SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

Page 36 of 39

Ils ont encore un autre défaut fort confiderable-, c'eft qu'ils fe foucient fort peu de paroître avoir la avec choix Se difcernement: ils veulent feulement paroiftrc avoir beaucoup lu « & principalement des Livres obfcurs, afin qu'on les croie plus fçavans; Des livres rares & chers, afin qu'on s'imagine que riea ne leur manque; Des Livres méchans & impies que hs honnêtes gens n'ofènt Hre, à peu près par le mê- me efprit que des gens fè vantent d aroir fait des cri- mes que les autres n'ofènt faire. Ainfiils vous- cite- ront plutôt des Livres fort chers 5 fort rares -, fort anciens & fort obfcurs, que non pas d'autres Livres plus communs & plus intelligibles 5 &des Livres aA- ftrologie, de Cabale, &de Magie, que de bons Li- vres: comme s'il ne voyoient pas que la ledure étant la même chofè que la converîàtion, ils doivent fou- haitrer de paroître avoir recherché avec foin!a lecture des bons Livres & de ceux qui font les plus intelligi- bles, ôc non pas la ledure de ceux qui fout me-; chans& obfcurs.

Car de m.ême que c'efl un renverfement d'efprit que. ce rechercher la converfàtion ordinaire des gens que l'on n'entend point fans interprète, lorfqu'on peut fçavoir d'une autre manière les chofes qu'ils nous ap* prennent: AJnlî ilefi: ridicule de ne lire que des Li- vres, qu'on ne peut entendre fans dictionnaire, lorfqu'on peut apprendre ces mêmes choies, dans ceux qui nous font plus intelligibles. Et comme c'efl unemarquede dérèglement, que d'afïèder. la com- pagnie Se la converfàtion des impies 3 c'eft aullî le ca- ra^éred'un cœur corrompu, que defe plaire dans là 452- DE LA RECHERCHE ChaP. la Icdiure des méchans Livres. Mais c'efi: un orgueil yiIL extravagant que de vouloir paroîcre avoir lu cciix- 14 même, qu'on n'a pas lus; cequi arrive toutefois afTezfbuvent. Car il y a desperibnnes de trente ans qui vous citent dans leurs ouvrages plus de médians Livres, qu'ils n'en pourroient avoir lu en pluiîeurs fîe'clcs j & cependant ils veulent perfuader aux autres qu'ils les ont lus fort exadlemenr. Mais la plupart des Livres de certains fçavans ne font fabriquez, qu'à coups de Didionnaires 5 & ils n'ont gueres lii que les tables des Livres qu'ils citent, ou quelques lieux communs ramafiez de difFerens Auteurs.

Onn'oferoit entrer davantage dans le de'tail de ces choies, ni en donner des exemples, de peur de cho- quer des perfonnes auffi fieres & aulïî bilieufcs que font ces faux fçavans j car on ne prend pas plaifîr à (è faire injurier en Grec & en Arabe.Outre qu'il n'eft pas nécefïàire pour rendre ce que je dis plus (enfîble, d'en donner des preuves particulières; l'efprit de l'hom- me étant afTez porté à trouver à redire à la conduite des autres, & a faire application de ce que l'on vient de dire. Qii'ils fè repailFent cependant puilqu'iis le Teuient de ce vain fantôme de grandeur; 8c qu'ils fe donnent les uns aux autres les applaudiffemens que nous leur refufons. C'eftpeut-écreles avoir déjà trop inquiétez dans une jouifiance qui leur femble fi douce & u agréable.

CHAPITRE IX.

Comment l'inclination que Von a pour les dignité^ O" les richejjes porte à l erreur.

LEs dignitez& les richelfes auiîî bien que laver • tu & \^s fciences dont nous venons de parier font les principales chofes qui nous élèvent audeflus des autres hommes: car il (èmble que nôtre être s'a- grandillè, &: devienne comme indépendant par la poP DE LA VERITF. Livre IV. 4^5 pofTelTïon de ces avantages. Oe farte que ramonr que Ch at». nous nous portons à nous-mêmes, (ère'pandantnatu- IX. rellement jufqu'aux dignitez & aux richefTes, on peut dire qu'il n'y a perfbnne qui n'ait pour elles du moins quelque inclination. Expliquons en peu de mots comment ces inclinations nous empêchent de trou- ver la vérité, & nous engagent dans lemenfbnge Se & dans l'erreur.

