SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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On ne voit la vérité, que lorfque l'on voit les cho- ies comme elles font; & on ne les voit jamais comme- -^• elles font, fi on ne les voit dans celui qui hs ren- Com- ferme d'une manière intelligible. Lorfque nous f^^^til voyons les chofès en nous, nous ne les voyons que r.cus cm- d'une manière fort imparfaite, ou plutôt nous ne j>fche de voyons que nos fèntimens, & non pas les chofès que décou- nous fouhaitons de voir& que nous croyons fauflè- "^nV la ment que nous voyons. "vérité.

Pour voir les chofès comme elles font en elles-mê- mes, il faut de l'application 5 parce que prefente- ment on ne s'unit pas à Dieu fans peine & fans effort. Mais pour voir les chofès en nous, il ne faut aucune application de nôtre part, parce que nous fèntons même malgré nous ce qui nous touche. Nous ne trouvons point naturellement de plaiiir prévenant Y 4 dans €h A p^ £Îan3 l'union «aue nous avons avec Dieii, les idées pa- X L les des choies iienoias. t®ueiicat point. Amii rincli- aation c^xxz nousavans pom- le plsilîu,- nenous appll- ^nç & ns nous unit point àDieii:au contraire elle nous 3ïn détache y &noD.s en éloigne fans celle. Car cetfe înclination nous porte continueliement àconiîdersr les choies par leurs idées fenfibles, à caufè que Ciss idées faulles & impures nous touchent. L'amour du plaifîr &: la Jouîfîànce aduelic du plaifir qui en ré- veille & qui en fortifie l'amour, nous éloigne donc fans cefîe de la. vérité, pour nous jetter dans l'erreur. Ainii ceux qui veuknt s 'approcher de la vérité pour être éclairez delà lumière,, doi^^ntcoramencerpar la privation duplaifîr. Ils doivent éviter, a^ec foin îout ce qui touche & tout ce qui partage agréable- jnent l'clprit: car il faut que les fèns & les pallions fe taifcnt, fi l'on veut entendre la parole de la vérité, l'éloignsiîient du. monde ôc le mépris de toutes ks choies fenfîbles étant nécelTaires, aulfi bien pour la perfedicn de l'elprirque pour la conver(îon du cœur» tOirî^iye' nos- plaifirs-- lotit: grands, lorfque nos "* ièntimcns font Vifs, nous ne femmes pas capables des véritez ks plus fîmpîes, & nous ne demeurons pas mêmes d'accord des notions communes, fi elles lîc renferment quelque choie de fcnfible. LorfquÊ lios plaifîrsou nos autres fèntime^s font modères BOUS pouvons rcconnoître quclq-des vérités fimplcs oC iàciics: maiss'Uife pouyoit faire que nous fufiions entièrement délivrés à^s. plaifîrs & des fèntimcns, nous fêtions capables de découvrir avec facilité les véritez les plus abftraitcs, & les plus diiîîciles que l'on fçache. Car à proportion que nous nous éloi- gnons de ce qui n'eft point Dieu, nous nous appro- chons de Dieu même, nous évitons l'erreur & nous découvrons la vérité. Mais depuis le péché, depifis l'a- mour déréglé du plaifir prévenant, dominant vido- rieux, l'eiprit ef t devenu fi foible qu'il ne peut riea pénétrer 3 &fî matériel, & dépendant de fes feus, #ju'il ne peut atteindre aux chofes abftraites 3 &: oiji ue.

ue.

