d.eb.ûts-, toutes les ueife^ftions qu'elle voit dans ces corps: ou / -^ enfin DE LA VERITE'. Livre IIL 515 enfin qu'elle fbit unie avec un être tout parfait, &aui Chap, renferme géne'ralement toutes les perfeâ;ions des I, ctxes cre'ez.
Nous ne {cautions voir les objets que de l'une de ces manières. Examinons qu'elle eft celle qui fèmblc la plus vrai-femblable de toutes fans préoccupation, & fans nous effrayer de la difEculté de cette queftion: peut-être que nous la rélbudrons alTez clairement, quoique nous ne prétendions pas donner ici des de'- monltrations inconteftables pour toutes fortes de perfbnnes; mais feulement des preuves tres-convain- cantes pour ceux au moins qui les me'diteront avec une attention férieufèrcar on paflèroit peut-être pour te'- jnéraiie, fi l'on parloit autrement.
Chap, J^e les objets matériels nenvoyent point d'effeces qui leur rejiemblent.
LA plus commune opinion efl celle des Peripate- ticiens qui prétendent, que les objets de dehors cnvoyent des efpeces qui leur refîemblent, & que ces efpeces (ont portées par les fens extérieurs jufqu'au ièns commun: ils appellent ces efpeces-là imprej^es, parce que les objets les impriment dans les fens exté- rieurs. Ces efpeces imprefles étant matérielles & fen- fibles, font rendues intelligibles par rintelleB agent ou agifiant, & font propres pour être receuës par /'/«- telleti patient. Ces efpeces ainfifpiritualifées font ap- pellées efpeces exprej^eS) parce qu'elles font exprimées desimprelks: &c c'eit par dksc^uel'inteHeÛ patient connoit toutes les chofes matérielles.
On ne s'arrête pas à expliquer plus au long ces bel- les chofes, &c les diverfes manières dont différens Philolbphes les conçoivent. Car, quoiqu'ils ne con- viennent pas dans le nombre des facultez qu'ils attri- buent auièiiS intéiie-ur & à remendemeut, & mêmes q^u'il 11^ DE LA RECHERCHE Chap. C|u'il y en ait beaucoup qui doutent fort qu'ils aycnc jl^ befbin d'un intelkSi agent, pourconnoître /es objets fènfîbles: cependant ils conviennentprefque tous,que lés objets de dehors envoyent des efpeces oudes ima- ges qui leur refïèmblent; & ce n'eft que fur ce fonder ment, qu'ils multiplientleursfacultez,& qu'ils dé- fendent leur intelleâ agent. De forte que ce fonde- ment n'ayantaucunefolidite', comme on le va faire voir, il n'eft pas néceiîairc de s'arrêter davantage à renverfèr tout ce qu'on a bâti delTus. On allure donc qu'il n'eft pas vrai-fèmblable,quc les objets envoient des images, ou des efpeces qui leur ref- ièmblcnt ^ dequoi voici quelques raifons. La premie'- refè tire de l'impénétrabilité des-corps. Tous les ob-. jets, comme le Soleil, les Etoiles, & tous ceux qui font proche de nos yeux, ne peuvent pas envoyer des efpe- ces qui foient d'autre nature qu'eux: c'eft pourquoi les Philofbphes difènt ordinairement, que ces efpeces^ font grofIieres& matérielles, à la différence desel- pcces expreffes qui fontfpiritualifées. Ces efpeces im- prefTes des objets font donc de petits corps: Elles ne peuvent donc pas fo pénétrer, ni tous les cfpaces qui. . font depuis la terre jufqu'au.Ciel, lefquels en doi- vent être tout remplis. D'où il eft facile de conclure qu'ellesdevroientfefroifïèr,&fèbrifer, les unes al- lant d'un côté & les autres de l'autre, & qu'ainû elles ne peuvent rendreles objets vifîbles.
