SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Ou> fi nous le trouvons plus facile à concevoir, <• penfons qae Dieu ait fait une terre infiniment plus va- ne, que celle que nous habitons; de forte que cette nouvelle terre foit à la nôtre, comme la nôtre feroit à celle dont nous venons de parler dans la fuppofition précédente. Penfons outre cela, que Dieu ait gardé dans toutes les parties, qui compofèroient ce nouveau monde,Ia même proportion, que dans celles qui com- pofènt le nôtre» Il eft clair que les hommes de ce der- nier monde, feraient plus grands qu'il n'y a d'efpacc entre nôtre terre, & les étoiles les plus éloignées que nous voyons: Se cela étant, il eft viiible que s'ils a- voient les mêmes idées de l'étendue des corps, que nousenavons, ilsnepourroienrpasdiftinguer quel- ques-unes des parties de leur propre corps,& qu'ils en verroient quelques autres d'une groiïèur énorme. De forte qu'il eft ridicule de penlèr qu'ils viilènt les cko- fes de la même grandeur que nous les voyons.

Upeft mxanifeite dans les deux fuppofitions que nous ^ venons l DE LA VERITE'. Livre I. 45 venons de faire, <jue les hommes du grand ou du petit Ch aP. monde, auroient des id ées de la grandeur des corps, y i, bien différentes des nôtres, fuppofe' que leurs yeax leur fi/îènt avoir des idées des objets, qui fèroient au-. tour d'eux, proportionnées à la grandeur 4e leur pro- pre corps. Or li ces hommes afsûroient hardiment fur le témoignage de leurs yeux, que les corps (èroient delà grandeur qu'ils les verroient, il eft vifible qu'ils fctroiîiperoient j perfbnne n'en peut douter. Cepen- dant il eft certain, que ces hommes auroient tout au- tant de raifon que nous, de dejffendre leur fèntiment, Aprenons donc par leur exemple, que nous fbmmes très - incertains de la grandeur des corps que nous voyons, & que tout ce que nous en pouvons fçavoir ar nôtre vùë,n'eftquele rapport qui eft entr'eux& e nôtre: en un mot, que nos yeux ne nous font pas donnez pour juger delà vérité des chofes, mais feule- ment pour nous faire connoître celles qui peuvent nous incommoder ou nous être ' utiles en quelque choIè.

Mais les hommes ne fè fient pas feulement à leurs yeux pour juger des objets viables: ils s'y fient mê- me pour juger de ceux qui font invifibles. Dés qu'ils ne voyent point certaines chofès, ils en con- cluent qu'elles ne font pomt, attribuant ainfi à la vue une pénétration en quelque façon infinie. C'eft ce qui les empêche de reconnoître les véritables cau^ fcs d'une infinité d'effets naturels j car s'ils les rap- portent à des facultez & à des quafitez imagmaires, c'eft fbuvent parce qu'ils ne voyent pas les réelles, qui confiftent dans les différentes configurations de ces corps.

Ils ne voyent point, par exemple, les petites parties de l'air & de la flamme, encore moins celles de la lu- mière, ou d'une autre matière encore plus fubtile^ 8c cela les porte à ne pas croire qu'elles exiftent, ou a juger qu'elles font fans force & fans adion. ils ont recoui's à des qualitez occultes, ou à des facul- tez imaginaires, pour expliquer tous les eiFets dont ces 46 DE LA RECHEPvCHE Chap. ces parties imperceptibles font la caufe naturelle.. YI. Ils aiment mieux recourir à l'horreur du vuide, pour expliquer rélévation de l'eau dans les pompes, qu'à lapelànteur de l'air j à des qualitez de la Lune, pour le flwx & reflu;c delà Mer, qu'au preirement de l'air qui environne la terre: à des facultez attraâives dans le Soleil pour l'élévation des vapeurs, qu'au fim- ple mouvement d'impuliion caufe' par les parties de la matière iiibtile qu'il re'pand fans celle.