Nous avons montre' en plufieurs endroits qu'il faut beaucoup de temps & de peine, d'afHduité & de contention d'elprit pour pe'ne'trer des véritez com- pofe'es, environnées de difïicultez, & qui dépen- dent de beaucoup de principes. Delà il eft facile de ju- ger que les perlbnnes publiques, qui font dans de grands emplois, qui ont de grands biens à gouverner & de grandes affaires à conduire, & qui défirent ar- demment les dignitez & les richefîcs, ne font guercs propres à la recherche de ces véritez, & qu'ils tom- bent fbuyent dans l'erreur à l'égard de toutes les cho ' fès qu'il eft difficile de fçavoir, lorfqu'ils en veulent juger.

I. Parce qu'ils ont fort peu de temps à employer à la Recherche de la vérité.

z. Parce qu'ordinairement ils ne fèplaifènt guercs dans cette recherche.

' à caufè que la capacité de leur efprit eil partagée par le grand nombre des idées des chofes qu'ils fbuhaitent, & aufquelles ils font occupez même malgré eux.

4. Parce qu'ils s'imaginent tout fçavoir, & qu'ils ont de la peine à croire que des gens qui leur font in- férieurs ayent plus de railbn qu'eux: car s'ils fbuf- frent bien qu'ils leur apprennent quelques faits, ils nefbuffrent pas volontiers qu'ils les inftruifènt des véritez fblides & necefTairesrils s'emportent lorfqu'on les contredit, & qu'on les détrompe.

5. Parce qu'on a de coutume de leur applaudir en toutes leurs imaginations quelque faufTes & éloignées 454 DE LA RECHERCHE Chap« du (èns commun qu'elles puifTent être j & de railler IX. ceux qui ne font p.as de leur fentiment, quoi qu'ils ne défendent que des Ye'ritez incontellables» C'eft à caufe des lâches flatteries de ceux qui les appro- chent,qu'ils fe confirment dans leurs erreurs, & dans la faufîeeftime qu'ils ont d'eux-mêmes, & qu'ils (e mettent en polTelTion déjuger cavalièrement de tou- tes choies.

6. Parce qu'ils ne s'arrêtent gueres qu'aux notions ienlîbles qui font plus propres pour les converfations ordinaires, & pour fèconlèrver l'eftime des hom- mes, que les idées pures & abftr-aices de refprit- qui fervent à découvrir la vérité.

7. Parce que ceux qui afpirent à quelque dignité,- tâchent autant qu'ils peuvent de s'accommoder à la portée des autres, à caufè qu'il n'y a rien qui excite fï fort l'envie & l'averlion des hommes que de paroitre avoir des fèntimens peu communs. Il efi: rare que ceux qui ont l'efprit & le cœur occupé de lapenfée & du defir de faire fortune, puifTent découvrir des Teritez cachées i mais lorfqu'ils en découvrent j ils; les abandonnent fouvent par intérêt, & parce qu« la dcffenfe de ces veritez ne s'accorde pas avec leur- ambition. Il faut fouvent conientir à l'injuliice pour devenir MagiRrat; une pieté fohde & peu- commune éloigne fouvent dzs bénéfices-, & l'a- mour généreux de la vérité ùk très fouvent perdre' les chaires- où l'on ne doit enfèigner que la vé- rité.

