SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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des bleflùresj & toute cette grandeur qui les accom pa- gne &: qu'ils attachent à leur propre écre, ne fait queks-- 4H BE LA RECHERCHE les groflir & les étendre, afin qu'ils fbient capables l y^ d'un plus grand nombre de blcfïures, & plus expofez aux coups de la fortune.

La foi donc, la railbn & l'expérience, nous con^ vainquant que les biens & les plaifirs de la terre, dcf- ^ueis nous n'avons point encore goûté, ne nous ren- droient pas heureux quand nous les pofTederions ^ nous devons bien prendre garde félon cette troifiéme règle à. ne pas nous laifTeriottement flatter d'une vai- ne elperance de bonheur, laquelle s 'augmentant peu à peu à proportion de nôtre paflîon & de nos defirs, fc changeroit à la fin en une fauflè. afïurance. Car lor£- quc Ton eft extrêmement paffionnc pour, quelque bien, oniè l'imagiae toiîjours très-grand j & l'on fe perfuade mêmes infenliblement que l'on fera heureujt quand on le pofTedera.

Il:feut donc refifter à ces vains dejfîrs,pui/que ce (è^ roit inutilement que l'on tâcheroit de les contenter. Mais principalement encore, parce que quand on fe Jaiflè aller à fes paflions, & que l'on emploieibn tems pour les fatisfaire, on perd Diea^. toutes chofes avec lui. Oi> ne fait que courir d'un faux bien après un au- tre faux bien: on vit toujours dans de faulles efperan- ces: on fè diflîpe, on s'agite en mille manières diffé » rentes: on trouve par tour des oppofitions à caufè que llîs biens que l'on recherche (ont délirez de plufieurs, & ne peuvent être. polTedez de plufîeurs i & enfin Qïi meurt & on ne pofTede plus rien» Car, comme Ch'ap.6. nous apprend fàint Paul, ceux qui veulent devenir ri^ uTi^i f^ei", tombent dans U tentation C^ dans le pfége du dia- ble y C^ en divers defirs inutiles & pernicieux qui préci- pitent les hommes dans l'abime de la perdition Cr'-dt lu.- damnations car la cupidité efl la racine de tous les maux. Que fi nous ne devons pas nous porter à la recher^r che des biens delà terre qui nous font nouveaux, parl- ée que nousfbmmes afTurez que nous, n'y trouverons pas le bonheur que nous cherchons ^ nous ne devons pas auiîi avoir. le moin dre de fir de. fcavoir les Q|sïnio!îS lïoilY-ciies-Jfe]^ uu.tres-:eraiid.iioiïibre. de queltions m m DE LA YERIT£'_LivRBlV. 42.5 difficiles, parce que nous fçavons d'ailleurs que VcC- Chap* prit de l'homme n'en fçauroit de'couvrir la vérité'. La I Y, plupart des queftions que Ton traite dans la Morale &. principalement dans la Phyfîque, font de cette natu- re j & nous devons par cette raifon nous de'fier beau- coup des livres que l'on compofè tous les jours fut ces matières tres-obfcures & tres-embaraflees. Car, quoi qu'abfolument parlant, les queftions qu'ils con- tiennent Ce puiiTent re'fbudrc j cependant il y a encore fi peu de ve'ritez de'couvertes, & il y en a tant d'autres à içavojr avant que de venir à.celles dont^trai.tent ces livres, qu'on ne peutne les pas lire iàns le hazarder de perdre beaucoup.