De plus on peut voir d'un même endroit ou d'un même point un très grand nombre d'objets, qui (ont dans Je ciel & fur la terre:. donc il faudroit que Ics- elpeces de tous ces corps fè. pùllent réduire en un point» Or elles font impénétrables, puifqu'elles font étendues, donc, &c» Mais non feulement on peut voir d'un même point. un. très-grand nombre de très-grands & de tres-vaftes objets: il n'y a mêmes aucun point dans tous ces. grands efpaces du monde, d'où on ne puiffe décou- vrir un nombre prefqu'mfini d'objets, & même d'ob- jets, aufû grands que le Soleil, la Lune.& lesCieux.
DE LA VERITE'. Livre IIL ^7 Il n^yadonc aucun point dans tout le monde où ks CHAPi efpeces de toutes ces chofès ne Ce dùflent rencontrer: I L ce qui efi: contre toute apparence de vérité. Si Ton La féconde raifon fe prend du changement qui ar- ^^^^ ^Ç*- rive dans les efpeces. Il eft confiant, que plus un ob- ^^^^ jet eft proche, plus l'efpece en doit être grande, puif^ ^^ej^J que nous voyons l'objet plus grand. Or on ne voit touteslcs pas ce qui peut faire que cette efpece diminue, & ce impref. que peuvent devenir les parties qui la compofbient, fions des lorfquelle étoit plus grande. Mais ce qui eft encore °^'fï* plus difficile à concevoir félon leur fèntiment, c'efl: ^^^ que fî on regarde cet objet avec des lunettes d'appro- gu'oppo- che ou un microfcope,refpece devient tout d'un coup ices, fe cinq ou fïx cens fois plus grande, qu'elle n'étoit aupa- peuvent ravant: car on voit encore moins de quelles parties el' '^?^*'^^ "^"* * le peut s'accroître Ci fort en un inlbnt: fans^s'af- La troifiéme raifon, c'eft que quand on regarde un foiblir, cube par&t, toutes les efpeces defes cotez font inéga- on peut les., & néanmoins on ne laifîê pas de voir tous fès cô- Ii'2 la tcz également quarrez. Et de même lorfque l 'on con - I^iop^ "" fîdéredans un tableau des ovales & des parallelogra- J^fj^^f^ mes, qiii ne peuvent envoyer que des efpeces delém- cartes, blabie figure, on n'y voit cependant que des cercles & des quarrez. Car cela fait manifeftement voir, qu'il ri'eft pas néceflaire que l'objet que l'on regarde piro- duifè, afin qu'on le Yoye > des efpeces qui lui foient femblables.
Enfin on ne peut pas concevoir, comment il Ce peut faire qu'un corps qui ne diminue point fènfîblement, envoyé toujours hors de foi des efpeces de tous côtez; cull en remplilTe continuellement de fort grands ef- paces tout à l'entour; & celaavec une vitefl'e inconce-^ vable. Car un objet étant caché, dans l'initant qu'il redécouvre, on le peut voir de plufieurs millions de lieues & de tous les cotez. Et, ce qui paroît encore fort étrangejc'efl: que les corps qui ont beaucoup d'a- diion, comme l'air & quelques autres, n'ont point la force de poufîêr au dehors de ces images qui leurref- fernblent) ce que font ks corps les- plus giolliers & qui 518 DE LA RECHERCHE Ch AP. qui ont le moins d'adion, comme la terre > les pier- 1 1, res, & preJfque tous les corps durs.
Mais on ne veut pas s'arrêter davantage à rappor- ter toutes les raifons contraires à cette opinion > parce que ce ne fèroit jamais fait, le moindre effort d'ef- prit en fournifiTant un fi grand nombre, qu'on ne fc peut e'puifer. Celles que nous venons de rapporter lontfufïifàntes} & elles n'étoient pas mêmes ne'cef* faires après ce qu'on a dit qui regarde ce (ujet dans le premier Livre, lorfqu'on a expliqué les erreurs des iens. Mais il y a un n grand nombre de Philolophcs attachezà cette opinion, qu'on a crû qu'il étoit ne'cef- iâire d'en dire quelque choie pour les porter à faire re'Jle'xion liir leurs penfées, Chap m/ CHAPITRE III» Ç^e Vame tia point la pnffznce de produire les idées, Caufe de l'erreur oh l'on tomhe fur ce fujet.
