SigPhi · Nicolas Malebranche

Entretiens sur la métaphysique, sur la religion et sur la mort

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EnTKETIEN. 2IJ flans la nrocron de l'Etre inrfiniment par^ fait, de TEcre qui fe fuâit pleinement à lui-même. Bien loin de cela, cecte na- tion femble exclure de Diei» une telle ▼oloncé* Il n'y a donc point d'autre voie que ta révélation qui puiflè nous aflurer, que Dieu a bien voulu créer des corps: fupporé néanmoins ce donc vous ne doutez plus ^ £çavoir qu'ils ne font point vi(tbKs par eux - mêmes, qu'ils ne peuvent agir dans noftre ef- • prit, ni fe repréfenter à lui; & que nô^ tre efprit lui-même ne peut les connoi-* tre que dans les idées qui ies repcéfen-- tent y ni les fencir que par des modali- tez ou des fentimens, dont ils ne peu*- vent être la caufè, qu'en confequence des loix arbitraires de l'union de l'ame te du corps.

V I. A F. I s T E. Je comprens bien, Théodore, qu'on ne peut déduire dé- fiaonftrativement l'éxrftence des corps de la notion de l'Etre infiniment par^ hk 8c qui fe fufBt à lui-même. Car les volontez de Dieu qui ont rapport aa monde, ne (ont point renfermées dans la notion que nous avons de lui. Or n'y aïanc que ces volontez qui puifTenc donner Vèw aiuaéatures^ il eft claiic ii4 Sixie'me ii4 Sixie'me qu'on ne peut démontrer qu'il y a des corps. Car on ne peut démontrer que les véritez qui ont une liaifon nécefÔii-i re avec leur principe. Ainfi, puifqu'on ne peut s'afHirer de Téxiftence des corps par l'évidence d'une démonftration, il n'y a plus d'autre voie que l'autorité de la révélation. Mais cette voie ne me paroît pas feure. Car encore que je dé« couvre clairement dans la notion de r£tre infiniment parfait, qu'il ne peut vouloir qie tromper; l'expérience m'ap* • prend que fes révélations font trom^ peufes:• deux véritez que je ne puis acu corder. Car en6n nous avons fouvenc des fentimens qui nous révèlent des faudètez. Tel fent de la douleur dans an bras qu'il n'a plus. Tous ceux que nous appelions fous, voient devant eu% des objets qui ne font point. Et il n'y a peut-être perfonne qui en dormant: n'ait été fouvent tout ébranlé & touc épouvanté par de purs phantômes. Dieu n'cft point trompeur. Il ne peut vouloir tromper perfonne, ni les fous, ni les fages* Mais néanmoins nous fom< mes tous /éduits par les fentimens donc il nous couche, de par lefquels il nous téyele l'éziftence des corps. Il eft donc Entretien. iif Entretien. iif treSi-certain que nous fommés trompez fouvenc. Mais il me paroîc peu certain que nous ne le foïons pas toujours. Voïons donc fur quel fondement vous appuïez la certitude que vous préten- dez avoir qu'il y a des corps.

VII. Theooo&e. Il y aen géné- ral des révélations de deux fortes. Les unes font naturelles, les antres fur na- turelles. Je veux dire que les unes fe font en confequence de quelques loix {générales qui nous font connues, fe-* on lerquelles Tauteur de la nature agk dans notre efprit à Toccafion de ce qui arrive à nôtre corps; ôc les autres, par des loix générales qui nous font incon^ nuëesj ou par des volontez particulières ajoutées aux loix générales, pour re- médier aux fuites (acheufes qu'elles ont à caufe du péché qui a tout déréglé. Oc les unes & les autres révélations, les naturelles & les furnaturelles, font vé- litables en elles-mêmes. Mais les pre- mières nous font maintenant une occa- iîon d'erreur: non qu'elles foient faufles par elles-mêmes, mais parce que nous n'en faiCbns pas l'ufage pour lequel elles nous font données; & que le péché a corrompu la nature, & mis une efpece lî5 Sïxie'me lî5 Sïxie'me àt camradiâion dans le rapport que ks loix générales ont avec nous. Cer- tatnemenc les loix générales de Ttinion de l'ante & du Corps, en eonfequence defquelles Dieu nous révèle que nous avons un corps, & que nous fbnnmes au milieu de beaucoup d'autres, font tres-fagement établies. Sou vene:^- vous de nos entretiens précedens. Elles ne font point trompeufes par elles.mè^ xties y dans leur inftitution, confiderées avant le péché & dans le deflèin de leur auteur. Car il faut fçavoir que l'hom- me avant fan péché ^ avant Taveuglé- ment ôc le trouble que la rébellion de ion corps^ a produit dans fon efprit ^ connoinbit clairement par la lumière de la Raifon.