Cependant ce n'eft pas ainfi que les hommes fè.con- duiiènt; lis font tout le contraire. Ils n'examinenc point fîce qu'on leur dit eft pofîible. H n'y a qu'à, leur promettre des chofes extraordinaires, comme la. réparation de la chaleur naturelle, de l'humideradical, des elprits yitaux, ou d'autres ehofês qu'ils n'entenr dent point, pour exciter leur vaine curiofîte' 5 &poui: ks préoccuper. Il fùffit pour les eblouïr & les gagner, ^ leur propolèr des paradoxes j defèfervir de paroles oblcures, de termes d'influences, de l'autorité' de quelques auteurs inconnus j ou bien de faire quetf que expérience fort fenfible & fort extraordinaire, ^uoiqu'elle.n'ait même aucun rapport à ce qu'on avance, car il fujSît de lé§,^'courdir pour les couvain-^ Si un Medeetn,UB Chirurgien, un Empirique citent des pailàges grecs & latins, & fe fervent de termes ji.oiiveaux& extraordinaires pour ceux qui Icse'cou- tent, ce font de grands hommes; on leur donne droit de vie & de mort: on les croit comme des oracles: ils s'imaginent eux-mêmes qu'ils font- bien au defTus du commun des hommes, & qu'ils pénètrent le fond des chofes. Et Cl l'on eft a0èz indifcret pour témoigner qu'on ne prend pas pour raifon cinq ou fîx mots qui liC lignifient & quine prouvent rien 5 ils s'imaginent ^'oa n'a pas le fe^s commun., & que l'ou nie ks.

41^ DE LA RECHERCHE Chap. premicK principes. En effet lès premiers principes I V. cle ces gens-là font cinq- ou (ix mots latins d'un au- teur, ou bien quelque palïagc grec, s'ils font plus ha- biles.

Il eft mêmes neceiïaire que les fçavans Médecins parlent quelques fois une langue que leurs malades n'entendent pas, pour acquérir quelque réputation &: pour fè faire obeïr.

Un Médecin qui ne fçait que du latin^peut bien être eftimé au village: parce que du latin eft du grec& de l'arabe pour des paylàns. Mais (i un Médecin ne fçait au moins lire le grec pour apprendre quelqu'aphorif- mcd'Hypocrate, il ne faut pas qu'il s 'attende de paf- fer pour içavant homme dans l'eiprit des gens de vil- le, qui fçavent ordinairement du latin. Ainfî les Mé- decins même les plus fçavans connoifîant cette fantai- fïcdes hommes, lè trouvent obhgez déparier comme ks affronteurs & les ignorans j Se l'on ne doit pas tou- jours juger de leur capacité' & de leur bon fcns, par les chofès qu'ils peuvent dire dans leurs vifitcs.

€hap. V.

7.

Delafe^ conde in- clination naturelle ou de l'a- mour ^roj^re^ CHAPITRE V.

I, Tjela féconde inclination naturelle OH de l'amour pro* pre. II. Ilfe diVife en f amour de l'être C" du bien être, ou de la grandeur O' duplaijir.

LA féconde inclination que l'Auteur de la na- ture imprime (ans celle dans nôtre volonté, c'eft l'amour de nous mêmes& denôtre propre con- fervation.

Nous avons déjà dit que Dieu aime tous fes ouvra- ges j que c'eft l'amour feul qu'il a pour eux qui les conferve;. & qui veut que tous les efprits créez ayenc les mêmes inclinations que lui. Il veut donc qu'ils ayent tous uneinelination naturelle pour leur xonfèr- yation, & qu'ils s'aiment eux-mêmes. Àii-.^l eft ju- Ht des'aiinerpuifqu'en eifeton eft aimable, que Dieu • iîiêjme.

DE LA VERITE'. Livre IV. 417 même nous aime, & qu'il veut que nous nous ai- Chap. mions: mais il n'eft pas jufte de s'aimer plus que V. Dieu, puiique Dieu en: infiniment plus aimable que nous. Ileft injufte de mettre fà dernière fin dans foi- même, & de ne {è pas aimer par rapport à Dieu 5 puii- qu'en efFet n'ayant aucuiie'bonté ni aucune fîibfîftan- ce parrtous mêmes mais feulement par participation de la bonté' & de l'être de Dieu, nous ne fommes pas aimables par nous mêmes, mais feulement par rap- port à lui.

Cependant l'inclination que nous devons avoir pour Dieu s'ell perdue par le péché, & il en eft feule- ment refte' dans nôtre volonté' une capacité' infinie pour tous les biens ou pour le bien en général, & une inclination forte de ks pofîèder qui ne peut jamais fe détruire: mais l'inclination que nous devons avoir pour nôtre propre confèrvation, ou nôtre amour pro- pre s'eft fi fort augmenté, qu'il s'eft enfin rendu le maître abfolu de la volonté. Il a même changé, & transformé en fâ propre nature l'amour de Dieu, ou l'inclination que nous avons pour le bien en général, & l'amour que nous devons avoir pour les autres hommes. Car on peut dire préfenremsnt que nous • n'avons de l'amour que pour nous mêmes, puifquc nous n'aimons toutes chofès que par rapport à nous; au lieu que nous ne devons aimer que Dieu & toutes choies par rapport à Dieu.