LA féconde opinion eft de ceux qui croyent, que nos âmes ont la puiflance de produire les idées des choies aufquelles elles veulent penfèr: & qu'elles font excitées à les produire par les impreflions que les objets font (iir le corps, quoique ces imprelfions ne fbient pas des images fembîables aux objets qui lt5 caufènt» Ils prétendent que c'eft en cela que l'hom^ me eft fait à l'image de Dieu, & qu'il participe à fà puiflance: Que de même que Dieu a créé toutes cbo- îès de rien, & qu'il peut les anéantir, & en créer d'au- tres nouvelles; qu^ainfi l'homme peut créer & anéan^ tir les idées de toutes leschofes qu'il lui plaît. Mais on a grand fujet de le défier de toutes ces opinions qui élèvent l'homme. Ce font d'ordinaire des penfées qui viennent de Ion fonds vain & fuperbe, & que le père àts lumières n'a point données.
Cette participation à la puiflance de Dieu que les hommes Iç vantent d'avoir pour le reprélènter les ob- DE LA VERITE'. Livre IIL 519 jets,& pour faire plufieurs autres adions particulie- Chat. res, eftone participation qui iemble tenir quelque II L chofè de l'indépendance, comme on l'explique ordi- nairement. Mais c'eftauflî une participation chime'- rique, que l'ignorance & la vanité des hommes leur a {aji imagmer. Ils font dans une de'pcndance bien plus grande qu'ils ne penfènc de la bonté ^ & de la mile ri- corde de Dieu, mais cen'eil pas ici le lieu de l'expli- quer. Tachons lèulement de faire voir que hs hom- mes n'ont pas la puifTancc de former les idées des chofès qu'ils apperçoivent.
Perlonne ne peut douter que les ide'es ne fbient des êtres réels, puisqu'elles ont des proprietez réel]es,que les unes ne différent des autres, & qu'elles ne repre- f entent des choies toutes différentes. On ne peut aufîî laifonnablement douter qu'elles ne (oient fpirituellcs, &c fort différentes des corps qu'elles repréfentent. Et cela femble alfez fort pour faire douter, (i les idées par le moyen defquelles on voit les corps ne font pas plus nobles que les corps mêmes. En eftet le monde intel- Jigible doit être plus parfait que le monde matériel & terrertre, comme nous le verrons dans la fuite. Ainfî, quandt>n afTure. que les hommes ont la puiflance de ie former les idées telles qu'il leur plait, on lè met fort en danger d'alîurer que les hommes ont la puilTancc de faire des êtres plus nobles & plus parfaits que le monde que Dieu a crée'. On ne fait pas cependant réflexion à cela, parce qu'on s'imagine, qu'une idée n'eft rien, à caufc qu'elle ne fe fait point lèntir: ou bien fi on la regarde comme un être, c'eft comme un être bien mince & bien mépriiàble, parce qu'on s'i- magine qu'elle eft anéantie, dés qu'elle n'elt plus pré* fçpteàl'efprit.
Mais quand même il feroit vrai que les idées ne fè- roient que des êtres bien petits & bien méprifàbles, ce font pourtant des êtres & des êtres {pirituels i & les hommes n'ayant pas la puiflance de créer, il s'enfuit qu'ils ne peuvent pas les produire. Car la production des idées de la manière qu'on l'exphque cit une véri- table no DE LA RECHERCHE Chap^ tablecreation: & quoi qu'on tâche de pallier & d^a» J 1 1, doucir la har diefîè & la dureté de cette opinion, en di - fànt que la production des ide'es fuppofè quelque chofè, 8c que la création ne fiippoie rien, on ne rend pas néanmoins raifbn du fond de la difficulté.
