SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Cieux faifoient par leurs mouvemens réglez un mer- "f'"^" veilleux concert, que les hommes n'entendent point ^^^^ parce qu'ils y font accoutumez; de même, difoit-il,?.^^^' que ceux qui habitent auprès des chûtes des eaux du ^^^ ^^' Nil, n'en entendent pas le bruit. Mais je n'apporte f^^w<?f4- cette opinion particulière de la proportion harnioni- ^^^*^' que des diftances & des mouvemens des Planètes, ^^p^^l' que pour faire voir que l'efp rit (e plaît dans les pro- ^^^' ^ portions, & que fouvent il les imagine où elles ne font ^o^'^«^» pas» L'efprit fùppofè auiTi l'uniformité dans la durée deschofès, & il s'imagine qu'elles ne font point fu- jettes au changement & à l'inftabilité, quand il n'eft point comme forcé par les rapports des lèns d'eu ju- ger autrement.

Toutes les chofos matérielles étant étendues font capables de divifioo,& par canféquent de corruptioa: Quand 38-1 DE LA RECHERCHE Chap. Quand on fait un peu de re'fléxion fur la nature des X, corps j on reconnoit vifiblement qu'ils font corrupti- bles. Cependant il y a eu un très-grand nombre de Philofbphcs, <^ui fè font perluadez que les Cienx quoique mate'riels e'toient incorruptibles.

Les Cieux font trop e'ioignez de nous pour y pou- voir découvrir les changemens qui y arrivent j & il eft rare qu'il s'y en fafîe d'afïèz grands pour être veus d'ici-bas. Celaafuffi à une infinité' de perfonnes, pour croire qu'ils e'toient en effet incorruptibles. Ce qui les a encore confirmez dans leur opinion, c'eft qu'ils attribuent à la contrariété' des qualitez, la corruption qui arrive aux corps fublunaires. Car comme ils n'ont jamais été' dans les Cieux pour voir ce qui s'y pafle, ils n'ont point eu d'expe'rience que cette contrariété de qualitez s 'y rencontrât: ce qui les a portez à croire qu'efFedivement elle ne s'y rencontre point. Ainfi ils ont conclu que les Cieux étoient exemts de corrup- tion, par cette raifon, que ce qui corrompt, félon Jeurfèntiment, tous les corps d'ici-bas, ne fe trouve point là haut.

Il eft viiîblequecè raifonncmentn*aaU!iunefoIidi- ré: car on ne Voit point, pourquoi il ne (e peut pas Trouver quelqu'aucre caufè de corruption,que cette contrariété de qualitez qu'ils imaginent; ni fur quel fondement iîspeuvent afiiirer, qu'iln'yani chaleur> ni froideur, ni fccherelîè, ni humidité dans les Cieux i que le Soleil n'ell pas chaud, 3c que Saturne n' eft pas iroid.

Il y a quelque apparence de raifon de dire que des pierres fort dures, du verre, & d'autres corps de cet- te nature ne fè corrompent pas, puifqu'on voit qu'ils fubfiftent long-tems en même état, & que Ton en eft alTez proche pour voir les changemens qui leur arri- veroient. Mais étant auffi éloignez des Cieux que nous en fommes, il eft tout-à-fâit contre la raifon de conclure qu'ils ne fè corrompent pas, à caufè que l'on n'y fentpas de quahtez contraires, & qu'on ne voit pasq\*ils fe corrompent. Cependant on ne dit pas feulc^ DE LA VERITE; Livre HL 385 feulement qu'ils ne iè corrompent pas > on ditabIbJu- ChaP. ment qu'ils ibnt inaltérables & incorruptibles, & peu X» s'en faut que les Peripateticiens ne difènt que les corps celcftes (ont autant de divinitez, comme Ariftotc leur maître l'a crii.