I. Que Dieu feul pouvoit agir en hii, le rendre heureux ou malheureux par le plai(ir oti la douleur » en un moc le modifier ou le toucher.

2. Il fçavoit par expérience que Dieu le touchoit toujours de la même ma.* niere dans les mêmes circonftances.

}. Il recônnoiflbic donc par Texpe- ïience, aufli^bien que par la Raifon, que la conduite de Dieu étoit & dévoie eue unifornoe.

■ EnthetïEn. 1*7 4., Ainli il écoic déterminé à aoire qa*il y avoic des êtres qui étoient les cailles occafionnelies des loix géné« raies, félon lefquelles il fentoit bien ^tte Dieu agidbit en lui. Car encore un coapyil (^avoit bien que Dieu feul agit ibic en liii-r 5* Lorfqu'il le vouloit, il pouvoic s'empêcher de fentir l'aâion des objets fentibles.

5. Le fentiment intérieur qu'il avoit :de Ces propre^ volootez, Se del'aâioa jrerpeâueiife & rpûmife de ces objets, 'lui appredoic donc qti^ls lui étoient in* ierieurs, puifqu'ils lui étoient fubor- donnez » caralprs tout étoit parfaite^ ment dans l'Ordre.

7. Ainû confultant l'idée claire jointe au fentiment donc il étoit touché à l'oc- ■ cadon de ces objets, il voïoit claire* ment que ce n'étoit que des corps, puiT- que cette idée ne repcéfente que des corps.

8. Il condûoit donc, que les dirers fentimens dont Dieu le touchoit, n'é- coient que des révélations par lefqiiell^s il lui apprenoit qu'il avoir un corps, 8ç qu'il étoit environné de plufieurs autres. ^. Mais fçachant par la Raifon, que Tmc l. T ii8 SïXï e'm e ii8 SïXï e'm e la condaice de Dieu dévoie être uni. forme *, 6c par l'expérience, que les loix de l'union de l'ame 6c du corps croient toujours les mêmes: voïant bien que ces loix n étoient établies que pour l'a- vertir de ce qu'il dévoie faire pour con- ferver fa vie, il découvroit aifément qu'il ne devoir pa'i* jugée iiela nature des corps par les fentimens qu'il en avôit; ni fe lailTer perfuader de leur éxiftence par ces mêmes fentimens, fi ce n'eft iorrque' Ton cerveau étoit ébranlé pat jine caufe étrangère, 8c non point par un mouvement 'd'efprit^ excité par une caufe intérieure. Or il pouvoir recon. noître quelle étoic la caufe de l'ébran- lement ou des traces aAuelles de fon cerveau, parce que le cours des efprits animaux 'étoit parfaitement ibûmis à fcs volontez; Ainfi il n*étoit point com- mêles feus ou les/ebricitahs, ni com- me &ous dans lefommeil, fujetÀ pren- dre des phantômes pour des réalitez, à caufe qu'il pouvoit difcerner fi les tiraces de fon cerveau étoient produites par le cours intérieur & involontaire des e/prits^ ou par l'aâion des objets; ce iroturs étant volontaire en lui & dépen- dant de fesdefirs pratiques. Tpuccela Entretien. ii^ Entretien. ii^ nie paroîc évicknt, & une fuite nécef- làire de deuy\éricez inconteftables: hi première, aue l'homme avant le péché avoir des idées fort claires, & que fon efprit étoic exemt de préjugez: ht fe^ çonde, que fon corps, ou du moins la principale partie de ion cerveau lui écoic parfaitement foûmife.