Si la foi & la raifon nous apprennent qu'il n'y a que Dieu qui fbit le fbuverain bien, & que lui fèul peut nous combler de plaifirs; nous concevons facilement qu'il faut donc l'aimer, & nous nous y portons avec afièz de facilité: mais fàiis la grâce, c'eft toujours par amour propre que nous l'aimons. La charité toute pure eft h au defius de nos forces, que tant s'en faut que nous puilfions aimer Dieu pour lui-mê- me, que la raifon humaine ne comprend pas facile-, ment que l'on puifle aimer autrement quepar rapport à foi, & avoir d'autre dernière fin que fà propre fatis- fa(^ion. L'amour propre eft donc le fèul maître de la voloii- 42-« ^ DE LA RECHERCHE Chap. volonté depuis le dcfbrdre du péché, & l'amour de Y# I^ieu & du prochain n'en font plus préièntement que des fiïitesi puifqu'on n'aime plus rien, que parce qu'en l'aimant, on elpére quelque avantage, ou qu'on reçoit adueîlement quelque plâifir. jl^ Or cet amour propre (e peut divifèr en deux efpé^ V amour ^^^ ' Ravoir en l'amour de la grandeur, & en l'amour propre Ce ^" P^^ilîr j ou bien en l'amour de Ton être & de la per- divife en ^^^^o" ^^ fon être, & en l'amour de fon bien être ou l'amour ^e ia félicité.

de l'être ^^^^ l'amour de la grandeur nous affedons la puif- & du ^ïï<^^ 5 l'élévation, l'indépendance, & que nôtre être bien être ^^^^^ P^^^ lui-même. Nous devrons en quelque ma^ ou de la "^^'^^ d'avoir l'être nécefîaire: nous voulons en un fens grandeur ^^'^^ comme des dieux. Car il n'y a que Dieu qui ait CT du proprement l'être, & qui exifte nécefîairement; puif- plai^r <]ue tout ce qui elt dépendant n'exifte que par la vo- ^ ^ ' lonté de celui dont il dépend. Les hommes donc (oa- haitant la necefïîté de leur être,(buhaitent aufli la pui{^ fànce des autres. Ma is.pari'amour du plaifir ils défi- rent non pas fimpiement l'être, mais le bien étreipuiC- que le plaiiir eft la manière d'être qui eO: la meilleure & la plus avantageuse à l'ame.

Car il faut remarquer que la grandeur, l'excellen- ce, & l'indépendance de la créature, ne (ont pas des manières d'érre qui la rendent plus heureufè par elles- mêmes j puifqu'ilarrivefcmYent qu'on devient mifèr- rablè à mefiire qu'on s'aggrandit. Mais pour le plai- fir, c'eft une manière d'être que nous ne (çaurions re- cevoir aduellement, fans devenir aduellement glus heureux. LagrandeurSc l'indépendance le plus |bu.- vent ne foiit point en nous, & elles ne confident d'or- dinaire que dans le rapport que nous avons avec les choies qui nous environnent. Mais les plaifirs font dans l'ame même, 3c elles en font des manières réel- les qui la modifîeHt;,& qui par leur propre nature font capables de la contenter^ Ainlî nous regardons l'ex^ cellence, la grandeur, &hndépendan£e comme des diofès propres pour la confèrvation de nôtre être ^ & mçme DE LA VEUITF. Livre IV. 419 Blême cjuelcjuesfois comme fort utiles félon l'ordre ChapI de la nature pour la con(èrvation du bien être: Mais Y» le plai/ir eft toujours la manière d'être de l'elprit, ^m par elle même le rend heureux & content; de for- te que leplaifir eft le bien être, & l'amour du plaifîr I amour du bien être.