La beauté de l'Univers ne confifte pas dans l'incor- ruptibilité de fès parties, mais dans la variété qui s'y trouve; & ce grand ouvrage du monde ne feroit pas fî admirable fans cette viciflitude de choies que l'on y remarque. Une matière infiniment étendue, fans mouvement, & par conféquent fans forme & fans corruption, feroit bien connoître la puilTance infinie de Ton Auteur, mais elle ne donneroit aucune idéQ de feragefiè. C'eft pour cela, que toutes les chofès cor- porelles font corruptibles, & qu'il n'y a point de corps, auquel il n'arrive quelque changement, qui l'âltére & le corrompe avec le tems. Dieu forme dans le fèin mêmes des pierres & du verre, des animaux plus parfaits & plus admirables que tous les ouvrages des hommes. Ces corps, quoique fort durs & fort Journal fècs,ne laiflent pas de le corrompre avec le tems: L'air des Sça- & le Soleil aufquels ils font expoCez changent quel- vans, du ^ues-unes de leurs parties, & il fetrouve des vers ^.^yiout qui s'en nourrillent, comme l'expérience le fait 166S. voir.

Il n'y a point d'autre diirérence entre ces corps fort durs & fort {ècs & les autres, fi ce n'eft qu'ils font compofez de parties fort guofi'es & fort (blides, & par conféquent moins capables d'être agitées, & feparées les unes des autres par le mouvement de celles qui viennent de heurter contr'elles; ce qui fait qu'on les regarde comme incorruptibles: Néanmoins ils ne font point tels de leur nature, comme le. tems, 4'ex- périence, & la raifb-i le font afièz connoître.

Mais pour les Cieux, ils font compofcz de la ma- tière la plus fluide & la plu s fiibnle, & principalement le Soleil:& tant s'en fauù qu'il ioii fans chai ur &c in- corruptible, comme dilènt les feclateurs d'Ariftote, qu'au contrAii'c c'efl: de tous les corps &c le plus chaud, & 3^4 DE LA RECHEReHE ThAP. & le plus fa jet au changement. Ceft mêmes lui qui Y cchaufFe, qui agite, & qui change toutes chofes: car c'eft lui qui produit par Ton adion, qui n'eft autre que £a chaleur, ou le mouvement de fès parties, tout CQ que nous voyons de nouveau dans les changemens des iàifons. Laraifon démontre ces chofes: maisfî on peut refîfter à la raifbn,on ne peut redltcr à l'expe'- rience. Car puifqu'on a de'couvert dans le Soleil, par le moyen des Telefcopes ou grandes Lunettes, des ta- ches aulîî grandes que toute la terre, qui s'y font for- mées, & qui fè font dilfipe'es en peu de tems: on ne peut pas davantage nier, qu'il ne foit beaucoup plus fujet au changement que la terre que nous habi- tons.

Tous les corps font donc dans un mouvement & dans un changement continuel, & principalement ceux qui font les plus fluides, comme le feu, l'air & l'eau j puis les patries des corps vivans » comme la chair & mêmes les os,& enfin les plus durs: Et l'efprit ne doit pas fuppofer une efpece d'immutabilité dans les chofes par cette raifon, qu'il n'y voit point de cor- ruption, ni de changement; car ce n'eft: pas une preu- ve qu'une choie foit toujours iemblable à elle-même, à caufe qu'on n'y reconnoît point de différence j ni que des chofes ne foient pas, à caufe que l'on n'en a point d'idée ou de connoilïancc.

Chap. XL CHAPITRE XL Exemples de quelques erreurs de Morale qui dépendent du même principe.

CEtte facilité que l'efprit trouve à imaginer, & » fiippofer des refîemblances, par tout où il ne re- connoît pas vifiblement de différences, jette aufTi la plupart des hommes dans des erreurs plus dahge-' reuiès en matière de Morale, En voici quelques eicSiples.

