410 DE LA RECHERCHE des chofès qui lui font très préfèntes, & qu'il nous eft' delà dernière eonfêquence de fçavoir j il eft facile de inger qu'elle nous permettra encore mouis de me'di- tcr celles qui font e'ioignées & qui n'ont aucun rap- port à nous* De forte que fi nous fommes dans une ignorance très- grolTiere de la plupart des chofès qu'il nous eft tres-nécefïaire de fçavoir, nous neferons pas fort éclairez dans celles qui nous paroiflcnt entière- ment vaines & inutiles» Il n'eft pas néceflaireque je m'arrête àprouTer ce- ci par des exemples ennuyeux, & qui ne renferment point de véritezconfiderables: car s'il y a des chofès que l'on doive ignorer, ce font celles qui ne fervent à rien. Et j'aime mieux qu'on ne me croye pas, que de faire perdre le tems à lire des chofès afîez inutiles.
Quoi qu'il y ait peu de gens qui s'appliquent fërieu- fèment à des chofès entièrement vaines & inutiles, il n'y en a encore que trop: mais il ne peut y avoir trop de gens qui ne s'y appliquent pas & qui les mèprifènt, pourvu feulemcntqu'ils n'en jugent pas. Ce n'eft-paS un de'faut à un efprit borne, que de ne pas fçavoir certaines chofès; c'eft feulement un défaut d'en ju- ger. L'ignorance eft un mal néceflaire, mais on peut & l'on doit éviter l'erreur, Ainfi, je ne condamne pas dans les hoitimes l'ignorance de beaucoup de choies, mais feulement les jugemens téméraires qu'ils en por- tent.
Lorfque les chofès ont beaucoup de rapport à nous, qu'elles font lènfîbles, & qu'elles tombent aifémenc fous l'imagination, l'on peut dire que l'efprit s'y ap- plique 5 & qu'il en peut avoir quelque connoifTance. Car lors que nous fçavons que des chofès ont rapport à nous, nous y penfons avec quelque inclination j & lorfque nous lèntons qu'elles nous touchent, nous nous y appliquons avec plailîr. De forte que nous de- vrions être plus fçavans que nous ne (bmmes dans beaucoup de choies, fi l'inquiétude & l'agitation de nôtre vcîr^àté ne troubloit & ne fatiguoit fans celïè nôtre attention.
Mais Mais DE LA VERITE'. Livre IV. 411 Mais lorjLC|ue les chofès font abflraices &: peu fenfî- Ckap. bles, nous n'en pouvons que difficilement avoir quel- 1 1. que counoifTance afTure'e: non que les chofes abftrai- tes fbient d'elles-mêmes fort embaralTées, mais à caufe que l'attention & la vûë de l'efprit commence, & finit d'ordinaire en même-tems que la vCië fènfible des objets; parce que l'on ne penfe guéres qu'à ce que l'on voit & que l'on fènt > & qu'autant de tems qu'on le voit & qu'on le lent.
Il eft certain que fî l'efprit pouvoit facilement s'ap- pliquer aux idées claires & diflindes fans être com- me fbûtenu par quelque fèntiment, & fi l'inquiétude de la volonté' ne détournoit point làns celle Ion appli ■• cation i nous ne trouverions pas de fort grandes dif- ficultez dans une infinité de queftions naturelles que nous regardons comme inexplicables, & nous pou^ rions en peu de tems nous délivrer de nôtre ignoran- ce & de nos erreurs à leur égard.
C'eft par exemple une vérité inconteflable à tout hommequifaituiagede fbn efprit, que la création & l'anéantifïèmentfurpafient les forces ordinaires de la nature. Si l'on demeuroit donc attentif à cette no- tion pure de l'efprit & de la raifon, on n'admettroic pas avec tant de facilité la création & l'anéantiffe- nient d'un nombre infini de nouveaux êtres, comme des formes fubftantiel les, desqualitez&des facultez réelles. On chercheroit dans les idées diftind:es que l'on a de l'étendue, de la figure, & du mouvement, la raifon des effets naturels: ce qui n'eft pas toujours fî difficile qu'on le l'imagine; car toutes les chofès de la nature fè tiennent & le prouvent les unes les au-. très.