Or cet amour du bien être eft fi puilïànt qu'il eft fjuefquefois plus fort que l'amour de rêtre,& l'amour propre nous fait quelquefois defirer le non être, parce. que nous n'avons pas le bien être, Cek arrive à tous les damnez auxquels il (èroit meilleur félon la parole de Jefus-Gbrift, de n'être point que d'être aufli mal qu'ils font: parce que ces malheureux e'tant ennemis de'clarez de celui qui renferme en lui-même toute la bonté', & qui eft la caufè feule des plaifîrs & des dou- leurs que-nous (ommes capables de (entir, il n'éft.pas poiîible qu'ils jouïflent de quelque {atisfa<îiion. Ih font & ils feront e'ternellement miferables, parce que leur volonté fera toujours dans k même diQ)ofitioni- & dans le même dérèglement. L'amour de foi-mê- me renf€i:me donc deux. amascs, l'amoat de la gran- deur, de la puiflTance, de l'indépendance, & généraîe- lîient de toutes les chofès qui nous paroifïènt propres pour la confervation de nôtre êtrej & l'amour du plai- iîr & de routes les choiés qui nous fontnecelTaires pour être bieu,c'eft-àrdirej pour être heureux Ôc con-- tens.

Ces deux amours fepcuvent divifèr en pluiïeurs ma- nières: foit parce que nous fommes compoféz de dcux.partics différentes d'ame&de corps, félon lef- quelles on les peut divifer ^ foit parce qu'on les peut diftinguer ou les fpecilïer par ks diiftrens objets, qui nous font utiles pour nôtre confervation. On ne s'arrêtera pas toutefois à cela, parce que nôtre defîein, n'étant paS'de faire une Morale, il n'eft pas necefïaire de faire unerecherche & une divifîon exaéle de toutes les choies que nous regardons comme nos biens. H a feulement été néceflairs de faire cette divifîon pour rapporter avec quelque ordre les caiafès de nos erreurs,.

Nous.

450 DELA RECHERCHE Chap. Nous parlerons donc premièrement des erreurs V, qui ont pour caufè l'inclination que nous avons pour la grandeur, &c pour tout ce qui met nôtre être hors de la dépendance des autres: Et enfuitc nous traite- rons de celles qui viennent de l'inclination que nous avons pour le plaifir, & pour tout ce qui rend nôtre être le meilleur qui puifTe être pour nous, ou qui nous contente leplus.

^yY* CHAPITRE VI.

^yY* CHAPITRE VI.

I, De ^inclination que nous avons pour tout ce qui nour élevé au deffus des autres. II. Des faux jugemens de quelques perfonne s de pieté. III. Des faux jugemens des fuperfîitieux & des hypocrites, IV. De Vont en- nemi de M. Defcartes, I, '"T^ Outes les choies qui nous donnent une certaine De tin- jL élévation au deiîiis desautres en nous rendant clmation plus parfaits, comme la fcience & la vertu; ou bien que nous qui nous donnent autorité fur eux en nous rendant avons pltis puilîàns, comme les dignitez & les riche/Tes, pour tout ièmblent nous rendre en quelque forte indépendans. ce qui Tous ceux, qui font au de/Tous de nousjuous révèrent nous ék' &nous craignent; ils font toujours prêts à faire ce veau qu'il nous plaît pour nôtre conlèrvation, & ils n'o- deffus des font nous nuire ni nous rélîfter dans nos defirs» Ainli autres. I^s hommes tâchent toiijours de polîeder ces avanta- ges qui les élèvent au deflus des autres. Car ils ne font pas réflexion, & que leur être & leur bien être dépendent félon la vérité de Dieu feul, & non pas des hommes; & que la véritable grandeur qui les rendra éternellement heureux, ne confifte pas dans ce rang qu'ils tiennent dans l'imagination des autres hom- mes, auflî foibles & aullî miforables qu'eux-mêmes; mais dans une humble foùmilfion à la volonté de Dieu, qui étant jufte, ne manquera pas derécompen- fcr ceux, qui demeurent dans l'ordre qu'il a preforit.