Va DE LA VERITE'. Livre III. 585 Un François (è rencontre avec un Anglois» ou un Chap, Italien. Cet étranger a fès humeurs particulières: il a XI. de la délicatefïê d'efprit, ou fi vous voulez, il eft fier & incommode. Cela portera d'abord ce François à ju'gerque tous les Anglois, ou tous les Italiens ont le même caradere d'eipric que celui qu'il a fré- quente'. Il les loiiera ou les blâmera tous enge'né- ral j,& s'il en rencontre quelqu'un, il fe préoccu- pera d'abord qu'il eft lèmblable à celui qu'il a déjà vu, & il fè lailTera aller à quelque afFedion, ou â quelque averfîon (ècrete. En un mot il jugera de tous les particuliers de ces nations par cette belle preuve, qu'ilenavûunouplufîeurs qui avoient de certaines qualitez d'efprit: parce que ne {cachant point d'ail- leurs fi les autres différent, il les fîippofe tous fembla- bles.

Un Religieux de quelque Ordre tombe dans une faute: cela Yiiffit afin que la plupart de ceux qui le fça- vent condamnent indifféremment tous les particu- liers du même Ordre. Ils portent tous le même habit, & le même nom, ils fè reliemblent en cela: c'eft afîèz afin que le commun des hommes s'imagine qu'ils (c relTemblent en tout. Onfuppofe qu'ils Ibntièmbla- bles j parce que ne pénétrant pas le fond de leurs cœurs, on ne peut pas voir pofitivement s'ils dif- férent.

Les calomniateurs, qui s'étudient aux moyens de ternir la réputation de leurs ennemis, fè fervent d'or- dinaire de celui-ci, & l'expérience nous appi;end qu'il xeiifntprefque toujours. Eu effet il eft très -propor- tionné à la portée du commun des hommes. Car il n'eft pas difficile de trouver dans des Communautez nombreufes, fi Saintes qu'elles (oient, quelques per- fbnnes peu réglées ou dans de mauvais fèntimens5 puifque dans la compagnie des Apôtres, dont J e- sus-Christ mêmes étoitlcchef, ils'eft trouvé un larrouj un traître, un hypocrite, en un mot un ju- dus.

Les Juifs auroicnt eu fans doute grand tort, s'ils euf^ iU DE LA RECHERCHE Chap. eufîent porté des jugemens defavantageux contre la XI. compagnie la plus Sainte cjui fut jamais, àcaufède l'avarice & du de'reglement de Judas j & s'ils les euP fent tous condamnez dans leur cœur, à caufe qu'ils foufFroientaveceuxceme'chant homme, & quejE- sus-Chri st mêmes ne le punifToic pas, quoi- qu'il connût Tes crimes.

Il eft donc manifeftement contre la raifon & contre la charité de prétendre, qu'une Communauté eft dans quelque erreur, parce qu'il fe trouve quelques particuliers qui y (ont tombez, quand mêmeleschefs la diffimuleroient, ou qu'ils en feroient eux-mêmes les partiians. Il eft vrai que lorfque tous les particu- liers veulent fbûtenir l'erreur, ou la faute de leur frê- le, on doit juger que toute la Communauté eft cou- pable: mais on peut dire, que cela n'arrive prefque ja- mais: car il paroit moralement impoffiblc, que tous les particuliers d'un Ordre fbient dans les mêmes j[èn- timens.

Les'hommes ne devroient donc jamais conclure de cette forte du particulier au général: mais ils ne fçau- roient juger fimplement de ce qu'ils voyent, ils vont toujours dans l'excez. Un Religieux d'un tel Ordre eft un grand homme, un homme de bien: ils con" cluent, que tout l'Ordre elt rempli de grans hom- mes, & de gens de bien; De même un Religieux d'un Ordre eft dans de mauvais fèntimens: donc tout cet Ordre eft corrompu, & dans de mauvais fèntimens. Mais CCS derniers jugemens font bien plus dangereux que les premiers j parce qu'on doit toujours bien ju- ger de fon prochain, & que la malignité de l'homme fait que les mauvais jugemens, & les dilcours tenus contre la réputation des autres plaifent beaucoup plus, & s'impriment plus fortement dans Telprit que les jugemens & les difcours avantageux qu'on en fciit.