Car il iàut prendre garde qu'il n'eft pas plus diffi- cile de produire quelque chofè de rien, que de la pro- duire en fuppolàiit une autre chofè de laq^uelle elle ne iè peut pas fairej&quine pui(îè contribuer de rien à. fa produdion. Par exemple, il n'eft pas plus difficile de créer un Ange j que de le produire d'une pierre; parce qu'une pierre étant d'un genre d'être tout oppofe,^e Jîe peut fervir de rien ila produdlion d'un Ange. Mais elle peut contribueràla'productiondupain, de l'or, &c. parce que la pierre, l'or, & le pain ne font qu'une même étendue diverfèment configurée, & que toutes ces chofès font matérielles.
Il efl même plus difficile de produire un Ange d'u- ne pierre que de leproduirède rien; parce que pour faire an Ange d'une pierre, autant que cela fe peut fai- re, il faut anéantir la pierre, & enfuite créer l' Angej & pour créer fîmplement un Ange, il ne faut rien anéantir. Si donc i'e/pric produit fes idées, des ina- preiïîons matérielles que le cerveaa reçoit des objets, il fait toujours la même chofe, ou une chofe aufTi dif- ficile, ou mêmes plus difficile que s'il les créoitipuif- queles idées étant fpirituelles, elles ne peuvent pas être produites des images matérielles qui n'ont point de proportion avec elles.
Que fi on dit, qu'une idée n'eft pas fubftance, je le veux j mais c'eft toujours une chofè fjîirituelle: & comme il n'eft pas polfible de faire un quarré d'un efprit, quoi qu'un quarré ne foit pas une fubftance; il n'eft pas pofïibleauffi de former d'une fublhnce ma- térielle une idée fpirituelle, quand mêmes une idée ne fèroit pas une fubftance.
Mais quand on accorderoit à l'efpric de l'homme une fbuveraine puifTance pour anéantir, & pour créer içs id4QS:,dQS chofès, ayec tout cela il ne s'en ferviroit / * jamais DE LA VERITES Livre III. 331 jamais pour les produire. Carde même qu'un Pein- Chap, tre quelque habile qu'il foit dans fbn Art, ne peut pas III. reprelenter un animal qu'il n'aurajamaisvû, & du^ quel il n'aura aucune ide'e, de ibrte que le tableau qu'on l'obligeroit d'en faire ne peut pas être fèmbla- ble icct animal inconnu: ainfi un homme ne peut pas former l'idée d'un objet, s'il ne le connoît aupara- vant, c'eft à-dire s'il n'en a déjà l'ide'e, laquelle ne de'- pend point de là volonté'. Que s 'il en a déjà une ide'e, il tonnoît cet objet; & il lui eft inutile d'en former une nouvelle. Il eft donc inutile d'attribuer à l'elprit de rhomme la puiiïance de produire fès idées.
On pourroit peut-être dire que l'elprit a des idées générales & confufès qu'il ne produit pas, & que cel • les qu'il produit font particulières, plus nettes & plu5 difhndes: mais c'eft toujours la même cholè. Car de même qu'un Peintre ne peut pas tirer le portrait d'un homme particulier, de forte qu'il Ibit alliiré d'y avoir reufTi, s'il n'en a une idée diftinde, & mêmes li la perfbnnen 'eft préfente. Ainfî l'efprit qui n'aura pai exemple quel'idée de l'être ou de l'anmial en géné- ral, ne pourra pas fê reprelenter un Cheval, ni en for- mer une idée bien diftinde; & être affuré qu'elle eft parfaitement lèmblable à un cheval, s'il n'a déjà une première idée avec laquelle il confère cette féconde. Or s 'il en a une première, il eft inutile d'en former une féconde, & la queftioa regarde cette première: Donc, &c.