Les effets du feu, comme ceux des canons & des mi- nes font fort lîirprenans, & leur caufe eft aflèz cachée. Néanmoins fi les hommes au lieu de s'attacher aux impreffions de leurs fens, & à quelques expériences fàulîesou trompeufès, s'arrêtoienf fortement à cette feule notion de l'efprit pur: Qu'il n'eO; pas poîTible qu'un corps qui eft tres-peu agité produiiê un mou- S vc-ment 4T1 DE LA RECHERCHE Chap. vement violent puifqu'il ne peut pas donner pfus II. de force mouvante qu'il n'en a lui-même; il fe- roit facile de cela (èul de conclure qu'il y a une matière fubtile & invifîble, qu'elleelt tres-agitée, qu'elle efl: répandue généralement dans tous les corps, &plu- fieurs autres chofès {èmblables qui nous feroient con- noître la nature du feu, & qui nous (èruiroient enco- re à découvrir d'autres véritez plus cachées.
Car, puifqu'il fe fait de fi grands mouvemens dans wn canon & dans une mine, & que tous les corps vi- sibles qui les environnent, ne font point dans une âC- fèz grande agitation pour les produire; c'ell: une preu- ve certaine qu'il y en a d'autres invifibles ôcinlenfible^ qui ont pour le moins autant d'agitation que le boulet de canon: mais qui e'tant tres-liabtils & tres-déliez> peuvent tous feuls palier librement & fans rien rom- pre par les pores du canon avant que le feu y foit5c'elt' à-dire, comme on le peut voir expliqué plus au long dans M. Dclcartes, avant qu'ils ayent entouré les par- ties dures & grofîiéres du iàlpêtre dont la poudre eft compolée. Mais lors que le leu y eft, c'efl- à- dire lors que ces parties tres-fubtiles & tres-agitées ont envi- ronné les parties groiîieres& fblides du Iàlpêtre, & leur ont ainfi communiqué leur mouvement très-fort & tres-vioIent; alors il eft nécellaire que tout crévej parce que les pores du canon, quilailToient des palTa- ges libres de tous cotez aux parties fubtiles dont nous parlons, loriqu'elles étoient feules, ne font point zC~ fez grands pour lailTer pafTer hs parties grofîiéres du faîpêtre, & quelques autres dont la poudre eft compc- feV, lorfqu'elles ont reçu l'agitation des parties fubti- ies qui les environnent.
Car de même que l'eau des rivières qui coule fous lesponts ne les ébranle pas, à caufè de la peticefTe de /es parties: aiii^i la matière tres-fiibtile & tres-déliée dont on vient de parler, palFe continuellement au tra- vers des porcs.^e tous les corps iàns y faire des ^han- gemens fènfîui^. Mais de mêmeauffi que cette riviè- re eft capable de renvericr un pont, lorfcjue traînant dans DE lA VERITE'. Livre IV. 415 dans le cours de fes eaux quelques grandes maflfes de Chap. glaces, ou quelques autres corps plus folides, elle les 1 1, pouflc contre lui avec le même mouvement qu'elle a: amiî la matière fubtile eft capable de faire les effets fùrprenans que nous voyons dans les canons & dans les mines j lor{qu'ayant communique' aux parties de la poudre, qui nagent au milieu d'elle, Ion mouve- ment infiniment plus violent & plus rapide que celui des rivières & des torrens, ces mêmes parties de la poudre ne peuvent pas librement pafTer par les pores du corps qui les enferme, à caufè qu'elles font trop grofïîéres; de forte qu'elles les rompent avec violen- ce pour fè feire un pafîage libre.