Mais DE LA VERITE'. Livre IV. 451 Mais les hommes ne défirent pas feulement de pof- Cha? fcder efFedivement la fcience & la vertu, les dignitcz y X. * ,& les richelïès j ils font encore tous leurs efforts afin qu'on croye au moins qu'ils les pofïèdent ve'ritablc- ment. Et fi l'on peut dire qu'ils fè mettent moins en peine de paroître riches que de l'être efFedivement,on peut dire aufli qu'ils fe mettent fbuvent moins en peine d'être vertueux que de le paroître: car comme dit agréablement l'Auteur des réflexions Morales la vertu niroit^as loinfi la vanité ne luitemit compagnie, La réputation d'être riche, fçavant, vertueux, produit dans l'imagination de ceux qui nous environ- nent, ou qui nous touchent déplus prés, des difpofi- tionstres-commodes pour nous: elle les abbat à nos pieds: elle les agite en nôtre faveur: elle leurinfpire tous les mouvemens qui tendent à la confèrvation de nôtre être, & à l'augmentation de nôtre grandeur. Ainfî les hommes confèrvent leur réputation comme un bien dont ils ontbefbin poux vivre commodément dans le monde.

Tous les hommes ont donc de l'inclination pour la vertu î la fcience, les dignitez, & les richelTes, & pour lareputation de pofTeder ces avantages. Nous allons feire voir par quelques exemples comment ces inclina- tions peuvent les engager dans l'erreur. Commen- çons par l 'inclination pour la vertu ou pour l'apparen- ce de la vertu.

Les perfonnes qui travaillent fèrieufèment à fè ren» dre vertueux, n'employent gueres leur efprit ni leur tems que pour connoître la religion, & s'exercer dans les bonnes œuvres. Ils ne veulent fçavoir, comme (àint Paul, que J esus-Christ crucifié, le remè- de de la maladie & de la corruption de leur nature. Ils ne fbuhaitent point d'autre lumière que celle qui leur cftnéceiTaire pour vivre chrétiennement,& pour re- connoître leurs devoirs, & en fuitre ils ne s'appliquent qu'à hs remplir avec ferveur & avec exactitude. Ainfi iîsnes'amufentguéres à des (ciences qui paroifTent vailles & fteriles pour leur fàlut.

On 43i OE LA RECHERCHE Chxv. ©n ne trouve rien à redire à cctte<;onduitc, on Te- *• V I. ftime infiniment, on fc croiroit heureux delà tenir //♦ exadement, & on fè repentmême de ne l'avoir pas -Besfatfx affez fiiivie. Mais ce que l'on ne peut approuver,c'eft pigemens qu'e'tant confiant qu'il y a des iciences pureinent ha- de quel- maines très- certaines & allez utiles, qui de'tachent l'ef- ^uesper- prit des chofèslènfibles, & qui l'accoutument ou le jfbnnes de préparent peu à peu à goûter les véritez de l'Evangile j pieté» quelques perlbnnes de piete'.fàns les avoir examinées, les condamnent trop librement, ou comme inutiles, Gu comme incertaines.

f II eft vrai que la plupart des fciences font fort incer- taines & fort mutiles. On ne fè trompe pas beaucoup de croire qu'elles ne contiennent que des veritez de peu d'ufàge. Il eft permis de ne les étudier jamais -, Se il vaut mieux les me'prifèr tout-à-fait que de s'en lait- ier charmer & éblouir. Ne'anmoins on peut aflurer qu'il eft tres-ne'ceflàire de fçavoir quelques veritez de Me'taphyfique. La connoilïànce univerfèlle ou de l'exiftence d'un Dieu eft ablblument neceflàire, puif^ que même la certitude de la foi dépend de la connoif- iàncequelaraifon donne de l'exiftence d'un Dieu.On doit fçavoir que c'eft là volonté qui fait & qui règle la ï^iature; que la force ou la puilTance des caufes natu- relles n'eft que là volonté j en un mot que toutes cho- ies dépendent de Dieu en toutes manières» Il eft nécellairc aufli de connoître ce que c'eft que la vérité, ks moyens de la dilcerncr d'avec l'erreur, la diftin€tion qui le trouve entre les elprits & les corps, les conféquences que l'on en peut tirer, comme l'im- mortalité de l'ame, & plufîeurs autres femblables qu'on peut connoître avec certitude.