Quand un homme du monde & qui fuit lès paf^ lîonss'attach" forcement à fbn opinion, & qu'il pré- tend^Jànslesmouvemensde fa palliou qu'il a raifon de DE LA VERITE'. Livre III. j%y ^ la fùivi-e, on juge avec fujet que c'eft un opiniâtre, Chap, & il le reeonnoît lui-même des que fà pafTion eft pal' X L fee. De même quand une perfonne de pieté, qui eft Î)éne'tre' de ce qu'il dit, & qui a reconnu la ve'rité de a Religion, & la vanité des chofès du monde, veut fiiriès lumières rcfifter aux déréglemens des autres, & qu'il les reprend avec quelque zcle, Izs gens du monde jugent auffi que c'eft un opiniâtre, & ainfi ils concluent que les dévots font opiniâtres. Ils jugent même que les gens de bien font beaucoup pIUs opi- niâtres, que les déréglez & les méchans: parce que ces derniers ne défendant leurs mauvaifes opinions que félon \qs différentes agitations du (àng & des par- lions, ils ne peuvent pas demeurer long-cems dans leurs (èntimens: ils en reviennent. Au lieu que les perfonnes de pieté y demeurent fermes; parce qu'ils ne s'appuyent que fur des fondemens immobiles, qui ne dépendent pas d'une chofèaufli inconftante qu'eft la circulation du (àng.

Voici donc pourquoi le commun des hommes ju- ge, que les perfonnes de pieté font opiniâtres aulïi bien que les perfonnes vicieufes. C'eft que les gens de bien font paifionnez pour la vérité & pour la ver- tu, comme les méchans le font pour le vice & pour le menfonge. Les uns & les autres parlent pre{que de la même manière pour foiitenir leurs (èntimens ils font fomblables en cela, quoiqu'ils différent dans le fond. En vo là aflèz, afin que le mondequi ne pénétre pas la différence des raifons, juge qu'ils font fèmblables en tout, à caufe qu'ils font (èmblabies en la manière donc tout le monde eft capable de juger.

Les dévots ne font donc pas opiniâtres, ils font feu- lement fermes comme ils le doivent être 5 & les vi- cieux & les libertins font toujours opiniâtres, quand ils ne demeureroient qu'une heure dans leur fènti- ment: parce qu'on eft feulement opiniâtre lorfqu'on défend une fauile opinion, quand même on ne la àé- fendroit que peu oe tems. Il en eft de même de ceitains Philofophes, qui ont R foû- 3S.S DE LA RECHERCHE Cha? foûtcBU des opinions chimériques, dont ik revicn- XI * nent. Ils veulent que les autres qui défendent des ve'- ritez confiantes, & dont ils yoyent la certitude avec évidence, les quittent comme de fîmples opinions, ainfî qu'ils ont tait de celles dont ils s'étoieat entêtez înal à propos. Et parce qu'il n'eft pas facile d'avoir de la déférence pour eux au préjudice de la vérité, & gue Tamour qu'on a naturellement pour elle, porte à la défendre avec ardeur j ils jugent que l'on eftopiaiâfre.

Ces perfonncs avoieut tort de défendre avec ob- ftination leurs chimères, mais les autres ont raifon de (oûtenir la vérité avec force & fermeté d'elprit» La manière des uns & des autres eft la même, mais les fentimens font différais:& c'cft cette différence de ientimens, qui fait que les uns font fermes > & que les autres étoicnt des opiniâtres.

DE LA VERITE'. Livre IH.