Toutes ces raifons jointes en(èmble font que les hommts qui font beaucoup élevezandelTusdesau- très par leurs dignitez, leur nobleiTe, & leurs lifhef- £ks, ou qui ne penfènt qu'à s'élever & à faire quel- que fortune, font extrêmement fujets à l'erreur, 8c tres-peu capables des veritez un peu cachées. Car en- tre les choies qui font nécelîàires pour éviter l'erreur dans les queftions un peu difficiles, il y en a deux principales qui ne fè rencontrent pas ordinairement dans les perfonnes dont nous parions, fçavoir Patten- DE LA VERÎTF. Livre IV. 455 cention de l'efpnt pour bien pénétrer le fond des CnApr chofes, & la.retenuë pour n'en pas juger avec trop ix,' de précipitation. Ceux>là même cjui font choifis pour^nfèigner les autres, & qui ne doivent point a- voir d'autre but, que deiè jendreJbabiles pourinftrui- receux qui font commis à leurs foins, deviennent d'ordinaire fujets à l'erreur aulfi-tôt qu'ils devienneat perfonnes publiques: foit parce qu'ayant tres-peu de temps à eux, ils font incapables d'attention & de s'appliquer aux choies qui en demandent beaucoup; (bit parce que fouh^itant e'trangement de paroître fçavans, ils décident hardiment de toutes chofes fans aucune retenue., & ne (oufFrent qu'avec peine qu'où 1 eur réfifte & qu'on les inftruilè.

CHAPITRE X. cnxv: X.

De Vamopr du plaifr par rapport a la Morale. I. // faut fuïi, le plaifir quoi gu il rende heureux. IL // ne doit point nous porter à l'amour des biens fenfibles.

>'J Ous venons de parler dans les trois Chapitres ^i précedens del'jnclination que nous avons pour la confervation de nôtre être, & comment elle eO: caufc que nous tombons dans plufieurs erreurs: nous parlerons préfentementde celle que nous avons pour le bien être, c'e(l-à-dire pour les piaifirs & pour tou- tes les chofes qui nous rendent plus heureux &plus contents, ou que nous croyons capables décela,- & nous tâcherons de découvrir les erreurs qui naiifent .de cette inclination.

Il y a des Philofophesqui tâchent de perfuader aux hommes, que leplaifïr n'efi: point un bien, & que la douleur n'efl: point un mal: qu'on peut être heu- L'euxau milieu des douleurs les plus violentes, & qu'on peut être mal-heureux au milieu des plus grands pîaifof. Comme ces Philofophesfont fort pa^ theti- 4r<5 DE LA RECHERCHE Chap. thétiques & fort Imaginatifs, ils enlèvent bien tôt X. les efprits foibles, & quilelaififent aller à l'impreflîon, que ceux qui leur parlent, produifènt en eux: car les Stoïques font un peu vifionnaires & les vifionnaires Ib nt véhe'mensj ainfi ils impriment facilement dans les autres les faux fèntimens dont ils font pre'venus. Mais comme ilii'ya point de convidion contre Tex- pe'rience & contre nôtre fèntiment intérieur, tou- tes ces raifons pompeufès & magnifiques qui e'tour- diflent & éblouifTent l'imagination des hommes, s'évanoûifïènt avec tout leur éclat, auflî-tôt que l'a- me eft touchée de quelque plaifîr ou de quelque dou- leur fènfible: & ceux qui ont mis toute leur confian- ce dans cette faufle perluafion de leur efprit, fe trou- vent fans fâgefîè & fans force à la moindre attaque du vice i ils fentent qu'ils ont été' trompez & qu'ils font vaincus. j Si les Philofbphes ne peuvent donner à leurs difci- II faut P^^^ la force de vaincre leurs pafïîons, ils ne doivent fur l P^^ ^" moins les féduire ni leur perfuader qu'ils n'ont ula'Cr point d'ennemis à combattre. Il faut dire les chofès ^ i comme elles font, le plaifir eft toujours un bien, & ^■j la Qouleur toujours un mai j mais il n eit pas tou- % 1 "' jours avantageux de joiiir du plaifir, &il eft quel- quefois avantageux de fôuffrir la douleur.

Mais pour faire bien comprendre ce que je veux dire, il faut fçavoir.

I, Qu'il n'y a que Dieu qui foit afTez puiiTant pour agirennous,& pour nous fairefèntir le plaifîr & la douleur.Car il eft évident à tout homme quiconfulte fa raifbn, & qui méprife les rapports de fès fèns, que ce ne fout point les objets que nous Tentons, qui a- gifîent efîe(5i:ivement en nous, & que ce n'eft point non plus nôtre ame qui Câufèen elle même fbn plai- fîr & fà douleur àleuroccafion» 1. Qu^on ne doit donner ordinairement quelque tien, que pour faire faire quelque benne aâ:ion ou pour la recoiT!pf:nfer5& qu'on ne doitprdinairement faire foufirir quelque mal, que pour détourner d'u- ne DE LA VERITE'. Livre IV. 457 ne méchante adion on pour la punir: & qu'ainfi Dieu Ch a?. agifïànt toujours avec ordre, & félon les règles de x. la juflice, tout plaifîr nous porte à quelque bonne ad:ion, ou nous en recompenfè, & toute douleur nous détourne de quelque adion mauvaifè, ou nous en punit.

