SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Etant compofèz d'un clprit & d'un corps j nous avons deux fortes de biens a rechercher, ceux de VeC- prit & ceux du corps. Nous avons aulîi deux moyens de reconnoître, qu'une chofè nous eft bonne ou mau- vaife: nous pouvons lereconnoître par l'ufàge de l'ei^ prit fèul, &par l'ufàge de l'efprit joint au corps. Nous pouvons reconnoître nôtre bien par une connoilïance claire & e'vidente: nous le pouvons auili reconnoître par un fèntiracnt confus. Je reconnois par la raifbii que la juRice eft aimable, je fçai auffi par le goût,qu'un tel fruit eft bon. La beauté delà jufticenefèfèntpas, la bonté' d^un fruit ne fè connoît pas, Les biens du corps ne mc'ritent pas l'application d'un efprit, que Dieu n'afait que pour lui; il faut donc, que l'efprit reconnoiffe de tels biens fans examen, & par la preuve courte &inconteflable du fentiment. Les pierres ne font pas propres à la nourriture, la preuve en eft con- vaincante, & le fèul goût en a fait tomber d'accord tous les hommes» Le plaii:r & la douleur font donc les carade'res na- turels &;inconteftables du bien & du mal, je l'avoiie: mais ce n'efl que pour ces chofès-Ià feulement, qui ne pouvant étrepar elles mêmes ni bonnes ni mauvaiiès^ ne peuvent aufîi être reconnues pour telles par une connoifTance claire & évidente: ce n'eft que pour ces ehofès là feulement qui étant au defTous de l'écrit, ne pcuventnilerécompenfèrnile punir: Enfin ce n'efl quepources ehofès là feulement, qui ne méritent pas que l'efprit s'occupe d'elles j & defquelles Dieu ne voulant pas que l'on s'occupe, il ne nous porte à elles queparinfi:inâ:,c'efl-à-dire, par des fentimens agréa- bles ou defàgrèables.

Mais pour Dieu, qui eft fèul le vrai bien de l'ef^ 3* DE LA RECHERCHE Chap. prit; qui fèul eft au defîlis de lui î qui fèul peut les rc- Y. compenlèr en mille façons différentes,• qui fèul eft di- gne de Con application, & ^ui ne craint point que ceux qui le connoifïent ne le trouvent point aimable, ij ne fe contente pas d'être aime' d'un amour aveugle & d*uîî amour diftind:,il veut être aime' d'un amour éclaire & d'un amour de choix* Si l'efprit ne voyoït dans les corps, que ce qui y eft vé- ritablement, {ans y fentir ce qui n'y eft pas > il ne pour-^ roit les aimer, ni s'en fèrvir qu'avec beaucoup de peine: ainfîileft comme ne'celïaire qu'ils paroifTent agrc'a- bles, en caufànt des fentimens qu'ils n'ont pas. Mais il n'en eft pas demême de Dieu: il fiiffit qu on le voye tel qu'il eit, afin qu'on fè porte à l'aimer,- & il n'eft pomt ne'ceiïàire, qu'il fc ferve de cet inftind de plaiiîr, comme d'une eipécc d'artifice pour s'attirer de l'a- mour fans le mériter» Les choies étant ainfi, on doit dire qu'Adam n'étoit point porté à l'amour de Dieu, & aux chofes de {ba *ybyeK devoir pai un^plaifir prévenant î parce que la con- îcs V- noifîànce qu'il àvoit de Dieu comme de fbn bien, & la tlaircif- joie qu'il reflèntoit fans ccffe comme une fuite nécejP- femens. faire de la vue de ion bonheur en s'uniffant à Dieu, Deus ah pouvoitlùifirepourTattacher à fon devoir, &pour4e hitio faire agir avecplus de mérite, que s'il eût été comme con(ii- déterminé par un plaifir prévenant. Il étoit de cette mit ho- forte en une pleine liberté. Et c'eft peut-être dans cet minem état que l'Ecriture fainte nous le veut repréfentet par ^ y^ll^ ces paroles: THeu a fait l'homme dés le commencement-, (luit il- ^ ^prcs lui avoir propoféje!» commandemens il Va lai[ié â iumin liiifnême: c'cft-à- dire fans le déterminer par le goût manu con ^^ quelque plaifir prévenant, le tenant feulement Cilii fui ^î^t^ché à la vue claire de fon bien & de fon devoir. adjecit ^^^^ l'expérience a fait voir à la honte du libre arbitre, mandata ^ ^ ^^ gloire de Dieu feul, la fragilité dont Adam étoit 'iT* pra- cap^^^le, dans un état auifi reVlé & aufii heureux que ceptaCua celui où il étoit avant fbn péché. f^ç Mais on ne peut pas dire, qu'Adam fe portât à la re- Zccl! 15. cb|fKhe & àl'ulàge des choies fènfibles, par une con- DE LA VERITE'. Livre t 35 noiflàiiceexade du rapport, qu'elles pouvoient avcir Ch ap. avec fon corps. Car enfin, s'il avoit fallu qu'il eût exj- y^ minéles configurations des parties de quelque fnur, cdks de toutes les parties de Con corps, & le rapport qui refaltoit des unes avec les autres, pour juger n dans la chaleur pre'lènte de fon fàng, & dans mille autres, difpofltions de fbn corps jce fruit eût été' bon pour fà nourriture; il cft vifible, que des chofes qui étoient indignes de l'application de fon efprit, en eufïènt en- tièrement rempli la capacité; & cela même afîez inuti- lement, parce qu'il ne fe fut pas confèi'vé long temps par ceztQ fèuIe voye.