Mais les hommes ne peuvent pas fi facilement fc re- prelènter des parties fiibtiles & déliées, & ils les regar- dent comme des chimères à cattfe qu'ils ne les voyent pas. Contemplatio ferè de finit cum afpeâuj dit Bacon. La plupart même des Phiiofophes aiment mieux ia- Tenter quelque nouvelle entité pour ne fè pas taire fiic œs choies qu'ils ignorent.Et fi 011 objede contreleurs faufTes & incomprehenfibles fuppofitions, qu'il cfl nécefïâirequelefeufoitcompofé de parties tres-agi» lées, puifqu'il produit des mouvemens fi violens, &c qu'une chofè ne peut communiquer ce qu'elle n'a pas j ce qui certainement eft une objedion cres-claire & tres-fblide: ils ne manquent pas de tout confondre par quelque diflindion frivole & imaginaire, comme celles des caufes équivoques &univoques, afin depa- roître dire quelque chofe, lors qu'en effet ils ne difènt rien. Car enfin c'eft une notion commune à des es- prits attentifs qu'il ne peut pas y avoir de véritable caufè équivoque dans la nature, & que l'ignorance ièule des hommes les a inventées.
Les hommes doivent donc s'attacher davantage à laconfidération des notions claires & diflincles, s'ils veulent connoître la nature: ils doivent un peu repris mer & arrêter l'inconftance & la légèreté de leur vo- lonté, s'ils veulent pénétrer le foaddeschofèsrcai: leurs cfprits feront toujours foibles, fuperficiels & dif^ 414 DE l'A RECHERCHE Chap. curfîfs, fi leurs volontez demeurent toujours légères, 1 1. inconftantes &: volages.
Il eft vrai qu'il y a quelque fatigue, & qu'il faut fè contraindre pour iè rendre attentif, & pour péné- trer leibnd des chofes que l'on veut Tçavoir: mais on n'a rien ians peine. Il eft honteux que des perfbnnes d'efprit, & des Philo (bphes qui fontobhgez par tou- tes (orres de raifons à la recherche & à la défenfe de la vérité, parlent (ans fçavoir ce qu'ils di(ènt, & fè con- tentent de ce qu'ils n'entendent point.
Chap, CHAPITRE 111/ III.
I. La curlofté ejî naturelle C^ nécejjaire. II. Trois rè- gles pour la modérer. 111. EKplication de la première de ces règles.
*T^ Ant ^uc les hommes auront de l'inclination X V^^^ "^^ ^^^" S^^ furpaflè leurs forces, & [qu'ils r^^' a nelepolTederont pas, ils auront toujours une fecrcttc riojite eji inclination pour tout ce qui porte le caraderc du nou- naîiirelLe ^eau & de l'extraordinaire: Ils courront iàns cti!iz ^"^ ' après \zs choies qu'ils n'aurontpoint encore confîdé- ccjjaire. j.^^^^^ ^j^^s l'efperanced'y trouver ce qu'ils cherchenti & leurs elprits ne pouvant fè iatisfàire entièrement que par la vue de celui pour qui ils font faits -, ils fe- ront toujours dans l'mquiétude & dans l'agitation j ufqu'à ce qu'il leur paroifTe dans fà gloire.
Cette difpofition des efprits eft fans doute tres-con- fdrme à leur état: car il vaut infiniment mieux cher- cher avec inquiétude le bon-heur qu'on ne pofTcdc pas 5 que de demeurer dans un faux repos, en fe con- tentant du menfonge& des faux biens dont on Ce re- paît ordinairement. Les hommes ne doivent pas être nifènhbles à la vérité & à leur bon-heur: le nouveau &rextraordi«gire les doit donc réveiller: il y a unç £urio{ité qui leur doit être permiie ou plutôt qui leui' doit être recommandée. Ainiîies chofes communes DE LA VERITF. Livre IV. 415 & ordinaires ne renfermant pas le vrai bien,& les opi- Ch ap. nions anciennes des PhiIo(ophes étant tres-incertai- 1 1 1, nés j il eft jufte que nous foyons curieux pour les nou- velles découvertes, & toujours inquiets dans la joilif- fànce des biens ordinaires.