11 eft vrai que quand nous concevons un quarré par pureintellediion, nous pouvons encore l'miaginer, c'eft- à-dire l'appercevoir en nous en traçant une ima- ge dans le cerveau. Mais il faut remarq uer première- ment que nous ne fbmmes point la véritable, ni la principale caufè de cette image, mais il ieroit trop, long de l'expliquer. 2°. Que tant s'en faut que la fé- conde idée qui acompagne cette image fbit plus di- ftinde, & plus jufte que l'autre: qu'au contraire eîla n'eft jufte, que parce qu'elle rellemble à la première, quifert de règle pour la féconde. Car enfin il ne faut pas 352- DE LA RECHERCHE ^ Chap. pas croire, que rimagination, & les (èns même nous m» repre'fentent les objets plus diflinârement que Tentendemenc pur j mais feulement qu'ils touchent Se qu'ils appliquent davantage Tefprit» Car les ide'es des fèns, & de l'imagination ne font point diftindes, que par la conformité qu'elles ont avec les idées de la pureintelledtion. L'image d'un quarre' par exemple, i anto que l'imagination trace dans le cerveau, n'elt jufte & ejje mai' ^«^^ quatre que nous concevons par pure intellcs co qu£ âion. C'eft cette idée qui règle cette image. C'eftocuLîs l'ejfprit qui conduit rimagination,& qui l'oblige pour cerno-, ainfïdire, de regarder de tems en teins, H l'image quAttto qu'elle peint eft une figure de quatre lignes droites & fYojm égaies, dont les angles foient éxadement droits: en natura un mot fi ce qu'on imagine eft fèmblable à ce qu'on yiciniora conçoit.
jmt lis Après ce que l'on a dit, je ne croi pas qu'on puifTe ^ua ani- douter, que ceux qui afTurent que l'efprit peut fe con- »?o/«- former les idées des objets, ne (è trompent i puif^ uUigo qu'ils attribuent à l'efprit la puilTance de créer, & mê- -Aug. (5î. ^^çj jjç créer avec fàsefîe & avec ordre, quoiqu'il iciieione ^'^^ aucune connoiliance de ce qu il fait: car cela n elt pas concevable. Maisiacaufè de leur erreur, eft que les hom mes ne manquent jamais de juger qu'une cno- fè eft caufè de quelque effet, quand l'un & l'autre font joints enfèmble, fiippolé que la véritable caufè de cet effet leur fbit inconnue. C'eft pour cela que tout le monde conclut, qu'une boule agitée qui en ren- contre une autre, eft la véritable, &la principale caufede l'agitation qu'elle lui communique: que la volonté de l'ame eft la véritable, & la principale caufe du mouvement dubras,& d'autres préjugez (èmbla- blcs: parce qu'il arrive toujours qu'une boule eft agi- tée, quand elle eft rencontrée par une autre qui la choque; que nos bras font remuez prefquc toutes les fois que nous le voulons, & que nous ne voyons point fenfiblement quelle autre choie pourroit être la caule d<^tes mouvemens - Mais> DE LA VERITE'. Livre IîL- 535 Mais, lorfqu'un eiîet ne fuit pas fi fouvcnt de Chap. quelque chofe qui n'en elt pas la cauie, il ne laide pas IIL d'y avoir toujours un fort grand nombre de perfbnnes cjui croient que cette chofe eft la caufè de l'effet qui arrive, mais tout le monde ne tombe pas dans cette erreur. Il paroit par exemple une Comète, & apre's cette Comète un Prince meurt: des pierres font expo- fées à la Lune, & eiles font mangées de ver: le Soleil eft joint avec Mars dans la nativité d'un enfant, & il arrive à cet enfant quelque chofè d'extraordinaire. Cela Tuffit à beaucoup de gens pour Ce perfuader, que la Comète, la Lune, la conjondion du Soleil avec Mars font les caufesdes effets que l'on vient de mar- quer, & d'autres même qui leur relîèmblent; & la raifbn pour laquelle tout le monde ne le croit pas, c'eft qu'on ne voit pas à tousmomens que ces effets iuivent ces choies.
Mais tous les hommes ayant d'ordinaire les idées des objets, prefentes à l'elprit, dés qu'ils le fouhait- tent, & cela leur arrivant plu^ euis fois le jour; preP- que tous concluent que la volonté qui accompagne U production ou plutôt la préfènce des idées, en eft la véritable caule: parce qu'ils ne vovent rien dans le même temps à quoi ils la puiffent atcribuer,• & qu'ils s'imaginent que les idées ne font plus, dés que l'efprit ne les voit plus, & qu'elles recora mencent a exifter, lorfqu'elles fè reprelèntcnt à l'efprit.
C'eft auifi pour ces raifons là que quelques-uns ju- gent, que les objets de dehors envoyent des images qui leur refîcmblent, ainfi que nous venons de le dire aans le Chapitre précèdent. Car n'étant pas poflible de voir les objets par eux-mêmes, mais feulement par leurs idées, ils jugent que l'objet produit l'idée? parce que, dés qu'ileft prefent, ils le voyent j dés qu'il eft abfent, ils ne le voyent plus 3 &:qaelapi:é- fence de l'objet accompagne prcfque toujours l'idée qui nous le reprelcnte.
Toutefois, il les hommes ne fè précipitoient point daias leurs jugemensj de ce que les idées des chofes 334 DE LA RECHERCHE Chap» iont préfentes à leur efprit dés qu'ils le veulent, ils III, devroient feulement conclure, que félon l'ordre de la nature, leur volonté eft ordinairement neceflaire > afin qu'ils ayent ces idées: mais non pas que la vo- lonté eft la véritable & la principale caufè qui les rende préfèntes à leur efprit, 6c encore moins que la vo- lonté les produife de rien, ou de la manière qu'ils l'expliquent. Ils ne doivent pas non plus conclure, que les objets envoyent des efpeces qui leur reiïem- blent, à caufè que l'ame ne les apperçoit d'ordinaire que lorfqu'ils fontprefèns; mais feulement que l'ob- jet 'eft ordinairement neceflaire, afin que l'idée Ibic prefênte à l'efprit. Enfin ils ne doivent pas juger, qu'une boule agitée foie la principale & la véritable caufè du mouvement de la boule qu'elle trouve dans fon chemin, puifque la première n' a point elle même la puifl'ance de fe mouvoir* Ils peuvent feulement ju- ger que cette rencontre de deux boules eft occafion a l'Auteur du mouvement de la matière d'exécuter le décret de fà volonté, qui eft la caufè univerfelle de toutes chofès j en communiquant à l'autre boule une Voyez le V^^^^^ ^^ mouvement de la première, c'eft-à-dire Chap. 3. po"'^ parler plus clairement, en voulant que la derde la 2. niereacquiére autant d'agitation que la première perd part, de ^^ ^^ fienne: car la force mouvante des corps ne peut la Me- être que la volonté de celui qui les conferve comme thode, ^^^^^ ferons voir ailleurs.
CH^r. CHAPITRE IV.
Çluè nous ne voyons point les objets par des idées créées avec nous. Que Dieu ne les produit point en nous à chaque moment que nous en avons hefoin.
LA troifîéme opinion eft de ceux qui prétendent > que toutes les idées font créées avec nous. Pour^econnoître le peu de vrai-fèmblance qu'il y a dans ** iîte opinion > il faut fe repréfèntcr qu'il y a dans le DE LA VERITE'. Livre m. 555 le monde plufîeurs choies toutes différentes, dont Chap. nous avons des idées. Mais pour ne parler que de fîm- I y^ pies figures, il eft confiant que le nombre en eft infi- ni: & mêmes fî on s'arrête à une feule comme à l'e'l- Jipfè, on ne peut douter que l'efprit n'en conçoive un nombre infini de différente efpece; lorfqu'il con- çoit qu'un des diamètres peut s'allonger à l'infini, i autre demeurant toujours le même.
De même la hauteur d'un triangle fe pouvant aug- menter ou diminuer à l'infini, le côté qui fert de bafe demeurant toujours le même, on conçoit qu'il y en peut avoir un nombre infini de dilfe'renteefpece: Et mêmes, ce que je prie que l'on confidere ici, l'efprit apperçoit en quelque manière ce nombre infi- ni, quoi qu'on n'en puiilè imaginer que tres-peu; & qu'on ne puiffe en même-tems avoir des ide'es par- - ticuliêres Se difl:inâ;es de beaucoup de triangles de différente efpece. Mais ■ ce qu'il faut principalement remarquer, c'effc que cette idée générale qu'a l'efprit de ce nombre de triangles de différente efpece prouve affez j que fi l'on ne conçoit point par des idées parti- culières tous ces difîérens triangles, en un mot fi on ne comprend pas l'infini, ce n'eft pas faute d'idées, ou que l'infini ne nous foit prefent; mais c'eft feulement faute de capacité & d'étendue d'efprit. Si un homme s'appliquoitàconfidérerlespropriécez de toutes les diverfes efpéces de triangles, quand mêmes ilconti- nuëroitéternellement cette forte d'étude, ilneman- queroit jamais d'idées nouvelles 8c particulieresj mais fbn efprit fè lafïeroit inutilement.
Ce que je viens de dire des triangles fè peut appli- quer aux figures de cinq, de fix, de cent, de mille, de dix mille cotez, ôc ainfià l'infini. Er Ci les cotez d'un triangle pouvant avoir des rapports infinis hs uns avec les antres font des triangles d'une infinité ^ d'eipe-ces, il eft facile de voir que les figures de quatre, de cinq, ou d'un million de cotez, font capables de différences encore bien plus grandes; puifqu'elles font capables d'un plus grand nombre de rapports, 53é DE LA RECHERCHE Chap. ^ ^^ combinai/bns de leurs cotez, que les fîmples jy ' triangles..
* L'eiprit voit donc toutes ces chofes: II en a des idées: il eft iîir que ces idées ne lui manqueront ja- mais, quand il employeroit des fie'cles infinis à la con- fideiation mêmes d'une {èule figure; &ques'iln'ap- perçoic pas ces figures infinies tout d'un coup ou s'il ne comprend pas l'infini,c'eitièulement quefon éten ' due eft très lim.ite'e. Il a donc un nombre infini d'i- dées: que dis- je un nombre infini? il a autant dénom- bres mfinis d'idées, qu'il y a de difïèrcntes figures j de forte que puifqu 'il y a un nombre infini de différen- tes figures, il faut pour connoîcre feulement les figu- res, que l'efprit ait une infinité de nombres infinis d'idées.
Or je demande s'il eft vrai, femblable, que Dieu ait créé tant de chofès avec refprit de l'homme. Pour moi cela ne m.eparoît pas ainfi: principalement puif- que cela le peut faire d une autre manière très fimple & tres-facile, comme nous verrons bien-tôt. Car> comme Dieu agit toujours par les vcyes les plus fim- ples, il ne paroît pas raifbnnable d'expliquer com- ment nous conncifîbns les objets en admettant la création d'une infinité d'êtres,puis qu'on peutrélou- dre cette difficulté d'une manière plus facile & plus naturelle.
Mais, quand mêmes l'efprit auroit un magazin de toutes les idées, qui lui font necefTaires pour voir les chofès, il fèroit néanmoins très-difficile d expliquer comment l'ame pourioit les choifîr pour le les rc- prefènter, par exemple il fèpourroit faire qu'elle ap- perceiit le Soleil, lorfqu'ilferoitprefèncauïyeux du corps. Car puifque l'image que le Soleil imprime dans lecerveau ne relTemble point a l'idée que nous en avons, comme on l'a prouvé ailleurs 5 & mêmes, que l'ame n'apperçoit pas le mouvement - que le So- leil produit dans le fond des yeux & dans le cerveauj il n'efl oas concevable qu'elle piitjuftement deviner, parmi.e nombre infiai d'idées qu'elle auroit, laquel- le DE LA VERITE; Livre îIL ^57 le lifaudroit qu'elle (ercpréfêncât poiiu imaginer ou Cka?» pour voir le Soleil. On ne peut pas donc dire que les I y, idées des choies (oient créées avec nous, & que cela fîiific afin que nous voyons les objets qui nous envi» ronncnt.