CONCLUSION DES TROIS PREMIEPvS LIVRES, Es le commencement de cet Ou • vrage, j'ai diftingné comme deux pâmes dans l'érre fimple & indivi- lible de l'ame; l'une purement paf- iïve, & l'autre pafïive Se aclive tout cnfëmble. Lapremie'reeftl'efpric ou l'entendement: La féconde eft la volonté. J'ai at- tribue'à l'elprit trois fàcultez, parce qu'il reçoit fès modifications & (es idées de l'Auteur de la nature en trois manières. Je l'ai appelle fèn s, loriqu'il reçoit de Dieu des idées confondues avec des Icnfations, c'eft- à-dire des idées {èn(îbles,à l'occafioa de certains mou-. vcmens cjui fe paflènt dans les organes de fès f ens à la prefènce des objets. Jel'ai appelle imagination & nW- moire, lorfqu'il reçoit de Dieu des idées confondues avec des images, lefquelles font une efpece de fcnfa- lions foibles& languifî'antes, que l'efprit ne xeçoit> <^ u 'à caufè de quelques traces qui fè produifent>ou qui fe réveillent dans le cerveau par le cours des efprits. Enfin je l'ai appelle efprit pur, ou entendement pur, lorfqu'il reçoit de Dicules idées toutes pures de h vé- rité lans mélange de fènfàtions & d'images: non par l'union qu'il a avec le corps, mais par celle qu'il a avec le Verbe, ou la Sagefîè de Dieu, non parce qu'il eft dans le monde matériel & fènfible, mais parce qu'il fubfifte dans le monde immatériel &intelligi-, bkj non pour connoître des chofès muables propres à Ri la ^^■O ■ DE LA RECHERCHE; h confcrvation delà vie du corps, mais pour pénétrer des véritez immuables > kfquelles conferventen nous laviedeTelprit.

J'ai fait voir dans le premier & dans le fécond Livre, que nos fèns 6c nôtre imagination nous font fort uti- les pour connoître les rapports j que les corps de de- hors ont avec le nôtre: que toutes les idées que refprit reçoit par le corps font toutes pour le corps: qu'il eft impofTible de découvrir quelque vérité que ce foit avec évidence, par les idées des fens & de l'imagina^ tion: que ces idées confufès ne fervent qu'à nous at- tacher à nôtre corps & par nôtre corps à toutes Içs chofès fenfîbles: & qu'enfin fi nous voulons éviter l'erreur nous ne devons point nous y fier. Je conclus de même, qu'il eft moralement impofTible de con- noître par les idées pures de refprit les rapports qae les corps ont avec le nôtre: qu'il ne faut point raifon- ner félon ces idées, pourfçavoir fi une pomme, ou une pierre font bonnes à manger, qu'il en faut goûter; & qu'encor€ que l'on puilTe fè fer vir de fbn efprit pour «lonnoîtreconfufément les rapports des corps étran- gers avec le nôtre, c'eft toujours le plus sur de fè fer- vir de fès fens. Jedonneencore un exemple j car ou ne peut trop imprimer dans Tefprit des chofcs fiefTcn- tieîles & fi nécelTaires.