Cela fuppofé, Arifte, vous voïez bieh que les loix générales, en confequence defquelles Dieu nous donne ces fenti«. meas^bd ces révêlatiohs naturelles', qui noiks aflurenc de Téxiftence des corp^, & du rapport qu'ils ont avec nous, font tresiXagément étàUies: vous voïez que ces révélations ne font nulleiiient trom- peufes jwir elles-mêmes. On ne pouvoit rieh faiife de mieux, par les raifons que je vous ai déjà: dites. D*où vient donc qu'elles Abus jettent maintenant dans une infinité d'erreurs > C'eft aifurémenlb que notté efprit eft obfcurci: c'eft que nous fommes remplis des préjugez de l'ènfahce: c'eft que ndus ne fçavons pas &ire dé nos (èns l'ufage pour lequel ils nous font donnez. Et tout cela préciJ fémeht: prenez - y garde, parce que l'homme a pèrdû par la faute le pouvoit qu'it*devroit avoir fir la partie princi- Tij p H Tij p H aie cla cerveau ^ fur celle dont tout es changemens font toujours fuivis de quelque nouvelle penfée. Car nôtre union avec la Raifon univerfelle eft ex- trêmement afïbiblie par la dépendance où nous fommes de nôcre corps* Car enfin nôtre efprit eft tellement utué fti* cre Dieu qui nous éclaire » & le corpç qui nous aveugle, que plus il eft uni à l'unie eft une néceflité qu'il le foit d'au» jtant moins à l'autre i Comme Dieu fuit & doit fuivre éza« ûement les loix qu'il a établies de Tu* inion des deux fubftances dont nous, fommes compofez, 8e que nous avons perdu le pouvoir d'empêcher les traces que les esprits rebelles font dans le cer^ veau^nous prenons des pbantpmes pour des réalitez. Mais la caufe de nôtre er*» reur ne vient point précifëment de la £iuflèté de nos révélations naturelles, mais de l'imprudence Se de la témérité de nos jugemens, de l'ignorance où nous fommes de la conduite que Dieu doit tenir, du defordre en un mot que le péché a caofé dans toutes nos &cul*< lez, & du trouble qu'il a jette d^ns nos idées i non en changeant les loix de l'union de l'ame 9c du corps ^ mais en Entretien. iif Entretien. iif {bûlevant nôtre corps, & en nous prix vanc par fa rébellion de ta facilité de pouvoir faire de ces loix l'ufage pour le- quel elles ont été établies. Vous com« f^rendrex plus clairement tout ceci dans a fuite de nos entretiens,ou quand vous y aurez médité* Cependant, Arifte, nonobftant tout ce que je viens de voui dire, je ne voi pas qu'il puifle y avoir de bonne raifon de douter qu'il y aie des corps en général. Car fi je me puis tromper à Tégard de Téxiftence de tel corps y je voi bien que c'eft à cau(e que Dieu fiiit éxaâement les loix de l'union deTame & du corps: je voi bien que c*eft queToniformité de la conduite de Dieu ne doit pas être troublée par Tir* régularité de la nôtre \ 8c que la perte, que nous avons faite par nôtre faute du pouvoir que nous avions fur nôtre corps 9 n'a dû rien changer dans les loix de ion union avec nôtre ame. Cette rai^ ion me fuffit pour m'empêcher de me tromper fur Texiftence de tel corps. ]t ne fuis pas porté invinciblement a croi. re qu'il eft. Mais cette raifon me nian^ 2ue 9 & je ne voi pas qu'il foit poflible 'en trouver quelqu'autre » pour m'em- pêcher de croire en général qu'il y a des corps, contre cous les divers (êncimens que j'en ai: fentimens tellement fuivis, tellenaenc enchaînez y (i bien ordon- nez,qu'il me paroît comme certain que. Dieu voudroit nous tromper,* s'il n*y avoicrien de tout ce que nous voïons. VIII. Mais pour vous délivrer en<. fièrement de vôtre doute fpeculatif, la foi nous fourni une démonftration à la- quelle il eft impoflîble de ré(îfter. Car qu'il y ait, ou qu'il n'y ait point de corps, il eft ceruin que nous en voïons. Se qu'il n'y a que Dieu qui nous en puiuè donner les fentimens. C'eft donc Dieu qui pré fente à mon e(prit les ap- parences des hommes avec iefquels jo vis y des Livres que j'étudie, des Pré^ dicateurs que j'entens. Or Je lis dans l'apparence du Nouveau Teftamentle» Miracles d'un Homme. Dieu, fa Re« furreâion, fon Afcenfion au Ciel, la Prédicatjpn des Apôtres, fon heureux fuccez, l'établiflëment de TEglife. Je compare^fout cela avec ce que jefçoi de l'Hiftoire, avec la Loi des Juifs^avec les Prophéties de l'Ancien Teftament. Ce ne font encore là que des apparen- ces. Mais encore un coup, je (uis cer. tain que c'eft Dieu feul qui me les don^ gn loi gn loi ne, & qu'il n*eft point trompeur. Je compare donc de nouveau toutes [es. apparences que je viens de dire, avec, r^dée de Dieu^ la beauté de la Reli- gion, la fainteté de la Mojrale, la né- ceflîté d'un culte; & en6n je me trouve- porté à croire ce que la Foi nous enfei- e. Je le croi en un mot fans avoir be- Qin de preuye dénionftrative en toute rigueur...Car. rien ne me paroît plus deraifonnâible que l'infidélité, rien de plus imprudent que de ne fe pas rendre a la plus grande autorité qu'on puidè avoir dans des chofes que nous ne pou^ vous éxauiiinçr avec l'é^^aâicude Geo* métrique, pu parçeroue letems nous manque., ç^ pour mjlle autres raiConSf Les hommes ont befpiri d'une autorité qui leur apprenne le^ véritez néceflai. res, celles qui doivent les conduire à leut fin: & c'eft renverfer la Providen. ce, que de rejetter l'autorité de l'Egli^ (e* Cela me parpit évident, & je vous le prouverai * dans la fuite*. Or la Foi * ^«'''^. no'apprend que Dieu a créé le Ciel & la Terre, Elle m'apprend que TEcritu^ re eft un Livre divin. Et ce Livre ou fon apparence me dit nettement & pofiti- yement, qu'jil y a mille ôc mille créa^ T nij T nij îures« Donc voilà toutes mes appareff* ces changées en réalites. Il y a des corps: cela eft démontré en toute ri* gueur, la Foi fuppofée. Ainfi je fuis ' afltiré qu'il y a des corps ^ non feule- ment par la révélation naturelle des fentimens que Dieu m'en donne, mais encore beaucoup plus par la révélation furnaturelle de la Foi. Voilà» mon cher Arifte, de grands raifonnemens contre un doute qui ne vient gueres naturelle- ment dans Teforit. Il y a peu ds gens aflèz Philofopnes pour le propofer. Et quoiqu'on puifle fermer contre l'éxi» ftence des corps des difficultez, qui pa« roidènt infurmontables, principale- ment à ceux qui ne fçavent pas que Dieu doit agir en nous par des loix gé- nérales 'y cependant je ne croi pas que Jamais perlonne en puifle douter fé- rieufement. Ainfi il n'étoit pas fort né« ceflàire de nous arrêter à difliper uti doute fi peu dangereux. Car je fuis bien ceruin que vous*même n'aviez pas be« foin de tout ce que je viens de vous dire^ Îour vous afliirer que vous êtes avec 'heodore. A n I s T E. Je nefçai pas trop bien cela. Je fuis certain que' vo^ êtes ici.

