs égaremens, & qu'ils jugent enfiiite, il leur eft permis: mais qu'ils fe tailent s'ils ne veulent rien examiner. Qu'ils raflent un peu quelque réflexion, fi cette réponfe qu'ils font d'ordinaire fur la plupart des choies qu'on leur demande: on ne fçait pas cela: perfonnc nelçait comment cela fè fait, n'eli DE LA VERITE'. Livre IL ï-k; pas une reponjfe peu judicieufè, puifque pour k faire, CHA?i il faut de ne'celnte' qu'ils cr oyent (çavoir tout ce que les VHL hoiximes fçavent, ou tout ce que les hommes peuvent fçavoir. Car s'ils h'avoient pas cette penfe'e-là d'eux- mêmes, leur re'ponfè {èroit encore plus impertinente* Et pourquoi trouvent-ils tant de difficulté à dire, je n'enfcai rien, puilqu'en certaines rencontres ils tom- bent d'accord qu'ils ne fcavent rien: & pourquoi faut- il conclure que tous les hommes lont des ignorans-, à caufe qu'ils font inte'rieurement convaincus > qu'ils^ fonteux-mêmes èits ignorans?
Il y a donc trois fortes de perfonnss, qui s'appli- quent à l'e'tude. Les uns s'entêtent mal à propos de quelque Auteur y ou de quelque fcience inutile, ou fàu/îè. Les autres fè préoccupent de leurs propres fan- taifies. Enfin les derniers, qui viennent d'ordinaire des deux autres, font ctux qui s'imaginent connoître tout ce qui peut-être connu; & qui perfiiadez, qu'ils ne Icavent rien avec certitude,concluent crene'ralement qu'on ne peut rien fçavoir avec évidence, & regardent toutes les chofes qu'on leur dit comme de fimples opi- nions.
Il cft Êcile de voir, que tous Tes deTauts de ces trois fortes de perfonnes dépendent des propriétez de l'i- magination, qu'on aexpliquées dans les Chapitres X? & XI. & principalement delà première: Que tout ce- la ne leur arrive que par des préjugez, qui leur bou- chent l'efprit, & qui ne leur permettent pas d'apper » ce voir d'autres objets que ceux de leur préoccupation* On peut dire que leurs préjugez font dans leur efprit, ce que les Miniftres des Princes font à l'égard de leurs- Maîtres. Carde même que ces perfonnes ne permet- tent autantqu'ils peuvent, qu'a cç,\xx qui font dans- leurs intérêts, ou qui ne peuvent les dépolfeder de leur faveur, dépariera leurs Maîtres. Ainfî les préjugez de ceux-ci ne permettent pas,que leur efprit regarde fi- xement les idées des objets toutes pures & iàns mélan- ge: Mais ils les déguifènt; ils les couvrent de leurs li- i?rées i & ils les lui préieatent aiafi toates ma(quées,dc ^^6 DE LA RECHERCHE £hap.
î. Des éfpritsejfeminex. IL Des ej^rits fuperficiels. III. Des perjonnes d'autorité. V^.De ceux qtii font - des expériences»' c E que nous venons de dire {uffit ce me fèmbic, pourreconnoîtreen ge'ne'ral quels font les dé- fauts d'imagination des perfonnes d'étude, Se les er- reurs aulquelies ils font le plus fujets. Or comme il '. n'y aguéres, queces peribnnes là qui (e mettent en. pein e de chercher h vérité,& mêmes que tout le mon- des'en rapporteàeux j il (èmbîe qu'on pourroit finir ici cette féconde Partie, Cependant il efl à. propos de dire encore quelque chofè des erreurs écs autres hom- mes; parce qu'il ne fera pas- inutile d'en être averti. /.■ Tout ce qui flatte les fcns nous touche extréme- Des ef. ment, & tour ce qui nous touche,nous applique à pro* frits ef- portion qu'il nous touche. Ainfi ceux, qui s'aban- femfneiz. donnent à. toutes fortes de divertilîemens tres-fènfi* bles & tres-agr cables j ne font pas capables de pénétrer des "véritez qui renferment quelque difficulté confîdé- rarie, parce que la capacité de leur efpritqui n'eft pas infinie efl toute remplie de leurs piaifirs, ou du moins. tliQ en eft fort partagée» La plupart des grands, des gens de Cour, des per- lonnes riches, des jeunes gens,& de ceux qu'on appel- le beaux eiprits étant dans des diyertifîemcns conti- nuels j ôc n'étudiant que l'art de plaire par tout ce qui flatte la conctîpifcence & les lèns; ils acquièrent peu- à, peu une telle délicateflé dans ces chofes, ou une te! le mollelle j qu'on peut dire. fort fouvent que ce font plL-rôt des efprirs eitéminez, que des efprits fins>com- meilsleprétendï^nt. Car il y a bien de la différence, eDxreiâ veïicabk. liiaeilè de i'efprit & U mollefie, qUQÀ DE LA VERITE'. Livre II. 117 quoi que l'on confonde ordinairement ces deux cho- Chap.'