La fcience de l'homme ou de {bi-même eft une Science que l'on ne peut raifonnablement méprilêri elleeft remplie d'une infinité de choies qu'il eft abfo- lument neceflàire de connoître pouravoir quelque ju- ftefie Se quelque pénétration d'eiprit: & l'on peut di- re que fi un homme grolfier 6c ftupide, eft infiniment au deUus de la matière, parce qu'il fçait qu'il eft Se que la DE LA VERITF, Livre IV» 435 lamatiérenekfçâit pas, ceux cjui^onnoiffeûtl'hom- Chap^ me, font beaucoup au defîus des perfonnes grofficres v I * & ftupides, parce qu'iis fçavent ce qu'ils font, & que ' les autres ne le {ça vent point.

Mais la fcience de l'homme n'efl: pas ièulement eftimable, parce qu'elle nous élevé au deflus des au- tres; elle l'eft beaucoup plus parce qu'elle nous abbaif- fe, & qu'elle nous humilie devant Dieu. Cette fcien- ce nous fait parfaitement connoître la dépendance que nous avons de lui en toutes chofès, & même dans nos actions les plus ordinaires: elle nous découvre tnanifeftement la corruption de nôtre natarc: elie nous difpofe à recourir à celui qui fèul nous peut gué- rir, à nous attacher à lui, d nous défier & nous déta- cher de nous-mêmes; & elle nous donne ain fi plu- fieurs difpofîtions d'efprit très - propres pour nous loùmetcre à lagïace del'Evangile.

On ne peut guéres fe palTer d'avoir au moins une teinture grolîîére, & une connoifTance générale des Mathématiques & de h nature» On doit avoir appris ces fciences dés fa jeunefle i elles détachent l'efprit des chofes fenûbles, & elles l'empêchent de devenir moii & ciïcminé: elles font afiez d'ufàge dans la vie: elles nous portent mêmes à Dieu; la connoiffance de la na- ture le faifant par elle-même, & celle des Mathémati- ques par le dégoût qu'elles nous infpirent pour les faulîe£imprelîions de nos fens.

les peri^nnes de vertu ne doivent point méprifer ces fciences, ni les regarder comme incertaines oa comme inutiles, s'ils ne fontalïurez de les avoir allez étudiées pouren juger foli dément. Il y en a afTez d'au- tres qu'ils peuvent hardiment méprifer. Qu'ils con- damnent au feu les Poètes & les Phiiofophes Payens, ks Rabbins, quelques Hiftoriens, & un grand nom- bre d'Auteurs qui font la gloire & l'érudition de quelques fçavans, on ne s'en mettra guéris en peine. Mais qu'ils ne condamnent pas la connoilîànce de la nature comme contraire à la Religion j puifque la na- ture étant réglée par la volonté de Dieu, la véritablecon- 454 DE LA PvECHERCHE Ch AP. connoifTance de la nature nous fait connoitre & admi- Y I. rer la puiffance, la grandeur & la fagefle de Dieu. Car enfin il femble c]ue Dieu ait formé l'univers afin que les efprits l'e'tudient, & que par cette étude ils loient; portez à eonnoître & à révérer fon Auteur. De forte ) que ceux qui condamnent l'étude de la nature, fem-. ] blents'dppoler à la volonté de Dieu j fi ce n'eft qu'ils j prétendent que depuis le péché refprit de l'homme j nefoitpas capable de cette étude. Qu'ils ne difènt i pas aulîî que la connoiflànce de l'homme ne fait que: l'enfler & lui donner de la vanité, à caufe que ceux qui pafîent dans le monde pour avoiruneparfaite connoiC- îàncc de l'hommCj quoique fbuventilsleconnoifl'cnt j tres-mal, font d'ordinaire pleins d'un orgueil infup- i portable: Car il eft évident que l'on ne peut fe bien ' eonnoître fans fèntir fcs foiblelTes & fes miferes. Aufïî, ce ne font pas les perfbnnes d'une véritable ^^j* & fblidc pieté, qui condamnent ordinairement ce pesjaux qu'ils n'entendent pas > fe font plutôt les fùperfli- jugemens jf^y^ ^ [^^ hypocrites. Les fuperftitieux par une crain- desfit- te fèrvile, & par une balîèfl'e & une foiblelTe d'ef prit, j^erlri- s'eflfàrouchent dés qu'ils voyent quelque efprit vif & tieuxO' pénétrant. Il n'y a par exemple qu'à leur donner des deshy- raifons naturelles du tonnerre & de fès effets, pour focrites, £f j-^ ^jj athée dans leur efprit. Mais les hypocrites par une malice de démon fè transforment en Anges de lu- mière. Ils fè fervent des apparences de véritez fàintes & révérées de tout le monde, pour s oppofèr par des intérêts particuliers à des véritez peu connues & peu eftimées. Ils combattent la vérité par l'image de la vérité -, &fe mocquant quelquefois dans leur cœur de ce que tout le monde reipede, i!s s'établiflent dans l'efpritdes hommes une réputation d'autant plus fe- lide & plus à craindre, que la chofe dont ils ont abufé, eflplusfàinte.