Entretien. iij Mais c*eft que vous me dites des cko^ fes qu'un autre ne me dicoit pas, ôc que je ne me dirois jamais à moi.même* Car durefteTamitié que j'ai pourTheo» dore eft telle, que je le rencontre par tout. Que fçais-je fi cette amitié ve- nant encore à s'augmenter, quoique cela ne me paroifle gueres podiole, je pourrai toujours bien diftinguer entre le vrai & le faux Théodore?

Theodokb. Vous n'êtes pas fiige y mon cher Arifte. Ne vous défe« rezvous jamais de ces manières fiateo* iès? Cela eft indigne d'un Philofophe.

T H s*o D o n E. Ni moi à la vôtre. Je croïois que vous fuiviez mon raifbn* ment. Mais vôtre réponfè me donne quelque fujet de craindre que vous ne m'aïez &it parler ailèz inutilement fur vôtre doute. La plupart des hommes propo(ent fans réflexion des difficultez^ Se au lieu d'être férieuTement attentif dux réponfès qu'on leur donne, ils ne peniènt qu'à quelque répartie qui Ëiflè admirer U délicateflè de leur imagina^ tion. Bien loin de s'inftruire mutuelle, inent^ ils ne penfent qu'à fc flatter le» ii6 Sixi e'me ii6 Sixi e'me uns les autres. Ils fe corrompent énfem- ble par les infpirations fecretces de la- plus criminelle des paflions: &.au lieu d'écoufïèr tous ces fèntimens, qu*ex. cite en eux la concnpifcence de Tor.. gueil; au lieu de fe communiquer. les vrais biens dont la Raifon leur fait parc, ils fe donnent de T^ncens qui les en- tefte & qui les trouble.

A R I s T E. Ah! Théodore, que je fens vivement ce que vous me dites! Mais quoi! eft-ce que vous lifez dansi mon cœur? • Théodore. Non, Arifte. Ccfl: dans le mien que je lis ce que je vous dis*. C'eft dans le mien que je trouve ce fonds de concupifcénce & de vanité qui me Élit médire du genre humain. )e né %airien deicequi fe paâè dans vôtre cœur, que par rapport à ce que je fens dans le mien, le crains pour vous ce 2ue j'appréhendfe pour moi. Mais je ne lis point aflèz téméraire pour juger dq vos dirpoiitions aâuelles. «Mes maniè- res vous furprenneht. Elles font dures 6c incommodes, ruftiques, fi vous le voulez. Mais quoi! penfez-vous que l'amitié fincere, fondée fur la Raifon, cherche des défoors & desdcguifemensit Entretien. 227 Entretien. 227 Vous ne connoiflèz pas les privilèges des Méditatifs, Ils ont droit de dire fans façon à leurs amis ce qu'ils trouvent à redire dans leur conduite. Je voudrois bien, mon cher Arifte, remarquer dans vos réponfes un peu plus de (implicite^ 8c beaucoup plus d'attention. Je vou- drois que chez vous la Raifon fôt toû« jours la fuperieure, & que l'imagina- tion fe tût. Mais fi elle eft maintenant trop fatieuée de fon filence y quittons la Metaphy fique. Nous la reprendrons une autre fois. Sçavez-vous bien que ce Méditatif dont je voiis parlai il y a deux jours veut venir ici?