Si l'on confîd ère donc que l'efprit d'Adam n'étoit pasinfîni, l'on ne trouvera pas mauvais que nous di- fions, qu'il ne connoifToit pas toutes les propriétez des corps qui l'en vironnoient, puifqu'il eft confiant que ces propriétez font infinies. Etfi l'on accorde, ce qui ne fe peut nier, avec quelque attention, que fon eiprit n'étoit pas fait pour examiner les mouvemens & les configurations de la matière, mais pour être conti- nuellement appliqué à Dieu; l'on ne pourra pas trou- ver à redire, fi nous aftûrons, que c'eût été un defor- dre & un dérèglement, dans un tems où toutes choies dévoient être parfaitement bien ordonnées, s'il eût été obligé de fè détourner l'efprit de la vue des perfe- d:ions de ion vrai bien, pour examiner la nature de quelque fruit, afin de s 'en nourrir.

Adam avoir donc les mêmes (èns que nous, par lef- quels il étoit averti fans être détourné de Dieu, de ce q^u'il devait faire pour fon corps. Il fèntoit comme nous des plaifirs, & même des douleurs ou des dé- goûts prévenans èc indéliberez. Mais ces plaifirs Se ces douleurs ne pouvoient le rendre efclave, ni mal- heureux comme nous; parce qu'étant maître abfolu des mouvemens qui s'excitoient dans fon corps, il les arrêcoir incontinent après qu'ils l'avoient averd, s'il le iôuhaittoit ainfï^ & fans doute il le fbuhairoit toujours à l'égard delà douleur. Heureux, & nous auiiî, s'il eût fait la même chofè à l'égard du plaifîr j 6c s'il neux 5^4. I^E LA RECERCHE CHAP, fut point dirtrait volontairement de l^prélencc de fon V^ Dieu, en laiïïànt remplir la capacité' de Ion efprit de la beauté' & de la douceur efpere'e d'un fruit défendu, ou peut-être d'une joie préiomptueufè excite'e dans fbii ame à la vfië de (es perfed:ions naturelles.

Mais après qu'il eut pèche', ces plailîrs qui ne fai- ibient que l'avertir avec refpeâ:, & ces douleurs qui lans troubler ù. félicité lui faiibient feulement recon- noître, qu'il pouvoit la perdre Se devenir mal-heu- reux, n'eurent plus pour lui les mêmes e'gards. Ses lèns & lès paflions (è révoltèrent contrelui, ils n'obèï- rent plus à fès ordres, & ils le rendirent, comme îiousj efclave de toutes les choies fènfiblcs.