Ces perfbnnes font doncles plus forts, lesplus puii^ fans & les plus redoutables ennemis de la vérité. Il eft vrai qu'ils font affezrareSjmais il en faut peu pour fai- re beaucoup de mal. L'apparence delà vérité & de la vertu DE LA VERITE'.. Livre IV. 455 Vertu fait fouvent plus de mal que la venté & la vertu Chap, iic font de bien,• car il ne faut cju'un hypocrite adroit VL pour renverlêr ce que plusieurs perfonnes vraiment làges & vcrtueufcs ont e'difie' avec beaucoup de peines ëc de travaux. _ Monfîeur Defcartes parexemple a prouvé démon- ^^ ftrativement l'exiftence d'un Dieu, l'immortalité ^^ f^^^' de nos âmes, plufieurs autres queftions Metaphyfî- ques> un très grand nombre de queftions dePhyfî- qae, & nôtre fiécle lui a des obligations infinies pour Icsvéritez, qu'il nous a découvertes* Voici cepen- dant qu'il s'élève un petit homme > ardent & véhé- ment déclamateur, refpeclé des peuples à caufè du zele quil fait paroitre pour leur religion: il compofe des Livres pleins d'injures contre lui, & ill'accuxe des pluis grands crimes. Defcartes eft un Catholique, il a étudié fous les PP.Jefuites, il a fouvent parlé d'eux avec eftime» Celafufïità cetefpritmalin pour perfliader à des peuples ennemis denôtre Religion, & faciles à exciter fur des chofes aufîi délic^es que font celles de la Religion, que c'eft un éminaire des JefuitesSc qui a de dangereux defîeins: parce que les moindres apparences de vérité flir des matières de foi ent plus de force fiir lesefprits, que les véritez réel- les & effectives de? chofes de Phyfique ou de Meta- phyfique, defquelles on fè met fort peu en peine. Monfîeur Defcartes a écrit de l'exiftence de Dieu. C'en eft allez à ce calomniateur pour exercer fon faux zè- le, & pour opprimer toutes les véritez que défend f©n ennemi. lU'accufè d'être un athée, & même d'enfcigner finement 8c fecretementl'atheïfiTiejain- fi que cet infâme athée nommé Vanino qui fut brû- lé à Toulcufè, lequel couvroit fam.alice &fbnim~ piété en écrivant pour l'exiftence d'un Dieu; car une des raifons qu'il apporte que fbn ennemi eft un athée, c'cft qu'il écrivoit contre les athées, comme faifbic Vànino qui pour couvrir fon impiété écrivoit contre les athées.