- Je veux examiner, par exemple, ce quîm'eft le plus avantageux d'être jufte, ou d'être riche. Si j'ouvre les yeux du corps, la juftice me paroit une chimère; je n'y voi point d'attraits. Je voi âcs juf^es mifèrables, abandonnez, perfècutez, fans défenfè& fans confbla- non 5 Car celui qui les confole & qui les foûticnt ne pa- loit point à mes yeux. En un raot, je ne voi pas, de quel nfagê peut- être la julHce & la vertu. Mais fi je confidére les richelïès les yeux ouverts, j'en vois d'a- bord l'éclat, Se j'en fuis ébloiii. La pUiflance, la^ran- deur, les plaifirs & tous les biens iènfibles accompa- gnent les ri.cheffes;&jene puis douter qu'il ne ùûIq être riche p*^ être heureux. De même, fijemelers de mes oreilles, j'entens gme tous les hommes eftijnent jnent DE LA VERITE'. Livre IÎÎ. 391 ment les richefïès; cju'on ne parle que des moyens d'en avoir; que l'on loue & que l'on honore fans cej[l fè ceux qui les pofledent. Ce fèns & tous les autres me difènt donc, qu'il faut être riche pour être heu- reux Que fi je me ferme les yeux & les oreilles, & que j'interroge mon imagination, elle me reprefente- rafansceffe ce que mes yeux auront vCi, ce qu'ils au-^ ront lù,& ce que mes oreilles auront entendu à i'avan*- tage des richelTesrmais elle me repréfèntera encore ces choies tout d'une autre manie're que mes lens, car l 'imagination augmente toujours les idées des chofcs qui ont rapport au corps & que l'on aime. Si je la laif- lé donc faire, elle me conduira bien-tôt dans un palais enchanté, femblable à ceux dont les Poètes & les fai- ièurs de Romans font des delcriptions Ci magnifiques: & là je verrai des beautez qu'il elt inutile que je décri- ve, lefquelles me convaincront que le Dieu des ri- cheffes qui l'habite eft le {èul capable de me rendre heureux. Voilà ce que mon corps eft capable de me perfuader, car il ne parle que pour lui, il efl nécelTaire pour Ion bien, que l'imagination s'abbatte devant la grandeur & l'éclat des richefles.

Maisfijeconfidérequc le corps cfl: infiniment au delîousde l'efprit; qu'il ne peut eu être le maître î qu'ilnepeutPinftruire de la rérité, ni produire eti lui la lumiércj & que dans cette veuë je rentre en moi* même, & que je me demande: ou plutôt { puifque je ne fuis pas à moi même, ni mon maître, ni ma lu- mière ) fi je m'approche de Dieu, & que dans le filen*i ce de mes fèns & de mes pafiions, je lui demande, fi je dois préférer les richelTes à la vertu, ou là vertu aur richelîes: j'entendrai une réponte claire & didinde de ce que je dois faire: réponfè éternelle qui a tou- jours été dite, qui fe dit & qui lè dira toujours: répon- fè qu'il n'eft pas néceflaire que j'explique parce que tout le monde la fçait, ceux qui liient ceci, & ceux qui ne le lifent pas; qui n'eft ni Grecque ni Latine, ni Prançoife, ni Allemande, & que toutes les nations conçoivent: réponfe enfin qui confole les juftes dans R 5 leur DELA RECHERCHE DELA VERITEen des mouvemêns naturels ds Pefprit, I» Les Bf^rits doivent avoir des inclinations t comme les corps ont des mouvemens-^ IL Dieu ne donne aux ef- frits du mouvement que pour lui. IIL Les efprits ne je portent aux biens furticuliers que par le mouvement qu'ils ont pour ie bien en général. IV. Origine des principales inclinations naturelles qui feront la divi- (ion de ce quatrième Liy te ^_ ', L ne feroit pas nécefïàire de traiter des inclinations naturelles comme nous allons ^re dans ce quatrième Livre, ni des paiïïons comme nous ferons.dans le fuivant) pour décou- vrir les cauiès des erreurs des hom- mes, fi l'entendement ne de'pen- doitpo int ds k volonté tos Jiiperceptioii des objets: mais DELA VERITE'-. Livre IV. ~ 395 mais parce qu'il reçoit d'elle {à diredion, que c'eft Chap^ elle qui le détermine Se qui l'applique à quelques ob- L jets plutôt qu'à d'autres; il eft abfblumcnt nécelTairc de bien, comprendre fès inclinations » afin de péné- trer les caufès dQS erreurs auxquelles nous fbmmes fùjets..