DE' I A VEPvITE'. Livre IV. ^o'V lie le touchent pas. Cen'dt mêmes qu'avec pjeiiie ChaiC qu'il appcrçoic les notions communes j & fouveht'il XI.- juge faute d'att^^ntion qu'elles fbntiàufl'esouobfcu^ res. Il ne peut difcernef la Ve'rite des choies d'avec leur utilité'', le rappiort qu'elles ont ' enti-'cîîcs- d'avec Te rapport qu'elles ont avec lui 5 Scilcroicïouvent que cel.ies-làibnt les plus vraies quiîui font îe:> plus uti- les, lesplus agre'ables Se qui le touchent le plus. Enfin cette inclination infede & trouble toutes les perce- ptions que nous avons des objets, ôc par confcquenc tous les jugemens que nous tri faifons:' 'voici quel- ques exemples-: C'eft une notion cotiimûiiê que îa vertu efl plus e- ^ A flimable que le vice j qu'il vaut mieux être lobré & ^^f"/- chaftequ'intempe'rant & voluptueux. Maisrincii- quesexe^ nation pour le plaifîr broiiille (i fort cette idée" en de m^LCs, - certaines occafions, qu'on ne la fait plus qu'entre- voir, & qu'on ne peut en tirer lesconièquences qui font ne'ceilàircs pour la conduite de la vie. L'amc s'occupe fi fort des plaifîrs qu'elle eîpere, qu'elle les- fuppofè innocens, & qu elle né cherche que les mo- yéns de les goûter.

Tout le monde fçait bien, qu'il vaut mieux étr-e juRc que d'être riche: que la jullice rend un homme plus grand que la polTcirion des plus fiiperbes bâti» mens, tjui (buvent ne montrent' pas tant la grandeur de celui qui les a fait bâtir, que la grandeur de iès injuïHces & de lès crimes. Mais le plailir que des gens de néant reçoivent dans îa vaine oftentatiori de leur- fâulîe grandeur, remplit fufhfàmmerit la pcrite capa- ' cite' de leurcfprit, pour leur cacher & leur obfcurcic unevéritéfie'vîdente. Ils s'imaginent {bttcment qu'ils ' fcnt de grandis hommes, parce qu'ils ont de grandes- • maifons.

L'Anaîyïe Oui' Algèbre fpe'cieufèeft aiTurémcut là plus belle, je veux dire la plus fe'conde & la plus cer- taine de toutes les fciences Sans elle refprit n'a ni ' pénétration, ni érèndaë • -&; avec" elle il cil capable ' ëefçay-oirproTqae tout ce q«i le peut fcavoix avec 'eer^ 4^8 DE LA RECHERCHE Chap. timde & avec évidence. Toute imparfaite qu'ait e'té XL cette fcic-nce, ^Ile a rendu célèbres tous ceux qui en ont e'té inflruitsj &qui ont fceuen faire ufage: ils onc découvert par Ton moyen des véritez qui paroil- fbienr comme incOmprehenfibtes aux autres hom- mes. Elle eft fî proportionnée à l'efprit humain que iàns partager fa capacité à des choies inutiles pour ce qu'on recherche, elle le conduit infailliblement à (on but. En un mot c'eft unefcicnce univerfèlle & comme la clef de^ toutes les autres fcienccs. Cependant toute e- ftimablequ'ellelbitenellc-même,elle n'a rien d'écla- tant ni de charmant pour les hommes, par cette feu- k raifon qu'elle n 'a rien de fènfible. Elle a été tout- â- fait dans l'oubli durant plufieurs fîécles. Il y a en- core bien des gens qui n'ai connoifîcnt pas mêmes le nom j & de mille perfbnnes à peine y en-a-t-il un ou deux qui en fçachent quelque choie. Les plus fçavan^ qui l'ont renouvellée en nos jours, ne l'ont point en- core pouÏÏée fort avant, Se ne l'ont point traittée a- vec l'ordre & la netteté qu'elle mérite. Etant hom- mes comme les autres ils fefbnt enfin dégoûtez de ces véritez pures que le plaifirfènfibte n'accompagne pas,& l'inquiétude de leur volonté corrompue" par le péchéjla légèreté de leur efprit qui dépend de l'agita- tion & de la circulation du fàng,ne leur a pas permis defè nourrir davantage de ces grandes,de ces va{leSï&: de ces fécondes véritez, qui font les règles immua- bles & univerfelles de toutes les véritezpafïàgeres &c particuliercs,qui (cpeuvcnt connoître avec exaditude, La Méraphyfique de mêmeeltunefcienceabltrai- îe, qui ne ilatte point les ièns, & dans l'étude de la^ , quelleTame ne reçoit aucun piaifiri c'eft aulîi par las. mçme raifon que cette icience eft fort négligée, ôc que l'on trouve a/Tez ibuvent des perfbnnes alfez ftu- _, pides pour nier hardiment des notions communes.il y en a qui nient que l'on puiffe,& que l'on doive alTurer d'une choie, par ce qui eftrenfermé dans l'idée claire & diftinéle qu'on en a^ que le néant n!a point de pro- f riétez » qu ' une choie ne peut être reduiceà- rien fans.

miia^- DELA VERITE'. Livre IV. 469 miracle, qu'aucun corps ne k peut mouvoir par l'es Chap^ propres forces, qu'un corps agite' ne peut commu- X L niqueraux corps qu'il rencontre plus de mouvement qu'il n'en a, & d'autres chofès femblables. Ils n'ont jamais confidere' ces axiomes d'une viiëafTez fixe & aiîèz nette, pour en découvrir clairement la ve'rite' î & ils ont fait quelquefois des expe'riences qui les ont faulïèment convaincus que quelques-uns de œs axio- mes n'e'toientpas vrais. Ils ont vu qu'en certaines rencontres deux corps vifibles qui Ce choquoient, cef- fbientl'un & l'autre de iè mouvoir apre's leur choc. Ils ont y ù qu'en d'autres, les corps choquez avoient plus de mouvement que les corps vifîbles qui les a* voient choquez: & cette vûë lènfible de quelques ex- pe'riences dont ils ne voyent point les raifgns, leur îàit décider des chofes contre des principes certains, & qui pafTent pour des notions communes dans l'ef- prit de tous ceux qui (ont capables de quelque atten- tion.Ne devr oient ils pas coniîdérer, que les mouve- mens peuvent fe répandre des corps vifibles,aux invi- fîblesjorfque les corps mous fè recontrent;ou des in- vifibies aux vifibles dans d'autres occaîîons. Lors qu'un corps eft fufpendu à une corde, ce ne font point les cifcaux avec kfquels on coupe la corde, qui don- nent le mouvement à ce corps, c'eft une matière invi'^ fîble.Lors qu'on jette un charbon dans un tas de pou- dre d canon, ce n'efi: point le miouvement du charbon,, mais une matière invifible, qui (épare toutes les par- ties de cette poudre, & qui leur donne un mouve- ment capable de faire (àuter une maifon. II y a mil- le manières inconnues par lefquelles la matière invid» • ble communique fbn m.ouvement aux corps gro/ïiérs & vifibles. Au moins n'eft-il pas évident que cela ne fe puilfe faire, comme il eft évident que la force mouvante des corps ne peut ni s'augmenter nifè di- minuer par les forces ordinaires de la nature.

De même les hommes voyent que le bois que l'on; jette dans 1^ feu, céfîe d'être ce qu'il eft, & que tou- tes les qualitez fenfîbles qu'ils y remarquent (h dif- V 6 lipent:- ^-jo DELA RECHERCHE' CKAPé iipciît: & de-là ils s'imagj.neï^tavoir droit de conclu? Xi. ^^ y ^^l'i^ ^ P^^^ ^^^^'^ qu'une chofè rentre dans le néant dont elle eft forcie. Ils ceffent de voir le bois, & iiS' ne voyent qu'un peu de cendres q'oi lui fùccedenc: & de Jà.ils jugent que lapins grant départie du Bois cefCc d'être, comme (île bois ne poavoit pas être rc'duiten des parties qu'ils nepùf^ fcnt Toir. Au moins n'eft il pas aulli évident que cela ne fe paiffe faire, qu'il cfl e'vident que la force qui donne l'être à toutes chofes n'eftpas fiijette au changement; & que par les forces ordinaires de h jiature, ce qui eft ne peut être re'duit arien, comme ce qui n'eft poiiU, ne peut commencer d'être. Mais là plupart des hommes ne rçaveiii; ce que c'eft que de îcntrer dans eux-mêmes pour y entendre la voix de la vérité, (èlon laquelle ils doivent juger de toutes choies: CQ {ont leurs yeux qui règlent leurs décifions. îl$ jugent félon ce qu'ils Tentent 6c non pas félon ce qu'ils conçoivent, car ils lentent avecplaifir, &ils conçoivent avec peine.

Demandez à tout ce qu'ily a d'hommes au moii^ dé, fi l'on peut aflurcr fans crainte de.fir tromper, que le tout cft plus grand que fà partie, Si je m'aflure qu'ils ne s'en rroiivera pas un, cni ne réponde d'a-r bord ce qu'il faut répondre* Demandez-leur cnfui- te., û l'on peut de même fans craiiite de fè tromper, allurei d'une choie ce que l'on conçoit clairement ê- itre reaférmé dans.l'idée quila repréfèiite; & vces verrez qu'il s'en trouvera peu qui l'accordent fans hé-, iiter î qu'il y en aura davantage quik nieront, & que: la plupart ne fçauront que répondre. Cependant cee axiome Mecaphyfîque: Que l'on peut aimrer d'une chofèce que l'on. conçoit clairement être renfermé dansTidéequi larepreTente, eil plus évident que l'aT xiômeîqueletout ell plus grand que fa partie j par-. ce que ce dernier axiome n'eft pasun axiome, mais ièukment une ccnclufion à l'égard du premier. Ou<; ] peut prouver, que le touteft plus grand que fa par-^ ^k. par ce premier axiome, mais ce premier ne fcpeuE- DE LA VERITE'. Livre IV, 471 )cut prouver par aucun autre: iîcft abfolument ie Chap» premier & le fondement de toutes les connoilïàn- Xï« ces claires &e'Yidentcs. D'où vient donc que perfons- ne ii'he'/jte fur la conclufîon, & que bien des gens doutent du principe dont elle eft tirée -, ûœ n'cft que les idées de tout & de parties font fènfibles, & qu'on Yoit pour ainfî dire de Ces yeux que le tout eft plus grand que là partie, mais qu'on ne voit pas avec kî yeux la venté du. premier- axiome, de toutes les fcien-. ces;- Comme dans cet axiome, il n'y a rien qui arrêts & qui applique naturellement Tclprit, il faut vou- loir leçon fiderer & mêmes avec un pea de conftancc & de fermeté pour en reconnoître la vérité avecévi-t dence. Il faut que la force de la volonté fùpplée à l'at-* Haitfenfibie. Mais les hommes ne s'aviient pas de penlèr aux objets qui ne flattent point leurs fèns, oa s'ils s*eh avilènt, ils ne font point d'effort pour cela.

Car pour continuer nôtre même exemple, ils pen> iènt qu'il eft évident que le tout eft plus grand que ià partie, qu'une montagne de marbre eft polïible, &: qu'unemontagne uns vallée eft impolfiblej & qu'il »'eftpas égalemeotévidentqu'ilyaunDieu. Néan* moins on peut dire, que l'évidence eft égale dans tou- tes ces propolitions, puifqu'elles font toutes égale- «lent éloignées du premier principe.

Voici le premier principCf On doit attribuer à une. cîiofèce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la repréfènte: on conçoit clairement qu'il y a plus de grandeur dans l'idée qu'on a du toatr que dans l'idée qu'on a de fà partie j que l'éxiftence polfible eft contenue dans l'idée d'une montagne de. marbrcj l'éxiftence impoffible dans l'idée d'une mon-^ tagne fans valée; & l'éxiftence ueceflàire dans l'idée; qu'on a de Dieu, je veux dire de l'être infiniment parfait. Donc le tout eft plus grand que fa partis:. Donc une montagne de marbre peut éxifter: Donc m*c montagne fans vallée ne peut éxifter: Donc. Dieu..ou i'êçïc infiaunent parfait éxifte iiécelTaire-/ 471 DE LA RECHERCHE 471 DE LA RECHERCHE CîTAP. nient. Ueft vifîble que ces conclufîons (ont e'gaîe- X I. nient e'ioigne'es du premier principe de toutes ks fciences. Elles font donc également e'videntes en el- les-mêmes. 11 eft donc aulTi évident que Dieu ëxiftc^ qu'il eft évident que le tout eft plus grand que fa par- tie. Mais parce que Its idées d'infini, de perfection s,^ d'éxiftence néceffaire, ne font pas {cnfibles comme les idées du tout & de partie, on s'imagine qu'on ne voit pas ce qu'on ne Cent pas j & quoi que ces conclu- fîons foient également évidentes en elles-mêmes, el- - les ne font pas toutefois également reçues.

H y â des gens qui tâchent de perfoader qu'ifs n'ont )oint d'idée d'ijn être infiniment partit» Mais je ne fçai comment ils s'avifènt de répondre pofîtivementy îors qu'on leur demande fi un être infiniment parfait eft rond ouquarré, ou quelque chofè defomblablet car ils devroient dire qu'ils n'en fçaventrien, s'il eft vrai qu'ils n'en ayent point d'idée.

11 y en a d'autres qui accordent que c'eftbienfai- fonnerque de conclure que Dieun'eft point un être impoiliSle,. de ce qu'on voit que l'idée de Dieu n'en- ferme point de contradiâiion ou l'exiftenceimpoUi- ble,& ils ne veulent pas que l'on conclue de même que Dieu éxifte Kccefiairement, de ce qu'on conçoit l'ex- iftence nécclîàire dans l'idée qu'on a de lui.

Il y en a d'autres enfin qui prétendent, que cette- preuve de l'exiftence de Dieu eft un Sophiline 3 & <jue l'argument ne conclut que luppofé qu'il foit vrai que Dieu éxifte, comme fi on ne le prouvoit pas. Voici nôtre preuve. On doit attribuer à une choie ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la repréiente. C'eft là le principe général de toutes îesfciences. L'exiftence nécefiàire elt renfermée dans l'idée qui repréfènte un être infiniment parfait Ils l'ac- cordent. Et parconfèqucnt on doit dire quel'être infini- ment parfait éxifte.Odî,di{cnt-ils,ruppofé qu'il éxifte; Maisfaifons une réponfè pareille à un argument pareil, ^n qu'on juge de la folidicé de leur repon ie. Yoid l'argumeiit pareil.. Ondoie attribuer à une cholç.

cholç.

DE LA VERITE'. Litre IV. 475 chofèce que l'on conçoit clairement être renfermé Chap^ dans l'idée qui la reprélènte: c'eft le principe» On X I» eonçoitclairement quatre angles renfermez dans l'i- dée qui repréfente un quarré, ou bien on conçoit clairement que l'éxiftencepolfible eft renfermée d'ans l'idée d'une tour de marbre: Donc un quarré a qua- treangles: Doncunetour demarbre eftpofTible. Je dis que ces conclufions font vraies, fuppofé que le quarré ait quatre angles, & que la tour de marbre (bit polTible « de même qu'ils répondent que Dieu éxifte, {uppofé qu'il éxifte: c^eft à dire en un mot > que les conclufïons de ces démonftrations font vrayes> fuppofe qu'elles foient vraies, J'avoiie que fî je faifbis an tel argument: On doit attribuera une chofe ce que l'on eonçoitclairement être renfermé dans l'idée qui la repréfente, on con- çoit clairement l'cxiftencenécelTairc renfermée dans l'idée d'un corps infiniment parlait, donc un corp& infiniment parfait exifte. Il eft vrai, dis-je, que fi je faifbis un tel argument, on auroit raifbn de me répondre qu'il ne concîuroit pas l'exiftence actuelle d'un corps infiniment parfait j mais feulement que fuppofé qu'il y eût un tel corps il auroit par lui-mê- me fon éxiflence. La raifbn en efl que l'idée de corps infiniment parfait eft une fidion de l'efprit, ou une idée compofée, & qui par confèquent peut-être fauf- fe ou contradictoire, comme elle l'eft en effet: car on ne peut concevoir clairement de corps infiniment: parfait j un être particulier & fini tel que le corps ne pouvant pas être conceu univerfèl & infini,.

Mais l'idée de Dieu, ou de l'Etre en général, de l'Etre fans reflridion, de l'Etre infini n'eil point u- nefidion de l'efprit. Ce n'eft point une idée compo- fée qui renferme quelque contradidion; il n'y a rien de plus fîmple, quoiqu'elle comprenne tout ce qui ef l, & tout ce qui peut être» Or cette idée fimple & naturelle de l'Etre ou de l'infini renferme l'éxillence nécelîaire: car il efl évident que l'Etre ( je ne dis pas untWê^re) a faa exiilence par luirraême 5 & que rEcie; 4n r>E LA RECHERCHEr Chat, l 'Etre ne peut n*être pas aduellcmcnt, e'tant impofîT- ^^I; ble & ccntradidoireque le véritable Etre foit uns cxiftence. Il fè peut faire que les corps ne Ibicnt pas, parce que les corps font de tels êîrssjC]ui participent de l'Etre, & qui e» dépendent. Mais F Etre J&ns reftri- dion eft néceflaire; il eft indépendant; il ne tient ce qu'il eft que de lui-même. Tout ce qui eft, vient (de lui. S'il y a quelque chôfc, il eft 5 puifquc tout ce . qui eft rient de lui: ntais quand il n'y auroit aucune chofè en particulier, il fer oit; parce qu'il eft pal: lui-même, & qu'on ne peut le concevoir cfairement comme n'étant pointy fi ce n'eft qu'ont fêle rcpré'- fente comme un Etre en particulier ou comme un tei êh'e-, & que l'on coniîdereainfî toute autre idée que îafienne. Car ceux qui ne voyent pas qûeDieufoit", ordinairement ils ne confidercnr point l'Etre, mais mi tel être, & par conféqucnt un être qui peut être ©u n'être pas: Cependant afin que l'on paifTe comprendre CHCore pjus diftinâemenr cette preuve de l'éxiftence de Dieu, & répondreplus clairement à quelques inftan- ces que l'on potjroity faire, il faut fè' Ibiiv'cnir que îorïqu'on voit une créature, on ne la voit point en elle-même, ni par elle-même: car on ne la voit, comme on l'a prouvé dans le troifîéme Livre, que par la vue de certaines pcrfeélions qui font en Dieu, îefquelles la repréiènteht. Ainfî on peut voir l'eflèn- ce de cette créature fans en voir l'éxiftence -, on peut Toir en Dieu ce qui la rep ré fente fans qu'elle exiftc; C'eftàcaufede cela que l'éxiftence necefïàire n'efk point renfermée dans l'idée qui la repréfènte, n'é- rant point nécefïàirc qu'elle fôit afin qu'on la voye; Mails il n'en eft pas de même de l'Etre infiniment par- tit j onne le peut voir que dans lui-même i car il n'y a rien de fini quipuïfTe reprefènter l'infini. Von ne peut donc voir Dieu, qu'il n'cxifte: on ne peut voirrefïence d'un être infiniment parfait, fans en , voir l'éxiitence: on ne le peut voir fimplement com- me un être poffble: rien ne le comprend^^ & fî ort j'penfe^iliïiotqu'iLfbit,..- ^ykis- DE LA VERITE'. Livre IV. 475 Mais il eft inutile de propolèr an commun des GHAl»i. hommes de ces ddmonftraaons. Ce font des de- XL mondiataons que l'on peut a^peî-fcrpeirfbnne lies, par- î^ qu'elles ne convainquent point généralement tous hs hommes. Il faut lî on veut les convaincre en ap " porter de plus fcnfibles, Se certainement on n'en manque pasj car il n'y a ausune vérité' qui ait plus de preuves que celle de L'éxiftencc de Dieu. Onn'ap- portecelle-ci que pour faire voir, queles veritezao- îtraites n'agilTant prefque point fur nosicns, on les Î?rend pour des illuiîons & pour des chimères j au ieu que les vent-sz' groiliére^, palpables > &.q«i fè font ientir forçant î'ame à les confiderer, l'on {è perfuade qu'elles ont beaucoup de realite', à caufe ^ue depuis le pechéelies font beaucoup d'imprclfion* fijrnôtrecfptit.

C'eft encore par la même railonj qu'il n'y a pas lieu d'efperer, q,ue le commun des hommes fe rende jamais à cette démonftration pour prouver, que les animaux ne fenten: point; fçavoir qu'e'tant inno- cens, couime tout k monde en convient, & \^Iq ihppore,s'iIs etoient capaoîès dèfenîimcnt, ilarrive- roitque fous un Dieu infiniment jafte & tout-puif-? fan:, un innocent foulFritoitdc la douleur, qui eil- une peine > & la punition de quelque péché. Les hom - ines font d'ordinaire incapables de voir l'e'vidence de cet axiomcj fubJHJio Deo, quifquam nifi mereaturyVii' Qpcr, fèr ejje non potelî, dont (àint Augultin fè fèrt avec b€- p^^-f ' aucoup de raifbn contre julien pour prouver, lepechc originel, &lacorruption de nôtre nature, lis s'i- maginent qu'il n'y a aucune force ni aucune folidité dans cet axiome, & dans quelques autres qui proU" vent que les bétes ne fentent point, parcequecomme cous venons de dire, ces axiomes font abftraits, qu'ils ne renferment rien de fenfible ni de palpable, & qu'ils ne font aucune imprefïîon fur nos fens.

Les adioas & les mouvemens fènfîbles,qac font les bétes pour la confèrvation de leur vie, font des rai- . fbns, quoique feulement vrai -fcmbiables, qui nous tOll'» 47^ DE LA RECHERCHE CriAl». touchent bien davantage, & qui par confequent nous XI. inclinent bien plus fortement à croire qu'elles fouf- frent de la douleur, lorsqu'on les frappe & qu'elles crient, que cette raifon abftraite de l'efprit pur, quoique très-certaine & trc's-évidente par elle-même. Car il eft certain que la plupart des hommes n'ont point d'autre raifon pour croire que les animaux ont des âmes, que la vîië fenfible de tout ce que les bêtes font pourlaconfèrvation de leur vie. le parle Celaparoît allez de ce que la plupart nes'imagi- felonl'o- nent pas qu'il y ait une ame dans un œuf > quoi que pniôn la transformation d'un œufen poulet (bit infiniment commu^ plus difficile que la confervationifèuîe du poulet, lors fie, qui qu'il cft entièrement forme'. Car de même qu'il ep:que le faut plus d'efprit pour faire une montre d'un mor- f6ulet fe ceau de fer, que pour la faire aller quand elle eft toH- forme de te achevée 5 il fàudroit plutôt admettre une ame Vœufy dans un œuf pour en former un poulet, que pour quoic^u'il feire vivre ce poulet quand il eft tout-à fait forme'. mfâjjè Mais les hommes ne voient pas fenfiblementla ma- feut-ê- niére admirable dont un poulet (è forme, de même tre que qu'ils voient toujours fcnliblement la manière donc s'en noU' û cherche les chofcs qui font ne'ceflaires àlàconfer- ifÎT, vation. Ainfiils ne font pas portez à croire qu'il y a des âmes dans les œufs, par quelque impreflion fènfible à^s mouvemens nécelTaires pour transfor- mer les œufs en poulets -, mais ils donnent des âmes aux animaux, àcaulède l'im.prefTionfènfible des a- d:ions extérieures que ces animaux font pour la con- fèrvation de leur vie j quoique la raifbn que je viens de dire (oit plus forte pour donner des âmes aux œufs que pour en donner aux poulets.

'Cette féconde raifon, qui eft que la matière eft incapable de fentir & de delîrer, eil: fans doute une raifon dèmonftrative contre ceux qui difent que les animaux fèntent, quoique leurs âmes foient corpa-. relies. Mais les hommes confondront & broiiille- ront éternellement ces raifons plutôt que d'avouer tîae choie contraire à des preuves feulement vraifèmblables^ DE LA VERITE'. Livre IV. 477 femblables, mais très- fenfibles & très - touchantes: CviAV^ & on ne les pourra pleinement convaincre qu'en op- X I, pofant des preuves lenfiblcs à leurs preuves fenfibles, & en leur montrant vifiblement comment toutes les parties des animaux ne font que des machines 5 & eu' ils peuvent (c remuer fans ame par la feule impref^ lion des objets, & par leur conflitution particulière j comme M. Defcartes a commencé de le faire dans fon Traité de l'homme. Car toutes les raifbns les plus certaines & les plus évidentes de l'entendement pur ne leur perfuaderont jamais le contraire des preu- ves obicures qu'ils ont par lesfens: &c'eft mêmes s'cxpolèrà larife'e des efprits fuperfîciels & peu ca- pables d'attention, que de prétendre leur prouver par des raifbns un peu releyées que les animaux ne fentenc point.

Il faut donc bien retenir que la forte inclination que nous avons pour les divertilTemens, les plaifîrs, & généralement pour tout ce qui nous touche, nous jette dans un très -grand nombre d'erreurs: parce que ja capacité de nôtre efprit étant bornée, ccBte inclina- tion nous détourne fans celTe de l'attention aux idées claires &diftindles de l'entendement pur, propres à découvrir la vérité, pour nous appliquer aux idées faulîes, obfcares & trompeufès de nos lèns j lesquel- les inclinent plus la volonté par l'efperance du bien Se du plaifîr, qu'elles n'éclairent i'efprit parleur lumiè- re & leur évidence.

CHAPITRE XIL CuavI XII Ves effets que la penfée des biens & des maux futur s efl capable de produire dans l'ejprit.

s 'I L arrive fbuvent que de petits plaifirs & de le^ gères douleurs que l'on fênt aduellement, ou mêmes que l'on s'attend de fentir nous broiiillenc étrangement l'imagination, & nous empêchent de jugeï 47B DE LA RECHERCHÉ ^ Chap. juger des cKofes félon leurs yéritables ide'esî il iic XIT, faut pas s'imaginer que l'attente de l'éternité n'agifl'e poin-tfiir nôtre efprit. Maisileft à propos de con^ iide'rerce qu'elle eft capable d'y produire.

lifaut d'abord remarquer que refperance d'une Aernite' de plaifîrs n'agit pas fi fort fur les efprits, que la crainte d'une éternité de tourmens, La r^i- fôn en eft 5 que les hommes n'aiment pas tantleplai- £r qu'ils haïiTent la douleur. De plus par le lènri- xnent intérieur qu'ils ont de leurs dëibrdres, ikfça- vent, qu'ils font dignes de l'enfer j & ils ne voient rien dans eux-mêmes qui mérite des recompcnfês aulîi grandes que celles de participer à la félicité de Dieu même, lis ièntenr lors qu'ils le veulent,& mé«: me fbuvcnt lors qu'ils ne' le veulent pas, que loin de mériter cç^s rccompenlès ils font dignes des plus grands chânm.ensj car leur cbnfoence ne les quitte jamais. Jvhîs ils ne font pas de même incelîamment convaincus que Dieu veut faire paroître fa mifericor- delur des pécheurs, après avoir fait éclater fa jufti- ce contre (on Fils, Ain(î les jufles mêmes appréhen- dent plus vivement l'éîérnité dçs tourmens, qu'ils ij'^fperent l'éternité des plaiilrs. La vue de la peine agir- donc diiva.itage que la vûëdelarécompenlè, & voici à peu prés ee qu'elle eft capable de produire» non pas toute feuîè, niais comme caufe principale.

Elle fiit naître dans l'efprit une infirité de icrupu* les, Scks forriSe de telle forte qu'il eft prefquc im.- pofîîbicdes'cn délivrer. Elle é:end pour ainfi dire îafoijufoues aux préjugez, &faic rendre le culte, qui n'eft d'jqur'à Die-a, àdes puiilances imaginaires. Elle arrête opiniâtrement l'elprit à' des fuperfticions vaines ou dangereufos. Elle fait em-bralTcr avec- ar- deur c-c avec zèle des traditions humaines, 8c' des pratiques inutiles pour le faiut i des dévotions Juif- T€s & Pharifàïques que la crainte fervile a inventées. Enfin elle jette quelques fois les hommes dajis un a- veuglement de defeipoir: de iorte que regardant €oaiuiémen: la. more iomme k iiêant, ils le hitenc biuta- DE LA VERITF. Iivue TV. ^7^ brutalement de Ce perdre, afin de fe délivrer des in- CiîaipZ quiétudes mortelles ^ui les agitent & qui les ci Xil.' frayent.

î!y afbuventplus dccharité que d'amour propre dans les fcrupuîeuï,, auflî bien que dans les {ùper- ftitieux; -mais il n'y a quedei'aaiour propre dans les dé/éfperez: car à le bien prendre, c'eft 5'aimer beaucoup que dechoifir pliitôtdeii'etre pas que d'ê- tre mal. Les femmes, les jeunes gens, les efprits foi- • blés font les plus iùjetsaux fcrupules &auxiiiperfti- tions, & les hommes font les plus capables de de- ielpoir.