Ainfî les fèns & les paPnons ne tirent point leur naifjfànce du pe'che', mais feulement cette puiHance qu'ils ont de tyrannifèr des pe'chcurs: & cette puifïànce n'efl pas tant un defbrdre du côte' des fèns, que de celui de î'efpri: & de la volonté d^s hommes, q^ui n'étant plus fî étroitement unis à Dieu ne reçoivent plus de lui cette lumière & cette force, par kquelb ils coiifèrvoiens leur liberté,& leur bon-heur.

Reméd'» ^^^ ^°^'' ^^^''^^'-■^''^ ^^""^ pafiant de ces deux manières, au deibr- f^^^n lefquelles nous venons d'expliquer les defbrdres dire que du péché, qu'il y a deux chofes uéceiïàires pour nous le péché rétablir dans l'ordre.

originel La première eft, qu'il faut oter de ce poids qui nous a came f^icpancher, & qui nous entraîne vers les biens fenfi- jnonde, blcs> en retranchant continuellement de ncsplaifirs> & le ton- & en mortifiant la feiifibilité de nos fèns par la péni- dement tence, & par la circoncision du cœur. ^^ ^^^ La féconde eft, qu'il faut demander à Dieu le poids ^ ora.e ^^ ^^ Grâce, & cette déleciation Prévenante * que Je sus- tienne. C'hr î SX nousa particulièrement méritée, fans laquel- le nous avons bea.u retrancher de ce prem.ier poids, il f^oye^ pèlera toujours j & fi peu qu'il pcTe, il nous entraine- ,. ra infiilnblem.ent dai'iS la péché & dans le defordre.

rl'^*''"^ Ces deux chofès font abjohmient néceiTaires pcuu b-ni^ns. rentrer, & pour perféverer dans nôtre devoir. La rai- fon^ comme i'oa voie, s'accorde parfaitement avee 0 i'Evajiles c- DE LA VERITF. Livre L 3^ l'Evangile; & l'un & l'autre nous apprennent, que la Chap. privation, l'abnégation, la diminution du poids du Y. pcche', font des préparations néceiraires, afin que le poids de la Grâce nous redreUe, & nous attache a Dieu.

Mais, que dans l'état où nous fbmmes, il y aitobli- gatioH de combattre continiiellement contre nos lèns, on n'en doit pas conclure, qu'ils fbient abfblument corrompus & mal réglez Car fi l'on confîdére, quils nous font donnez pour laconlèrvation de nôtre corps, on tr. uvera qu'ils s'acquittent admirablement bien de leur devoir,& qu'ils nous conduilènt d'une manière il ^ufle & Cl fidelle à leur fin,qu'ilfèmbleq[uec'eftà tort, qu'on les accufè de corruption & de dereglem.ent. Ils avertifïènt iî promptementl'amepar la douleur & par le plaifir, parles goiiîs agréables & de{àgréables, 8c par les autres fènlàtions, de ce qu'elle doit faire, ou ne iàirepas pour la conièrvation de la vie, qu'on ne peut pas dire avec rai (on, que cet ordre, & cette exactitude fbient une fuite du peche^ Nos (èns ne font donc pas fî corrompus qu'on s*i- ^^^ magine, mais c'eft le plus intérieur de nôtre ame, c'eft Ce nefoni^ nôtre liberté qui eft corrompue. Ce ne font pas nos p^^ ^^^ ièns q ni nous trompent, mais c'eft nôtre volonté qui fo>^ qïit: nous trompe parles jugemens précipitez» Quand on nous jet- voit parcxemple de la lumière, il eft trés-certain que tentdans^' l'on voit de lalumie're: quand on fenrde Iachaieur,on l'erreuTy ne fè trompe point de croire que l'on en fent, fbit de- ff^-^i^ ^^ vant ou après le péché. Mais on fè trompe, quand on mauvais- juge, que la chaleur que l'on lent, eft hors de l'ame ufa^e dé- fiai la lent, comme nous expliquerons dans la fuite, noire li- Les ïkiis ne nous jetteroient donc point dans i'er- hcrîé. reur, fi nous faifions bon ufage de nôtre liberté, & fi nous ne nous fèrvions pointde leur rapport, pour ju- ger des chofès avec trop de précipitation. Mais par- ce qu'il eit trés-diincile de s'en empêche-*, & que- nous y fbmmes quali contraints, a caufè de l'étioitcr union de nôtre ame avec nôtre corps, voici de quel- le maniéie nous nous devons conduire dans leur ^é DE LA RECHERCHE Chap. ufagc, pour ne point tomber dans l'erreur.