3. Qu'il y a des adions qui font bonnes en un (ëns, & raauvailès en un autre. C'eft par exemple une ^ mauvaifè adion que de s'expofèr à la mort lorlquc Dieu le defFend? mais c'eft auflî une bonne adion que de s'y expofèr lorfque Dieu le commande» Car toutes nos adion s font bonnes ou mauvaifes, parce que Dieu les a commandées ou les a defFenduëâ par ia première volonté générale qui eft l'ordre &rin- ftitution de la nature, & par ks autres voîontez ou fês commandemens particuliers qui (ont nécelTaircs au rétablii?ement de la nature.

Je dis donc que le plaifir eft toujours bon, mais qu'il n'eft pastoiijours avantageux de legoiiter.

I ♦ Parce qu'au lieu de nous attacher à celui qui eft fèul capable de le caufèr, il nous en détache pour nous unir à ce qui fèmble faufTemcnt le caufèr, H nous détache de Dieu pour nous unira une vile créature» Car encore que ceux qui font éclairez de la vérita- ble Philofbpnie, penfènt quelquefois que le plaKîr n'eft point caufé par les objets de dehors, & que ce- la puiile en quelque manière les porter à recon^ol- 1 tre & à aimer Dieu en toutes choies; néanmoins dc- ] puis le péché la raifbn de l'homme eft fi foibie & fès I ïèns & fou imagination ont tant de pouvoir fur fbn e- liprit qu'ils corrompent bien-tôt Ion cœur > lorf- qu'on ne fe prive pas félonie confèii de l'Evangile, de toutes les chofès qui ne portent point à Dieu par celles mêmes. Car la meilleure Philofophie nefçau- : roit guérir> l'elprit ni réfifter aux defbrdresde lavo- .lupté.

1. Parce que le plaifir étant unerécompenfe, c'eft 'faire une injuftice que de produire dans Ion corps clés mouvemens qui obligent Dieu, en conftquence _ de 4^8 DE LA RECHERCHE Chap. de fà première volonté', ànous faire fentir duplai- X* fii^ > forfque nous n'en méritons pas, fbit parce que l'aàion que nous faifons eft inutile ou criminelle > fbit parce qu'étant pleins de pe'che's, nous ne de- vons point lui demander de recompenfè. L'homme avant fon péché pouvoir avec juftice goûter les plaifïrs fcnfibles dans lès adions réglées: mais depuis le pé- ché il n'y a plus de plaifirs fènfibles entièrement inno- cens 5 ou qui ne foient capables de nous bleffer lorf^ que nous les goûtons, car fouvent il fufEt de les goû- ter pour en devenir efclave.

3. Parce que Dieu étant jufte, il ne Ce peut fèiic ^u'il ne punifle un jour la violence qu'on lui fait,lorf- qu'on d'obligé de récompenfer par le plaifîr des a- âions criminelles que l'on commet contre lui. LorjP- que nôtre ame ne fera plus unie à nôtre corps, Dieu n'aura plus l'obligation qu'il s'cft impofée de nous donner les fèntimens qui doivent répondre aux moiï- vemens des efprits, & il aura toujours l'obligation de fàtisfaire à fa juftice: ainfice (èra letems de /à ven- geance & de fa colère. Alors (ans changer l'ordre de la nature, & demeurant toujours immuable dans fà première volonté, il punira par des douleurs qui ne finiront jamais les injuftes plaifirs des voluptueux.