C'eft ainii qu'on opprime la vérité lorfqu'on eft " T foùtenu 4^(J DE LA RECHERCHE Chap. foûtenu par les apparences de la veïité, &: que l'on yi. s'eft acquis îxaucoup d'autorité fur les efpritsfbibles. La ve'rite' aime la douceur & la paix, & toute forte qu'elle eft, elle œdc quelqucsfois à l'orgueil, & à la fierté' du mcnlbngequi fe pare & qui s'arme de {es apparences. Elle fçait bien qae l'erreur ne peut rien contr'clle, Se fi elle demeure quelque temps comme prolcrite&dansl'obfcurité, ce n'eft que pour atten* cire des occaiîons plus favorables de le montrer au jour; car enfin elle paroitprefque toujours plus for- te Se plus éciaunte que jamais, dans le lieu même de lonopprclîion» On n'eft pas fiirpris qu'un ennemi de Monfieur Defcartcs, qu'un homme d'une religion différente delà fienne, qu'un ambitieux qui ne fongc qu'à s'é- lever fur les riiines des perfonnes qui font au delTus de lui, qu'un declamateuriàns jugement, que jf^ëf^ par- le avec mépris de ce qu'il n'entend pas, & qu'il ne veut pas entendre» Mais on a raifon de s'étonner que des gens qui ne font ennemis ni de Monfieur De/cartes, ni de fa Religion, ayent pris des {èntimcns d'averfion&: de mépris contre lui» âcaufe des inju- res qu'ilsont lues dans des livres compofêz par l'en- nemi de faperfonne &defa Religion.

Le Livre de cet Hérétique qui a pour titre: Deffe- rata caufa Papattis, fait affez voir fon impudence, fon ignorance, fon emportement, &ledefir qu'ila deparoîtrczelé pour acquérir parce moyen quelque jéputation parmi lesfiens. Ainficen'cft pas un hom- me qu'on doive croire fur fa parole. Carde même .<]u'onnedoit pas croire toutes les Fables qu'ila ra- malîeesdans ce Livre contre nôtre Religion, Tonne. doit pas auffi croire fur (a parole des acCufations atro • £es & injurieuicsqu'iia inventées contre fon enne- mi.

11 ne faut donc pas que des hommes raifonnabks fo laifiént perfuader que M.Defcarteseft un homme dangereux, parce qu'ils l'ont Kid^ns quelque livre, ou bien parce qu'ils l'ont ouï dire à quelques perlonncs dont DE LA VERITE. Livre IV. 337 dont ils refpedent la pieté. Il n'eft pas permis de Chap. croire les hommes fur leur parole, lorfqu'ils accu- YI. fènt ks autres des plus grands crimes. Ce n'eft pas u- jie preuve fulfi(ànte pour croire une chofè que de l'en- tendre dire par un homme qui parle avec zèle & a ' vec gravité. Car enfin ne peut-oii jamais dire des faullètez & des fbttilès de la même manière qu'on dit de bonnes chofès, principalement fi l'on s'en eft laifîé perfiiader par fimplicité& par foiblefie.

Il eft facile de s'inftruire de la vérité ou de la fauf- fcté des acculàtions que l'on form.e contre M* Dc- (cartes j fès écrits font faciles à trouver, & fortai- iez à comprendre, lorfqu'on eft capable d'atten- tion. Qu'on lifè donc fès ouvrages afin que l'on puif- fè avoir d'autres preuves contre lui qu'un firaple oui- dire, &j'e(pere qu'après qu'on les aura lus & qu'on les aura bien méditez, on ne l'accufera plus d'atheïf- mc, Se que l'on aura au contraire tout le refpeâ; qu'on doit avoir pour un homm.e, qui a démontré d'une manière tres-fimple & très-évidente non feu- lement l'exiftence d'un Dieu & l'immortalité de l'a- me, mais auffi une infinité d'autres veritez qui a- T' oient été inconnues jufquesàfon tems.

CHAPITRE VIL Du defir de la fcience O^ des jugemens des faux f^a- "vans.

L'E s p R I T de l'homme a fans doute fort peu de capacité & d'étendue, & cependant il n'y a rien qu'il ne fouhaite de Içavoir. Toutes les fcien- ces humaines ne peuvent contenter Tes delirs, & fà capacité cil: fi étroite qu'il ne peut comprendre par- faitement une feule Iciencc oarticuliere. Il cfl con- tinuëllement agi né, & il defire toujours de {çavoirj fbit parce qu'il e(j?ere trouver ce qu'il cherche, com- me nous avons dit dans les Chapitres précedens; T % foit Chap. VIL