Si unGeomettrenous venoit donner de nouvelles^^ propofitions contraires à celles d'Euclide: s'il préten- doit prouver que cette (cience eft pleine d'erreursy comme Hobbes l'a voulu faire dans le Livre qu'il a compofe contre le feftc des Géomètres, ^'avouc^qu'on- auroi t tort de fè plaire dans cette forte de nouveauté, parce que quand on a trouvé la vérité il y faut demeu- rer ferme, puiîque la curiofîté ne nous eft donnée que pour nous porter à la découvrir, AulTi n'eft-ce pas un défaut ordinaire aux Géomètres d'être curieux des opinions nouvelles de Géométrie, Ils fè dégoûte- roient bien-tôt d'un livre qui ne contiendioit que des propofitions contraires à celles d'Euclide ■■, parce qu'étant tres-ccrtains de la vérité de ces propofitions par des démonftrations inconteftables, toute nôtre curiofité cefTe à leur égard: xMarque infaillible que les hommes n'ont de rinclinâcion pour la nouveauté, qucparcequ'ilsnevoyent point avec évidence laveri* té des chofès qu'ils défirent naturellement de fçavoir, & qu'ils ne pofTedent point des biens infinis qu'ils lôunaittent naturellement de pofïèder.
II eft donc jufte que les hommes foient excitez par 1 L la nouveauté, & qu'ils l'aiment: mais il y a pourtant Trois rr- des exceptions à faire, & ils doivent oblervercertai- gUs^our- nés règles qu'il eft facile de tirer de ce que nous venons pour mo^ de dire, que l'inclination pour la nouveauté ne nous dérer la eft donnée que pour la recherche de la vérité & de nô- cunoÇité^ îre véritable bien» Il y en a trois dontia première eft, que les hom- mes ne doivent point aimer la nouveauté dans les chofès de la foi qui ne font point foûmifes à la rai- fbn.
La féconde, que la nouveauté n'eftpasuneraifon qui nous doive porter à croire que les chofès font bon- S 3 lies 416 DE LA RECHERCHE Chap. lies ou vraies:c'eîl-à-cîire que nous ne devons point 1 1 L juger que lesopinions font vraies,a caulè qu'elles font nouvelles, ni que des biens font capablesMe nous con- tenter, à caufo qu'ils font nouveaux $c extraordi- naires, & que nous ne les avons point encore polïë* dez.
La troifie'me, que lorfquc nous fommes ûfifurez d'ailleurs que des véritezfont fî cachées qu'ileft mo- ralement impolîible de les dtfcoîivrir, & que les biens font /i petits & Il minces qu'ils ne peuvent pas nous fatisfaire 3 nous ne devons point nous laifTer exciter par la nouveauté qui s'y rencontre, ni nous laiiïer fè- duire for de fàulîes efperances-. Mais il faut expliquer Ces règles plus au long, & faire voir que faute de les obfèrver nous tombons dans un très: grande nombre d'crrturs. ///, On trouve alTèz fouvent des efprits de deux hu- Mxplica meurs bien différentes: les uns veulent toujours croi' tion par- re aveuglement; les autres veulent toujours voir évi- ticidiére demment. Les premiers n'ayant prefque jamais iait delapre- ufàge de leur cfprit, croient fans difcernement tout ce niiere de qu'on leur dit; les autres voulant toujours faire -u^fàge ces re- de leur efprit fur des matières même qui le furpafTenc çies, infiniment, m éprifcnt indifféremment toutes fortes d'autoritez. Les premiers font ordinairement des (luw pidcs & des efprits foibles, N::omme les enfans & les iénimes; les autres font des efprits fuperbes & liber- tins, comme les hérétiques & les Fhiiofophes.
Il eft extrêmement rare de trouver des perfonnes qui fbientjuftementau milieu de ces deux excez, & qui ne cherchentjamais d'évidence dans les chofès àç. la foi par une vaine agitation d'efpritjou qui ne croient quelquefois fans évidence des opinions faufïès tou- chant les cliof^s de la. nature, par une déférence in- difcrete & par une bafïèfoiiniifïion d'efprit. Si cefoat des perfonnes de piété & fort foûmifès à l'autorité de l'Eglife, leur foi s'étend quelquefois, s'ilm'eft per- mis de le dire s^'^fi, jufqu'à des opinions purement Pkilofophiquçs ils ks regardent fouvent avec Je mêr me DE LA VERITE'. Livre IV. 417 me refpect que les ve'ritez de la Religion. Ils con- Ch^ap. damneat par un faux zèle avec une trop grande facili- lil. te' ceux qui ne font pas de leur fèntiment. Us entrent dans des foupçons injurieux contre les perfonnes, qui font de nouvelles de'couvertes. C'eft aiîez, afin de paiïèrpour libertin dans leur efprit, que de nier qu'il y ait des formes (ubftantielles ^ que les animaux Im - tencdela douleur &du plaifir, & d'autres- opinions de Pfiilofophie, qu'ils croient vraies làns raifbn évi- .^ente, feulement à caule qu'ils s'imaginent des liai fbns necelTaires entre ces opinions & les véritezdek foi.