Si Dieu en créant ce monde eiit produit ufiematie're j ', infînimentétenduë fans lui imprimer aucun mouve- ^^.A*. men^, tous ks corps n'auroient point e'te' dijférens ^^' ^ * les uns des autres. Tout ce monde vifible ne (eroit '^^" f' encore à pre'fènt qu'une malTe de matière ou d'ercn- ^^^^^^^^ due, qui pourroirbienfèrvir à faire connoître la gran- ^"^ "^^' deur & la puilTance de fbn Auteur; mais iln'yauroir /^^^ pas cette fucceflïon de formes & cette variété de corps, ^°^^^^^ qui fait toute la beauté de l'univers, & qui porte tous ^'?^'^^ les efpHts a admirer la fascfle infinie de celui qui le °^^^^-^ Or il me (èmble que les inclinations des efprits font ^^'^^' au mondefpirituel, ce que le mouvement eftaumon- de matériel; & que fi tous les efpritsétoient (ans in- clinations, ous'ilsnevouîoicncjamaisrien, il ne fc trouveroit pas dans Tordre des chofès fpirituelles cet- te variété, qui ne fait pas feulement admirer la pro- fondeur de la fàgeffe de Dieu, comme fait la diverfité ' qui fè rencontre dans des chofès matérielles: mais- auffi là miféricorde, fà juftice, fà bonté, & générale- ment tous fes autres attributs. La différence des in- clinations fait donc dans les efprits un effet afièz fèm^ blableàceluiquela différence des mouvemens pro-? duitdans le corps •,& les mclinations des efprits, ic les' Hiouvemens des corps fontenfèmble toute la beauté des êtres créés. Ainfi tous les efprits doivent avoiu quelques inclinations, de même que les corps ont diff^ércas mouvemens. Mais tachons. de découvrir quelles inclinations ils doiventavoir.

Si nôtre nature n'étoit point corrompue il ne fèroit pas nécelTaire de chercher par la raifbii, ainfi que nous allons faire, qu'elles doivent être les inclinations na- turelle-) des efprits créés: nous n'aurions pour cela.

DELA RECHERCHE DELA V E RI TÉ- LIVRE QUATRIEME. V E S INCLINATIONS on des mouvement naturels ds l'ejprit, CHAPITRE PREMIER.

1^ Les El frit s doivent avoir des inclinations, comme les corps ont des mouvemens^ IL Dieu ne donne aux ef- prits du mouvement que pour lui. IIL Les efprits né je portent aux hiens particuliers que par le mouvement qu'ils ont pour le bien en général. IV. Origine des principales inclinations naturelles qui feront la divi' (ion de ce quatrième Livre'-. '. - L ne feroit pas néce(ïàire de traiter des inclinations naturelles comme nous allons Êire dans ce quatrième Livre, ni des pallions comme nous^ ferons.dans leiiiivant, pour décou- vrir les caulès des erreurs des hom- mes, fi ^entendement ne dépen- Yolontedans Japerceptioiî des objets: mais doit point 'DELA VERITE'. Livre IV. "" 395 nuis parce qu'il reçoit d'elle fa diredion, que c'eft Chap^ elle cjui le détermine Se qui l'applique à quelques ob- I. jets plutôt qu'à d'autres 5 il eft abfblumcnt nécelTaire de bien comprendre fès inclinations •. afin de pe'ne'- trer les caufès dQs erreurs auxquelles nous fbmmes fùjers. - Si Dieu en créant ce monde eût produit une matie're » *, ■infiniment étendue fans lui imprimer aucun mouve- J^- ^u - ment, tous les corps n'auroient point été difFérens r^^-^"*'^'*" les uns des autres. Tout ce monde vifible ne feroit ^^" f^ encore à préiènt qu'une mafTe de matière ou d'ércn-. ''T. ^^ due, qui pourroirbienfèrvir à faire connoître lagran- ^"^ ''*'^" deur & la puiiTance de fbn Auteur; mais il n'y auroic '^"^ pas cette fiiccefiion de formes & cette variété de corps, ^^^^''^^^ qui fait toute la beauté de l'univers, & qui porte tous ^^J"?^ \z'^ efptits à admirer la fagefle infinie de celui qui. le ^^^ gouverne. ' mou^e- Or il me lèmble que les inclinations des efprits font ^^''^^^ au monde fpirituel, ce que le mouvement eft au mon- de matériel j & que fi tous les efprits étoient fans in- clinations, ous'ilsnevouloicntjamaisrien, il ne fc trouveroit pas dans Tordre des choies fpirituelles cet- te variété, qui ne fait pas feulement admirer la pro- fondeur delà fàgefTe de Dieu, comme fait la diverfité qui fè rencontre dans des chofès matérielles: mais aufTi là miféiicorde, fà juftice, fà bonté, & générale- ment tous fes autres attributs. La différence des in« clinations fait donc dans les efprits un efïet afîèz fèm- blableàceluiquela différence des mouvemeus pro- duit dans le corps -, & les inclinations des efprits, &: les' mouvemens des corps font enfèmble toute la beauté desétues créés. Ainfi tous les efprits doivent avok quelques inclinations, de même que les corps ont dilFérens mouvemens. Mais tachons de découvrir quelles inclinations ils doivent avoir.

