SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Il eft facile de reconHOÎtre les raifons de toutes ces chofes. Car il eft vifible, que l'idée de réternité é' taiît-lapîus grande, la plus terrible, & la plus ef- frayante de toutes celles qui étonnent l'eiprit & qui frappent l'imagination i il eft néceiîàire qu'elle Ibic accompagnée d'une grande fuite d'idées acceiîoires lefqueiles faflent toutes un effet confidérable fur ïtC- prit, à caufe du rapport qu'elles ont àcette grande.^ terrible idée de l'éternité.

Tout ce qui a quelque rapport à rinÊnin'cftpoinc petit, ou s'il eft petit en lai-même, il reçoit par ce rapport une grandeur qui n'a point de bornes, & qui ne fè peut comparer avec tout ce qui eft fini. Ain- fi, tout ce qui a quelque rapport, ou mêmes que l'on s'imagine avoir quelque rapport à cette alternati- ve néceffaire d'une éternité de tourmens, ou d'une éternité de délices qui nous eft propofée, effraie par nécefîiré tous les efprits qui font capables de quelque réflexion^ de quelque fentiraent.

Les femmes, les jeunes gens, & les efprits foioî es, ayant comme j'ay déjà dit ailleurs, les fibres du cer- veau molles & flexibles, reçoivent des veftiges très- profonds de cette alternative: & lors qu'ils ont a- bondancc d'eiprits, Se qu'ils (ont plus capables de fèntmient que de jafte réflexion, ils reçoivent par la vivacité de leur imagination un très-grand nom- bc-e de faux veftiges 6c de faulTes idées acceli'oires^ qui n'ont 4«a DE LA RECHERCHE CwAp. n ontpointde rapport naturel avec l'idée principa- XII. ie. Cependant ce rapport, quoi qu'imaginaire, ne laiiîe pas d entretenir &de fortifier ces faux veftiges & ces faufles idées accefîoires auiquelles il a donné h naiilànce.

naiilànce.

Lorfgue des plaideurs ont une grande affaire qui les occupe tout entiers, & qu'ils n'entendent point leprocez, ils ont fouvent de vaines frayeurs j par- ce qu'ils craignent que de certaines chofes leur nui- iènt auxquelles les Juges n'ont aucun égard, &que les gens du meftier n'appréhendent point. L'affaire cft de fi grande confëquence pour eux, que l'ébran- lement qu'elle produit dans leur cerveau (e répand & fc communique à des traces éloignées qui n'y ont point naturellement de rapport. Il en eftde même, des fcrupuleux 5 ilsfè font fans raifon des objets de crainte & d'inquiétude; & au lieu d'examiner la vo- lonté de Dieu dans les fàintes Ecritures, & de s'en rapportera ceux dont l'imagination n'eft point blef- CéQ, ilspenfèntinceflammentà une loi imaginaire, que des mouvemens déréglez de crainte gravent dans leur cerveau. Et quoi qu'ils fbieiit intérieurement convaincus de leur foibleffe, & que Dieu ne leur de- mande point certains devoirs qu'ils fe préfcrivent, puisqu'ils les empêchent de le fer vir, ils ne peuvent s'empêcher de préférer leur imagination à leur e/prit, & de fè renjdre plutôt à de certains (èntimens confus qui les effrayent & qui les font tomber dans l'erreur, qu'à l'évidence de la raifon qui les rafTûre & qui les remet dans le vrai chemin deleurfàlut.