4. Parce que la certitude que l'on a dés cette vie, qu'il iaut que cette juftice le falTe, agite l'elprit de mortelles inquiétudes, & le jette dans uneefpece de defefpoir qui rend les voluptueux miférables au mi- lieu mefine àcs plus grands plaifrrs* 5. Parce qu'il y a prefque toujours des remords fâ- cheux qui accompagnent les plaifrs les plus inno- cens j à caufe que nous (bmmes alTez convaincus que nous n'en méritons point; & ces remords nous pri- vent d'une certaine joie intérieure, que l'on trouve même dans la douleur de la pénitence.

Ainfî quoique le piaifir foitun bien, il faut tom- Ler d'accord qu'il n'eft pas toujours avantageux de le goûter par toutes ces raifons: Et par d'autres fèm- Llablcs qu'il eft très- utile de Içavoir, & qu'ileft tres- &cile ^ DE LA YXRITE'. ItvRî W. 4^*^ '^ciic dedé<iuirede'cejles-ci, ileftprcique toujours Cm A Pe ires-avantageex de fouffrk la dôaîear-, quoiqu'elle X-, fbït efFedivement un mal.

Néanmoins tout plaifïr eft un bien, & rend 2Ld:ud- lemenc hertreuxœltii qui legoûte^dansl'inftant qu'il le goûte & autant qu'il le goiire j & toute douleur efl: un mal & rend adueilement malheureux celui qui la foufFre, dans l'inftant qu'il la fcufFre,&:aumnt qu'il la (bufFrc. On peut dire que les ^ufles & les Saints lont en cette vie les plus matheureux de tous les hom- mes, & les plus dignes de compalîîon, SI in yitat.auz tantàmin Chrijiojferanms -imiferabilioresfumusomni- Car. hus hominihus, dit iàint Paul, car ceux qui pleurent & qui ibuffirent perfecution pour la juftice ne ibnt point heureux parcequ'iîs fouftxent perfécution pour Ja juftice, mais parce que le Royaume du Ciel eft à eux, & qu'une grande re'compenfe leur eft relèrve'e dans le Ciel, c'eft -à-dire parce qu'ils ièront heureux. Ceux qui fouffrent perlecucioii pour la juftice fonc en cela juftes, vertueux, & parfaits, parcequ'iîs font dans l'ordre de Dieu, & quelaperfeélioncoa- iifteà leliiivre: mais ils ne font pas heureux à caufè qu'ils jfbulfrent. Un jour ils ne (oufFriront plus, & a- Icrs ils feront heureux auffi bien quejuftes & parfaits.

Cependant je ne nie pas que dés cette vie les juftes iiefbient heureux en quelque manière parla force de Jeurefperance & de leur foi, qui rendent ces biens futurs comme préiêns à leurs efprits. Car il eft cer- tain que lorfque l'efpérance de quelque bien eft forte & vive,elle l'approche del'efprit, & le lui Cm goûter z ainfîelle le rend en quelque manière heureux, puif- quec'eitîegoûtdu bien, la poiïefïîon du bien, le plaifir qui nous rend heureux.

Il ne faut donc pas dire aux hommes que les plaiiïrs fènlibles ne fbni: poinï bons, & qu'ils ne rendent point plus heureux ceux qui en joiiiiîent; puifque ce- la, n'eftpas vrai, & que dans le temps de la tenta- tion ils le reconnoi fient à leur malheur. îl leur faut dire que ces plaiiirs font bons en eux-mêmes, & ca- Y ' pables 4^0 DE LA RECHERCHE Ckap. pables cîe les rendreen quelque manière heureux -, ne? X. anmoins qu'ils les doivent éviter pour des railbns femblablcs à celles que j'ai apporte'es: mais qu'ils ne les peuvent point éviter par leurs propres forces: par- ce qu'ils défirent d'être heureux par une inclination qu'ils ne peuvent vaincre, & que ces plaifirs pafTa- gers qu'ils doivent éviter, la contentent en quelque manière; & qu'ainfi, ils (ont dans une raiférable né- cefTitédefe perdre,s'ils ne font fecourus. Illeùrfaut dire ces chofes, afin qu'ils connoiiïent diftuidemcnt leur foibleiïe & le befoin qu'ils ont d'un libérateur.