V. Nous devons obfervcr exadlement cette règle. De J 1 1. m ju^er jamais par les (ens de ce que les chofesfont en et - f^gle les-mêmes, mais feulement du rapport qu elles ont etitfel- pourévi' les; parce qu'en effet ils ne nous font point donnez ter Ver- p@ur connoitrc la vérité des chofcs en elles-mêmes, reur mais feulement pour la confervation de nôtre corps. dans Vu- Mais afin qu'on fe délivre toutafait de la facilité & fage de de l'inclination, que l'on a à fiiivrc lès fens dans la re - fesjens, cherche de la vérité, on va faire dans les Chapitres fui « vans une dédudion des principales, & des plus géné- rales erreurs où ils nous jettent, & l'on reconnoîtra maeifeftement la vérité de ce que l'on vient d'avancer.

Gha?. chapitre VI.

yi.

I. Des erreurs de la yuë à V égard de V. étendue en foi.. IL Suite de ces erreurs fir des objets invisibles. III. Des erreurs de nos yeux touchant l'étendue confiderce par rapport, LA vue cft le premier, le plus noble & îe plus cten^ du de tous les ièns, de Ibrte que s'ils nous étoient donnez pour découvrir la vérité, elle y auroit lèule plus départ que tous les autres enlemble. Ain fi il fiiffi- ra de rmner l'autorité que les yeux ont fiir la railbn> pour nous détromper, & pour nous porter à une dé- fiance générale de tous nos fèns.

Nous allons donc faire voir, que nous ne devons^ point nous appuïer fiir le témoignage de nôtre vùë^ pour juger de la vérité des cHofesen elîes-mémesjmais leuîemcst pour découvrir le rapport qu'elles ont à la. eonfèrvation de nôtre corps: que nos yeux nous trom^- pent généralement dans tout ce qu'ils nous reprefèn- ten.t, dans la grandeur des corps, dans leurs figures & dans leurs mouvemens, dans lalamiére.& dans les couleurs, quifoiit les feules chofes que nous voyoHSj. itouïes ces choies ne (ont point telles qu'elles nous paroif- DE LA VERITE; LivRî I. 37 paroiiïcnt, que tout le monde s'y trompe, & que cela Chap» nous jette encore dans d'autres erreurs dont le nombre V I. eft infini. Nous commençons par l'e'tenduë; & voici les preuves, qui nous font croire que nos yeux ne nous la font jamais voir telle qu'elle eft. j On voitalTez fouvent avec des lunettes, des ani- j^^^çy^ maux beaucoup plus petits, qu'un grain de fable qui ^^^^^ ^^ cftprefqueinvifible:"* onen avûmême de mille fois ^^:^^g ^ plus petits. Ces atomes vivans marchent auiïî bien que ['^g-^y^ les autres animaux. Ils ont donc des jambes & des ^fi'p^ç^, pieds, des os dans ces jambes pour les fbûtenir, des j^^^- ^^ mufclespjourlesremuër, des tendons & une infinité r^- de fibres dans chaq'iem.u{clc,& enfin du fàng ou des 4 Tour- cfprjrs animaux extrêmement fubtils & déliez, pour naldcs reij^plir ou pour faire mouvoir {iicce.TIvement ces Sçavans n>(]icles. Il n'cft pas pofïible fans cela, de concevoir, du 12. ou'ils vivent, qu'ils fenourrilTent, & qu'ils tranfpor- ^°^' cent leur petit corps en differens lieux, félon ks diffé- rentes imprcfîions des objets: ou plutôt il n'eft pas polîible que ceux mêmes, qui ont employé toute leur vie à l'anatomie, & à la recherche de la nature, fèrc> préfèntent le nombre, la diverfité, & la déiicatefle de toutes les parties, dont ces petits corps font nécefTairc- ^entcompofez pour vivre, & pour exécuter toutes les chofesquc nous leur voyons faire.