Il le trouve fouvent beaucoup de vertu & de chari- té dans les perfbnnes affligées de fcrupults: mais il y en a beaucoup moins dans ceux qui font attachez à quelques fuperftitions, & qui font leur principale occupation de quelques pratiques Juifves & Pharifai- ques. Dieu veut être ardoré en efprit Se en vérité. 11 ne fè contente pas de grimaces & de ci vilitez exté- rieures j qu'on fe mettre à genoux en (a prélence, & qu'on le loue par un mouvement des îéyres, au- quel DE LA VERITF. Livre IV. 4fi quel le cœur n'ait pouit de part. Les hommes ne fe Chap^ contentent de ces marques de refpe^l, que parce xil ' qu'ils ne pénètrent point le cœur i car les hommes " même veulent être adorez en efprit & en ve'nte'. Dieu demande donc nôtre efprit, & nôtre cœur: il ne l'afait que pour lui, & il ne le conferve que pour lui: mais il y a bien des gens qui malheureufement pour eux lui retufènt les chofes fur lefquelles il a toutes fortes de droits, lis ont des idoles dans leur cœur, qu'ils adorent en efprit & en vérité, & aufquelles ils facrifient tout ce qu'ils font- Mais, parce que le vrai Dieu les menace dans lefecrec de leur cenfcien- ce d'une éternité de tourmens pour punir l'excez de leur ingratitude, & que cependant ils ne veulent point quitter leur idolâtrie; ilss'avifent de faire ex- térieurement quelques bonnes œuvres. Ils jeûnent comme les autres i ils font des aumônes j ils difent des prières j ils continuent quelque tems de pa- reils exercices: & parce qu'ils font pénibles à ceux • qui manquent de chanté, ils les quitent d'ordinaire pour embrafTer certaines petites pratiques ou dévo- tions aifées, qui s'accordant avec l'amour propre rcnverfent nécefTairement, mais d'une manière in- fenfible toute la morale de j e s u s-C h r i s r. Us font fidèles, ardens, &zelezdefFen(eurs deces tra- ditions humaines, que des perfonnes peu éclairées leur perfuadent être tres-utiles, &que l'idée de l'é- ternité qui les effraie leur reprefente fans celfe com- me abfblument nécelîaires à leur fàlut.

Iln'eneft pas de même des Juftes. Ils entendent comme les impies les m.enaces de leur Dieu: mais le bruit confus de leurs paffions ne les empêche pas d'en entendre lesconfeils. Les faulTes lueurs des tradi- tions humaines ne les ébloiiiffent pas, jufques à ne point fentir la lumière de la vérité. Ils mettent leur confiance dans les promelfes deJEsus-CHRisT» & îlsfuivent fes confeils: car ilsfça^eiitquelespro- mefTes des hommes font aulfi vaines que leurs con- feils. Néanmoins on peut dire que cette crainte, que 4^.2, DE LA RECHERCHE Chap. que l'idée de réternité fait naître dans leurs efprîts.j X'II* produit quelquefois un fi grand ébranlement dans leur imagination, qu'ils n'ofènt toiit à-fait condam- Her ces traditions humaines, & que (buvent ils les approuvent par leur exemple, parce qu'elles ont quelque apparence de /à^ejfe dans leur fuperjlition O*' dans leur fauj^e humilité y comme ces traditions Pha- rifaïques > dontpârls: iàint Paul. ^ux ^aisce quieîc principalement ici digne de confî- CoLch» iîération, & qui ne regarde pas-tant le de'reglement z.V' zz, des mœurs que celui dei'efprit, c'cft que Ja crainte ej, dont nous venons de parler e'tend afièz fbuvent la foi auffi bien que le zèle de ceux qui en font frappez, jufqu*à deschofos Mufles ou indignes delà fàintetc <îe nôtre Religion. Il y a bien des gens qui croyent, mais d'une foi~confi:ante & opiniâtre, que la terre cfl immobile, au centre du monde: que les animaux fèntent une véritable douleur: quelesqualitez fèn- fibles font répandues fur les objets: qu'il y a des formes ou des accidens réels diflinguez de la matiè- re, ôc une infinité de fomblables opinions faufles ou incertaines, parce qu'ils (efont imaginez que ce fè- roit aller contre la foi que de le nier. Ils font effrayez par les exprelfions de l'Ecriture fàinte, qui parle pour ■ le faire entendre, & qui par confequent fe fèrt des manières ordinaires de parler fans defîèin de nous inftruire deia Phyiique» Ils croyent non feulement ce que l'efprit de Dieu veut leur apprendre; mais encore toutes les opinions des juifs. Ils ne voient pas qucjofué par exemple parle devantfes foldats, com- me Copernic même, Galilée & Detcartes parleroient au commun àss hommes, & que quaiid mêmes ii auroic été dans le fontiment de ces derniers Philofo- phes, iln'auroit point commandé à la terre qu'elle s'arrêtât, puifqu'il n'auroit point fait voira fon ar- mée par des paroles que l'on ii'eull point entendues, le miracle que Dieu faifoit pour fon peuple* Ceux qui croyent que le Soleil efl immobile ne difènt- ils pas à leurs valets, à leurs amis, à ceux-mémc qui DE LA VERITE'. Livre ÎV. 485 ^ui font de leur fcntim^nt, que le Soleil fè levé ou Chap. <]u'iJ{è couche? s'aviiènt ils de parler autrement qaè X I L tous les auttes hommes dans le temps que le princi- paljeflèin n'eft pas de philosopher? Jofué fçavoit-il parfaitement l'Aftronomie; ou s'ill'a fçavoit, fes îbldats la fçavoient-ils? ou Ci lui & lès fbidats en é- toicntbisnmftruits, peut on dire qu'ils vouloientphi- lofbpher dans le temps qu'ils ne penfoient qu'à com- battre? Jolue' devoir donc parler comme il a fait, quand lui-même & fès fbidats auroient crû ce que croient pre'fèntement les plus habiles ARronomes. Cependant ces paroles de ce grand Capitaine: c^rrl- te-toi Soleil auprès de Gahaon, & ce qui eft dit en fui- te, que le Soleil s'arrêta félon fon commandement, per/ijadent bien des gens > quel'opiaion du mouve- ment de la terre eft une opinion non feulement dan- gereufè, mais même abfbîument hérétique & infoii- ïenable» Ils ont ouï dire que quelques perfonnes de pieté', pour lefquelles il eft jtifte d'avoir beaucoup derefpecl &de de'ference, condamnoient ce fènti- ment: ih fçavent confufément quelque chofè de ce qui eft arrive' pour ce fùjetà unfçavant Aftronome de nôtre fiécle, & cela leur femble fufHfant pour croire opiniatre'ment que la foi s'étend juiques à cette o- ipinion. Un certain fentiment confus, exci té & en- tretenu par un mouvement de crainte, duquel mêmes ils ne s'apperçoivent prefque pas, les fait entrer ea défiance contre ceux qui fuivent laraifbn dans ces cho- ies qui font du refTort de laraifon. Ils les regardent comme des hérétiques. Ce n'eft qu'avec inquiétude & quelque peine d'efprit qu'ils les écoutent: & leurs apprehenfionsfecrettesfont naître dans leurs efprits ■les mêmes refpeds, & les mêmes foiàmiffions pour ces opinions & pour beaucoup d'autres de purePhi- lofophie, quepourles véritez qi^ font l'objet de la ifoit X GHA- 4^4 ^^ LA RECHERCHE XIII.