Lesefprits fins fonrceux,qui remarquent par la rai^ fbn ju(quesaux moindres dilFe'rences des chofes 5 qui preVoycnt les effets qui dépendent des caulès caciie'es, peu ordinaires & peu vifibles; enfin ce font ceux qui pe'ne'trent davantageks fujets qu'ils confide'rent.Mais ■ Jesefprits mous n'ont qu'unefaufle delicatefTe: ils ne ~ font#iivifsniperçans:iIs nevoyentpas les effets des caufes même les plus grolîie'res & les plus palpables: eftfîn ils ne peuvent rien embrafïêr ni rien pe'ne'trer, mais ils font extrêmement de'licats pour les manie'res. Un mauvais mot, un accent de Province, une petite grimace les irrite infiniment plus qu'un amas confus de méchantes raifbns. Ils ne peuvent reconnoîtrc le défaut d'un raifonnement, mais ils fèntent pai-faircf ment bien une faufTe mefùre & un gefte mal réglé. lEn un mot) iis ont une parfaite intelligence à^s chofès fènfîbles, parce qu'ils ont fait un ufàge continuel de leurs fèns: mais iis n'ont point la véritable intelligen- ce des chofès qui dépendent delà raifon, parce qu'ils n'ont prefque jamais fait tifàge de la leur.
Cependant ce font ces fortes de gens, qui ont le plus d'eftime dans le monde, & qui acquièrent plus facile- ment la réputaticn de bel efprit. Car lorlqu'un hom- me parle avec un air iibrc'^ dégsigé; que fes e.\-pref- fi'onsfontpures&bienchoifies; qu'il iè ièrt defigu* rcs qui fïattentles fens, & qui excitent les pafHons d'u- ne manière imperceptible: quoi qu'il ne dife que des fottifês j & qu'il n'y ait rien de bon, ni rien de vrai fous - ces belles paroles jC'eft fïiivant l'opinion commune un. htl efprit, c'eft un efprit lin, c'eft un efprit délié. On ne s'âpperçoit pasque c'eft feulement un efprirmôû & ' efféminé, qui ne brille que par de faufïes lueurs, Se qui ■ xî'e'claire jamais: qui ne perfuade que parce que nous '- avons des yeux, & non point parce que nousavons de - la raifon, Aurcfte l'on ne nie pas que tous les hommes ne fe fentent de cette foibieile, que l'on vient de remarquer ^ 11? DE LA RECHERCHE Chap. en quelques-uns d'entr'eux. Il n'y en a point dont IX^ l'efork ne (bit touche' par les imprelîions de leurs fens & de leurs paiTions j & par conféquent qui ne s'arrête quelque peu aux manières. Tous les hommes ne dif- fe'rent en cela que du plus & du moins. Mais la raifbn pour laquelle on a attribué ce défaut à quelques-uns en particulier, c'eft qu'il y en a qui voyent bien que c'eft un défaut & qui s'appliquent à s'en corriger. Au Jieuque ceux, dont on vient de parler, le regardent comme une qualité fort avantageufe. Bien Icia de re- connoître que cette faulle delicatefTe eft l'effet d'une molefFe efféminée, & l'origine d'un nombre infini de nialadies d'efprit i ils s'imaginent que c'eft un effets une marque de la beauté de leur génie. II. On peut joindre à ceux dont on vient de parler, ua Des ef- fort grand nombre d'écrits fuperficiels, qui n'appro- p'its (u- fbndifîent jamais rien, & qui n'àpperçoivcnt que con* ferScieh fulèment les différences des choies: non par leur faur te, comme ceux dont on vient de parler, car ce ne (ont point les diverdiîèmens qui leur rendent l'efprit pe- tit, mais parce qu'ils font naturellement petit. Cette petiteilè d'efprit ne vient pas de la nature dcl'ame,. comme on pourroit fè l'imaginer: elle eft caufée, (quelquefois par une grande difette ou par une grande lenteur des efprits animaux, quelquefois par l'infle- xibilité des fibres du cerveau,, quelquefois auffi par «ne abondance immodérée des efprits & du ûng, ou par qiKÎqu'autre chofe c^u'il n'eft pas néceffaire de içavoir.
Il y a donc des efprits de deux fortes. Les uns re- marquent ailément les différences des chofcs, & ce font les bons efprits. Les autres imaginent & fuppO'- lent de la relîèmblance entr 'elles, & ce font les eftrits- luperficicls. Les premiers ont le cerveau propre a re- cevoir des traces nettes & diftin<fles des objets qu'ils, eonfîdérenc: & parce qu'ils font fort attentifs aux idées de ces traces > ils vcyent ces objets comme de: ]^rés, & rien ne leur échappe. Mais les efprits fuperfi- ciels n'en reçoiveat que des traces foibles ou confufès.