Ariste. Ah Thonnête homme f Quelle joïc! Que d*honneur!

Théodore. Il a appris je ne (çai comment que j'étois ici, Se que nous philofophions enfemble. Car auand Arifte eft quelque part^on le fçait bien* tôt. Ceil que tout le monde veut Ta* voir. Voilà ce que c*eft que d'être bel efprit y Se d'avoir tant de qualitez briU lantes.Il faut fe trouver par tout pour ne chagriner perfonne. On n'eft plus à foj^ 2iS Sixie'me Théodore. En voalez voas être, délivré? Devenez méditatif ^ & tout le monde vops laiflèra bien- tôt là. Le grand fecret de fe délivrer de l'importiu nité de bien des gens, c'eft de leur par- ler raifbn. Ce langage qu'ils n'enten* dent pas, les congédie pour toujours, (ans qu'ils aient (ujet de s'en plaindse.

IX. Théodore. Quand U vous plaira.

A R I s T fi. Hé! je vous prie de Ta*» vertir inceflamment que nous Tatten* dons y 8c de Taflitirer (ur tout que je ne itiis plus ce que l'étois autrefois. Mais que cela ne rompe point ^ s'il vous plàit^ la fuite de nos entretiens. Je renonce à mon doute, Théodore. Mais je ne fois pas ûché de vous l'avoir propofé. Car par les chofes oue vous m'avez dites^ jl'entrevois le dénoiiement de quantité de contradiftions apparentes, que fe ne pouvois accorder avec la notion que nous avons de la Divinité. Lorfque nous dormons, Dieu nous £ftit voir mille objets qui ne font point. G'eft qu'il fuit fie doit foivre les loix générales Entretien. tif Entretien. tif <le Tunion de l'ame 6c chi corps. Ce nVft point qo'il veiiille nous tromper. S'il agiflbit en nous par ides volontez parti- culières y nous ne verrions point dans le fommeil tous ces phantômes. ]e ne m'étonne plus de voir des inonftres,& tous les déreglcmens de la nature. J'en .vois la cau& dans4a iimplicibé des voïes de Dieu* L'innocence opprimée ne me furprend plus: fi les plus rons Tempor^ tent ordinairement,c'eft que Dieu gou-r verne le monde par des loix générales ^ ic qu'il remet à un autre tems la ven^ eeance des crimes. Il- eft jufte^ nonolv uant les heureux fuccés des impies ^ nonobftant la profperité des armes des Conquerans les plus injuftes. Il eft fa^ ge, quoique l'Univers (oit rempli d'où» vrages oi\ il fe rencontre mille défauts, J\ eft immuable ^ quoiqu'il femble fe contredire à tous momens^quoiqu'il ra? vage par la grefle les terres qu'il avoit couvertes de fruits par l'abondance des pluyes. Tous ces enèts qui fe contredis» lent ne marquent point de contradi* âion ni de cnangement dans i|i çau(e qui les produit. C^eft au contraire que Dieu fuit inviolablement les mêmes loix y & que (à conduite n'a nul rappori 130 Six iï'me 130 Six iï'me à la notre. Si tel (bufÏTe de la douleur dans un bras qu'il n'a plus, ce n'eft point que Dieu ait deflèin de le trorn^ per: c'eft uniquement que Dieu ne change point de deflèin, 8c qu'il obéît éxaâement à Tes propres loix: c'eft qu'il les approuve^ 6c qu'il ne les condain«- tiera jamais: c'eft que rien ne peut trou^ bler l'uniformité de ùl conduite, rien ne peut l'obliger à déroger à ce qu'il a fait. Il me temble, Théodore, que l'entrevois que ce principe des loix gé^ nérales a une infinité dé confequencet d'une très-grande utilité. *• . Théodore. Bon cela^ mon chet Arifte. Vous me donnez bien de la )oïe. Je ne penfois pas que vous enfliez été aflèz attentif pour bien prendre les pritf.- cipes dont dépendent les réponfès que je vous ai faites. Cela va fort bien. Mais il faudra examiner à fonds ces {>rincipes, afin que vous en connoiflîez plus clairement la folidité, & leur mer- veilleufe fécondité. Car ne vous imagi- nez pas qu'il vous fufEfe de les entre^ ^oir; de niêmbs de les avoir compris^ pour être en' écat de les appliquer à toutes les difficultez qui en dépendent. Il faut par l'ufage s'en rendre comme le Entjletjen. i3t Entjletjen. i3t .Maliie, Se acquérir ta facilité d'yra^- poicei tout ce qu'ils peuvent éclaiccjr. Mais je fuis d'avis que nous remettioM l'examen de ces giands principes juT- qu'à ce que Theoiime foit arrivé. Tâ- Ùicz cependant de découvrir par vous- Uiéme quelles font les chofes qui ont ftvctnousquelqaeliairon, quelles font les caufes de ces liaifons, & quels en font les effets. Car il efl: bon que vôtre feCprit foit préparé fur ce qui doit être Jcibjet de nos entretien», afînqueïous taiHuez plus fecilemenc ou me repren- ore f & )e m'é^re; ou me fuivre > lî je %knis conduis direÂement ott nous de* Vons tendre de toutes nos forces.