I. De la troîÇiéme inclination naturelle, qui ejl t amitié ^ue nous avons pour les- autre s hommes. II. Elis porte a approuver lespenjées de nos amis O'éL les tromper par de faujfes louanges.

D E toutes nos inclinations prifès en général, 5c au fens que je l'ai expliqué dans le premier Chapitre, il nç refte plus que celle que nous avons pour ceux avec qui nous vivons, & pour tous les ob-, jets qui nous environnent; de laquelle je ne dirai pref- que rien, parce que cela regarde plutôt la Morale 8ç la Politique que nôtre fujet. Comme cette incli- nation elt toujours jointe avec les pallions > il feroit pçut-être plus à propos de n'en parler que dans leLi- vre fuivant: mais l'ordre n'eft pas en cela de fi gran- de confèquence,, 7^. Pour bien comprendre la caufè& les efFets de cet- Delà, te inclination naturelle, il faut fçavoir que Dieu ai- troîQéme ^ t^o^s (es ouvrages, & qu'il les unit étroitement inclina- les uns avec les autres pour leur mutuelle conièrva- îionna- ^ion. Car aimant fans cefTe les ouvrages qu'il pro- turellcy duit, puifque c'eft fon amour qui les produit: il im- cui efl prime aufîi (ans celle dans nôtre cœur un amour pour l'amitié fès ouvrages, puifqu'il produit fans celîè dans nôtre (fue nous coturun amour pareil aufien. Et afin que l'amour avons naturel que nous avons pour nous mêmes n'aacan- pour les tifîe, & n'afFoiblilTe pas trop celui que nous avons autres pour les choies qui (ont hors de nous, & qu'au con- kommes, traire ces deux amours que Dieu met en nous s'entre- tiennent&: fè fortifient l'un l'autre; il nous a liés de telle manière avec tout ce qui nous environne, & prin- cipalement avec les êtres de même efpece que nous > que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, & que leur grandeur, leur abbailïè- sjeiît, i^r diminution ieuibic augmcn^pr ou dimi- nuer DE LA VERITE'. Liv*i IV. 4^ naër nôtre être propre. Les nouvelles dignitez de nos Cha?^ parens & de nos amis, les nouvelles acquifitions de XIII, ^euxqui ont le plus de rapporta nous, les conquê- tes & ici vidoires de nôtre Prince, & me'me les lîouvelles découvertes du nouveau monde, fèmblent Coûter quelque cho/è à nôtre fubflance. Tenant à toutes ces chofès nous nous rejoiiiflbns de leur gran- deur & de leur étendue: nous voudrions même que re monde n'eût point de bornes, j & cettepenfe'e de i^uelques Philoibphes, que les ouvrages de Dieu n'ont point de bornes, non feulement fèmble digne de Dieu j mais elle paroît encore tres-agre'able à î'homme, qui fènt une fècrettc joye de faire partie de l'infini, parce que tout petit qu'il eft en lui-même, ij lui fèmble quil devienne comme infini, en fè ré- pandant dans les êtres infinis qui l'environnent.

Il eft vrai que l'union que nous avons avec tous les dbrpsqui roulent dans ces grands efpaces, n'eft pas fort étroitte, ainfi elle n'eft pas fènfible à la plupart des hommes: & il y en a qui s'interefïent fi peu dans les découvertes que l'on fait dans les Cieux, que l'on pourroit bien croire qu'ils n'y font point unis parla nature j fi l'on ne fçavoit d'ailleurs que c'eft, ©u faute de connoifïance, ou parce qu'ils tiennent trop à d'autres chofes.

L'ame quoi qu'unie au corps qu'elle anime, ne fènt pastoiijours tous les mouvemens qui s'y pafîènt, on bien fi elle les fent, elle ne s'y applique pas toujours. Lapafiion qui l'agite étant Ibuvent plus grande que lefèntimentquila touche, elle fèmble tenir davan- tage à l'objet de fà pallîon qu'à fôn propre corps. Car c'eft principalement par les pallions que l'ame fe ré- pand au dehors, qu'elle fènt qu'elle tient effeâiive-. ment à tout ce qui l'environne j comme c'eft prin- tipalement par le fèntiment qu'elle fe répand dans. fon corps, & qu'elle reconnoit qu'elle eft unie à tou- tes les parties qui le compofent» Mais comme on ne peut pas conclure que l'ame d'un paffionné n'eft pas unie àfcn corps, àcaufe qu'il s'offre à la mort, & X z qu'il 4^^ DE LA RECHERCHE Chap. qu il ne s'interefTe point pour la confervation de ifa XHÎ* vie 5 de même on ne doit pas s'imaginer que nous ne tenions point naturellement à toutes chofes, à caufè qu'il y en a aufquelles nous ne prenons point de part.

Voulez vous par exemple, fçavoirfi les hommes tiennent à leur Prince, & à leur Patrie? Cherchez- en qui en connoilTentles intérêts, & qui n'ayent point d'affaires particulières qui les occupent: Vous ver- rez alors combien grande tèra leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires, leur triftefîè dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes font étroitement unis à leur Prince & à leur patrie.

De même, fi vous voulez fçavoir fi les hommes tiennent à la Chine & au Japon, aux Planètes,& aux c'toiles fixes j cherchez en > ou bien imaginez vous en quelques-uns, dont lepaïs & la famille joûiffent ^'une profonde paix, qui n'ayent point dépalîions particulières, & qui ne fèntent point adluellement runion qui les tient attachés aux chofès qui font plus proches de nous que les ci eux: & vous reconnoîtrez, eue s'ils ont quelque connoilTance delagrandeur & de la nature de ces aftres, ils auront de la joie fi i'oii en découvre quelques-uns 5 ils les confîdereront a- vecpîaifir ^ & s'ils font alTez habiles, ils fè donneront volontiers la peine d'en obfèrver & d'en calculer les jnouvemens.

Ceux qui font dans le trouble des affaires, ne fè mettent guéres en peine, s'il paroit quelque comè- te ou s'il arrive quelqu'éclypfè: mais ceux qui ne tien- nent point fi fort aux choies qui font proche d'eux, fe font une affaire confiderable de ces fortes d'évene- mens: parce qu'en effet il n'y a rien à quoi l'on ne tienne, quoi qu'on ne le fente pas toujours; de mê- me qu'on ne fent pas toujours que fon ame eft unie, je ne dis pas à fon bras & à fà main, mais à fon coeiarj êc à fon cerveau.

La plus forte union naturelle que Dieu ait mifê «ntreno«s & fçs cayrages, çft celle ^uiflQW? lie a- DE LA VERITE'. Livre IV; 4^7 vec les hommes avec Ic^uels nous vivons. Dieu nous Gh'ap? a commande' de les aimer comme d'autres nous- me- XHI. mes, & afin que l'amour de choix par lequel nous les aimons foit ferme & conftant, ine(bûtient& h fortifie fans cefîe par un amour naturel qu'il impri- me en nous» Il a mis pour cela certains liens invifi- bles qui nous obligent comme ne'celTairement à les ai- mer; à veiller à leur confèrvation comme à la nôtrej à les regarder comme des parties ne'celîàires au tout que nous compofbns avec eux, &làns lequel nous ne (cautions fubilfter.

Il n'y arien déplus admirable quf ces rapports na- turels qui fe trouvent entre les inclinations des efpries des hommes, entre les mouvemens de leurs corps, & entre ces inclinations Se ces mouvemens. Tout cet enchaînement {ècret eil une merveille qu'on ne peut aflez admirer, & qu'on ne Içauroit pmais com- prendre. A la vûë de quelque mal qui furprend,ou que l'on fènt comme infiirmontablepar (es propres for- ces, on jette par exemple un grand cri. Ceciipouné (buvent (ans qu'on ypenfe& par ladifpontion de îa mac~hine, encre infaiHiblement dans les oreilles de ceux qui (ont a(ïèz proche, pour donner le (ccours conton abefoin: il les pe'nctre & fe fait entendre à à eux de quelque nation & de quelque qualire' qu'ils (oient; car ce cri eft de toutes les langues & de toutes les conditions j comme en effet il en doit être. Il a- gîte le cerveau & change en un moment toute ladif- pofition du corps de ceux qui en font frappez:il les fait mêmècourirau (ècours fans qu'ils y penfent. Mais il n'eil: pas long- tems (ans agir fur leur e(prit, & fans les obliger à vouloir fecourir, & à pen(èr aux moy- ens de (ecourir celui qui a fait cette prière natuielk: pourvu toutefois que cette prie're ou plutôt ce com- mandement preflant foitjufte&: (èlon les règles de la (ocieté. Car un cri indilcret, poulTe'fans (ujet ou par une vaine frayeur, produit dans les ailîftans de l'ia-, dignation ou de la mocquerie au lieu de compafîion, parce qu'en criant (àns^raKôn, l'on abuxè des cha- X 5 fcs '4^9 DE LA RECHERCHE Chap. fes établies par la nature pour nôtre confèrvatioii. Ge- XIII. cri indifcret produit naturellement de l'averfion & ie defirde vanger le tort que l'on a fait à la nature > Je veux dire à l'ordre des chofès, fi celui qui l'a fait iàns fujet l'a fait volontairement: mais il ne doit pro- duire qus la paillon de mocquerie^ mêlée de Quelque compaifion j (ans averfion & fans un dcfir de ven- geance j fi c'eft l'épouvante, c'eft-à-dire une faulïè apparence d'un befbin preffant, qui ait été caufè que quelqu'un (efoit écrié: Car il faut delà mocquerit pour Je ralTurer comme craintif, & pour le corriger^ &)liàut de la compaffion pour le fècourir comme foible: On ne peut rien concevoir de mieux ordonné* Jeneprétens pas expliquer par un exemple quels, font les refforrê, & les rapports que l'Auteur de la nature a mis dans le cerveau des hommes & de tous les animaux, pour entretenir le concert & l'union. iiécefTaire à leur confèrvation. Je fais feulement quel- que réflexion fur ces reflorts afin que l'on y penfè, • & que l'on recherche avec foin; non comment ces ref^ forts joiient, ni comment leur jeu fè communique par l'air, par la lumière, &par tous les petits câ.-ps qui nous environnent, car cela eft prefque incôm- prehenfîble & n'eft pas nécefïaire; mais au moins afin que l'on reconnoiflequelsen font les effets. On peut par différentes obfèrvations reconnoître les liens qui nous attachent les uns aux autres, mais on ne peut connoître avec quelque éxaditude comment cela fe fait. On Voit fans peine qu'une montre marque les heures: mais il faut dutemspouren fçavoir les rai- fons i & il y a tant de reilorts différens dans le cer- ^ veau du plus petit des animaux, qu'il n*y a rien de • pareil dans les machines les plus compofees.

S'il n'eft pas pofhblede comprendre parfaitement lès refforts de nôtre machine, il n'eft pas auffi ab- folument nécefïàire de les comprendre j mais il eft abfblument nécefïàire pour fè conduire de bien fça- voir les effets que ces relTorts font capables de produi- re en nous. Il n'eft pas nécefTaire de fçavoir comment une une DE LA VERITE', t ivre IV. 4?^^ une montre elt faice pour s'en fèrvîr: mais fi l'on Chap^ s'en veut (ervir: pour régler fon tems,il eft du moins Xliî, ncceflaire de fçavoir qu'elle marque les heures* Cependant il y a des gens fi peu capables de réflexion, qu'on pourroit prefque les comparer à des machines purement inanimées.Ils ne fèntent point en eux-mê- mes les refibrts qui fe de'bandenr à la vue des objets: ibuventils (ont agitez > fans qu'ils s'apperçoivenrdc leurs propres mouvemcns: ils font efc!avcs,{ans qu'ils fcntent leurs liens. Us font enfin conduits en millfe manie'res difFe'rentes, fans qu'ils reconnoiffent la main de celui qui les gouverne. Ils pentent être les feuls Auteurs de tous les mouvemens qui leur arrivent: & ne diftinguant point ce qui fèpalîè en eux-mêmes- €n confequence d'un aâ:e libre de leur volonté', d'avec ce qui s'y produit par l'impreffion des corps qui les- environnent, ils penfènt qu'ils fè conduifènt eux- mêmes dans le temps qu'ils font conduits par quel- qu'autre. Mais ee n'eft pas ici le lieu d'expliq uer ces^ diofès.

Les rapports que l'Autêur de la nature a mis entre nos inclinations naturelles, afin de nous unir lesunà avec les autres, femble encore être plus dignes de nô- tre application & de nos recherches, que ceux qui font entre les corps, ou entre les efprits par rapport au corps. Car tout y eft règle' de telle manière, que les inclinations qui lemblenr être les plus oppofeesà lafbcietéy font les plus utiles, lorfqu'elles font uii peu modérées.

Le defir, par exemple, que tous les hommes ont pour la grandeur tend par lui-même à la difiblution de toutes les fbcietez. Néanmoins ce deiir eft tempé- ré de telle manière par l'ordre de la nature, qu'il ièrt davantage au bien de l'état, que beaucoup d'autres in- clinations foibles& languiliantes. Car il donné de l'émulation, il excite a la vertu, il (bûtient le cou- rage dans le fcrvice qu'on rend à la patrie s & l'on ne gaigneroit pas tant de vidoires, fi les fbldats êc principalement les officiers n'alpiroient àbgbire-& X 4 Siix'- 4^0 DE LA RECHERCHE Cha?. aux charges. Ainfi tous ceux qui compofènt lesas- XIII. înees, ne travaillant que pour leurs intérêts parti- culiers, nelaifTentpas de procurer le bien de tout le païs. Ce qui fait voir, qu'il eft très avantageux pour le bien public, que tous les hommes ayent un defin fècret de grandeur, pourvu qu'il (bit modéré.

Mais, fi tous les particuliers paroifToient être ce çju'ilslbnt en efletj s'ils di{bient franchement aux autres, qu'ils veulent être les principales parties du corpsqu'ils compofent, &: n'en être jamais les der* nieres, ce ne feroit pas le moyen de fe joindre eii- fèmble. Tous les membres d'un corps n'en peuvent pas être la tefle & le coeur: il faut des pieds & des mains, des petits auiîî bien que des grands, des gens qui obeïflentauili-bien que de ceux qui commandent* Et fi chacun diiôit ouvertement qu'il veut comman.- ^er & ne jamais obeïr, comme en, effet chacun le fouhaite naturellement, il eft vifible que tous les corps politiques rede'truiroient& que le de/ordre & rinjuftice re'gneroient par tout.

11 a donc e'té néccil'aire que ceux qui ont le plus d'elprit, & qui font les plus propres à devenir les parties nobles de ce corps & à'commander aux au- tres j fufïènt naturel le m.ent civils; c'eft à dire, qu'ils fijflènt portez par une inclination fècrette, à témoi- gner aux autres par leurs manières, & par leurs pa- roles civiles & honnêtes, qu'ils (ê jugent indignes que l'on penfè à eux, & qu'ils croient étte les derniers des hommes: mais que ceux à qui ils parlent font di-^ gnesde toutes fortes d'honneurs, & qu'ils ont be- aucoup d'eftime & de vénération pour eux. Enfin., au défaut dé la charité & de l'amour de l'or dre,il a été ' nécelTàire que ceux qui commandent aux autres, euf^ fènt l'art de les tromper par un abailïement imaginai- re, qui ne confîfte qu'en civilitez & en paroles, a- finde joiiirfàns envie de cette prééminence qui eft' nécefïàire dans tous les corps. Car de cette forte tous les hommes poflèdenten quelque manière la granj.. de^r, qu'ils défirent: les grands la poifedent réelle* ïïien!^,: DE' LA VERITE'. Livre IV. 491 ment, "* & les petits & les foibles ne la pofTedenc Cha?;; ^ue par imagination, étant perfuadez en quelque ma- Xlîl. niere pas les complimens des autres, qu'on ne les re- -*« le par- garde pas pour ce qu'ils font,c'cft-à-dire pour les der- le félon iiiers d'entre les hommes. l'homm?^ Ileft facile de conclure en pafïànt de ce que nous cwU venons de dire que c'eft une très grande faute contre yéritahle h civilité que de parler fou vent de foi > lur tout quand grandeur on en parle avantageufement, quoi que l'on air tou- de la ter- te forte de bonnes qualitezj puifqu'il n'eftpas per- renecon^ mis de parler aux perfbnnes avec qui l'on converge, n^lç que comme fi on les regardoit au dellous de foi, fi ce dans un n'eft en quelques rencontres, & lorsqu'il y a des ^^^y d'/- marques extérieures & fenfiblesqui nous éleventau ma^imu defi'us d'elles. Car enfin le mépris efl: la dernière àzs fiQ^f^ injures; c'efl ce qui eft le plus capable de rompre la fockié j & nous ne devons point efperer qu'un hom- me à qui nous avons faitconnoître que nous Te regar- dions audefibusdenous, fèpuifie jamais joindre a- vec nous, parce que les hommes ne peuvent fouffrir d'être la dernière partie du corps qu'ils compoîènt.

L'inclination que les hommes ont à faire des com- plimens; eR donc très-propre pour contrebalancer celle qu'ils ont pour l'eflime & l'élévation j & pour adoucir la peine intérieure que refientent ceux qui fontles dernières parties du corps politique. Et l'on ne peut douter que le mélange de ces deux inclinations ne fàfîè de très-bons effets pour entretenir la (bcieté* Mais il y a une étrange corruption dans ces incli- nations > auffi bien que dans l'amitié, la compalfiony la bien veitlance& les autres, qui tendent à unir en- fèînble les hommes. Ce qui devroit entrenir la (a- cieté civile, eft fouvent cau(e d^ la communication; & de rérabiiiîsmeat de l'erreur.

De toutes inchnations néeefiàires à fa (ocietécivi'-- f |, .1er celles qui nous jettent le plus dans l'erreur font Cette- tK'* l'amitié, la faveur, la reconnoilîance, & toutes les clhmtioK- inclination s qui' nous portent à' parler trop avanta.- nous-^o^'^ ^ufemeiît.'iÊS autres ai leur p^r éfence^n t^ a. <*!'- " 451 DE LA RECHERCHE 451 DE LA RECHERCHE Chap. Nous ne bornons pas nôtre amour dans la pérfon- XIII. "^ ^^ i^os ^"^^s > i^ous aimons encore avec eux toutes les chofès qui leur appartiennent en quelque façon: &: f Trouver comme ils témoignent d'ordinaire affez de paffion /•/^j'^' pour la defFenfe de leurs opinions, ils nous inclinent- pesde iufènfiblement à. les croire, à les approuver & à les Tiosams-, ^îeffendre mêmes avec plus d obftination & de pa(- *^ ^ fion qu'ils ne font eux-mêmes; parce qu'ils aurolent tremper fouvent mauvaifè grâce de les (bûtenir arec chaleur > *^ar de & qu'on ne peut trouver à redire que nous les def- faujies fendions. En eux ce feroit amour propre j en nous éiuan' c'eftgénérofité. ^ i^^* Nous portons de l'afFedion aux autres hofnmes