Mais fi ce (ont des perfbnnes trop hardies leur or- gueil les porte à méprifer Tautorite del'Eglifej ce n'eft qu'avec peine qu'ils s'y (bùmettent. Ils le plai- fènt dans des opinions dures & téméraires: ils afFe- étent de pafTer pourelprits forts j Se dans cette vue ils parlent àcs choies divines làns refpeâ: & avec une ef- pece de fierté: ils méprifènt comme trop crédules ceux qui parlentavec modeftie de certains- fèntimcns reçus. Enfin ils font extrêmement portez à douter de tout, & entièrement oppofez à ceux, qui ont une trop grande facilité à fe foûmettre à l'autonté des honi- mes.
Ileilmanifeilequeces deux extrémitez ne valent rien j & que les peifônnes qui né veulent poiiît d'ev^ dencedans les queftions naturelles font blâmables, auifi bien que les autres qui demandent de l'évidenCw ^ dans les mYftëres de la foi. Mais <;eux qui fe mettent en danger de fè tromper dans des queîlions de Phiîo- fophieen croyant trop facilement, font fans doute plus exGn fables que les autres qui fe mettent en danger. de tomber dans quelque herelie en doutant téméraire^ ment. Car enfin il cft moins dangereux de tomber dans une infinité d'erreurs de Philo fophie faute de les examiner, que de tomber dans une feule h éréfie faute defefoiimettre avec humilité à l'autorité de TEglife.
glife.
L'efprit le repofe quand il trouve de l'évidence, & S 4 s'agite 4i8 DE LA RECHERCHE Ch AP. s'agite quand il n'en trouve pas, parce- que l'evicfence III. elHecaradcredelavcrice, Ain fî l'erreur des libertins & des Hérétiques vient de ce qu'ils doutent que la ve'- rite' le rencontre dans les de'cifionsde l'EglKè, parce qu'ils n'y voyent pas d'évidence j & qu'ils efperenc que les véritez de la foi (è peuvent connoître avec évi- dence. Or leur amour pour la nouveauté eft déréglé, puifque pollédant la vérité dans la Foi de l'Eglilè, ils ne doivent plus nen rechercher: outre que les véritez delaFoiétantinfinimentaudefTusde leur efprit, ils ne pourroient pas les découvrir, fuppofé, félon leur faufiè penlee, que rEglifefùt tombée dans l'erreur.
Mais^s'il y a plufieurs perfonnes qui fè trompent en refufànt de (elbûmettre a l'autorité de l'Eglile il n'y en a pas moins qui fe trompent en fè fbùmettant à l'autorité des homm.es. Ilfautfèfbùmettreàrauto- rirédcl'Eghfè, parce qu'elle ne peut jamais fefbù- mercre aveuglément à l'autorité des hommes, parce qu'ils peuvent toujours (è tromper. Ce que l'Eglifè nous apprend eft infiniment au dellus des forces de la raifouj ce que les hommes nous apprennent eft fou- rnis à nôtre raifon j de forte que fi c'eft un crime & une vanité infupportable que de chercher par fon ef- prit la vérité dans les matières de la Foi, fans avoir égard à l'autorité de l'Egliièi c'eft aulTi une légèreté & une balTelîé d'efprit méprifàble, que de croire aveu- glément à l'autorité des hommes dans des fujets qui dépendent de la raifon.
