SigPhi · Nicolas Malebranche

Entretiens sur la métaphysique, sur la religion et sur la mort

Page 20 of 30

Îrrandeur, lorfqu'il eft fort élevé fuc 'borifon, foit que je l'aie regardéaveo ee verre, ou fans ce verre. A 1^ 1 s T 1. Cela eft démonftratiE En TRETlEir. If^ IV. Théodore.' Prenez donc garde, Arifte, oue quoique vous foïez perfuadé que le foleil n'eft pas plus petic à midi que le fbir, vous le voïez néan- moins beaucoup plus petit. Et juges par là que le fentinnent de cercle lumi* Deux qui vous repréfènte cet aftre, n'eft déterminé juftement à telle grandeur^ que par rapport aux coulems de tous ks objets que nous voïons entre nous & lui, puilque c'eft la vue fenfible de ces objets qui le (ait croire éloigné* Jugez encore delà, 'que toutes les grandeurs apparentes non feulement du foleil, mais généralement de tout ce que nous voïons y doivent toutes être réglées par des raifonnemens femblables à celui que je viens de vous faire, pour vous tendre raifon des diverfes apparences de grandeur du foleil. Et comprenez, fi vous le pouvez, la fageflè du Créateur, qui fans héfiter, dés que vos yeux font ouverts,vcus Jonne d'une infinité d*ob« jets une infinité de divers fentimens de couleur, qui vous marquent leur diffé- rence & leur grandeur ^ non propor- tionnées à la difiference & la grandeur des images qui s'en tracent au fond de roeil ^ mais ce qui e|| à remarquer, déïio Douzie'me terminés par des raifonnemens d*Opti^ que les plus éxadh qu'il eft poffible.

A s. I s T s. Je n'admire pas tant en cela lafageflëyrëxaâicude, rutliforqnité du Créateur, que la ftupidicé ou for-* gueil de ces Phiiofophes ^ qui s'imagû tient que c'eft Tame elle-même qui (è forme des idées de tous les objets qui nous environnent* J'avoue néanmoins qu'il faut une fagedè infinie pour 6iire dans nôtre ame, dés que nos yeux (ont ouverts, cette diftribution de couleurs qui nous révèle en partie comment le monde eft fait. Mais je voudrois bien que nos Cens ne nous trompadënt ja-* mais, du moins dans des cho(ès de con* fèquence, ni d'une manière trop groC- iiere. L'autre jour que je defcendois Ibrt promtement la rivière, il me (èm^ bloit que les arbres du rivage fè re- xnuoient^ Se fax un de mes amis qui fou- vent voit tout tourner de van t lui, de manière qu'il ne pe\ic fe tenir debout* Voilà des illufions fort groffieres & fort incommodes.

V. T H E o D G R E. Dieu ne pou-' Voit, Arifte, rien faire de mieux, vou- lant agir en nous en confequence de quelques loix générales. Car reprenez le Entretien, ixi le principe que je viens de -vous dire. Les caules occaubnnelles de ce qui doit arriver à Tame ne peuvent fe trouver que dans ce qui arrive au corps, puifl que c'eft l'ame & le corps que Dieu a Voulu unir enfemble. Aiiiu Dieu ne ^oit ètve déterminé à agir dans nôtre ame de celle qp, telle manière, que par les divers changemens qui arrivent dans nôtre corps. Il ne doit pas agir en elle, <:omme fçachant ce qui fe pafle au de-^ liors, mais comme ne fçacnant rien de <:e qui nous environne que^ar la con- iioiuànce qu^il a de ce qui (e pa(Ie dans nos organes; Encore un coup, Arifte, c'eft le principe. Imaginez-vous que vô- tre ame Tçaic éxaâemenc tout ce qui arrive de nouveau dans fon corps, 8c Su'êlle fe donne à elle-mênie tous les *ntimen^ le plus à propos qui fe puifle par rapport à la çonfervation de la vie. Ce fera judement ce que Dieu f^iit dx die.

Vous vous promenez donc, & vôtre ame a fentimenc intérieur des mouve«. mens qui fe paflenc aAuellemenc dans .^ôtre corps. Donc, quoique les traces des objets changent de plaee dans vos yeu^, vôtre ame doit voir ces objets .comme immobiles. Mais tous êces daiA un bateau. Vous n'avez aucun fend- shent que vous êtes tranfporté, pui(L que le mouvement du bateau ne ctiaa- ' f e rien dans vôtre corps qui puiflè vous en avertir. Vous devez donc voir touc 'le rivage en mouvement, puifque les images des objets changent dans vos yeux continuellement de place.

De même vous panchezla tète: voua tournez les yeux: vous regardez^fi vous TOuleZyUn clocher par deilbus vos jam»» bes. Vous ne devez pas le voir renvèriî la pointe en bas. Car encore que Timâ^ .ge de ce clocher fôt renverfée dans vos yeux,ou plutôt dans vôtre cerveau^ car (es objets fe peignent toujours à Tenvers dans le fond de TcBil, vôtre ame •{cachant la difpofiticHi de vôtre corps ^ ^ar le changement que cette difpoli- tion (ait dans vôtre cerveau,eUe devrotc ijuger que le clocher feroit (jroit. Or encore un coup, Dieu en confequence fdes lois de l'union de Tame 8c du^cords. 410US donne tons les fentimens des wi» ^ts, de la même manière que nôcte «imeielesdonneroit, fi elle raiibnnmc fert éxaâaement fur la connoiflànce qu^elle aiiroic de tout ce qui fe f^ Entretien. uf Entretien. uf idfttis le corps^ ou dans la principale pac tie du cerveau^ Mais remat^uez que la connoiffance qiie nous avons de la na-« turedela grandeur, ou de lafituacion 4es obj^ets, ne nous fert de rien pour jreâifier nos fentimens, fi cette connoif* ianceti'eft fenfible,& produite aâuel'- jement par quelque changement qui ar« rive aâueliement dans le cerveau* Car quoidue je fçache que. le foleil n'eft jpas plus grand le Co\t de le matin qu^ ^idi, je ne laiflè pas de le voir pitii^ grand. Quoique je fçache que le rivar ge eft immobile, il me paroîf néan- moins (e remuer. Quoique je fçachp 4\w telle médecine mVft fort bonne^ jç trouve néanmoins qu'elle eflméchan* ^i^ ainfi des autres fentimens: patce ' que pieu ne régie les fentimens qu'il nous donne, que fur'r^â:ion de la caute oçcafionnelle qu'il a éublie^pour çela^ fi*fiSL à dire yfiir les cbangemçns de U l^rincipale partie de nacre corps.^ à la- /liiçUe notre aisie eft immédiatement .^e. Or il arrive quelquefois que ^6 cpucsdes efpritseft pu'fi impetueuic,^|)a -^ -j^irregulier^qii'il empêçhe:<^iie le cbati- gfi^çient aâuçl de U dUppfiiipn des ne&& • ^ d$$ mutçlcF f&coouQjoniqiio jufqi4^ tij *i24 Douzïe'me à cette principale partie da cerreaa. Et ^lors tout tourne; on voit deux objets Î^our un; on ne peut plus garder Téqui. ibre pour demeurer debout: & c eft Î eut -être ce qui arrive à vôtre ami, fais que voulez-vous? les loix de Tu» nipn de Pâme & du corps (ont infini-^ faetït &ge$, 5c toujours éxaâement fv^ >ies^mais la caufe occafionnelle qui dé« termine l'efficace de cçs loix, maoque ^^uvent ac^ bcibin, à carafe que les Idx 'des communications des mouvemens me font plus foûmifes ^ nos volqntez. - A II t s T x. Qu'il y a d^ordre & de fâgelîe ({ans les loix de Punion de l'am^ & du corps! Dés que nos yeux (bnç ouverts, nous voïons une infinité d-ob^ '^et5 diffèrens,& leurs diflèrens rapport^ '(ans aucune application de nâtre parf^ 'Aflîjrémèntnenn*eft"plus merveilfeui^ quoique perfonne n^y faflè réflexion^ •" • VI. Théodore. Dieu ne nou^ découvre pas feulement (es ouvragei; par ce moïen^ mais il nous y unit eh ' mille & mille mariierés. Si je vpi-, péi -fxemple,un erifantpr^t à tomber^cettè feule vue, "lefèul ébranlement du lietf optique débandera dans mon cerveaa •^0:0^$ reflbrts aui me feront Entretien. iif Entretien. iif Jpopt le recourir, & criet a6n que é*av^ très le fecourent: & mon atne en tnè^ xne tems fera couchée 6c émue, com"^ me elle le doit être ^ pour le bien du genre humain. Si je regarde un hommdi au vifàge ^ )e comprens qu'il eft nifté ou joïeux y qu'il m'eftime ou qu'il tno snéprife, qu'il me veut du bien où da fnat: tout cela par certains mouvemens des yeux & des lèvres qui n'ont nul rapport avec ce qu'ils fignifient. Car <]uand un chien me montre les dents ^ je juge qu^il eft en colère. Mais quoi^ qu'un homme me les montre, je ne croi pas qu'il me veiiille mordre. Le ris de l'homme m'infpirc de la confian-* ce, & celui du chien me fait peur. Les Peintres qui veulent exprimer les paf- fions, fè trouvent bien embarraflez. Ils prennent fouvent un air ou Aine grimace pour une autre* Mais lorfqa'un hom^ xneeft animé de quelque paflion, tous ceux qui le regardent le remarquent bien, quoiqu'ils ne remarquent peut- être point (î Tes lèvres fe hauflfent ou fe baiflènt, fi fon nez s'^allonge ou fe re^ lire, fi fes yeux s'ouvrent où fe ferment. C'eft que Dieu nous unit enfemble par ç$ ioix de l'iuiign de V9mc 6c du corps^ Lu) n6 Dou2ie'me Lu) n6 Dou2ie'me (Se non feulement les homnses avec le^ hommes, mais chaque créature avec toutes celles qui lui font utiles^chaccme k leur manière. Car R je voi, par exem- ple, mon chien qui me flatte, c*eft à di- fe, qui remue la queue, qui fléchit les ftins^ qui baifle la tête, cette vâë me Ke à lui, & produit non feulement dans mon ame uneefpece d'amitié, mais encore certains mouvemens dans moil tort>s qui l'attachent auflli à moi pat concre^coup. Voilà ce qui fait la paméil d*un homme pour fon chien, & ta flde-^ lité du chien pour fon fnaîcre^ C'eft tul peu de lumière qui débande cenain^ f efibrts dans deux machines compôféeS far la/ageflè du Créateur, de teltema^ niere qu'elles puiflènt fe conferver mu-* tùellement. Cela eft commun à l'une êc à l'autre: mais l'homme, odtre \à Machine de fon corps, a une attie^ St par confequent des fentimens 6c des ihouvemens qui répondent aux change^ mens qui arrivent dans fon corps: 8c le ihien n'eft que pure machine» dont leS mouvemens réglez à leur fin doivrat faire admirer l'intelligence infinie de celui qui Ta conftruite. Akistb. Je comprens ^ Théodore, Entretien. tij Entretien. tij que les loix de Tunion de l*arcie & du corps ne fervent pas feulement à unii nôtre efprit à une certaine portion de matière, mais encore à tout le refte de rijnivers ^ à certaines parties néan«( moins beaucoup plus qu'a d'autres ^ fe^- Ibn qu'elles nous font plus nécelTaires, Mon ame fe répand, pour ainfi dite» dans mon corps par le plaifir & la dou-^ leur. Elle en lort par les autres fenti-- tnens moins vifs. Mais par la lumière & les couleurs, elle fe répand par tout jufques dans les Cieux. Elle prend mê-r mes intérêt dans ce qui s*y paCTe. Elle en eramine Tes mouvemens. Elle s'affli* ge ou fe réjoUit des phénomènes qu'elle y remarque, & les rapporte tous à (oi, eomme aïant droit à toutes les créatu- res. Que cet enchaînement eft merveiU Irax!

V I!• T H E o D Q R B, Confiderei blûtôt les fuites de ces loix dans Téta* oliflèment des fociptez, dans Téduca^ tion des enfans, dans Taugmentatioti des fciences y dans la formation de TE* glifê. Comment eft-'Ce que vous me connoiffez } Vous ne voïez que mon Vifage y qu'un certain arrangement de inatiere qui n'eft vifiUe que par la coor JL uij ii8 Douzie\ie leur. Je remue l'air par mes parole»; Cet air vous frappe i!oreille: & vous fçavez ce que je penfe. On ne drefle pas feulement les enfans, comme les chevaux & les chiens: on leur infpire mêmes des fencimens d'honneur & de probité. Vous avez dans vos Livres les opinions des Philofophes, & THiftoire de tous les fiécles. Mais fans les loix de Funion de l'ame & du corps, toute vô« tre Biblioteque ne {croit au plus que du papier blanc & noir. Suivez ces lois dans la Religion. Comment êcçs-vous Chrétien } Ccft que vous n'çtes pas fourd. C'eft par les oreilles que la foi S'eft répandue dans nos cœurs. C'eft par les miracles que l'on a vus que nous fommes certains de ce que noàt ne voïons point. C'eft par la puiflàn* ce que nous donnent ces loix ^ que le Miniftre de Jefus-Chrift peut remuer la langue pour annoncer l'Evangile, 8t pour nous abfoudr%.de nos péchez. Il eft évident que ces loix fervent à toui dans la Religion, dans la Morale,dans les Sciences, dans les Societez, pour le bien public fc pour le bien parti- culier. De forte que c'eft un des plus grands moïens dont Dieu fe ferye dans l Entretien. 119 le coars ordinaire de fa Providence^ {)our la confervati^n de l'Univers & 'exécution de fes defleins.

VIII. Or, je vous prie, combien a^t'il fallu découvrir de rapports & de combinaifcn de rapports pour éta-> blir ces admirables loix, & pour les ap- pliquer de telle manière à leurs eflecs^ que toutes les fuites de ces loix fuHenc les meilleures \ les plus dignes de Dieu jui fcient poflibles. Ne confiderez pas eulement ces loix par rapport à la con« fervation du genre humain. Cela nous pafle déjà infiniment. Mais courage, comparez - les avec toutes les chofes aufquelles elles ont rapport, quelque snépnfàbles quelles vous paroifTenr. Pourquoi, par éiâ^mple, le bled & l*or* ge n'oht^ils point, comme les chardons & les lacerons^ de petites ailes, afin que le vent^ les tranfporte & les répande dans les champs? N'eft-ce point que Dieu a prévu que les hommes, qui échardonnent leurs terres, auroieht af- fez de foin d'y fçmer du bled? D*pû vient que le chien a Todorat fî fin pour les odeurs que les animaux tranfpirent, & qu'il ne (ent point les fleurs 1 N'efLce point que Dieu a prévu que Thomme ic cet animal iroient enfemble à la cha({è } £»i Dieu en créant les plantes & les ani«. maux a eu égard à l'uuiige que les hom- mes Croient de la puiuance qu'ils ont en confequence des loix de l'union de famé & du corps; afiurément il n*aura rien négligé pour Ëiire que ces loix aient des fuites avamageufes dans là Société Se dans la Religion. Jugez donc de la ùgcSh incompréhenlible de la Providence de Dieu dans rétablidè* ment de ces loix, comme vous en avez jugé dans la première impreflîon dé mouvement qu'il a communiqué à la matière > lorlqu'il en a formé i'Unù vers.

A R X s T B. L'efprit fe perd dans cci fortes de réflexions.

T H E G T I M E. Il eft vrai: mais il nt laide pas de comprendre que la fàe^Afe de Dieu dans fa Providence générale èft incompréhenfible en toutes maniè- res.

IX. Théodore. Continuons donc. L*efprit de Thomme eft uni à fon corps de telle manière, que pat fon corps il tient à tout ce qui l'envi- ronne, non feulement aux objets fen«& fibles^ mais à des fubftances invifibles } r.

Entretien, 131 r.

Entretien, 131 uifque les hommes font attachez 8i iez enfemble par refprit aufli-bien que par le corps, tout cela en confeqnence des loix générales, dont Dieu fe feri pour gouverner le monde: & c'eft le merveilleux de la Providence. L'efprii de l'homme eft au(E uni à Dieu, a la Sageflè éternelle, à la Raifbn univer* felfe qui éclaire toutes 1^ intelligences. Et il y eft encore uni par des loix géné^ raies, dont nôtre attention eft la caufe cccafionnelle qui en détermine Teffica* ce. Les ébranlemens qui s'excitent dans mon cerveau font la caufe occafion^ tielle ou naturelle de mes fentimens. Maïs la caufe occafionnelle de la pre<» fence des idées à mon efprit, c*eft mon attention. Je penfc à ce que je veux. Il dépend de moi d'examiner le fujet dont nous parlons, ou tout autre. Mais il tie dépend pas de moi de fentir du<plai« fir, d'entendre la MuHque, de voir feu* lenient telle & telle couleur. Ceft que nous ne fommes pas faits pour connoU cre les rapports qu'ont entr'eux & avec nôtre corps les objets fenfibles. Car il ne feroit pas jufte, que Tame pour con* ferver la vie, fût obligé de s'appliquer à tout ce qui peut nous la faire perdre.

Il falloit qu'elle le difcern&t par la preû^ ve cource & feure de rinftinft pu da feit- timenc, afin qu'elle pûc s'occuper toute entière à rendre à Dieu Tes devoirs, 8c à rechercher les vrais biens, les biens de refptit. Il eft vrai que maintenant nos fentioiens jettent le trouble 8c la conflu fion<dans nos idées, & quainfi nous ne penfons pas toujours à ce que nous voulons. Mais c'eft une fuite du péché: Bc fi Dieu l'a permis ce péché, c'eft qu'il fçavoit bien que cela donneroii occafion au facrifice de Jefus-Chrift, dont il tire plus de gloire que de la per^ fèverance du premier homme. Outre qu'Adam aïant tous les fecours nécéC. iaires pour perfeverer, Dieu ne devoir jpas lui donner de ces grâces prévenant- ces qui ne conviennent bien qu'à une nature foible & languidante. Mais ce ti'eft pas le tems d'examiner les raifons de la permiflîon du péché.

X. C'eft donc nôtre attention qui eft la caufe occafionnelle & naturelle de U prefence des idées à nôite efprit > en confequence des loix générales de fon «nion avec la Raifon univerfelle. Et , Dieu l'a dû établir ainfi; dans le deflèin qu'il avoit de nous faire parfaitement libres, & capables de mériter le Ciel. Car il eft clair que fi le premier homme n'eât poinr été comme le maîcre defes idées par Ton attention, fa diftraâioii xi'auroit point été volontaire t diftrar âion qui a été la première cau(è de fa ^cléfobeïfIànee• Comme nous nepou-f Vons aimer que par l'amour du bien, nous nous déterminons toujours à ce qui nous paroit de meilleur, dans i'in« fiant que nous^nous déterminons. De forte que Ci nous n'étions nullement les «laitres de nôtre attention ^ ou fi nôtre attention n^étoit point la caufe natu-^ relie de nos idées, nous ne ferions point libres, ni en état de mériter. Car nous ne pourrions pas mêmes fufpendre nô« tre confentement, puifque nousn'au* rions pas le pouvoir de confiderer les raifons qui peuvent nous porter à le fftft»endre. Or Dieu a voulu que nous fuiiîons libres, non feulement parcfe que cette qualité nous efl; néceflàire pour mériter le Ciel, pour leqiiel nous ibmmes faits, mais encore parce qu^il vouloir faire éclater Ufageffe de fa Pro- vidence, & fa qualité de Scrutateur des COBurs, en fe fervant au(E heareuf«« gaent des caufes libres que des caufes; V.

liécefTaices poac Texeçucioa de Ces 4c£; feins.

Car vous devez fçavoir que Dieu forme toutes les Sociecez, qu'il goa^ :yeme toutes les nations, le peuplejui^ l'Eglife prefente, rEglife futuœ, par les loix générales de l'union des efpric^ avec la Sageflè éternelle. C'efl: par U Recours de cette Sage (le que les Sou ve^ xains régnent heureuTement y ôc qu'ils P^^^ ^ g. «çtabliflcnt des loix excellentes: Pir mp .15. * \jitge$ régnant, & legum Cùnditons jaftg •decemHnt.C^eA n)êmes en la confuUanjt jque les méchans réufliUènt dans leuif pernicieux deflèins. Gir on peut fairie iervir à rinjuftice les lun)ieres de laRaiipn en confequence des loix générales» Si un bon Evêque veille fur fon tjrour peau > s'il le fanûifie, ii Dieu iè ferc df lui pour mettre tels Se tels au nombre des prédeftinez, c'eft en partie que cç Miniftre de Jefus - Çhrift cpnfulte ù Raifon par (on attention à l'ordre die .ùs devoirs. Et (i au contraire m caiiè^ jrable corrompt l'efp^it ic le c^ar 4^ .xeux qui font (bômis à fa conduite» £ .Dieu permet qu'il foitla eau fe de IfiiK perte » c*eft en j^rtie que ce Miniftre du Démon abu(ç des Ivbnicrçs qu'il (q^ Entretien. 135 çoit de Dieu en confequence des lois naturelles. Les Anges, cous les cfprits bien-heureux, & mêmes l'humanité raincedeJefus-Chrift^mais d'une ma- nière bien différente, font tous unis à la Sagellè éternelle. Leur attention efl: la caufe occafionnelle ou naturelle de lejirs connoi (lances. Or Jefus - Chrift gouverne les âmes, & les Anges ont pouvoir fur les corps. Dieu fe fert de .Jefus- Chrift pour fanâifier fbn Eglife; comme il s'eft fervi des Anges poqr conduire le peuple Juif. Donc puiique tous les efprits bien-neureux ^à plus tot^ te rai(bn que nous, confulcent toujours .la Sageflè éternelle, pour ne rien faire 3ii ne foit conforme à l'Ordre, il eft air que Dieu fe fert des loix généra^ les de Tunion des efprits avec la Rai« .fi>n,pour exécuter tous les deflèins qu'il « commis à des natures intelligente^* Il fe fert mêmes de la malice des De* mons, & de Tufage qu'il prévoit certain nement qu'ils feront des lumières na* .furelles qui leur reftent, Non que Dieii . à tous momens agi (le par des volonteji particulières, mais parce qu'il n'a ét%* bli'telles \oix dans telles circonAances^ 4^ue par laconnoidànce des e^bts mets y> 13^ Douzie'me y> 13^ Douzie'me veilleur qui en dévoient fuivre: car & prefcience n'a point de bornes, & ia prefcience eft la règle de fa Providence. XI. AmsT E. Il me fcmble,Theodore, que vous ne confiderez la Sagefle de la Providence que dans rétabliflement des ioix générales, & dans renchainemenc Azs caufes avecleur^ efiêts, lai (Tant agir foutes les créatores félon leur propre nature, les libres librement, & les. tiéceflàires félon la puiflànce qu'elles ont en confequence des Ioix générales. Vous voulez que j'admire & que j'a- dore 1^ profondeur impénétrable de la Î prefcience de Dieu dans les combinai- bns infiniment infinies qu'il a fallu &i- re pour choifir entre une infinité de voies de produire TU ni vers ^ celle quH devoir fuivre pour agir ie plus divine* ment qui fe puiflè. Aflurément, Theou dore, -c'eft-là le plus bel endroit de la Providence, mais ce n'eft pas le plus agréable. Cette prefcience infinie eft le fondement de cette généralité & de cette uniformité de conduite qui porie le caradere de la Sageflfe & derimmu-* tabilité de Dieu: mais cela ne pone point, ce me femble, le caraâere défit ^omé pour les homo^ei ^ ni de la fèverit^ Entretien. 137 rite de fa jaftice contre les méchans* Il n'eft pas poffible qae par une Provi- dence générale Dieu nous venge dé ceux qui nous (ont quelque in juftice^ ni qu'il pourvoie à tous nos befoins. Et le moïen d*être content quand quelque chofe nous manque? Ainfi, Théodore^ l'admire vôtre Providence, mais je n'en fuis pas bienfatisfait. Elle eft excellent te pour DieU) mais pas trop bomie pour nous; car je veux que Dieu pourvoie à toutes Tes créatures* THEOD<nLE. Il y pourvoit, Ariftcy fort abondamment. Voulez-vous que je vous étale les bienfaits du Créateur?

A R I s T E. Je fçai que Dieu nouii lait jtous les jours mille biens. Il femble que* tout rUnivers ne foit que pout nous.

Théodore. Que voulez- vous davantage?

A R I s T E. Que rien ne nous man- que. Dieu a fait pour nous toutes les créatures *^ mais tel & tel n'a pas de pain. Une Providence qui fourniront également à toutes les natures égales. ou qui diftribuëroit le bien & le mal éxaâement félon les mérites; voilà une yéritable Providence, A quoi bon ce Tom^IL M 138 Douzie'me nombre infini d'étoiles } Que nous inK: Î>orte ooe lei mouvemens des Cieux oient n bien réglez? Que Dieu laiflë tout cela & qu'il penfe un peu plus à nous. La terre eft défolée par TinjuAicè Ce la malignité de Tes babitans. Que Dieu ne Te (ait-il craindre •, il fenibiè qu'il ne fe mêle point'du détail de noi ^(làires. La (implidté 8c la généralité de fes vôïes me fàii venir cette peilféè dans refptit.

Theodoue. Je vous entens^ Ariftè: vous Alités le perfonnage de ceux qui hé veulent point de Providence, & qdi ^'imaginent qu'ici-bas c'eft le bazard qui &it & qui règle tout. Et je comptens que par là vous voulez combattre la gé- néralité & l'uniformité de la conduite de Dieu dans le gouvernement dumon^ iié, parce qiie cette conduite ne s'ac- commode pas à nos befbins, ouàno^ inblitiations. Mais prenez garde 3 je vous prié, que je raifonne fur des âiitt conftans, & fur l'idée de l'Etre infini, ment parfait. Car enfin le foléil fe levé indifièremment fur les bon$ & fur lek taéchans. Il brûle fouvent les terres deS gens de bien, lorfqu'il rend fécondes celles des impies; Les hommes en un Entretien. 139 mot ne font point n^iferables à propor* tion qu'ils font criminels. Voilà ce qu'il faut accorder avec une Providence di- gne de l'Etre infiniment parfait.

La grêle. Aride, ravage les moîflons' d'un homme de bien. Ou cetefïet fl- cheùx eft une -fuite naturelle des lois générales: ou Dieu le produit par une Providence particulière. Si Dieu pro- duit cet efftt par une Providence par- ticulière, bien loin de pour voir à tout, il veut pofitivement, & il fait mêmes' que le plus honnête homme du pais manque de pain. Il vaut donc mieux ibût^îr que ce funefte efl&t eft une fuite naturelle des loix générales. Et c*eft auflî ce que Ton entend commu- nément, lorfqu'on dit que Dieu a per- mis tel ou tel malheur. Mais de plus vous demeurez d'accord que de gou- verner le monde par des loîx générales, c*eft une conduite belle, & grande, digne des attributs divins. Vous pre* ~ tendez feulement qu'elle ne porte point aflèz le caraftere de la bonté pater- nelle de Dieu envers les bons, & de la feverité de fa juftice envers les mé- chans. Ceft que vous ne prenez point garde à la mifcre des gens de bien ^ 0c; Mij 140 Douzie'me Mij 140 Douzie'me à la profperité des impies. Car les cho-" fes étant comme nous voïons qu'elles- fpnc^ je vous foûtiens qu'une Provi* dence particulière de Dieu ne porteroit * nullement le caraâere de fa bonté 8c 4c fa juftice, puifque tres-fouvent les juftes font accabK^z de maux, 6c que. les méchans font comblez de bienSr Mais fuppofé que la conduite de Diea doive porter le caraâere de fa f^eflè^ auffi-bien que de fa bonté & de (à juft^ ce, quoique maintenant les biens. fi& les maux ne foiént point proportionnel^ aux mérites des hommes,^ je ne trouve aucune dureté dans fa Providence gé^ nérale. Car premièrement je vptis foû^ tiens, que d'une infinité de combinais fons poffibles des caufes avec leurs e£* fets, Dieu a choiH celle qui accordoit plus heureufement le phyfic'avec le mcu rai; & que telle grêle, prévue devoir tomber lur la terre de tel homme dç bien, n'a point étéà l'égard de Dieu un des motifs de faire (on choix, mais pIû- tôt telle grêle qu'il a prévu devoir tom- ber fur la terre d'un méchant homme. je dis un des /notifs. Prenez garde à la Ëgnification de ce terme. Car fi Dieu afflige les juftes, c'eft qu'il veut les I Entretien. 141^ I Entretien. 141^ iproaver ^ & leur faire mericèr la ré- compenfe. C'eft-là véricablemenc Ton motif. Je vous répons en fécond lieu^ que cous les liommes étant pécheurs, aucun ne mérite que Dieu quitte la fimplicîté & la généralité de (es voies, Eour proportionner aâuellement les iens & les maux^ à leurs mérites & à leurs démérites: que tôt ou tard Dieu rendra à chacun félon (es couvres, du moins au tour qu'il viendra juger les vivans & les morts, & qu'il établira pour les punir des loix générales qui dureront écernellement.

X I L Cependant, Arifte, ne vous imaginez pas que je prétende que Dieu n'agiffe jamais par des volontez parti- culieres, & qu'il ne faClè maintenant que fuivre les loix naturelles qu'il a établies d'abord. )e pretens feulement 3ue Dieu ne quitte jamais (ans de gran*^ es raifons la (implicite de fes voies ou l'unifermité de fa conduite. Car plus la Providence eft générale, plus elle porte le caraâere des attributs divins.

14* DOUZIE^ME raifons, lorfque la gloire qu'il peilfe* tirer de la perfeâion de fon ouvrage, contrebalance celle qu'il doit recevoir de runiformicé de fa condmice. Il a cet- grandes raifons y lorfque ce qu'il doit à* ion immucabilicé eft égal, ou de moin*^ dre confideration que ce qu'il doit à tel aucte de fes attribut;. En un mot il a ces raifons, lorfqu'il agit autant ou plus félon ce qu'il eft, en quittant qu'en' fuivant les loix générales qu'il s'eft prefcrit. Car Dieu agit toujours feloif ce qu' il eft. Il fuit inviolablement L'Or^' dre immuable de (es propres perfe-^ ûions, parce que c'eft dans fa propre fubftance qu'il trouve fa loi, & qu'il ne peut s'empêcher de fe rendre juftice^ ou d'agir pour fa gloire, dans le feni que je vous ai expliqué ces jours -cf^ tsr. E«. Q^Q g y^yg j^jç demandez, quand il arrive que Dieu agit autant ou plus lea ion ce qu'il eft, en quittant qu en fui-* vant fes loix générales; je vous fllpons <]ue je n'en fçai rien. Mais je fçai bien que cela arrive quelquefois. Je le fçai, dis- je, parce que la foi me l'apprend. Car la Raifon, qui me fait connoitre que cela eft podîble, ne m'aflîire poin|C ^ue cela fe fade.

t retii» Entretien. 143 ÀKisri. Je coinprens, Théodore, \6tre pcnfée, & je ne voi rien de plus conforme à la Raifon, & mêmes à l'expérience. Car efFeAivement nous Toïons bien, par tous les e0èts qui nous font connus, qu'ils ont leurs caufes naturelles ^ & qu'ainfi Dieu gouverne le monde (èlon les loix générales qu'il a établies pour ce deffein.

XIIl. Theotimb. Il eft vrai: mais cependant l'Ecriture eft remplie de miracles que Dieu a faits en faveut do peuple Juif: & je ne penfe.pas qu'il néglige (î fort fon Eglife, qu'il ne quit- te en fa faveur la généralité de fa coiv* duite.

Théodore. Aflurément,Theotime, Dieu fait infiniment plus de miracle^ pour fen Eglife que pour la Synagogue* Le peuple Juif étoit accoutumé à voit ce qu\)n appelle des miracles. Il falloit qu'il s'en nt une prodigieufe quantité^ puifque l'abondance de leurs terres 6t la profperité de leurs armes écoient at« tachées à leur éxaâitude à obferver lel commandemens de la Loi. Cpï il n'eft I)as vrai • femblable que le phyfie 9c e moral (è puflènt accorder fi éxaâ^ei. ment, que la Judée nit toujours éié r44 Douzie'me fmile à proportion que (es habicul écoienc gens de bien. Voilà doncpartnt ^ Vâf les JuiB une infinité de "^ miracles. Mais f!r«iwî ' î^ c^^* ^^^^ ^*^^ f*^^ encore beaucoup its tffttti^\\x% parmi nous: non pour.propor- fltJ^ tionner les biens & les maux temporels dts lêix à nos œuvres, mais pour nous diftri* f^qûi'ne ^^^^ gratuitement les vrais biens ouïes nous font recours nécetlaires pour les acquérir; mm^' tout cela néanmoins, fans que Dieu meHfcoM. quitte à tous m'omens la généralité de yôye^ix ^ conduite* C'eft ce qu'il faut que }e / /. Lit vous explique, car c*eft alTurément ce Fjp!é^. qu'il y a de plus admirable dans la îTex^'R/ Providence.

filxioni XIV. L'homtne étant un compofé l^BUofo' d'efprit & de corps, il a befoin de deux &^rhU^ fortes de biens, de ceux de l'efpric 8c de àf^Mf ^^^^ ^^ corps. Dieu Tavoit auifi pour. JUnaud. vu abondamment de ces biens, par ré- tabli (lèment des loix générales dont je vous ai parlé jufques ici. Car non feu. lement le premier homme (ut placé d'a- bord dans le Paradis teri^ftre, où il trouvoit des fruits en abondance, & un entr'autres capable de le rendre im- mortel: mais fon corps étoit encore fi bien formé, & fi fournis à fon efprit ^ gu'en confequencc des loix généralea i!

Entretien. ^4J