Il faut parler aux hommes comme Jésus Christ leur a pailé, & non pas comme les Stoïques, qui ne connoiilènt nilanatuie ni la maladie de l'elprit hu- main. Illeurfaut dire fanscelTe qu'iliautle haïr & fe méprifer foi-même, & qu'il ne faut point chercher ici bas d'établi (Tement & de bonheur: qu'il faut tous les jours porter fa croix ou l'inftrument defon fupplice, & qu'il faut perdre pretentement fà vie pour la conferver éternellement. Enfin il leur faut montrer qu'ils font obligez de faire tout le contraire de ce qu'ils défirent 5 afin qu'ils Tentent leurimpuif' fàncc pour le bien. Car les hommes veulent invinci- blement être heureux, & l'on ne peut être aduellc* ment heureux, fi l'on ne fait ce qu'on veut. Peut- être que fentant leurs maux préfens, SiconnoiOant - leurs maux futurs, ils s'humilieront fur la terre: peut- être qu'ils crieront vers le Ciel, qu'ils chercheront un ir.édiateur, qu'ils craindront les objets {ènfibles, & qu'ils auront une horreur falutaire pour tout ce qui flatte les fen s & laconcupifcence. Peut-être qu'ils entreront ainfi dans cet efprit de prière & de péniten- ce fi nécefiaire pour obtenir la grâce, fans laquelle il n'y a point de force, point de faute, point defa- latà efperer» Nous fommes intérieurement convaincus que le //. plail'ir eft bon 5 & cette convidion intérieure n'efi: Il ne doit point faufîc,car le plaifir eft efFedivement bon. Nous point (bnimcs naturellement concaincu^ que le plaifir eft yiouî^Oï' ' Is DE LA VERITE'. Livre IV. 4èx le caradere du bien, & cette convidion naturel- Chaï. le eft certainement vraie, car ce qui caulèie plai X, fir eft certainement tres-bon & très -aimable. Mais teràl'a-' nous ne fbmmes pas convaincus que les objets fen- mourdes fibles, m que nôtre ame mêmes fbient capables yi^^^ de produire en nous du plaifir; car il n'y a aucune rai- fenfibki% ibn de le croire, & il y en a mille pour ne le pas croi^ re. Ainfî les objets fenlibles ne (ont point bons, ils ne font point aimables. S'ils font utiles à laconfèr- vation de la vie, nous en devons ufèr: mais comme ils ne lont pas capables d'agir en nous nous ne les devons point aimer. L'ame «edoit aimer que ce qui lui efl: bon, que ce qui eft ca pable de la rendre plus heureu- fè & plus parfaite. Elle ne doit donc aimer que ce qui eftaudeffus d'elle, car il eft e' vident qu'elle ne peut recevoir fa perfection que de ce qui eft au delTus d'elle. Mais parce que nous jugeons qu'unechofeeftcau- fe de quelqu'effet, lorlqu'elle l'accompagne toujours, nous nous imaginons que ce font les objets (ènfibles qui agiffent en nous, à caufe qu'à leur approciie nous avons de nouveaux fèntimens, & que nous ne voyons point celui qui les caufeve'ritablement en nous. Nous goûtons d'un fruit, & nous Tentons delà douceur j nous attribuons cette douceur à ce fruit: nous ju- geons qu'il la caufe, & mêmes qu'il la contient. Nous ne voyons point Dieu comme nous voyons & com- me nous touchons ce fruit: nous ne penfbns pas mê- mes à lui î ni peut-être à nous. Ainfi nous ne jugeons pas que Dieu foit la véritable caufe de cette douceur, ni que cette douceur foit une modification de nôtre ame; nous attribuons & la caufe, & l'eiFet à ce fruit que nous mangeons.

Ce que j'ai dit des fèntimens, qui ont rapport au corps î fe doit auffi entendre de ceux qui n'y ont point de rapport, comme font ceux qui fè rencon- trent dans les pures intelligences.