^i nôtre nature n'étoir point corrompue il ne fèroit pas nécelTaire de chercher par larailbn, ainfi que nous allons faire, qu'elles doivent être les inclinations na- turelles des efprits créés: nous n'aurions pour cela 39^ DE LA RECHERCHE Ci^Ai.P.. qu'à nous confïilter nous-mêmes, & nous reconnot- L trions par le (èntiment intérieur, que nous avons dé: ce qui fe pafïèen nous, toutes les inclinations que nous; devons avoir naturellement. Mais, parce que nous fçavonspar la.foi que le pèche' a renverfé l'ordre de la nature, & que la raifon nous apprend que nos incli- nations font de'reglées, comme on le verra mieux: dans la fuite, nous fbmmes obligez de prendre un au» tre tour: ne pouvant nous fier àce que nous (entons,, nous fommes obligez d'expliquer les. choies d'une manière plus relevée j.mais qui femblera (ans doute peufolide à ceux qui n'eftiment que ce qui & fait /en» tir. ^'^. C'effc une ve'rite' inconteftable, que Dieu ne peut • 5^ />« w'tf avoir d'autre fin principale dé fes opérations que lui-- ffoint même, & qu'il peut avoir plufieurs fins moins princi- d'autrf pales, qui tendent toutesàlaconfèrvation des êtres; fn prin- qu'il a. créés. Il ne peut avoir d'autre fin principale ci^aU àe que lui même, parce qu'il ne peut pas errer, oumct-- fes aâi^ tre là dernière fin dans des êtres qui ne renferment pas i ons que toute force de biens. Mais il peut avoir pour fin moins > luimê- principale la confervation des êtres créés, parce que- ?ii€',0' il parcicipansto.us de ià bonté, ils font neceflai rement- ne donne bons, & même très bons (èlon l'Ecriture, yalde bona.' aux ef- Ainli Dieu les aime, & c'eft mêmes fon amour qui ^its du les con ferve, car tous les êtres ne fubfiftent que parce - mcHve- que Dieu les aime. Dilips omnia quajunt, dit le Sage,- ment que nihil oàtjii eorum quxfecijH: nec enim odiens aliquid con-- ^OKT lui.. fUtMijliO'fedfii. (^uomodo autempo([€t aliquid perma- wre-i nifitH -yoluiffes, aut quod à teyocatum non ejjètcon" fe^-varetur. En effet il n'eft pas pofliblede concevoir que des choies j qui ne plaiiènt pas à un être infiniment - parfait & tout puiflànt, fubfiftent,puifque toutes cho> îèsnefiibûftent-qucpar ià volonté. Dieu veut donC'