13^ Septie'ms VIL ENTRETIEN.

Dit inefficace des CMjif mUHreUes, m it FimpiùjféMce des crîmwtes. Ç^m ntm nt femmes nnis immédiatement & direfhrt ment qiià Dieisfeid.

A Pris bien des complimem de part & d^ autre entre Arifte & TTwtime^ uirifie diant remasrifHii ftte Thecdiore niteit fastoutàfétfoment de ee^ftu celant fi^ nijfoit peint, ■& vedam céder au fwuvean venu la gloire de ce petit combat d'ejhrit » il fitit. Et Théodore prenant la parou^ crut devoir dire a Theotime en favenr it Arifte. Théodore. En vérité, Theoti- me, )e ne penfois pas que vous fuffiez (i faUnt homme. Vous avez obligé Acide Te rendre, lut oui ne fe rendit jamais à perfonne. Voila une viftoire qui vous fèroit bien de l'honneur ^ fi vous Taviez remportée chez PhiUndre. Mais appa. remment elle vous auroit coûté plus cher. Car ne vous y trompez pas, c'eft qu* Arifte veut &ire chez lui les hon- neurs. Il vous cède ici par complai.

iànce.

Entretien. 155 ùhce y & par utie efpece de devoir..

The o t I m e. Je n'en doute pas ^ Théodore. Te voi fort bien qu*il veut m'épargner.

A K I s T £• Ah! ceflez Tun & l'au- tre de me pouflèr: ou du moins, Theo« dore ^ laiucz-moi la liberté de me dé- fendre.

Theodouè. Non, Arifte. Ne voi- là que trop de difcours inutiles. N#U8 nous taifons » Theotime & moi. Par- lons de quelque chofe de meilleur. Di- tes-nous je vous prie, ce qui vous eft venu dans refpric fur le fujet que je .vous propofai dans nôtre dernier entre- tien.-Quelles font les choies avec oui nous avons quelque liaiibn? Quelles font les câufes de ces liaifons, 6c quels en font les eflfècs ) Car nous aimons mieux vous entendre philofopher, que de nous voir accablez d'une pcofodon de douceurs & d'honnêtetez.

A K X s T E. Vous fuppofez, je croi, Théodore, que j'aïe veillé toute la nuit pour régaler, Theotime de quelque dif-* cours étudié.

Théodore. Laidbns tout cela, ,'Arifte, 6c parlons naturellement. I» A n X s T £• Il me fembie, Théoi34 Septie'mb dore, qtt*il n'y a rien à quoi je fois plus étroitement uni qu'à nfion propre corps. Car on ne peut te toucher, fans m'é- branler moi-même. Dés qu'on le blefle, je fens qu'on m'ofFenfe, & qu'on me trouble. Rien n efl: plus petit que la trompe de ces confins importuns qui nous infultent le foir à la promenade ^ ic cependant, pour peu qu'ils enfon- cent fur ma peau la pointe impercepti- ble de leur trompe veninfeufe, je me fens percé dans Tame. Le feul bruit qu'ils font à mes oreilles me donne Tal- larme: marque certaine que je fuis uni à mon corps plus étroitement qu'à tou- te autre cnoie. Oiit, Théodore, cela eft fi vrai, que ce n'eft mêmes que pat nôtre corps que nous fommes unis à tous ces objets qui nous environnent. Si le foleil n'ébrantoit point mes yeux, il feroit invifible à mon égard: &c fi malheureufementpour moi jedevenois fourd, )e ne trouverois plus tant de douceur daBsle commerce que j'ai avec mes amis. Oeft mêmes par mon corps que je tiens à ma Religion. Car c'eil par mes oreilles & par mes yeux que la loi m'eft entrée dans Téfprit & dans te ccrur. £nfin c'eft par mon corps que je .tiens là touc;]e{riiis.dôhc uni krtpên xorpst plqs étroitement qu'à topte aju.