Unefpiitfc conlidére loi-même: il voit que rien ne manque à fon bonheur & à fa peifedion, ou bien il voit qu'il ne polléde pas ce qu'il fouhaite, A lavûë 4^^ DE LA RECHERCHE Ch^p. ^^ ^^^ bonheur il fent de la joie; à la vùë de (on mal- ) X. ^'eur il (en: de la tridelTe. Il s'imagine auiîi-tôc que deftla vue de {on bonheur qui produit en lui-mê' iiiecefentiment de joie, parce quece fentiménc 'âi:- , compagne toujours ce^te vue. il s'imagine aullî que c'eftiavùëdeibn malheurqui produit en lui-même cefentiment detrifteiîe, par^éque ce fentimcnt luit cette vûë.La ve'ritable caufe de ces (èntimens, qui eîl pieu feul,nc' lui paroit pas: il ne penfepas même à ■ Dieurcar Dieu agit en nous fans que nous les cachions.. Dieu nous récompenlè dim fentimcnt de joic,lorC- que nous connoiflbns que nous fbmraes dansl'e'tat où nous devons être, afin que nous y demeurions > que nôtre inquie'aide cefre5& que nous goûtions plei- nement nôtre bonheur fans laiiïèr remplir la capaci- té' de nôtre efprit d'aucune autre choie. Mais il pro- duit en nous un fentiment detrillefîe, lorfquenous cpnnoilî'ons que nous ne fbmmes pas dans l'e'tat oà nous devons être, afin que nous n'y demeurions pas, & que nous cherchions avec inquie'tudck perfeclioii^ qui nous manque.Car Dieu nous poulie fans celle vers k bienjorfquc nous connoilions que nous ne le pofle- dons pas; & il nous y arrête fortement, lorfquc nous voyons que nous lepolTedons pieinemcnt. Ainfi il me lemble évident que les f èntimens de joie ou de tri^ flelîè inteHeclueTle,aufïi bien que les fèntimens de joie 6c de triftelFe fènfîble ne font point des productions volontaires de l'cfprit.

Nous devons donc reconnaître uns eefle parla rai - foJi,.cetce main invifible qui nous comA">le de biens, &cfui fê cache à nôtre efpnt fous les apparences fen- fîbles. Nous devons l'adorer j nous devons l'aimei-: m^is nous devons aufii la craindre puifque fi elle nous comble deplaiiirs elle peut nous accabler de douleurs. Nous devons l'aimer par un amiour de choix, parmi amour écLiire', par un amour djgnede i?ieu Se digne denous.Nôtre amour cft digne de Dieu, lorfque nous l'aimons par la connciilance que nous avons qu'il eft aimsble; &jceî amour eft d:gne de nous, parce qu'es- tant DELA VÊRïtÉ'. Livre IV. 46^ tantraiibnnables, nous devons aimer ce que la rai- Ciiw. fon iàJt cônnoître digne de nôtre amour. Mais Xv nous aimons les choies fènfîbles par un amour i4idi- gnedenous, & don: aafïï elles font indignes: Car tarant raifbnnables nous les aimons fansrai'fonde les aimer, puiique nous ne connoilTons point clan'emeiît qu'elles fbient aimables, Si que nous fçâvons au con- traire qu'elles ne le font pas. Mais le plaifir nous Ce- d'^t&:fëuS les fait aimer,- ramour aveugle & déré- glé du plaifir étant la véritable caufe des faux juge- mensdes hommts' dans les fujëts de morale.

^ Cha?

CHAPITRE XK^ XL De Vamouruuplaïfifpar rapport aux fciences fpéeulati- yes. l.Commerit'n'nous empêché de cîi-CQuyrirla.yé~^ rite. II. ^el^ues çxe'mples» 'Inclinalion que nous avons pour îcS plaifirs fènfibles étant mal réglée, n'efl pas fèulemiCnt l'origine des erreurs dangereufes où nous' tombons dans les lujêts-<-k morale, & la caufè qé\ nerâledudércgleinv!nc de nos moeurs 5 elle eîr auîTl imedes principales cauiès du dérèglement de nôtre laifbn, & elle nous engage infenublement dans des eneurs très groiiieres mais moms dangercuics iur desfujcts purement fpeculatifs: parce que ccete in- clination nous empêche d'apporter aux choies qui txè nous' touchent pas, ailez d'attention pour les com- prendre & pour en bien juger.