Ils regardent comme impertinente la penfe'e de ceux, qui n'ont recours qu'à du fàng & à la chair, pour rendre railbn de tous les mouvemens des animaux, des habitudes même, & de la mémoire corporelle des hommes. Et cela vient en partie de ce qu'ils conçoi- vent le cerveau fort petit, &par conféquent fans une capacité fufHfànte pour confèrver des veftiges d'un nombre prefque infini de chofes qui y font. Ils aiment mieux admettre fans le concevoir, une ame dans les bêtes qui ne fbit ni corps ni efprit, des qualitez & des efpeces intentionnelles pour les habitudes, Se pour la méiTioire des hommes, ou de fèmblables chofes, def- quelles on ne trouve point de notion particulière dans fbn efprit.

Onfèroittrop long,{î on s'arrétoit à faire le dé- nombrement des erreurs jauiqueiles ce préjugé nous Mais quoi qu'on ne veuille pas trop s'arrêter à ces chofes, on a pourtant de la peine à fè taire fiir le mé- pris que les hommes font ordinairement des inledes, & des autres petits anim^aux qui naiflent d'une matiè- re qu'ils appellent corrompue. C'eft un mépris inju- fte, qum'eil fondé que fur l'ignorance de la chofè qu'on méprife, & fur le préjugé dont je viens de par- ler. Il n'y a rien de méprifàble dans lanature, & tous les Ouvrages de Ijieu font dignes qu'on les refpede, & qu'opales admire, principalea.ent, fi l'on prend sarde aii^ voyes adiiiuabks par leiqueiks Dieu les fait & les DE LA VERITE', Livre L 47 les confèrve. Les plus petits moucherons font auili Çhap. parfaits que les animaux les plus énormes. Les pro- yi, portions de leurs mem.bres font auffi juftes que celles des autres; & il femble même que Dieu ait voulu leur donner plus d'ornemens pour recompenier la petitel^ iè de leur corps. Ils ont des couronnes, des aigrettes, & d'autres ajuftemens fur leurs têtes, qui effacent tout ce que le luxe des hommes peut inventer: & je puis dire hardiment, que tous ceux qui ne fè &nt jamais fervis que de leurs yeux, n'ont jamais rien vu. défi beau, de (i jufle, ni même de fï magnifique dans les maifonsdes plus grands Princes, que ce qu'on voit avec des lunettes fur la tête d'une fîmple mouche.

Il eft vrai que ces chofès font fort petites, mais il effc encore plus furprenant qu'il fe trouve tant de beautez ramafle'es dans un fi petit efpace 5 & quoi qu'elles fbientfortcommunes, elles n'en font pas moins edi- mables,& ces animaux n 'en font pas moins parfaits en eux mêmes: au contraire Dieu en paroit plus admira- blcjqui a feitavec tant de profu(ion &. de magnificence un nom.bre prefqu'in fini de miracles en les produilànt. . Cependant notre vue nous cache toutes ces beautez: elle nous fait me'prifèr tous ces Ouvrages de Dieu, H dignes de nôtre admiration,• & à caufè que ces ani- maux font petits par rapport à nôtre corps, elle nous les fait confidérer comme petits ablblument, & enfîii- tecommemeprifàblesàcâufède leur petitefîè, com- me fî les corps pouvoient être petits en eux-mêmes.

Tâchons donc de ne point fuivre les imprefïions de nos fèns dans le jugement, que nous portons de la grandeur des corps: & quand nous dirons, par exem^ pie qu'un oifèau eft petit, ne l'entendons pas abfblu- ment, car rien n'eft grand ni petit en foi. Un oifèau- mêmes eft grand par rapport à une mouche; & s 'il eft petit par rapport a nôtre co rps, il ne s 'enfuit pas qu'il le fbitabiolument,puif que nôtre corps n'eft pas une régie abfoluë, lur laquelle nous devions mefurer les autres. H eft lui -même trés-pecit par rapport a la ter- re 3 & la terre par rapport au cercle, que le Soleil ou la terre 4» DE LA RECHERCHE Chap. terre même décrit à l'entour l'un de l'autre j Se ce ccr- Y I. ^^^ P^^ rapport à l'eipace contenu entre nous & les e'toiles fixes: & ainfi en continuant, car nous pouvons toujours imaginer des efpaces plus grands & plus grands à l'infinii m» Mais il ne faut pas nous imaginer, que nos fens De Ver- nous apprennent au jufte le rapport que les autres reur de corps ont avec le nôtre: car l'exaditude & la juftede nos yeux ne lont point elïentielles aux connoiHances fènfibles, touchant qui ne doivent fèrvir qu'à la confervation delà vie. Il V étendue eft vrai que nous connoifTons adez exadement le rap- des corps port que les corps qui font proche de nous ont avec le par rap- nôtre: mais à proportion que ces corps s^élbignent, port les nous les connoifibns moins, parce qu'alors ils ont uns aux moins de rapport avec nôtre corps. L'idée ou le fenti- autres. ment de grandeur, que nous avons à la vCië de quelque corps, diminue à proportion que ce corps eft moins en état de nous nuire^ & cette idée ou ce fentiment s'é- tend à mefure que ce corps s'approche de nous, ou plutôt à mefure que le rapport cjuil aavec notre corps s'augmente. Enfin ii ce rapport celle tout-à-fait, je veux dire, Ci quelque corps eft fi petit ou fi éloigné de nous qu'il ne puifiè nous nuire, nous n'en avons plus a«cun fentiment. De forte que par la vue nous pou- vons quelquesfois juger à peu-prés du rapport, que les corps ontavec le nôtre, & de celui qu'ils ont en^ tr'eux; mais nous ne devons jamais croire, qu'ils fôient de la grandeur qu'ils nous paroifîent.

Nos yeux, par exemple, nous repréientent le Soleil & la lune delà largeur d'un ou de deux pieds: mais il ne fe.ut pas nous imaginer, comme Epicure & Lucrè- ce, qu'ils n'ayenr véritablement que œtiQ largeur. La jcnême Lune nous paroît à la vûë tîeaucoup plus grande que les pi us grandes étoiles, & néanmoins on ne dou- te pas qu'elle ne fbitfàns comparaiion plus petite. De même nous voyons tous les jours fur la terre deux ou plufieurs chofes, defquelles nous ne fçaurions décou- vrir m juite la grandeur, parce qu'il eîl: nécefïaire pour en j^erd'enconnoître la jufte diitance, ce qu'il eft trés-difncile de fçavoir. Nous DE LA VERITE'. Livre I.^ 49 Nous avons mêmes de la peine à juger arec quel- Chaï* que certitude du rapport, qui fe trouve entre deux Y Iv corps, qui font tout proche de nous: il les faut pren- dre entre nos mains, & les tenir l'un contre l'autre pour les comparer, & avec tout cela nous he'fitons fouvent 5 fans en pouvoir rien afsùrer. Cela fè recoii- noît vifîblementjlorfqu'on veut examiner la grandeur de quelques pièces de monoye prefqu'egales: car alors on eft oblige' de les mettre lès unes fur les au- tres, pour voir d'une manière plus fèûre que par la vue, fî elles conviennent en grandeur. Nos yeur ne nous trompent donc pas (eulement dans la grandeur des corps en eux mêmes, mais auifi dans les rapports que les corps ont entr'eux.

CHAPITRE VIL Chap: VU.

I. Deserreurs de nos yeux touchant les figures, II. Nous n avons aucune connoijjance des plus petites^ III. Que la connoiffance, que nous avons des plus grandes, n"e(h pasexaae. IV- Explication de certains jugemens na- turels, qui nous empêchent de nous tromper. V. Que ces mêmes jugemens nous trompent dans des rencontres particulières.

NOtre vûë nous porte moins à l'erreur, quand Des er- elle nous repréfènte les figures, que quand el- reursde le nous repréfènte toute autre cliofej parce que la fi- njtrevùë gure en foi n'eft ries d'abfolu, & que la nature confî- touchant lie dans le rapport, qui eft entre les parties qui ter lesfigu- minent quelque efpace, & un point que l'on conçoit res. dans cette efpace, & que l'on peut appeiler, comme / /. dans le cercle, centre de la figure. Cependant nous Que nous nous trompons en mille manières dans les figures, & n'avons nous n'en connoifTons jamais aucune par les fins dans aucune la dernière exaditude. connoip Nous venons de prouver que nôtre vûë ne nous fait fance des pas voir toute forte d'etenduë, mais feulement celle, pluspe^ C qui îites.

Çd DE LA RECHERCHE Chap, qui â une proportion alTez confidérable avec nôtre yil. corps î & que pour cette raifon nous ne voyons pas toutes les parties des plus petits animaux, ni celles qui compofènttous les corps tant durs que liquides. Ainfi ne pouvans apperceuoir ces parties acaulède leur petitefîè, il s'enftiit que nous n'en pouvons appercevoir les figures, puiique la figure des corps n'elt que le terme qui les borne» Voilà donc déjà un nombre pref^ que infini de figures, & même le plus grand que nos yeux ne nous découvrent point j &ils portent mêmes refprit qui{è fie trop à leiar capacité, & qui n'examine pas aflez les choies, à croire que ces figures ne font point.

m. Pour les corps proportionnez à nôtre vue, qui font Que la ^" très -petit nombre en comparaifondes autres, déconnoij- couvrons à-peu prés leur figure, mais nous ne la confunceque noifîbns jamais cxaétement par les fèns. Nous ne nous a- pouvons pas mêmes nous afl uret par la vue,fi un ro-nd yons des ^ ^^ quarré, qui font les deux ngures les plus fimplus pies, ne font point une ellipfè, & un paralelogramçrandes, ^"^^ jquoi que ces figures foient entre nos mains,& tout ne(l proche de nos yeux.

-t'oint £•- J^ ^'^ plus, nous nepouvons dillingusrexadlement \.acïei ^ ^"^ ligne eft droite ou non, principalement fi elle ell un peu longue: il nous faut pour cela une règle. Mais quoi? nous ne fçavons pas, fi la régie même eft telle que nous la fiippofons devoir être & nous ne pou- vons nous en alsûrer entièrement. Cependant (ans la connoifîànce de la ligne, on ne peut jamais con^ noitre aucune figure, comme tout le monde fçait afiez.

Voilà ce que l'on peut dire en général des figures quifonttout-prochede nos yeux & entre nos mains: Riais fi on hs fiippofè éloignées de nous, combien trouverons nous de changement, dans la projection qu'elles feront fur le fi^nd de eos yeux? Je ne veux pas m'arréter ici à les décrire: on les apprendra aife'- nien&dans quelque livre d'Optique, ou dans l'examen àc \ ^gUi e s qui iz r ro u V -n t dan s le 5 tab 1 - aux. Car p aif- DE LA VERITF. Livre t 51 que les Peintres font obligez de ks changer preixjuc Chap. toutes, afin qu'elles parroilTent dans leur naturel, & VU. de peindre par exemple des cercles, comme des dlip- fesi c'ell: une marque infaillible des erreurs de nôtre vûëdanslesobjetSjquine font pas peints. Mais ces erreurs font corrigées par de nouvelles fenfàtions qu'on pourroit peut être regarder comme une efpece de jugemens naturels, & qu'on pourroit appellef ju- gemens des fons.

Quan d nous regardon s un cube par exemple, il eft •' ^ certain que tous les cotez que nous en voyons, ne font •^'^pf'^'Z'» preique jamais de projedion, ou d'image d'égale ^^'^^ "f grandeur dans le fond de nos yeux; puifque l'image f^^^'«^ de chacun de ces cotez qui fè peint lur la rétine ou nerf V-g^^^^, optiqueeflfortfèmblableà un cube peint en perfpe- «^^«''^^^ dive: & par confèquent la (ènfation que nous en arons î^^ "°^^^. nous devroit reprélènter les faces du cube comme iné- ^'^P^- gales, puifqu'elles font inégales dans un cube en per- <^^^«f «« ipedive. Cependant nous les voyons toutes égales> ^^^ & nous ne nous trompons point. tromper*.

Or l'on pourroit dixe que cela arrive par une efpece de jugement que nous faifons naturellement, fçavoirj Que les faces du cube les plus éloignées ne doivent pas former (iir le fond de nos yeux des images auffi grandes, que les faces qui font plus proches. Mais, comme Içs fens ne font que fentir & ne jugent jamais à proprement parler 5 il eft certain que ce jugement n 'eft qu'une fènfarion com^pofée laquelle par confè- quent peut quelquefois être faufïè. ^ Cependant ce qui n'eU en nous que fenfàtion, pou- ^^ces vant être confidéré par rapport à l'Auteur de la nature mêmes' qui l'excite en r.ous comme une efpece de jugement, je jugemens parle quelquefois des fenfàtions comm.e des jugemens fious naturels rparceque cette manière de parler fert à ren- trompent die raifon des chofes; commue on le peut voir ici, dans dans le 9. chapitre vers la fin & dans pluiieurs autres ^ueli^ues endroits. rencon- Quoi que ces jugemens dont je parle nous fervent à très par- conigeraos fens en mille façons différentes, & que particuf% DE LA RECHERCHE (ans eux nous nous tromperions picfque toujours, cependant ils ne lailîent pas de nous être des occafîons d'erreur. S 'il arrive par exemple que nous voyons le haut d'un clocher derrière une grande muraille, ou derrière une montagne, il nous paroitra affez proche& alTez petit. Que lî apre's nou^ voyons dans la même diftance, mais avec pluficurs terres & plufieurs mai- fons entre nous & lui, il nous paroîtralàns doute plus éloigné & plus grand; quoique dans l'une & dans l'aiïtre manière laproje'clion des rayons du clocher ou l'image du clocher qui fe peint au fond de nôtre oeil foit toute la même. Or l'on peut dire que nous le voyons plus grand, à caufe d'un jugement que nous faifons naturellement, fcauoir; Que puifqu'il y a tant de terres entre nous & le clocher, il faut qu'il ibit plus éloigné, & par conféquent plus grand, C^ il au contraire nous ne voyons point de terres entre nos yeux & le clocher, quoique nous fcachions . mêmedautrepartqu'ily en a beaucoup & qu'il ell fort éloigné, ceqm eft afïez remarquable j il nous paroitra toutefois fort proche & fort petit, comme je viens de dire. Et l'on peut encore penfec que cela fe fait par un jugement naturel à notre amc,laquelie.voit de la forte ce clocher, parce qu'elle le juge à cinq ou fîx cens pas» Car d'ordinaire nôtre imagination ne le repréfente pas plus d'étendue entre les objets & nous, fi elle n'efl: aidée par la vue fènhbie d'autres objets p'elle voye entre-deaix, ^ au delà defquels elle puiil e encore imaginer.

Voyez le ^'^^^ P°^^ ^^^^ ^"*^ quand la Lune fe levé ou qu'elle chap. 9. ^^ couche, nous la voyons beaucoup plus grande, que vers la lorfqu'elle eft fort élevée fur l'horizon: car étan c fort iin. haute, nous ne voyons point entr'elle & nous d'objets, dont nous fçachions la grandeur, pour juger de cslle delà Lune par leur comparaifon. Mais quand el- le v.ent de fe lever, ou qu'elle eft prête à fe coucher, nous voyons entr'eiie Ôc nous plufieurs campagnes, d^t nous connoiiTons à peuprés la grandeur, & ainiî if^s h jugeons plus éloignée, & à caufe de cela nous la voyons plus grande. Et DE LA VERITE'. Livrï I. ^. 55 Et il faut remarquer, que lorrqu'elle eft élevée au Chat, defTus de nos teres, quoique nous {cachions trés-cer- VU. tainement parla raifon qu'elle eft dans une très-gran- de diftance, nous ne laifïbns pourtant pas de la voir fort proche & fort petite: parce qu'en effet ces ju^e- mens naturels de la vùë ne font appuiez que fur des perceptions de la même vûë, & que la raifon ne peut les corriger. De forte qu'ils nous portent fouvent à l'erreur en nous faifant former des jugemens libres> qui s'accordent parfaitement avec eux. Car quand on juge comme l'on fent, on fe trompe toujours, quoi qu'on ne fè trompe jamais, quand on juge comme l'on conçoit: parce que le corps n'inftruit que pour le corps, & qu'il n'y a que Dieu qui enfèigne toujours la vérité, comme je ferai voir ailleurs.

Ces faux jugemens ne nous trompent pas feulement dans l'éloignement & dans la grandeur des corps, ce qui n'eft pas dans ce Chapitre; mais aufll en nous fai- ànt voir leur figure autre qu'elle n'eft. Nous voyons par exemple, le Soleil & la Lune, & les autres corps îphériques fort éloignez, comme s'ils ecoient plats & comm.e des cercles. Parce que dans cette grande di- ftance nous ne pouvons pas diuinguer, li la partie qui nous eft ogpofee eft- plus proche de nous que les au- tres j & à caufe de cela nous la jugeons dans une égale diftance. C'eft aulTi pour la même raifon, que nous jugeons que toutes les étoiles, & le bleu qui paroît au ciel, font dans le même éloignement, & comme dans une voûte parfaitement convexe; parce que nôtre ef- prit fuppofe toujours l'égalité, où il ne voit point d'inégalité: cependant il ne la devroit pofitivcment reconnoître, qu'où il la voit avec évidence. - Onnes'arrêtepasicià expliquer plus au long les erreurs de nôtre vue, à l'égard des figures des corps, parce qu'on s'en peut inftruire dans quelque Uvic d'Optique. Cette fcience en efïèt n'apprend que la manière de tromper les yeux 5 & toute Ion addrefle ne conhfte, qu'à trouver des moyens pour nous faire faire les jugemens naturels dont )e viens de parler> C j dans C j dans H BE LA RECHERCHE Cha p. dans le tems que nous ne les devons pas faire. Et cela yiL fe peut exécuter en tant de différentes manières, xjue de toutes les figures qui font au monde, il n'y en a pas une feule 5 qu'on ne puilTe peindre en mille façons, de lorte que la vîië s'y trompera infailliblement. Mai$ cen'eft pas ici le lieu d'expliquer ceschofes àfond. Ce que l'on a dit fuiîit pour faire voir, qu'il ne faut pas tant fè fier à fcs yeuxjlors même qu'ils nous reprefen- tentlafigure des corps i quoi qu'en matière de figu- res il-s fofent beaacoup plus fidèles, qu'en toute au- tre rencontre.

vni.

I. Que nos yeux ne nous apprennent point la grandeur ou la yitejje du mouvement confidéréenfoi. IL Que la durée^ qui ejl nécejfaire pour connaître le mouvement, ne nous eflpas connue. III. Exemple des erreurs de nos yeux touchant le mouvement C^ le repos.

NOus avons découvert les principales, & plus générales erreurs de nôtre vue, à l'égaid de l'étendue & des figures, il faut maintenant corriger celles, ou cette même vue nous engage touchant le i^ mouvemeiit de la matière. Et cela ne fera guères difficile, après ce que nous avons dit de l'ètendaë j car il y a tant de rapport entre ces deux chofes, que fi nous nous trompons dans la grandeur des corps, il efl ab- solument nècefïaire, que nous nous trompions auliî dans leur mouvement.

Mais afin de ne rien dire, que de net & de diRind, il faut d'abord ôter l'équivoque du mot de mouve- ment 5 car ce terme fignifie ordinairement deux cho- fes: la première eft une certaine force, qu'on imagine dans le corps mû, qui eft la caufe de fon mouvement: la leçon de eft le tranfport continiiel d'un corps, qui s'éloigne ou qui s'approche d'un autre que l'on conii- dérc comme en repos.

DE LA VERITF. Livre I. 55 Quand on dit par exemple, qu'une bo4ile a com- Chap. aiuniqué de fon mouvenvent à un autre, le mot de VIII* mouvementé prend dans la première fisnification: mais fi on dii firaplement, qu'on voit une boule dans un grand mouvement, il fc prend dans la féconde. En un mot, ce terme, mouvement, fîgnifîe Jacaulè & l'ef- fet tout enfemble, qui font cependant deux chofês dif- férentes.

On cfl ce me fèmble dans êits erreurs tre's-grofSé- res, & même tre's-dangereufès touchant la force, qui donne le mouvement & qui tranfporte les corps. Ces beaux termes de «<z/;/re, & de qualitez imprefes, ne femblentétre propres qu'à mettre à couvert l'igno- rance des faux fçavans, &.l'impie'te' des libertins, comme il me fèroit facile de le prouver. Mais cen'eft y, Ze pas ici le lieu de parler de cette force qui meut les chap. 5 T corps, elle n'efl rien de vifible, & je ne parfeici que delaz. des erreurs de nos yeux. Je remets à le faire, quand il part, du feratems» 6. Livre.

Le mouvement pris dans le fécond fèns, & pour ce tranfport d'un corps qui s'éloigne d'un autre, eft quelque chofe de vifîble, & le lujet de ce Cha- J'ai ce me femble démontré dans le fîxiéme Chapi- _ * tre, que nôtre vue ne nous faifbit pas connoîcre la >^^"®^ grandeur des corps en eux-mêmes, mais feulement ^^^^ "^ le rapport qu'ils ont les uns avec les autres, & princi- ^°^^^ ^P' paiement avec le nôtre. D'où je conclus, que nous ne f^^^^^J^* pouvons aufficonnoître la grandeur véritable ou ab- P^^'^^j^ foluë de leurs n? ouvemens, c'efl-à- dire, de leur vitef- ^'^'^^^^^J' fè & de leur lenteur j mais feulement le rapport que 0^^'^'^^" ces iiiouvemens ont ks uns avec les autres, & princi- '^^^ "^ paiement avec celui qui arrive ordinairement à nôtre '"^^'^'^* corps: ce que j^ prouve ainfi. ^^^rj < Il efc confiant, que nous ne fçaurions juger de k ^^W^^f^^ grandeur du mouvement d'un corps, que parla Ion- ^'^^ ^^^° gueur de l'efpace, que ce même corps à parcouru. ^^^*^' Ainfi puifque nos yeux ne nous font pas voir la véri- table longueur de l'efpace parcouru il s'enfuit qu'ils 5^ BE LA RECHERCHE Chap. ne peuvent pas nous faite connoitre la véritable gran- Vin. deur du mouvement.

Cette preuve n'eft qu'une fuite de ce que j'ai dit de î'e'tenduë, & elle n'a fa force que parce qu'elle eft une fuite ne'ceiïâïre, de ce que j'en ai de'montre'. En voici unequinefuppoferien. Je dis donc, que quand mê- ines nous pourrions connoître clairement la véritable grandeur de l'eipace parcouru, il ne s'enfiiivroit pas, que nous pûffions de même connoître celle du mou- tement.

La grandeur ou la vitcfîè du mouuement renferme deux choies. La première eft le traniport d'un corps d'unlieuà un autre, comme de Taris à Saint Ger- main: Lafecondeeftletems, qu'ila fallu pour faire ce tranfport. Or il ne fuffit pas de fçavoir exadement, combien il y a d'efpace entre Paris & Saint Germain, pour fçavoir fi un nomme y eft allé d'un mouvement vite ©u d'un mouvement lent; il faut outre cela fça- voir, combien il a employé de tems pour en faire le jj chemin. J'accorde donc que l'on fçacne au vrai la lon- Oue *la, S^^U'-* ^^ ce chemin: mais je nie abfolument qu'oiî durée qui puifTe connoître exadement par la vue, ni mêmes de efi nécef- guel^u'autre manière que ce fbit, le tems qu'oiiamisà ç^l^ç le faire, & la véritable grandeur de la durée. pourcon- CelaparoitaiTez, de ce qu'en de certains tems une mitre la ^^ule heure nous paroitauiïi longue que quatre j & au çrandeur ^^^'^^^^^^ ^^ d'autres tems quatre heures s'écoulentin- du;^o«- ^iifiblement. Quand; pasexemiple, on eft comblé de yement Î^X^ > ^^^ heures ne durentqu'un moment j parce qu'a- tie nous ^°^^ ^*^ ^^"^^ palTc fans qu'on ypcnfè. Mais quand on e/? pas ^^ abbatu de triftefîè,ou que l'on fbufîre quelque dou- connus, ^^^^» ^^^ jours durent des aimées entières. La raifbn de ceci eft, qu'alors l'efprit s'ennuie de fà durée, parce c|u'elle lui eft pénible. Commeils'y applique davan- tage, il la reconnoît mieux j &: ainii il la trouve plus longue que durant la joie, ou quelque occupation agréable, qui le fait fbrtir comme hors de lui pour l 'ar- racher à l'objet de fà joie, ou de fbn occupation. Car •^emêiKe qu'une perfonne trouve un tableau d'autant ^ plus.

DE LA VERITE'. Livre t. ^ 57 plus grand, qu'il s'arrête à conftdérer avec plus û'at- Chaf, tention les moindres ciiofes qui y font reprëfentées; yiXi^ ou de même qu'on trouve la tête d'une mouche fort grande; quand on en diftingue toutes les parties avec un microfcope 5 ainuTelprit trouve fa durée d'autant plus grande^ qu'il la confidére avec plus d'attention, & qu'il lent toutes les parties» De forte que je ne doute point, que Dieu ne puiHe appliquer dételle forte nôtre efprit aux parties de la dure'e, en nous faiiànt avoir un tre's-grand nombre de lenlationsdanstre's-peudetems, qu'une fenlc heure nous paroifle pîufîeurs fiecles. Car enfin il n'y a point d'inftant dans la durée, comme il n'y a point d'ato' mes dans les corps 5 & de même que la plus petite par- tie de la matière fè peut divifer à l'infini, on peut auflî donner des parties de durée plus petites & plus petites à l'infini, comme il eft facile de le démontrer. Si donc l'erpritétoit attentif à ces petites parties de fà durée par des fenfàtions, qui lailîàfTent quelques traces dans le cerveau, defquelles il fè pût refouvenir, il la trouve- roit fans doute beaucoup plus longue qu'elle ne lui paroit. t Mais enfin l'ufàge des montres prouve affez, qu'oa ne connoît point exactement la durée; & cela me fiif- fit» Car puilque l' on ne peut connoître la grandeur dii mouvement en lui-même, qu'on ne connoiiîe aupa- ravant celle delà durée, comme nous l'avons montré^ il s'enfiiic que fi l'on ne peut exadement connoître la grandeurabfbluëde la durée, on ne peut aulïi con- noître exadement la grandeur abfoluë du mouve- ment.

Mais parce que l'on peut connoître quelques rap- ■ports des durées, ou des tem.s les uns avec les autres j on peut aulïi connoître quelques rapports des meuve- mens les uns avec les autres. Car de même, qu'on peur •fçavoir que l'année du Soleil eft plus longue que celle de la Lune -, on peut aufTi fçavoir, qu'un boulet de ca- non a plus de mouvement qu'une tortue. De forte" «^ue, il nos yeux neilous font pomt voir la grandeur C i âbfo-i Chap. abfoluc du mouvement, ils ne laifTciit pas de nous 21- Yllir der à en connoîcre à peu-pre's la grandeur relative; c'eft-à-dire -, le rapport qu'un mouvement a avec un autre:& c'cft cela îèul qu'il eft néceilàire de Içavoir pour laconfervation de nôtre corps» jl^- 11 y abien des rencontres, dans lefquelles on recon-