j THEpD.oiLeE. Avez^vous médité iodg^^tiems ^ mon cher Arifte, pour faire Îar des gens qui ne confùlten t que leurs m&Pour qui prenezr vous Arifte^d'ap- yrottvec dansiaboucbè^texpi^iL n^ya ^Qf de >païfan qui « ne. puiffir^ive?? |e ne.cecomieii Splus AIrifte dank ioàte ré;.

■ r..TH.£o Dio n B. FoiJt mal alTufé* ment; jjene m'atcendot^ pas à ce detnm Càt)tjfie[ £rG^oisipas<-qa'aBjeurd*hui 3/aus,emSe2 odbdié oçiqiiervxins'^awis Ëter.'Mais^s préjuger reviennent ccfàj foms à la..charge, £&nou6 chaênt dq nos conquêtee; (1 par ii^e vigiJance &ide bbnscf ettâ^iclicmei&BLnouisine fçaà vions mas y.i: maintenir. ^ Ob bi^nv je TOià/aiQtieASiqiie;Ytbia4ir^ fonuvfes^nul'f lecpsm «lis va nôtre cor ^s*<,U^ Idn^ rêtroà \^i plas éoK>iiciiien« quà rou«^ Vij Vij mutrè cfaofe. J'outre un peu mes expré£ fions » afin qu'elles vous frappent vive- ment, & que vous n'oubliiez plus ce 2|ue }e vous dis. Non y Arifte, à parler xaâement ôc en rigueur, votre efpric n'eft de ne peut être uni à votre corps. Car il ne peut être cuii qu'à ce qui peut agir en lui. Or peniez- vxnis que vôtre corps puifle agir dans vôtre efprit? Pen* (èz-vous que ce foit par lui que vous . Êtes raifonnable y heureux ou malheu*» reux, 8c lerefte? Eft-ce vôtre corps qm vourûnit à Dieu, à la Raifon qui 410US éclaire: ou fic'cft Dieu qui vous unit à vôtre corps, & par vôtre corps à tout ce qui vous environne?

A n I s T B. Afliitément ^ Théodore, c'eft Dieu qui a uni mon efprirà mon corps. Mais ne pourtoit-on pas dire...; . T H 1 o D o R s. Quoi! Que c'eft vôtre efprit qui agit maintenannnr vô- tre corps j Se vôtre corps fur vôtre ed prit? Je vous entens. Dieu a fait cette union de refprk fie du corps* Mais en^ fime voilà vôtre corps y. fid par lui tous les objets capables d'àgiridans vôtre ef- prit. Cette unioniàiie, voilà au(K vôtre efprit capable d'agir dans vôtre corps ^ te. par lui for ceux qui vôu^s eaviroa- Entretien. 237 neiit. NVft*ce pas ià ce qu'on poarroit peuc-êcre dire } A K I s T B. Il y a là quelque choie que je n'encens pas trop bien. Corn- 0ient cou( cela fe (ait-il? Je voiis parle eomoie alanc oublié la meilleure par* cie de ce que vous mVex die » faute d*y avoir penfé.

T H E o D o a B« Je m'en douce bien. Vous voulez que je vous prouve diit éxaftemenc Se plus en détail les ptîncipes fur lefquets je vous ai parlé forques ici. Il faut tâcher de vousiacis» £ure. Mais je vous prie de vous rendre auemif, ô€ de me répondre; èc vous Theotime, de nous obierver cous deux.

I L Penfez-vous, Aride, que la ma- tière, que vous ne jugez peuc-écre pas capable de fe remuer d'elle-même, ni de fe donner aucune modalité» puiilè jamais modifier un efpric ^ le rendre beureux ou malheureux, lui repréfen- ter des idées, lui donner divers fenti-- snens? Penfez-y » & répondez-moi. >. A X I s T E. Cela ne me parole pas poffible.