DE LA VERITE'. Livre II. izf Ils neles voyentquecommeenpafianr, deloin&fort Chap.. confùfément 5 de Ibrte qu'elles leur paroifîent fcmbla- ix» bles, comme ks vifâges de ceux que l'on regarde de trop loin parce que refprit fuppole toujours de la ref- femblance & de l'égalité, où il n'eft pas obligé de re- connoître de différence & d'inégalité, pour les raiibns que je dirai dans le uoiïïéme Livre.
La plupart de ceux qui parlent en public, tous ceux qu'on appelle grands parleurs, & beaucoup même de ceux qui s'énoncent avec beaucoup de facilité, quoi qu'ils parlent fort peu, (ont de ce genre. Car il eft ex- trêmement rare que ceux qui nvéditent férieufèmenr, puifîcnt bien expliquer les choies qu'ils ont méditées^ D'ordinaire ils nefitent quand ils entreprennent d'en. parler, parce qu'ils ont quelque fcrupule de fc fèrvir de termes qui réveillent dans les autres une fauife idée...Ayant honte de parler fimplement pour parler, com- me font beaucoup de gens qui parlent cavalièrement de toutes choies, ils ont beaucoup de peine à trouver des paroles qui expriment bien des penie'cs qui ne font pas ordinaires.
Quoi qu'on honore infiniment les perfonnes de IlL piété, les Théologiens, les vieillards, & générale- Des fer- ment tous ceux qui OLt acquis avec juftice beaucoup Jonnes d'autorité fur les autres hommes j cependant ou croit d'auto/- être obligé de dire d'eux, qu'il" arrive louvent qu'ils rite, fè croyent infiilliblcs, à caule que le monde les écou- le avec relpeil j qu'ils font peu d'ulàge de leur elprit pour découvrir les veritez {peculatives 3 & qu'ils con- damnent trop librement tout ce qu'il leur plaît de condamner, (ans l'avoir confîderé avec allez d'atten- tion. Ce n'eft pas qu'on trouve à redire, qu'ils ne s'appliquent pas à beaucoup de Iciences qui ne (ont pas fort nécefïàires: il leur eft permis de ne s'y point ap- pliquer, & mêmes de les me'priler j mais ils n'en doi- vent pas juger par fàntaifie,. & fur des (bupçons mal^ iondez. Car ils doivent confidérer que la gravité avec laquelle ils parlent, l'autorité qu'ils ont acquiie fur-- t' elprit des autres,& la coutume q^u'ils oiitde confirmer- 25© DE LA RECHERCHE mer ce qu'ils difènt par quelque paiîàge de la Sainte- Ecriture, jetteront infailliblement dans l'erreur ceux qui les e'coutent avec rejFpeâ:, & qui n'e'cant pas capa - blés d'examiner les choies à fond, felailTent furpren- dre au v manières & aux apparences.
Loifque l'erreur porte les livrées de la ve'rite', elle eftlbuventplusrefpedéequela ve'rité même, ôc ce faux relpeda des fuites très dangereufès. PeJJima. res eft erroriim apotheofis, &" pro pejle inteUe^us habenda ejiyÇi vanîs accéda fveneratio. Ainiî lorfque certaines perfonnes, ou par un faux zèle, ou par l'amour qu'ils onteus pour leurs propres penfécs,(e fontfèrvis del'E- criture Saintej pour établir de faux principes de Physi- que,ou quelques autres femblables, ils ont e'te' fouvent écoutez comme des oracles par des gens qui les ont crû fiu' leur parole, à caufe du refpeâ: qu'ils dévoient à l^Autorité làinte: mais il eft auffi arrive', que quelques cfprits mal faits ont pris fujet de là de me'prifèr la Re- ligion. De forte que par un renverfement étrange l'E- criture-Saintea été cautè de l'erreur de quelques uns; & la vérité a été le motif & l'origine de l'im^pieté de quelques autres. 11 faut donc bien prendre garde, dis l'Auteur que nous venons de citer de ne pas chercher hs choies mortes avec les vivantes, & de ne pas pré- tendre par Ion propre e{prit découvrir dans la Sainte Ecriture ce que le S. Efprit n'y a pas voulu déclarer. jEx dhinorum, C humanorum malefana. admixtione^ continuë-t'il, nonfolufneduciturphilofophiaphantajH^ ca, fcdctiam 'B^lmo hceretica. Itaque Jalutare admo-^ dam e(l fi mente /obrïafideitantum dentur, qudsjïdeifunt. Toutes Jes perlonnes donc qui ont autorité fur les au- tres, ne doivent rien décider qu'après y avoir d'autant plus penfé, que leurs décidons font plus fuivies: & les Théologiens principalement doivent bien prendre garde à nepoint faire méprifer la Religion par un faux zèle, ou pour fe faire eftimer eux-mêmes, & domier r_ cours à leurs opinions. Mais parce que ee n'eft pas à ^r^j '■ • 9 moi à leur dire ce qu'ils doivent faire, qu'ils écoutent S.. Thomas leur Maître qui étant- interrogé par fon li^ Géiiéxai.
DE LA VERITE'. Liyre IL 151 G.'iiéfâlpourfçavoir fon fentiment fur quelques ar- Chap ticles, lui répond par Saint Auguftin en ces ter- jx, ' mes.
MultumautemnocH H eft bien dangereux de parler décifivement fiir des matie'resquinefbnt point de la foi, comme fî elles en e'- toient. Saint Auguftin nous l'apprend dans le cinquie'me livre de fès Confejjions. Lorf- que Je voi, dit-il, un Chrétien, ui ne fçair pas le fentiment es Philolbphes touchant les Cieux, les étoiles, & les mou- vemens du Soleil & de la Lu- ne, & qui prend une chofè pour une autre, je le laiffe dans fès opinions, & dans fes dou- tes: car je ne voi pasquel'i-- gnoranceoiiil eft de lafitua- tion àçs corps, & des diitérens arrangemens de la matière lui puilTe talia quce adpietatis do- âirinam nonJpeâant,vel aferere vel negare^qua.- Jipertinentia adfacram doSlrinam. Dicit enim ç^ug, in 5. Confefj'.cum audio Chri^ianum ali- quemfratrem l'fia, quce Fhilofophide cœio, ant fîellis, Cr de fohs O' lun£ motibus dixerunt-i nefcientem-,0^ aliudpro alio jenîientem, patien- ter intueor opinant em hominèm « nec illi ohepe video-, cum dete^Doir.i- ne Creator omnium no- jlrum, non credat indi- gna, fi forte fitus, O" hahitus creaîurs corpo- ralis ignoret. Ohefl au- tem-yji hduc ad ipfam donuire, pourvu qu'il n'ait pas des fentimens indi- gnes de vous, ô' Seigneur, qui nous avez tous créez. Mais il ârinam pietatis perîi- fefaittorr,s'ilfeperfuadeque- Titre arbitreîur-, CTper- ces chofes touchent la Reli- tinadus afjirmare au^ gion, & s'il eft allez hardi âcat quod ignorât.(^od pour afTurer avec opiniâtreté" autem obft, manifeliat ce qu'il ne fçair point. Le mê- cJug.in I. fut er Genef. me Saint explique encore plus adlitteram. Turpeell; clairement fa penfée fur ce fu* induit, nimis, Crperni- jet,dansle i. liv. de l'explica- dofum, ac maxime ca- tion littérale de la Genele, en yendum^ut Chrijlianum ces termes. Un Chrétien doit de his rébus quafîfecun- bien prendre garde à ne point dum chriflianas lit tcras parler de ces choies, corn me fi loijuentem, ita ddiran elles étoi-ent de la Sainte Ecri- tures- 1^1 DE LA RECHERCHE ture: car un infideile, qui lui quilihet inficlelis au^ enteadrcit dire des excrava- 2iat, ut quemadmogan ces, qui n'auront aucune dum dicitur toto cœlo apparence de vente', ne pour- errare co?i/hiciens, riroit pas s'empêcher d'en rire, /ùm tenere vix pojjit.
Ainfi le Chrétien n'en rece- Et non tamen melepum vroit que delà confufion, Se ejl cfuod errms homu Toutefois ce qu'il y a de plus tores nojlri ab- eis qui fâcheux dans ces rencontres, forisfunt, talia Jètifijfe n'eft pas que Ton voye qu'un creduntur, & cum mahom.me s'eft trompe; mais gno eorum exitio, de c'eft que les injfîdelles que quorum falute Jatdginous tachons de convertiras 'i- mus-, tanquam indoéii maginentfauflèment &pour reprehenduntur atque leur perte ine'virable> que nos rejfuuntur. Unde mi- Auteurs, ont des fentimens hi videtur tutius effet aufll extravagans, de forte ut hdce quce Phiiofophi qu'ils les condamnent, & les communes fenferuntjO* mépriient comme des igno- nojlnz jidei non repwrans.ileftdonccemefèmble gnant -, neque ejfe fie bien plus à propos de ne point afjerenda, ut dogma^ afTurer comme des dogmes de tafidei, licet aliquanla foi des opinions commu- do fuh nomine Philofine'ment receuës des Philofo- fhorum introducantury phes j lefquelles ne font point neque fie ejle neganda.
contraires à nôtre foi? quoi tanquam fidei contra'- qu'on puifTefeferTir quelque ria, nejhpientibushu"