On ne peut pas dire aufTi que Dieuenproduifeà tous momens autant de nouvelles que nous apperce- vons de choies différentes. Cela eft affez réfuté par- ce que Ton vient de dire dans ce Chapitre. De plus il cft nece/Tairc qu'en tout tems nous ayons aéluelle- ment dans nous mêmes les idées de toutes chofès > puilqu en tout tems nous pouvons vouloir penfèr à toutes chofes: ce que nous ne pourrions pas, f\ nous neksappercevionsdéjaconfulément, c'e(l-à-dire li un nombre infini d'idées n'étoit prefent à nôtre e{- pritj Car enfin on ne peut pas vouloir penfèr à des ob- jets dont on n'a aucune idéQ.
Chap^ Que rcfprii ne voit, ni Veljence, ni lexiflence des- objets Y» en confiderant fes propres perfeÛions. C^ilny a que Dieu qui les yoye en cette manière.
TA quatrième opinion cil, que refpritn'abefoin ja__^ qucdeloi-méme, pour appercevoir les objets^ & qu'il peut, en fè confiderant & Ces propres pei'fc- dions, découvrir toutes les choies qui font au de- hors.
Il ed certain que l'ame voit dans elle-même & fans idées toutes les fenfations 5c toutes les pafîîôns dont elle eft capable, le plaifir, la douleur, le froid, la cha- leur, ks couleurs, les fbns, les odeurs, les faveurs, fon amour, fa haine, fà joye, fa trifteiTè, & les autres j par- ^ ce que toutes les fenfàtions & toutes les pallions de l'a- me ne reprelentent rien qui foit hors d'elle, oui lair reflemble, & que ce ne font que des modihcations dont un efprit eft capable. Mais la difïîcuké eft de P fcavoir.
358 DE LA RECHERCHE Ch Ap, fçavoir, Ci les idées qui repiefentent quelque cliofc qui Y^ cft hors de l'âme, & qui leur reffemble en quelque fa- çon, comme les ide'es du Soleil, d'une maifon, d'un cheval > d'une rivière, &c. ne font que des modifica- tions de l'ame j de forte que l'efprit n'ait befoin que de lui-mcrae pour fe reprélenter toutes les chofes qui Ibnthorsdelui.
Il y a des perfbnnes qui ne font point de difficulté d'afTurer, que l'amc étant faite pour penfèr, elle a dans elle-iTiéme, je veux dire en confiderant Ces pro- pres perfedions, tout ce qu'il lui faut pour appeicc- voir les objets -, parce qu'en effet e'tant plus noble que toutes ks chofès qu'elle conçoit diflindement > on peut dire qu'elle les contient en quelque forte éminem^ ment y comme parle l'Ecole > c'eft- à-dire d'une manie'- le plus noble & plus releve'e qu'elles ne font en elles- mêmes. Ils pte'tendent que les chofès fupérieures comprenent en cette forte les perfedions des infc- jieures. Ainfî étant les plus nobles des créatures qu'ils ' connoifFent, ils fe flattent d'avoir dans eux-mêmes d'une manière fpirituelle tout ce qui cfl dans le mon- de vifibîe, & de pouvoir en fè modifiant diverfement appercevoir tout ce que l'elprit humain efl capable de connoître» En un mot ils veulent que l'ame fbit com- me un monde intelligible, qui comprend en foi tout ce que comprend le monde matériel & lènfible, & mêmes infiniment davantage.