Thbooo&i. Encore un coup, >enfez^y • Confiiltez Tidée df l'étendue: ic jugez paf cette idée qui repi éfcnte 138 Septie'me les corps, ou rien ne les repréfèate^ s^'tts peuvent avoir d'autre propriété eue la faculté paŒve de. recevoir diverses fi. gures Se divers mouvemens. N'eft. il pas évident de. la dernière évidence^ cfxe toutes: les piloprtetez de Té^ndue ne pisuvent condder que dans des rapi. ports de diftance i.2 Theodoke. Donc il n'eft pa^ poflible que les corps ag^llènt fur lese£> prits.

A R I s T E.Non paceux-xD^noes'^ par leur propre foEce /VPUS dira.-<t'aa« Mais pourquoi ne le pourront-ils point par une pui (lance qui refulte de leur union avec les efprits?.

Theodoue. Que dites- vous ^ par Hne pHiffance qtd refidttde UnrHnionf Je n'encen$ rien 'dans ces terooics gêné* raux. Souvenez-vous, Arifte, du prinU cipe des idées claires. Si vouft ie quit. tez ) vous voilà dans les ténèbres. Au premier pas vous tomberez dansie pré- cipice. Je conçois bien que les corps:^ en confequence^de certaines loix natu- relies, peuyen&agir fur notre.efpriten ce fenS;, que leurs modalitcsç déterno^ Entretien. 13^ Entretien. 13^ tient Tefficacè des Toioncez divines, 01» dc^ loix générales de l'union de L^ame & du corps; ce que je vous expliquerai bien-côc. Mais que les corps puiflènt recevoir en eux-mêmes une certaine puiflance, pav l'efficace de laquelle ils -puiflèht agir dans refprit y c'eft ce que je ne comprens pas. Car que feroit-ce que cette puiiïànce } Seroit-ce une fub-^ ftance, ou une modalité? Si une fub«» ftance: les corps n*agirpnt point, mai» cette fubftance dans les corps. Si cette fuiSknce eft une modalité: voilà donc «ne modalité dans les corps qui ne fe-» ira ni mouvement ni figure. Ûécendue pourra avoir d'autres modalitez que dea rapports de diftance. Mais à quoi eitce que je m'arrête? C'eft à vous, Arifte,. à me donner quelque idée de cette puid. fance que vous concevez comme reffet de l'union de l'ame ôc du corps.

Aristb. Nous ne fçavons pas, vous dira-t'on, ce que c'eft que cette puid fance. Mais que pouvez^ vous conclure de l'aveu que nous faifons de nôtre Ignorance i Théodore. Qu'il vaut mieux fe taire y que de ne fçavoir ce qu'on dit» que ce qQ'on £^if, IdrCqu'on âvsnce que les corps agirent fur les efprits. Car fîen n'eft pius certain. L'expérience ne permet pas qu*on en donte.

Theodoke. J'en doute fort néanmoins, ou plutôt je n'en croi riem L'expérience m apprend que je fens dt la douleur, par exemple, lorfqu'une épine me pique. Cela eft certain. Mais demeurons-en là. Car Texperience ne nous apprend nullement que l'épine agide fur nôtre efprit, ni qu'elle ait au^ cune puifîance. N'en croïons rien ^ je TOUS le confeille.

III. A R. I S T E. Je ne croi pas, Théodore, qu'une épine puifTe agir fur mon efprit. Mais on vous dira peut- être, qu'elle peut agir fur mon corps, êc par mon corps iur mon efprit en confequence de leur union. Car j*a« voile que de la matière ne peut agir immédiatement fur un efprit. Prenez garde à ce mot, îmmtdiatement.

Théodore. Mais vôtre corps n'eft-ce pas de la matière?

Théodore. Vôtre corps ne peut /donc pas ai^r immédiatement fur vôtre cfpcit. Ainà, quoique vôtre doigt fût percé : fevdl de fluelqoc ^pine; qu0i(p7e vôcrf (cerveau fut ébranlé par Ton aCtion, ni .t'un ni rautre nepour roic agir dans vô« : tre amc, 0c lui taire lèntir la douleur. .Garni l-un ni Taucre ne peiacagicini.. mediatemenc fur refpric^ puifque vâ^ Ji:^,cçryei«i &; vôtrç. dpigc nç font que de la matière. ^ A RIS TE. Ce nVftppint non plus ,inon ame qui produit en elle ce {ènti« jnent de douleur ^vii i^^ffligÇ \ car elle :en foutfre malgré elle. Je (fip% bien qpe IfL doQlçur me viept de quelque cau(b .étrangère. Ainfi vôtre rai^nemeM f trouve trep. le vpi bien quç vpus m'ai* ez dire, que c*eft Dieu qui caufe eix moi ma douleur y & j'en demeure d'ac«^ cord. Mais il ne la cau{è; qu'en confei^ quence des loix générales, de l'unipn de Tiime 8c du corps.: