ibis de l'autorité des Philolb- jus mundi contemnendî phes pour les faire recevoir. Il doârinam fidei occafioi nefautpointaufïï rejetter ces ^rxbeasttr. opinions, comme étant con- traires à nôtre foi, pour ne point donner de fu jet aux Sa- ges de ce monde de méprifer ks véritez fàintes de la Reli- gion Chrétienne.
La plupart des hommes fourfî ne'gligens & fi âé~ laiioniiâbiçs, qu'ils lic font point de difcernenient en- DE LA VERITE'. Livke IL i^j trc ia parole de Dieu & celle des hommes, Ior{qu*elles Ch Ap» /ont jointes en {èmble: de (orte qu'ils tombent dans IX, l'erreur en les approuvant toutes deux, ou dans l'im- piété'en les mépriûnt indifFe'remment. Il clï encore hkn facile de voir la caufè de ces dernières erreurs, & qu^elles dépendent de la liaiibn des idées expliquée dans le Chap» XI. & il n'eft pas nécelTaire de s'arrêter à l'expliquer davantage. j^r Il iembls à propos de dire ici quelque chofe des p^ ^^^j^ Chymiftes, & ge'ne'ralement de tous ceux qui em- qui font ploient leur tems à faire des expe'riences. Ce font ^es ex- des gens qui cherchent la ve'rité: on (îiit ordinaire- p^îg^çff ment leurs opinions fans les examiner. Ainfi leurs er- " leurs font d'autant plus dangereufès, qu'ils les com- muniquent aux autres avec plus de facilite'.
Il vaut mieux fens doute e'tudier la nature que les livres, les expériences vifibles & fènfîbles prouvent certainement beaucoup plus que les railbnnemens des hommes; & on ne peut trouver à redire que ceux qui font engagez par leur condition à l'étude de la Phyfi- que, tachent de s'y rendre habiles par des expériences continuelles, pourvu qu'ils s'appliquent encore da- vantage aux fciences qui leur font encore plus nete^ fàires. On ne blâme donc point la Philolbphie expé- rimentale, ni ceux qui la cultivent, mais feulement leurs défauts.
Le premier eft, que pour l'ordinaire ce n'eft point laluiiniére delà railbn qui les conduit dans l'ordre de leurs expériences, ce n'eft que le hazard: ce qui fait qu'ils n'en deviennent guéres plus éclairez ni plus fça- vans, après y avoir employé beaucoup de tems & de bien.
Le(econdcft, qu'ils s'arrêtent plutôt à des expé- riences curieufes & extraordinaires, qu'à celles qui font les plus communes. Cependant il eft virible,que les plus communes étant les plus fimples, il faut s'y arrêter d'abord avant que de s'appliquer à celles qui font plus compofées, & qui dépendent d'un plus grand nombre de caufes.
Le 154 DE LA RECHERCHE te froifîeme eft, qu'ils cherchent avec ardeur & avecafïèz de foin les cxpe'riences qui apportent du pro- fit, & qu'ils négligent celles qui ne fervent qu'à éclai- rer l'elprit.
Le quatrième eft ^ qu'ils ne remarquent pas avec â-Ç- fez d'exaditude toutes les circonftîinces particulières, comme du tems, du lieu > de la qualité des drogues dont ils fefervent; quoique la moindre de ces circon- ftances fbit quelquefois capable d'empêcher l'eflet ^u'on eipére. Car il faut obferver que tous les ter-- mes dont les Phyficiens fe fervent font des équivo- ques: & que le mot de vin par exemple fignihe au- tant de cnofes différentes qu'il y a de différens terroirs, de différentes manières de faire le vin & ^e le garder. De forte qu'on peut mêmes dire en gê- nerai, qu'il n'y en a pas deux tonneaux tout-à-fait ièml) labiés; & qu'amfi quand un Phyfîcien dit; Pour feire telle expérience prenez du vin, on ne fçait que tres-con fiifément ce qu'il veut dire. C'eft pourquoi il lâut ufer d'une très-grande circonfpeâ:ion dans les ex- périences j & ne delcendre point aux compof ées, que lorfqu'on a bien connu la raifbn des plus fimplcs $c des plus ordinaires» Le cinquième eft, que d'une feule expérience ils en tirent trop de confequenccs. Il faut au contraire pref^ que toujours plufieurs expériences pour bien conclure une fèuIe chofe; quoiqu'une feule expérience puilTe aider à tirer plufieurs conclufîons.
Enfin la plupart des Phyficiens & des Chymiftes ne confîdérent que les effets particuliers de la nature: ils ueremontentjamais aux premières notions des cho- fes qui compofènt les corps. Cependant il eft indubif table ^ qu'on ne peut connoitre clairement & diftin • (bernent les choies patrticulières de laPhyfiquc, fi on ne polfede bien ce qu'il y a déplus général, & fi on ne s'élève mêmes jufqu'au Metaphyfique. Enfin ils man» quent fbuvent de courage & de conf tance, ils fe laffent à caulede la fatigue & de la dépenfe. il y a encore beaucoup d'autres. défauts dans les peribnnes dont /?* ilOlK DE LA VERITE'. Livre H. 155 nous venons de parler, maison ne pre'tend pas tout Chap^ dire. IX.
Les caufcs des fautes qu'on a remarquées font le peu d'application, les proprietez de l'imagination expli^ que'es dans les chapitres X. & XL & de ce qu'on ne ju- ge de la différence des corps & du changement qui leur arrive que par les fènfàtions qu'on en a, fclon ce qu'on a expliqué dans le premier Livre.
R©r.
TROISIEME PARTIE DE L^ COMMUNICATION contagieufe des imaginations fortes.
CHAPITRE PREMIER.
I. T>eUdi(^ofitionquenous avons à imiter Us autres en tsutes chojes, laquelle e[l l'origine de la communication des erreurs qui dépendent de la puîjjance de l'imagina- j'a' r^' ^^^^ <^^^fes principales qui augmentent cette dijpofition, Hl. Ce que c'e(l qu'imagination jorte. IV. Ça'ilyenadeplufieurs fortes. Des fous O- de ceux ^ui ont l'imagination forte dans le fens qu'on l'entend ICI. V. Deux défauts confidérables de ceux qui ont l'i- magination forte. YLDe laùttiffance qu'ils ont deper- fuadçrCTd'impofer. ' ^^ ^ ^ - Prés avoir expliqué la nature de l'i- magination, les ^défauts aur^uels elle eft fujette, & comment nôtre propre imagination nous jette dans r erreur> il ne refte plus à par- ier dans ce fécond Livre, que de la communication contagieufe à^ imaginations fortes, je veux dire de la force que cer- tains esprits ont fur les autres pour Us engager dans leurs erreurs.
Les imaginations fortes font extrêmement conta- gieufès: elles dominent fur celles qui font foibles: el - les leur donnent peu-à peu leurs mêmes tours, & leur impriment leuts caradcres, Ainfi les hommes d'idées.
DE LA VERITE'. Livre II. 1^7 & d'une imagination forte & vigoureufè e'tant tout-à- Chap^ fiit de'raifbnnables j il y a tres-peu de caufes plus ge'né- I, raies des erreurs des hommes, que cette communica- tion dançereufè de l'imagination.
Pour concevoir ce que c'eft que cette contagion, & comment elle fe tranfmet de l'un à l'autre, il faut fça- voir que les hommes ontbefbin les uns des autres j & qu'ils (ont faits pour compolèr enfèmble plusieurs corps, dont toutes les parties ayent entr'elles une mu- tuelle correfpondance. C'ell pour entretenir cette union, que Dieu leur a commande' d'avoir de la chari- té les uns pour les autres. Mais parce que l'amour pro- pre pouvoir peu-à- peu éteindre la charité', & rompre ainli le nœud de la fbcieté civile,- il a été à propos pour là confèrver que Dieu unîtencore les hommes par des liens naturels, qui fiib(ill:anent au défaut de la chari- té, & qui pûlTent mêmes la défendre contre hs efforts de l'amour propre.
Ces liens naturels, qui nous font communs avec les bêtes, confiffent dans une certaine difpofition du cer- veau qu'ont tous les hommes, pour imiter quelques- uns de ceux avec lesquels ils converfent, pour former les mêmes jugemens qu'ils font, & pour entrer dans les mêmes pa(fions dont ils (ont agitez. Et cette difpo- fition lie d'ordinaire les homraes le: uns avec les autres beaucoup plus étroitrementqu'une charité fondée fur la raifbn, laquelle charité ell afiezrare.
Lors qu'un homme n'a pas cette dirpolîtion du cer- veau pour entrer dans nos fèntimens & dans nos paf^ fions, il eft incapable parla nature de fè lier avccnous> & de faire un même corps: il relTemble à ces pierres ir- réguliéres, qui nepeuvent trouver leur place dans un bâtiment, parce qu'on ne les peut joindre avec les autres.
Odermt hiîarem trijies-i triftemqueiocofî Sgdatum celer es ^ agilemgnayum^ue remiffl* Il &utplus de verni qu'on ne penfe, pour ne pas rom- ÎL58 DE LA RECHERCHE Chap, rompreavec ceux qui n'ont point d'égard à nos paP- I. jfîons, & qui ont des fcntimens contraires aux nôtres. Et ce n'ert pas tout- à fait iàns raifon j car lors qu'un homme a ni jet d'être dans la triftefle, ou dans la joie> c'eft lui infulter en quelque manière que de ne pas en- trer dans fèsfentimens. S'il efttrifte on ne doit pasfc preïenter devant lui, avec un air gai & enjoiié, qui marque de la joye, & qui en imprime les mouvemens avec effort dans fon imagination j parce que c'eft k vouloir Gter de l'e'tat qui lui eft plus convenable & le plus agréable; latrillefTc mêmes étant la plus agréable de toutes les palfions, à un homme qui fouffre quel- que mifére. ^^- Tous les hommes ont donc une certaine difpofî- Deux tion du cerveau, qui les porte naturellement à fè com- caufes pofèr de la même manière, que quelques-uns de ceux pwicipa- avec qui ils vivent. Or cette difpoi^tion a deux caufès les qui principales qui l'entretiennent, Ôc qui l'augmentent. (lugmen- L'une efl; dans l'ame,& l'autre dans le corps. La pre- îentU miére conflfte principalement dans l'inclination, di/pofi- qu'ont tous les hommes pour la grandeur & pour l'é- tlonque Icvation. Car c'eft cette inclination qui nous excite nous {ècrerement à parler, à marcher, à nous habiller,. & à avons a prendre l'air des perfcnnes de qualité. C'eft la fburce imiter des modes nouvelles,dci'mftabilitédes langues vivan-. les au- tes, & mêmes de certaines corruptions générales des très. mc3eurs. Enfin c'eft la principale origine de toutes ies nouveautez extravagantes & bizarres, qui ne font point appuyées fur la raifon, mais lèulement fur la fantaiiie des hommes.
L'autre cauiè qui augmente la diipofition que nous avons à imiter les autres de laquelle nous devons prin- cipalement parler ici,con(ïfte dans une certaine im^ ///. prcflion que les pcrfonnes d'une imaginauon forte Ce que font fur les efprits foibles, & fur les cerveaux tendres c'efi^ & délicats.
qu'ima- /'encens par imagination forte & vigoureufe cette girMion conftitucion ciu cerveau, qui. le rendcapabiedevefti- JQïte. ges & de/,i5ces extrêmement; profondes, S^ qui rcmpijiieut DE LA VERITE'. Livre IL 139 piiiïentteliemenc la capacité de l'ame, qu'elles l'em- Chap, pèchent d'apporter quelque attention à d'autres cho- I. £es, qu'à celles que ces images repre'fentent.
Il y a de deux lortes de perfbnnes, qui ont l'imagi- jjr nation forte dans ce fèns. Les premières reçoivent ces II y ^^ ^ profondes traces par l'imprelTion involontaire & de'- de deux réglée des elprits animaux 5 & les autres, defqueis on fortes. veut principalement parler, les reçoivent par la difro- fïtion qui fè trouve dans la fiibftance de leur cerveau.
Il eft vifîble que les premiers font entièrement fous, puifqu'ils font contraints par l'union naturelle qui eft entre leurs idées & ces traces, de penfèr à des chofès aufq uelles les autres avec qui ils converfont ne penien t pas: ce qui les rend incapables de parler à propos, & de répondre jufte aux demandes qu'on leur fait.
Il y en a d'une infinité de fortes qui ne différent que du plus & du moins: & l'on peut dire que tous ceux qui font agitez de quelque pafiîon violente font de leur nombre, puifque dans le tems de leur émotion les eC prits animaux impriment avec tant de force les traces & les images de leur paffon, qu'ils ne font pas capa- bles de penfèr à autre chofe.
Mais il faut remarquer, que toutes ces fortes de per* fonnesnefontpas capables de corrompre l'imagina- tion des efprits mêmes les plus foibles, & des cerveaux les plus mous & les plus délicats pour deux raifons principales. La première, parce que ne pouvant ré- pondre conformément aux idées des autres, ils ne peuvent leur rien perfuadcr: & la féconde, parce que le dérèglement de leur efprit étant tout-à-fàitfènfibic, on n'écoute qu'avec mépris tous leurs difcours.
Il eft vrai néanmoins, que les perfonnes pafTion- nées nous pafïionnent, & qu'elles font dans nôtre imagination des imprefïions qui reiTemblent à celles dont elles font touchées: mais comme leur emporte- ment eft tout- à- fiit vifîble, on refifte à ces impref^ fions, & l'on s'en défait d'ordinaire quelque tems -après. Elles s'effacent d'elles mêmes, louf Quelles ne font point entretenues par la caufè qui les a voit produit4« DE LA RECHERCHE Chap. produites: c'cft-à-dire lorfque ces emportez ne font I, plus en nôtre pre'fènce, & que la vus fenfible des traits quelâpallionformoitfurleurvifagc, ne produit plus aucun changement dans les fibres de nôtre cerveau, ni aucune agitation dans nosefprits animaux.
Je n'examine ici que cette forte d'imagination for- te &vigoureufe, qui confifte dans une difpofition du cerveau propre pour recevoir des traces fort profon- des des objets les plus foibles & les moins agiflans.
Ce n'eft pas un défaut que d'avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les chofes, & recevoir des images tres-diftindes & très -vives àcs objets les moins confidérables -, pourvu que l'ame demeure ton - jours la maîtrelïe de l'imagination, que ces images s'impriment par Ces ordres, & qu'elles s'effacent quand il lui plaît rc'cft au contraire l'origine de la fi' neffe,&deIaforcede l'eiprit» Mais lorlque l'imagi- nation domine fur l'ame, & que fans attendre les or- dres de la volonté, ces traces fè forment par la difpofi- tion du cerveau, & par Tadion des objets & des cf^ prits, il eft vifîble que c'eft une tres-mauvaifè qualité ôc une efpéce de folie. Nous allons tâcher de faire connoître le caractère de ceux qui ont l'imagination de cette forte.
Ilfautpourcelafèfôuvenirquela capacité de VeC- prit cft tres-bornéc i qu'il n'y a rien qui remplifiè Ci fort fa capacité que les fènfations de l'ame, & généra- lement toutes les perceptions des objets qui nous tou- chent beaucoup j & que les traces profondes du cer- veau font toujours accompagnées de fenûtions, ou de J^. ces autres perceptions qui nous appliquent fortement». Deuxt^.é- Car par là il elt facile de reconnoître les véritables fauts cô- caradléres de l'efprit de ceux qui ont l'imagination jîdéra.. forte.
blés de Le prcmier,c' cft que ces perfonnes ne font pas ca- ceux qui pables de juger fainement des chofès qui font un peu ont l'i- difficiles & embarafiees: Parce que la capacité' de leur magina- eïpric étant remplie des idées qui font liées par la natu- tionforte re à ces ttiCs trop profond es, ils n'ont pas la liberté de DE LA VERITE'. Livre H. 141 depenfcràplufîeurschofesenméme tems. Or dans Chai?, les queftions compofces, il faut que l'efprit parcoure I, par un mouvement prompt & fubit ks idées de beau- coup de chofes, & qu'il en reconnoifle d'une ïîmple vue tous les rapports & toutes les liaifonSjqui iont ne- ce /ïàires pour re'fcudrc ces queftions.
Tout le monde fçait par fa propre expe'rienccjqu'on n'eft pas capable de s'appliquer à quelque vc'rité dans le tems qu'on (ènt quelque douleur un peu force parce qu'alors il y a dans le cerveau de ces traces prof ondes qui occupent la capacité' de l'efprit. A infi ceux de qui nous parlons ayant des traces plus profondes des mê- mes objets que les autres, comme nous lefuppofbns, ils ne peuvent pas avoir autant d'e'tenduë d'efprit, ni embrafîèr autant de chofès qu'eux. Le premier défaut de ces perlbnnes eft donc d'avoir l'efprit petit,&: d'au- tant plus petit, que leur cerveau reçoit des traces plus profondes des objets les moins confidérables.
Lefecoiùd défaut c'eft qu'ils font vifionnaires,mais d'une manière délicate, &c affez difficile à reconnoîtrc. Le commun des hommes ne les eflime pas vifiounai- res i il n'y a que les efprits juftes & éclairez, qui s'ap- perçoivent de leurs vidons, & de l'égarement deleuc imagination.
Pour concevoir l'origine de ce défaut, il faut encore fè fbuvenir de ce que nous avons dit dés le commencement de ce Second Livre, qu'à l'é- gard de ce qui fè palTe dans le cerveau, les fcns & l'imagination ne différent que du plus & du moins: & que c'eft la grandeur & la profondeur des traces qui font que l'ame fênt les objets 5 qu'elle les juge comme préfens& capables de la toucher j & en- fin affez procnes d'elle pour lui faire fen tir du plaifîrSc de la douleur. Car lorîque les traces d'un objet fonc petites, l'ame imagine feulement cet objet; elle ne ju- ge pas qu'il foit prefent 5 & mêmes elle ne le regarde pas comme fort grand & fort considérable, mais à mefure que ces traces deviennent plus grandes & plus profondes, i'ame juge aufïi que l'objet devient plus L grand 141 DE LA RECHERCHE Ch Ap. grand & plus confidérable, qw'il s'approche davanta- I. ge de nous ^ & enfin qu'il eft capable de nous toucher, & de nous blelîèr.
Les vifionnaires dont je parle ne font pas dans cet cxcez de foHe, de croire voir devant leurs yeux des ob ^ jets qui font abfèn s: les traces de leur cerveau ne font pas encore afîcz profondes j ils ne font fous qu'à de- mi: & s'ils l'étoient tout-à-fait, on n'auroit que faire de parler d'eux ici j puilque tout le monde fèntant leur égarement, on ne pourroitpass'ylaifTer trom- per. Ils ne font pas vifionnaires des Jfens, mais Iculement vifionnaires d'imagination. Les fous font vifionnaires des fèns, puifqu'ils ne voyent pas les cho- fès comme elles font, & qu'ils en voyent feuvent qui ne font point: mais ceux dont je parle ici font vifion- naires d'imagination, puifqu'ils s'imaginait ks cho- ies tout autrement qu'elles ne font, & qu'ils en ima- ginent même qui ne font point. Cependant il efl e'vi- dem que les vifionnaires des fens, & les vifionnaires il'imaginacion ne différent entr'eux qu« du plus & du moins, & quel'on paffefouvent de l'état des uns àce- îui des autres. Ce qui fait qu'on fe doit repréfènter la , inaladie de l'elprit des derniers par comparaison à cel- le des premiers, laquelle eft plus fenrible,& fait davan- tage d'imprefîion fur l'efprit: puifque dans des chofès <]ui ne différent que du plus & du moins, il faut toujours expliquer les moins ièafibles par rapport aux plus fènfibles» Le fécond défaut de ceux, qui ont l'imagination for- te Ôc vigoureufe, eft donc d'être vifionnaires d'imagi- nation, ou Amplement vifionnaires i car on appelle du terme de fou ceux qui font vifionnaires des fens. Voici donc les mauvaifes qualitez des efprits vifionnaires.
Ces efprits font excelïifs en toutes rencontres: ils relèvent les chofès bafTes; ils agrandifîent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur paroît tel qu'il eft. Ils admirent tout 3 ils fè récrient fur tout fans jug^ent, & fans difcernement. S'ils font difpo- lèz à U oainte par leur complexion naturelle j je veux dire.
DE LA VERITE; Livre IL ^ 245 dire, fi les efprits animaux (ont en petite quantité', fans chap, force & fans agitation; ils s'effrayent à la moindre I, chofè, & ils tremblent à la chute d'une feiiille. Mais s'ils ont abondance d'efprits & de fàng, ce qui efl plus ordinaire, ils fè repaifïènt de vaincs cfpe'rancesj & s'a- bandonnant à leur imagination fe'conde en idées, ils bâtiffent comme l'on dit, des châteaux en Efpagnc avec beaucoup de fàtisfaélion & de joïe. Ils font vehe* ïnens dans leurs pallions, entêtez dans leurs opinions, toujours pleins & tres-fàtisfaits d'eux-mêmes. Quand ils Ce mettent dans la tête de pafTer pour beaux eÇrits, & qu'ils s 'érigent en Auteurs j car il y a des Auteurs de toutes efpéces, vifîonnaires & autres: que d'extra-» vagances, que d'emportemens,que demouvemens ir- re'guliers I ils n'imitent jamais la nature, tout eft affe- éte', tout eil force', tout eft guindé'. Ils ne vont que par bonds; ils ne marchent qu'en cadence, ce ne font que figures & qu'hyperboles. Lors qu'ils fè veulent mettre dans la pie'té, & s'y conduire par leur fantaifîe, ils entrent entie'rement dans l'efprit juif & Pharifien. Ils s'arrêtent d'ordinaire à l'e'corce, à des cérémonies exte'rieures, & à de petites pratiques, ils s'en occupent tout entiers. Ils deviennent fcrupuleux, timides, fiiperflitieux. Tout efl de foi; tout eft effentiel chez eux, horfinis ce qui eft ve'ritablcment de foi, & ce qui eft elïentiel: car affez fbuvent ils ne'gligent ce qu'il y a de plus important dans l'Evangile, la juftice, la mife- ricorde, & la foi, leur efprit e'tant occupé par des de- voirs moins elTentiels. Mais il y auroit trop de chofes à dire. Il fuffit pour fè Perfuader de leurs défauts, Se pour en remarquer plufîeurs autres, de faire quelque réflexion fiir ce qui le paflè dans les converfàtions or- dinaires.
Les perfbnnes d'une imagination fbrtc & vigoureufe ont encore d'autres qualitez, qu'il eft très nécelîàirc de bien expliquer.Nous n'avons parlé jufqu'à préfènt que de leurs défauts: il eft trcs-jufte maintenant de parler de leurs avantages. Ils en ont un entr'autres qui regarde principalement nôtre fîijet: parce que c'efl L X par 144 DE LA RECHERCHE Chap. par cet avantage, qu'ils dominent fur les efprits ordi- 1, naircsj qu'ils les font entrer dans leurs idécsj& qu'ils leur communiquent toutes les faulTes impremons, dont ils font touchez, rr/. Cet avantage confîfte dans une facilite' de s'expri- Oucc'eux mer d'une manière forte & vive, quoiqu'elle ne foit ouï o"t pâs naturelle. Ceux qui imaginent fortement les cho- imaç-i- ^^' ^^^ expriment avec beaucoup de force, & perfua- noMm ^^"^ ^^^^ ^^^^ ^"^ ^^ convainquent plutôt par l'air & f-rtevcr- p^il'i'^prefTionienfible, que par la force des raifbns. fuadenî ^^^ ^^ cerveau de ceux qui ont l'imagination forte re- f îa/f - "^e^^i^f î comme l'on a dit, des traces profondes des fa ' ment ^^^^ qu'ils imaginent, ces traces font naturellement fui- vies d'une grande émotion d'efprits, qui difpofe d'une manière prompte & vive tout leur corps pour expri- mer leurs penlées. Ainfi l'air de leur vifage, le ton de leur voix, & le tour de leurs paroles animant leurs ex - prefîîonsjpre'parent ceux qui les c'coutent & qui les regardent àfe rendre attentifs, & à recevoir machina- lement rimprefïîon de l'image qui les agite. Car enfin unhommequieftpe'ne'tre'de ce qu'il dit en pe'nètre ordinairement les autres, un pafiionné émeut tou- jours i & quoique fa rhétorique loit fbuventirregu- liére, elle ne laifîe pas d'être très perfuafive: parce que l'aire la manière fè font fentir, & agilTentainfi dans l'imagination des hommes plus vivement que les dis- cours les plus forts, qui font prononcez de làng froid j à caufe que ces difcours ne flattent point leurs lens, & ne frappent point leur imagination.
Les perfonnes d'imagination ont donc l'avantage déplaire, de toucher & deperfuader, à caufè qu'ils forment des images tres-vives & tres-fènfibles de leurs penfèes. Mais il y a encore d'autres caufes qui contri- buent à cette facilité qu'ils ont de gagner l'elprit. Car ils ne parlent d'ordinaire que fur des fujets facdes, & qui font de la portée des efprits du commun. Ils ne feierventqued'expreffions&de termes, qui ne ré- veillent que les notions cûnfufès desfens, kfquelles iont?iujours tres-forces & tres^ touchantes-: Us ne trait- DE LA VERITE'. Livre II. 14^ tralttent des matières grandes & difficiks, que d'une Chat. manie're vague & par lieux communs, fans fe hazar- I. der, d'entrer dans le de'tail & fans s'attacher aux prin- cipes; foit parce qu'ils n'entendent pas ces matiéresj foit parce qu'ils appréhendent de manquer de termes, de s'embarrafTer, & de fatiguer l'efp rit de ceuxjqui ne font pas capables d'une forte attention.
Il eft maintenant facile de juger par les chofes que nous venons de dire, que les déreglemens d'imagina ■« tion font extrêmement contagieux, & qu'ils fe glif- fènt&fè re'pandent dans la plupart des efprits avec beaucoup dé facilite'. Mais ceux qui ont l'imagination forte e'tant d'ordinaire ennemis de la raifon & du bon /ènsjà caufe de la petitelTe de leur efprit, & des vifions aulquelles ils font fujcts, on peut auflî reconnoître, cu'ilyatres peudecaufcs plus se'ne'rales de nos er- leurs, que la communication contagieule des dére- glemens & des maladies de l'imagination. Mais il faut encore prouver ces ve'ritez par des exemples > & des expériences connues de tout le monde.
CHAPITRE IL Chap.
Exemples généraux de la force de r imagination. * IL fè trouve des exemples fort ordinaires de cette communication d'imagination dans les enfans à l'égard de leurs peres>& encore plus dans les filles à l'égard de leurs mères j dans les ferviteurs à l'égird de leurs Maîtres, & dans les fervantes à l'égard de leurs MaîtrefTes; dans les écoliers à l'égard de leurs précep' teurs; dans les courtifàns à l'égard des Rois, Se géné- ralement dans tous les inférieurs à l'égard de leurs fu périeurs: pourvu toutefois que les pères, les maîtres > Se les autres fupérieurs aycnt quelque force d'imagi- nation; car (ans cela il pourroit arriver, que des ea- fans & des (erviceurs ne recevroient aucune impref- {ion con(idérable > de l'imagination foible de leurs pè- res ou de leurs nialtres.
L 3 Ilfe 24^ DE LA RECHERCHE Il fê trouve encore des effets de cette communica- tion dans les perlbnnes d'une condition égale; mais celan'eft pas fi ordinaire, à caufe qu'il ne fe rencontre pas entr'elles un certain relped, qui difpofè les efprits a recevoir fans e'xamen les impreffions des imagina- tions fortes. Enfin il fè trouve de ces effets dans les Supe'rieurs à l'égard même de leurs inférieurs; ôc ceux-ciont quelquefois une imagination fi vive & fi dominante, qu'ils tournent l'efprit de leurs maîtres & de leurs Supérieurs comme il leur plaît.
Il ncfèrapasmal-aifé de comprendre comment les pères, & les mères font des imprelTîons trcs-fortes fur l'imagination de leurs engins, f\ l'on confidére, que ces diipofitions naturelles de nôrrc cerveau, qui nous portent à imiter ceux avec qui nous vivons, ôc à entrer dans leurs fentimens & dans leurs pafïions, font enco- re bien plus fortes dans les enfans à l'égard de leurs parens, que dans tous les autres hommes» L'on en peut donner phifieurs raifons. La première c'efl: qu'ils (ont d'un même ûng. C?.r de même que les parens tranfmettent tres-fouvent dans leurs enfans des diipo- fitions à certaines maladies héréditaires, telles que h coûte, la pierre, la folie, & généralement toutes cei- Iss, qui ne leur font point fijr venues par accident, ou qui n'ont point pour caufo feule & unique quelque fer- mentation extraordinaire des humeurs, comme les fièvres & quelques autres: car il eft vifible que celles- ci ne iè peuvent communiquer» Ainfi ils impriment les difpoiitions de leur cerveau dans celui de leurs en- fans, & ils donnent à leur imagination un certain tour, qui les rend tout-à-fait fufceptibles des mêmes £èntimens.
- La féconde raifon, c'efl: que d'ordinaire les enfans îi'ont que tres-peu de commerce avec le relie des hommes, qui pourroient quelquefois tracer d'autres veftiges dans leur cerveau, & rompre en quelque fa- çon l'effort continuel de rimpreîfion paternelle. Car de mêmequ'un homme qui n'eft jamais forti de Ion paîs s'imagine ordinairement que les moeurs ôc les.
» COUtU."
DE LA VERITF. Livre IL 147 coutumes des étrangers font tout à-fait contraires à la Ch a p. raifon, parce qu'elles (ont contraires à la coutume de I L {à ville,au torrent de laquelle il Te laifïè emporter: ain(î un enfant qui n 'eft jamais forti de la mailon paternel- le, s 'imagine que les {èntimens& les manie'res de fès parens font la raifbn univerfèlle j ou plutôt il ne penfè pas qu'il puifîe y avoir quelqu'autres principes de rai- Ibn ou de vertu que leur imitation. Il croit donc tout ce cju'il leur entend dire, & il fait tout ce qu'il leur voit faire.