L'imagination fè perd, & s'étonne àla vue d'une Ci étrange petitefïe: elle ne peut atteindre, ni fè prendre à des parties, qui n'ont point de prifè pour elle j & quoique la raifon nous convainque de ce qu'on vient de dire, les fens & l'imagination s'y oppofent, & nous obligent fouvent d'en douter.

Nôtrevùc eft trés-limitée; mais elle ne doit pas H- sniter fbn objet. L^idée qu'elle nous donne de l'éten- due 5 a des bornes fort étroites j mais il ne fuit pas de là,querétenduè'enait. Elle eft fans doute infinie en un fèns; & cette petite partie de la matière, qui fè ca- che à nos yeux,eff capable de contenir un monde, dans îequeliifètrouveroit autant de chofès, quoique plus petites à proportion, que dans ce giT.nd monde dans kquci nous vivons. Les 38 DE LA RECHERCHE Ch AP. Lts petits animaux dont nous venons de parler, ont y I» peut-être d'autres petits animaux qui les dévorent, & qui leur font imperceptibles à cauiê de leur petitellè eiïroyable, de même que ces autres nous font imper- ceptibles. Ce qu'un ciron efl: à nôtre égard, ces ani- maux le font à un ciron; & peut être qu'il y en a dans Ja nature,de plus petits.& déplus petits à l'infini, dans cette proportion R étrange d'un homme à un ciron ♦ Nous avons des démonftrations évidentes & Ma- thématiques, delà divifîbilité de la matière à l'infini: & cela fuffit pour nous faire croire qu'il peut y avoJr des animaux plus petits, & plus petits à l'infini, quoi que nôtre imagination s'effarouche de cette penfée. , Dieu n'a fait la matière, que pour en former des Ou- vrages admirables: & puifque nous ibmmes certains, qu'il n'y a point de parties > dont la pctitelTe (bit capa- ble de borner là puifîànce dans la formation de ces pe- tits animaux ^pourquoi la limiter; & diminuer ainfi fans raifon l'idée que nous avons d'un ouvrier infini, en mefurant fà puiflànce Si. fon addreiie par nôtre ima- gination qui eft finie?

L'expérience nous à déjà trompez en partie, eii nousfàifànt voir des animaux mille fois plus petits qu'un ciron, pourquoi voudrions-nous qu'ils fuilènt les derniers & les plus petits de tous? 1 -our moi je ne ■ voi pas qu'il y ait raifon de fè l'imaginer. Il eft au con- traire bien plus vrai-lèmblable de croire, qu'il y en a de beaucoup plus petits, que ceux que l'on a décou- verts; car enfin les petits animaux ne manquent pas a«xmicrofcopes, comme les microfcopes manquent aux petits animaux^ Lors qu'on examine au milieu de l'hy ver, le germe- de j 'oignon d'une tulippe, avec une fimple loupe ou verre convexe, ou même feulement avec les yeux, on découvre fort aifément dans ce germe, les feîiilles qui doivent devenir vertes, celles qui doivent compoièr U iîeur ou la tulippe, cette petite partie triangulaire qui eiîfermelagraine^&les lix petites colomnes qui l'en- viroiiiient dans k fond de h tulippe. Ainfi on ne peut ..^ douter DE LA VERITE'. Livre L 39 clouter que le germe d'un oigiion de tulippe ne renfeu- Chap. me une tuî ippe toute entière. V l.

Il eft raifonnable de croire la même cholè du germe d'un grain de moutarde, de celui d'un pcpin de pom- me, & généralement de toutes fortes d'arbres & de plantes, quoi que cela ne fc puifTe pas voir avec les yeux, ni même avec le microlcope ^ & l'on peut dire avec quelque alsûrance, que tous les arbres font ai pe- tit dans le germe de leur ièmence.

Il ne paroît pas même de'raifbnnable de penlèr, qu'il y a des arbres infinis dans un fèul germe-, puis- qu'il ne contient pas feulement l'arbre dont il eft la fè- mence, mais aulii un très-grand nombre d^autres le- mcnces, qui peuvent toutes renfermerdans elles-mê- mes de nouveaux arbres, & de nouvelles fèmences d'arbres; lefquelles ^conftrveront peut - être encore dans unepetiteireimcomprehenfibie, d'autres arbres, & d'autres fèmenees aulîi fécondes que les premie'res; & ain^ à l'infini. De forte que, félon cette pen fée, qui ne peut paroître impertiuenre & bizarre, qu'à ceux qui mefurent les merveilles de la puilTànce iiiiinie d'un Dieu avec les idées de leurs (èns & de leur imagi- nation, onpourroit dire que dans un féul pépin de pomme, il y auroit des pommiers, des pommes, & des fèmenees de pommiers pour des fiecies infinis ou prefque infinis, dans cette proportion d'un pommier parfait à un pommJer dans fà ièraencei& que la nature ae fait que développer ces petits arbres, en donnant un accroiflement fenlible, à celui qui eft hors de (à femen- ce, & des accroilTemens infènfîbles, mais trés-réels & proportionnez à leur grandeur, à ceux qu'on conçois être dans leurs fèmenees: car on ne peut pas douter, qu'il ne puiife y avoir des corps aiTèz petits, pour s'infiniier entre les fibres de ces arbres que l'on conçoit dans lettrsfèmeiices,.& pour leur fèrvirainli de nour- riture.

Ce que nous venons de dire des plantes &: de leura germes, fe peut aufxipenfèrvles animaux, & du ger- me dont ils font produits, Oa voit dans le serme ds 1 oignon 40 DE LA RECHERCHE Ch Ap. l'oignon d'aune tulippe une tulippc entière. "^ On voit V I. aurii dans le germe d'un œuf frais, &c qui n'a point été' Le germe goutc, un poulet qui efl peut-être entièrement for- de l'œuf j^ç'^ j. On voit des srcnouilles dans les œuft de 2Xe- tictitc ta- "oiiilles, & on verra encore d'autres animaux dans che blan- ^^ur germe, lors qu'on aura aflez d'addrelïè & d'expe'- chc, qui rience pour les découvrir. Mais il ne faut pas qae l'el^ eft lui- le prie s 'arrête avec les yeux: car la vue de l'efprit a bien l^^'î^-, P^"^ d'étendue, que la vue du corps. Nous devons j^' f ^ ' doHcpcnlcr outre cela, que tous les corps des hommes {. ^ & des animaux qui naîtront jufqu'à la confbmmation „.. des Iiecies, ont peut-être ete produits des la créa- ^ ' j tion du monde; je veux dire que les femelles des prepig, lij ceux de même eipecc qu ils ont engendrez & qui dc- -j-y.j//. voient s'engendrer dans la iîiite des tems. raculum ^" pourroit encore pouiTer davantage cette penfee, tmtur<£ ^ P^"^ " ^^^'^ ^^^^ beaucoup de raiibn & de vérité: de M. n^ais on appréhende avec lu^jet, de vouloir pénétrer Swam- trop avant dans les Ouvrages de Dieu. On n'y voit înexdam. qu'infinitez par tout; & non feulement nos fens & nô- tre imagination font trop limitez pour les compren- dre, mais l'eiprit mêmes tout pur & tout dégagé qu'il eft delà matière, eft trop grofïier & trop foible, pour pénétrer le plus petit des Ouvrages de Dieu. Ilfe perd, il le diflipe, ils'ébloiiit, & il s'eiFraye à la vue de ce qu'on appelle un atome félon le langage des fens. Mais toutes-fois l'efprit pur a cet avantage (ur ks fens &fiir l'imagination, qu'il reconnoîtfà/biblelTe, & h grandeur de Dieu, & qu'il apperçoit l'infini dans le- quel il fè perd: au lieu que nôtre imagination & nos iens rabbaifîcnt Its Ouvrages de Dieu, & nous don- nent une fotte confiance,qui nous précipite aveuglé- ment dans l'erreur. Car nos yeux ne nous font point avoir d'idée de toutes ces chofès, que nous découvrons âveclesmicroicopes, &parla raiibn. Nous n'apper- cevons point par nôtre vfië, de plus petit corps qu'un eii"on,ou une mite, La moitié d'un ciron, n'eft rien, ii Ro^ croyons le rapport qu'elle nous en fait. Une mite n'eft DE LA VERITE'. Livrï I. 41 n'eQ: qu'un point de Mathématique à fou e'gard;on ne Ch ap, peut la divikr fans l'anéantir» Nôtre vue ne nous re- VI. préfènte donc point l'étendue, félon ce qu'elle eft en elle-même 5 mais feulement ce qu'elle eft par rapport à nôtre corps: & parce que la moitié d'une mite n'a pas un rapport à nôtre corps, & que cela ne peut ni le ■confèrver ni le détruire, nôtre vùë nous le cache entiè- rement.

Mais fî nous avions les yeux faits comme ks mi- crofcopes, ou pliàtôt £. nous étions aaflî petits que les cirons & les mites, nous jugerions tout autrement de la grandeur des corps. Car fans doute ces petits ani- maux ont les yeux difpofèz pour voir ce qui les envi^ renne, & leur propre corps beaucoup plus grand que nous ne le voyons: puifqu 'autrement, il n'en pour- roicnt pas recevoir lesimprefîîons nécefîaires à la con- lèrvâtion de leur vie, & qa'ainfi les yeux qu'ils ont> icur fèroient entièrement inutiles.

Mais afin d'expliquer les chofès à fond, nous de- T«ns confidérer, que nos propres yeux ne font en effet que des lunettes naturelles; que leurs humeurs font le même effet que les verres dans les lunettes j & que fé- lon la figure du cryflalin, & fbn éloignement de la ré- tine, nous voyons les objets fort différemment. De forte qu'on ne peut pas aifùrer, qu'il y ait deux hom- mes dans le monde, qui les voyent de la même gran- deur, puisqu'on ne peut pas afsûrer, que leurs yeux foient toutafait fèmblabies.

C'eft une propoiition qui doit ê^tre reçue de tous ceux qui fè mêlent d'Optique: Q^ue les objets q^ui pa- roifïent également éloignez, font vus d'autant plus grands. Or il efi conftant que dans les yeux desper- fbnnes qui ont le cryftahn plus convexe, il fè tra- ce des images plus petites, à proportion de leur con- Texité, Ceux donc qui ont la vhë courte, ayant le cry- ftalinplus convexe, voyent les obj^^rs plus petits, que ceux qui l'ont à l'ordinaire, ou que les vieillards qui ont befbin de lunettes pour lire, mais qui voyent par- faitement bien de loin: puifque ceux qui ont la vue la plus 41 DE LA RECHERCHE Chap» plus courtejont ncceiïairement le cryftalin le plus con- Y I. vexe, Il on fùppoiè égalité dans les autres parties de leurs yeux.

11 n'y a rien de fi facile que de démontrer géométri- quement toutes ces chofes; & fi elles n'étoient afièz connues, on s'arrêteroit darantage à les prouver. Mais parce que plufieurs perfbnnes ont déjà traitté ces matières, on prie ceux qui s'en veulent inftruire, de les confiilter.

Puifqu'il n'efl: pas certain, qu'il y ait deux hom- mes dans le monde, qui voyent les objets de la mê- me grandeur,- & que pour l'ordinaire un m.ême homme les voit plus grands de l'oeil gauche que du droit, iélon les obièrvations que l'on en a fai- tes 5 qui font rapportées dans le Journal des Sçavans de Rome, du mois de Janvier i é<>9. il cft vifible, qu'il ne faut pas nous fier au rapport de nos yeux pour en ju- ger. Il vaut mieux écouter la railbn qui nous prouve, que nous nèfçaurions déterminer quelle eft la gran- deur abfoluë des corps qui nous environnent, ni quelle idée nous devons avoir de l'étendue d'un pied en quarré, ou de celle de nôtre propre corpS; afin que cet- te idée nous le repréfènte tel qu'il eft. Car la railbn nous apprend, que le plus petit de tous les corps ne {è- roit point petit s'il étoit lèul, puifqu'il eft compofé d'un nombre infini de parties, de chacune defquelles Dieu peut former une terre, qui ne fer oit qu'un point à l'égard des autres jointes enlèmble. Ainii l'efprit de l'homme n'eft pas capable de (è former une idée allez grande, pour comprendre & pour embrafierlaplus petite étendue qui foit au monde, puifqu'il eft borné ôc que cette iâéè doit être infinie.

'Il eft vrai que Telprit peut connoître à peu-prés les rapports qui le trouvent entre ces infinis, dont le mon- de eft compolé i que l'un, par exemple, eft double de l'autre, & qu'une toifè contient fix pieds: mais ce- pendant il ne peut iè former une idée, qui repréfentc ce que ces choies font en elles-mêmes.

Tj^veux toutefois fuppolèr, que l'eipric foit capable I*» d'idées, DE LA VERITE'. Livre I. 45 d'idées, qui égalent ou <]ui médirent l'étendue des Chap. corps que nous voyon s; car il eft aiîèz difficile de bien Y I* perlùader aux hommes le contraire. Examinons donc ce qu'on peut conclure de cette iuppoiition. On en conclura fans doute, que Dieu ne nous trompe pas; qu'il ne nous a pas donné des yeux ièmblables aux lu- nettes, qui erofiiflent ou aui diminuent les objets; & ca amli nous devons crou'e que nos yeux nous repré- sentent les chofès comme elles font.

Il eft vrai que Dieu ne nous trom.pe jamais, mais nous nous trompons fouvent nous mêmes, en jugeant des choies avec trop de précipitation. Car nous ju- geons ibuvent que les objets dont nous avons des idées, exiftent, & mêmes qu'ils font toutafait (èm- blables à ces idées, & il arrive fouvent, que ces objets ne font point ièmblables à nos idées, & mêmes qu'ils n'exiftent point.

De ce que nous avons l'idée d'une chofè, il ne s 'en- fuit pas qu'elle exifte, & encore moins qu'elle foit en- tièrement fomblable à l'idée que nous en avons. De te que Dieu nous feit avoir une telle idée fcnfible de grandeur, lor/qu'une toife eft devant nos yeux, il ne s'enfuit pas que cette toifè n'ait que l'étendue qui nous eft repréfentée par cette idée. Car premièrement, tous leshonnnes n'ont pas la même idée fenfible de cette toifè, puifque tous n'ont pas les yeux difpofèz de la même façon. Secondement, une même perfbnne n'a pas la même idée Icnfible d'une toifè, iorlqu'ii voit cette toifè avec l'œil droit, & enfuiteavec le gauche, comme nous avons déjà dit. Enfin il arrive fouvent que la même perfonne a des idées toutes dilïérentes desmiêmes objets en différens tems, félon qu'elle les croît plus ou moins éloignez, comme nous explique- rons ailleurs, C'eft donc un préjugé, qui n'eft appuyé fur aucune raifon, que de croire, qu'on voit les corps félon leur véritable grandeur. Car nos yeux ne nous étant don- nez que pour la confèrvation de nôtre corps, ils s'ac- quitttnt fort bien de leur devoir, en nous faifànt avoir des 44 DE LA RECHERCHE Ch Ap, des idées des objets lefquelles fbient proportionne'es à YL ià grandeur.

Mais pour mieux comprendre, ce que nous devons juger de l'e'tenduë des corps fur le rapport de nos yeux j imaginons-nous que Dieu ait fait en petit, & d'une portion de matière de la grolTeur d'une balle, un ciel & une terre, & des hommes (ur cette terre, avecles mêmes proportions qui font obfèrve'es dans ce grand monde. Ces petits hommes iè verroient les uns les autres, & les parties de leurs corps, & même les petits animaux qui fèroient capables de les incom- moder j car autrement leurs yeux leur fèroient inutiles pour leur confèrvation. Il eft donc manifefte dans cette luppoiition, que ces petits hommes auroient des idées de la grandeur des corps, bien différentes de celles que nous en avons,• puifqu'ils regardcroient leur petit monde qui ne feroit qu'une balle à nôtre cgard, comme dts el^aces inânis, à-peu-prés demê- jne que nous jugeons da monde dans lequel nous ibmmes.