Cependant on peut dire que la pliipart de ceux que l'on appelle fçavans dans le monde, n'ont acquis cet- te réputation, que parce qu'ils fçavent par mémoire les opinions d'Ariftote, de Platon, d'Epicure, & de quelques autres Philofbphes, qu'ils le rendent aveu- glément à leurs fèntimens, & qu'ils les défendent avec opiniâtreté. -Pour avoir quelques marques exté- rieures de dodrine danslesUniverfitez, il fiiffit de fçavoir les fèntimens de quelques Philofophes.pour- vu que l'on veiiille jurer in verha magijlri, on devienc bien-tôt un Dcdeur» Prefque toutes les communautez DE LA VERITE'. Livre IV. 419 tezonr une doélrinc qui Jeur eft propre, & qu'il eft Cka?, défendu aux particuliers d'abandonner. Ce qui eft III. vrai chez les uns, eft fbuvent faux chez les autres. Ils font gloire quelquefois de foùtenir la dockine de leur Ordre contre la raifon & l'expérience; & ils fe croient obligez de donner des contodions à la ve'rité ou à leurs Auteurs pour les accorder l'un avec l'autre: ce qui produit un nonabre infini de diftinclions frivoles? lefqueîles font autant de détours qui conduifènt in- failliblement à l'erreur.
Sil'on découvre quelque ve'rité, il faut encore à pre- fènt qu'Ariftote Tait vue, ou fi Ariftote y efl contrai- re, la découverte fera fàufTe. Les uns font parler ce Philofbphe d'une façon, les autres d'une autre; car tous ceux qui veulent paiîèr pour fçavans, lui font parler leur langage. Il n'y a point d'impertinence qu'on ne lui fafîè dire, & il y a peu de nouvelles dé- couvertes qui ne fè trouvent énigmatiquement dans quelque recoin de fes Livres. En un mot il fe contre- dit prefque toujours, fi ce n'eft dans fès ouvrages, c'eft du moins dans la bouche de ceux qui l'enfeignenc. Car encore que les Philo fophes proteftent & préten- dent mêmes d'cnfcigner fà doctrine, il eft difîicile d'en trouver deux qui foient d'accord fur fes fènti- mens: parce qu'en effet les Livres d' Ariftote fout fî obfcurs & remplis de termes fi vagues & fi généraux, qu'on peut lui attribuer avec quelque vrai-femblance les fèntimens de ceux qui lui font les plus oppofez. Gn peut lui foire dire tout ce qu'on veut dans quel' ' ques-uns de ces ouvrages, parce qu'il n'y dit preique rien, quoi qu'il ÊifTe beaucoup de bruit: de même que les enfàns font- dire au fon des cloches tout ce qu'il leur plaît, parce que les cloches font grand bruit & ne difêntrien.
Il eft vrai qu'il parolt fort raifonnable de fîrer & d'arrêter l'efprit de l'homme à des opinions particu- lières, afin de l'empêcher d'extravaguer. Mais quoi? ' 'feut-il que ce foit par le menfon^ & par l'erreur? ou plutôt croit-on que l'erreur puifie réunir les efprirs?
S 5 Que H A p. Que l*on examine combien il eft rare de trouver eleS i I, perfonncs d'efprit qui Toient fàcisfaines. de la ledure d'Anftote 7 ôc qui foienc perfiiade'es d'avoir acquis iineventablefciencs, apre's même qu'ils ont vieilK.» fur fès Livres j & on reconnoîtra manifeftement qu'iL n'y a que la vérité & l'évidence qui arrêtent l'agita-» tien del'efprit; & queles diCputes, lesaverfions, les erreurs & les héréfies mêmefijnt entretenues & for^ tijfiées par la mauvaife manière Jont qn étucîie. La vmtéconfiftedans un indivifible, elle n'efl: pas capa-? ble de variété 5 & il n'y a qu'elle qui puifle réunir les e'fpiits: mais le. menfongeSc l'erreur ne peuvent que ks divifèi.&,Ies-agiter.