On a déjà parlé en plufieurs endroits de la difficul- té que les hommes trouvent à s'apphqusrà ces m- jrets un peu abllraits ■■, parce- que la matière dont 01I traitoitalors le demandoit ai-nfi. Giien a parlé vers la fin du premier Livre, en montrant que les idée^ fènfibles touchant plusl'ame que \ç.s idées pures dà i'efprit, elles s'appliquoit fouvent davantage aux ma- niéres qu'aux chofès mêmes. On en a parlé dans le fê^-ond, r-arce que traitait de la délicateile des fibres V5 du 4^4 Ï5E LA RECHERCHE Chap. an cerveau, on y faifoit voir d'où venoit la molleiîc X I. de certains efprits elFeminez. Enfin on en a parle' dans Jetroifîémc, en parlant de l'attention de l'efprit, lorfqu'il a fallu montrer que nôtre ame n'étoitgue'res attentive aux chefès purement /péculatives, mais l^eaucoup plus à celles qui la touchent & qui lui font ièntir du plaifîr ou de la douleur.

Nos erreurs ont prefque toujours plufieurs caufès qui contribuent toutes à leur naifîànce: de forte qu'il ne faut pas s'imaginer que ce foit faute d'ordre que J'on répète quelquefois prefque les mêmes choies, & que l'on donne plufieurs caufes des mêmes erreurs: c'elt qu'en effet il y en a plufieurs. Je parle toujours des caufes occafîonnelles: car nous avons dit fbuvent qu'il n'y enavoit point d'autre re'elle & ve'ritable que le mauvais ufage de nôtre liberté', de laquelle nous n'ufbns pas toujours autant que nous le pouvons, ain- fi que nous avons expliqué dés le commencement de cet ouvrage.

On ne doit donc pas trouver à redire, fi pour faire pleinement concevoir, comment par exemple hs manières fènfi blés dont on couvre les chofès> nous furprennent& nous font tomber dans l'erreur, on a cte obligé de dire par avance dans les autres Livres que nous avions inclination pour les plaifirs, ce qu'il lèmble qu'on devoir remettre à celui-ci, qui traitte des inclinations naturelles, & ainfi de quelques autres choies dans d'autres endroits. 'Çout le mal qui en arrivera, c'eft que l'on n'aura pas befoin de dire ici beaucoup de chofes que l'on {èroit obligé d'expliquer £ on ne l'avoitpas fàitadleurs.

Toutce qui eft dans l'homme eft lî fort dépen « ^antl'un de l'autre, qu'on fè trouve fouvent comme accablé Ibus le nombre des choies qu'il faut dire dans le même temps, pour expliquer à fond cequel'on conçoit. On le trouve quelquefois obligé de ne point icparerles chofes qui font jointes par la nature les u- nes avec les autres, & d'aller contre l'ordre qu'on s'eftpre^rit, lorlqiie cet ordre n'apporte que de la coucou- DE LA VERITE'. Litre ÏV. 4^5 Confufion, comme il arrive néceffairement en quel- Chap. ques rencontres. Cependant avec tout cela il n'eft XL jamai s pollîble de faire (èntir aux autres tout ce qu 'on pen(e. Ce que l'on doit pre'tendre pour l'ordinaire c'eft de mettre les autres en état de de'couvrir tout feulsavec plaifirSc facilité: ce que l'on a découvert fôi-méme avec beaucoup de peine, & de fatigue. Et parce qu'on ne peut rien découvrir fans attention> l'on doit principalement s'étudier aux moyens de leu^lre les autres attentifs. Cefl: ce qu'on a taché de ^ire, quoique l'on reconnoifïè l'avoir allez mal exécuté j &ron avoue fa faute d'autant plus volon- tiers, que l'aveu qu'on en fait » doit exciter ceux qui liront ceci, à fe rendre attentifs par eux mêmes pour y remédier, &pour pénétrer à tond des fuiets qui méritent fans doute d'être pénétrez.

Les erreurs où nous jette l'inclination que nous a- Vons pour les plaifîrs &géneralement pour tout ce qui nous touche,font infinies: parce que cette inclination difîipe à la vùë de l'efprit, qu'elle l'applique fans ceflè aux idées confufesdes fèns & de l'imagination, & qu'elle nous porte à juger de toutes chofes avec pré- cipitation par le fèui rapport qu'elles ont avec nous.