Je ne doute pas qu'il n'y ait quelques perfbnnes. qui croient de bonne foi que celui qu'ils appellent le Prince des Pliilofbphes, n'ed point dans l'erreur, &c que c'eft dans fès ouvrages, que fe trouve la véritable & foîidç Philofophije, lîy adesgens.qui s!itnaginen£ que depuis deux mille ans qu'Ariftote a écrit, on n'a pu encore découvrir qu'il ftit tombé dans quelque er-r reurj qu'ainfi, étant infaillible en quelque manière, its peuvent le luivre aveuglément & le citer comme infadlible. Mais on ne veut pas s'arrêter à répondre à ces pcrfonaes 5 parce qu'il faut qu'elles fbient dans Une ignorance trop groiliérco & plus digne d'être mé- prifée que d'ctrccorabattuë. On leur demande Cexihr sx]eiu quç, s'ils fçavent qu'Ariftote ou quelqu'un dç cçHX qui l'ont fuivi, ayent jamais déduit quelque vé- jfîté des principes de Pbyfîque qui lui fbient particu^» liers 5 ou fi peut-être ils l'ont fait eux-mêmes, qu'ils fè ' déclarent, qu'ils l'expliquent, & qu'ils la prouvent j ■& on leur promet de ne plus parler d'Ariflote qu'a* •vee.élQge, Onnediraplusqyefès principes font in- ■fâtiles, puisqu'ils auront cnn n fervi à prouver une vé.- lit.éj mais ii n'y a pas lieu-^ de l'eiperer. Il y a déjà long-ternsqu'oneuafaitle deffi, & Monfieur Def- ■ carres entr'autres dans [es MéditatioiîS.MetaphyfiqueîS ily a.prés=,de quarante. ans, avecpramefTeineme de clg'paoii^erJaiàvi^eté.d^ cette véîité préçeodag; Et jj DE LA VERITE; Livre IV. 421 f a grande apparence que perionne ne (e hazardera Chap-,"- jamais défaire, ce cjue les plus grands ennemis de IIL* Monfleur Defcartes & ks plus zelez défenfeurs de la Philofbphied'Ariftoce n'ont point encore ofe' entre- prendre.
Qu'il foit donc permis apre's cela de dire que c'cfl: aveuglement, baflefîe <i eiprir, ftupidité, que de Ce rendre ainfi à rautorire d'Ariltote, de Platon, ou de quelque autre Philofbphe que ce (bit: que l'on perd ion tems a les lire, quand on n'a point d'autre dcikia que d'en retenir les opinions; & qu'on le fait perdre à ceux à qui on les apfïrend de cette forte. Qu'il foit Qiiîstam permis de dire avec Saint Auguftin: Qa^c'efi être fit- ^uitecu- tement curieux, que d'etfvcyer fin fis du Coliege, afin ^'^/"^ ^^ qu'il y apprenne lesfintïmens de fon Maître: Que les y^^^ " PhUofophes ne ptuvent point nous inftruire par leur {\x\xm autorite', & que s'ils le pre'tendent ils fontinjufiies: mittat in- que c'eft uiieefpe'ce de folie & d'impiété que de jurer ^^iiolam,. folemnellement leur de'iFcnj[è;& enfin, que c'eft te- "^ ^}^'-'^ nirinjuftement la vérité captive, que de s'oppoler ™^?! ^"^ par intérêt aux opinions nouvelles de Phiiofophie qui di/^aj, peuvent être vraies, pour confèrver celles que l'oa ^112. de Içait aiTez être faulTes ou inutiles? mcKfiQro • Chap.
Contînuatîandnmèmefujet. I. Explication de la fécon- de règle de la curiofité. II. Explication de la troi* fiéme.
A féconde règle que l'on doit obferver, c'^fl: que- /, lanouveauténedoit jamais nous fervir de raifon Seconde pour croire que les choies font véritables. Nous avons- J^rriede déjà dit pluiieurs fois que les hommes ne doivent pas curioQxé, £è repoler dans l'erreur, & dans les faux biens dont ils j.Ou'ilTent: qu'il eft jufle qu'ils cherchent l'évidence de. la vérité, &:ie vrai bienqu'ils ne pofîedentpas; & par- eonfec^uent qu'ils fè poitent aux chofes qui leur font.
4i2> DE LA RECHERCHE ^viK"?. nouvelles & extraordinaires. Mais ils ne doivent pas "l V. P°^^' ^^^^ toujours s'y attacher, ni croire par légèreté d'efprit, que les opinions nouvelles fon vraies, à caule qu'elles font nouvelles, & que des biens font ve'rita' blés, parce qu'ils n'en ont point encore joiii. La nou- veauté les doit feulement poufTer à examiner avec foin les chofes nouvelles, ils ne les doivent pas méprifer puifqu'ils ne les connoiiîent pas, ni croire aufïi témé- rairement qu'elles renferment ce qu'ils fbuhaitcnt&: ce qu'ils efpérent.
Mais voici ce qui arrive aflTez fouvent. Les hom- mes après avoir examiné les opinions anciennes & communes, n'y ont point reconnu la lumière de la vé- rité-.après avoir goûté les biens ordinaires, ils n'y ont poinr trouvé le plaifir folide qui doit accompa-- gner la polTellion du bien: leurs deîîrs & leurs em- prelîemens ne fè font donc point appaifèz par les opi* nions & les biens ordinaires. Si donc on leur parle de- Quelque chofe de nouveau & d'extraordinaire, l'idée- e la nouveauté leur fait d'abord efperer,.que c'eft ju- flement ce qu'ils cherchent. Et parce qu'on {q flate ordinairement, & qu'on croit volontiers que les cho- ies font comme on louhaite qu'elles foient j leurs eC- perances fe fortifient à proportion que leurs defirs s'au2;mentent, & enfin elles le changent infènfiblc- ment en des ailurances imaginaires. Ils attachent ciii fuite (i fortement l'idée delà nouveauté avec l'idée de la vérité, que l'une ne fèrepréfente jamais ^ns l'au- tre j ôc ce qui efl plus nouveau leur paroît toujours; plus vrai & meilleur que ce qui eft plus ordinaire &. plus commun j bien difFerens en cela de quelques-uns, qui ayant joint par averfion pour les hercfîes, l'idée de k nouveauté avec celle de là faufleté, s'imaginent que toutes les opinions nouvelles font fàulîes > & qu'elles renferment quelque chofe de dangereux» On peut donc dire que cette difpofition ordinaire de l'elprit & du cœur des hommes à l'égard de tout ce qui porte le caractère de la nouveauté,en: une des eau- iks plus.géiiéiales de leurs erreurs; Car elle n\: ks con- DE LA VERITE'. Livre IV» 41^ duit prefcjue jamais à la vérité: Lorfqu'elîc les y coa- Chap. du'it, ce n'eft que par hazard & par bon-heur: & en- I V. fin elle les détourne toujours de leur véritable bien, en les arrêtant dans cette multiplicité de divertifîè- men» & de faux biens dont tout le monde eft rempli; ce qui eft l'erreur la plus dangereufè dans laquelle on puiiïè tomber.
Latroifîémc règle contre les defirs cYeefïîfs de la -f/. nouveauté eft,que lorfque nous fbmmes afTûrez d'ail- Troifi/- leurs que d«s vérités font fi cachées qu'il eft morale- ^^ règle mentimpoflible de les découvrir, & que les biens delà eu- ibntfi petits & fi minces qu'ils ne peuvent nous ren- riofité» dre heureux, nous ne devons pas nous làilTer exciter par la nouveauté qui s'y rencontre.
Tout le monde peut {çavoir par la foi, par la raifon & par l'expérience, que tous les biens créés ne peu- vent pas remplir la capacité infinie de la volonté» La foinous apprend que toutes les choses du monde ne font que vanité, & que nôtre bonheur ne confifte pas- dans les honneurs ni dans les richefîès. La raifbn nous afiiire que puifqu'il n'eft pas en nôtre pouvoir de bor- ner nos defirs, & que nous fommes portez par une iii- elination naturelle à aimer tous les biensjnous ne pou- vons devenir heureux qu'en polîèdat celui qui les ren- ferme tous. Nôtre propre expérience nous fait fcntir que nous ne fommes pas heureux dans lapoffefiîon; des biens dont nous joûidons, puifque nous en fbu- haitons encore d'autres. Enfin nous voyons tous les jours que les grands biens dont les Princes & les Rois même les plus puiilans jouïflent fur la terre, ne font pas encore capables de contenter leurs defirs; qu'ils ont mêm.es plus d'inquiétudes & de dépîaifirs que les autres,• & qu'étant au haut delà roue de la forrune, ils doivent être infiniment plus agitez ^ plus {ècoiiez par (on mouvement, que ceux qui font au delTous 8c plus proche du centre. Car enfin ils ne tombent ja- mais que de haut; ils ne reçoivent jamais que de gran-